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CHAPITRE III

LA CONSCIENCE ET LE SYSTÈME NERVEUX

i. La conscience et le cerveau. — L'âme substantielle est un postulat métaphysique. Qu'il s'agisse de sa nature ou de son siège, elle échappe par définition aux prises de l'expérience. Rien n'est plus légitime, en revanche, que de vouloir déterminer les conditions organiques de la conscience. Certains faits paraissent décisifs à cet égard. Nous allons les énumérer.

L'œil, l'oreille, la peau se relient à l'encéphale par des conducteurs spéciaux dont la rupture entraîne l'abolition des sensibilités correspondantes. L'œil, isolé, est aveugle ; l'oreille, isolée, devient sourde ; la main, isolée, ne touche plus. L'encéphale représente ainsi la condition nécessaire de toute sensation. Il figure, d'autre part, la condition suffisante de toute image. L'homme, qu'un accident a privé de ses yeux, reste capable de se remémorer le spectacle dont il a été jadis le témoin. Il a des rêves, il peut avoir des hallucinations visuelles. Le sourd est en état d'imaginer des sons. Beethoven a composé la dernière partie de son œuvre

Lakguier des Bancels 5

LA CONSCIENCE ET LE SYSTÈME NERVEUX

à une époque où il n'entendait plus1. De telles observations manifestent le rôle de l'encéphale pris en bloc. Mais l'encéphale a des parties. Nous nous aiderons d'un exemple pour en déterminer la signification.

Les conducteurs destinés à transmettre les impressions lumineuses forment une voie qui, partant du fond de l'œil, vient s'épanouir dans les circonvolutions de l'écorce. Cette voie, dont le trajet a été reconnu dans ses grandes lignes, comporte deux tronçons principaux. Le premier se termine au niveau des corps genouillés externes. Le second s'irradie à la surface des lobes occipitaux.

L'exercice normal de la vue exige l'intégrité des conducteurs optiques. Pour que je voie, au sens ordinaire de ce mot, pour que je reconnaisse l'objet que j'ai sous les yeux, que je l'interprète et, au besoin, que je le nomme, il est indispensable que les excitations, dont ma rétine est devenue le siège, soient transmises jusqu'à l'écorce de mon cerveau. Sur ce point, l'accord des physiologistes est depuis longtemps unanime. On pouvait se demander néanmoins si toute conscience visuelle est soumise à cette condition et si, pour que j'enregistre une sensation, fût-ce la plus vague et la plus indistincte, il est nécessaire que les voies optiques soient exploitées dans toute leur longueur. Posée en termes trop généraux à la suite d'expériences pratiquées sur l'animal, la question a reçu les réponses les plus

r. Les souvenirs visuels finissent par s'effacer chez les sujets qui perdent la vue dans les premières années de leur existence. La surdité acquise avant l'âge de sept ou huit ans entraîne de règle le mutisme.

LA CONSCIENCE ET LE CERVEAU

diverses et les plus contradictoires. Restreinte au cas de l'homme, elle peut être résolue sans ambiguïté.

On sait que la destruction de l'écorce occipitale entraîne un trouble caractéristique, bien connu sous le nom d'hémianopsie. Si l'accident est limité à l'un des hémisphères, la cécité porte sur la moitié du champ visuel. Lorsque la lésion intéresse symétriquement les deux lobes, l'hémianopsie est double. La vision centrale est souvent conservée dans ce cas. Mais elle fait quelquefois défaut et la cécité est alors totale. La plupart des auteurs enseignent que cette cécité peut être absolue et définitive. A supposer le fait établi sans conteste, il devient possible de préciser le siège de la sensation. Nous avons constaté que toute sensation a dans l'encéphale une condition nécessaire. Nous ajouterons, en ce qui concerne la vue, que cette condition est localisée dans l'écorce occipitale. Nous nous garderons, en revanche, de soutenir que le même territoire enferme le substrat organique des images correspondantes. Les données recueillies jusqu'ici par les cliniciens semblent indiquer, au contraire, qu'il doit être cherché dans une autre région1. Tout ce qu'il est permis d'affirmer à cet égard, c'est que la présence des

I. Il paraît du moins établi que la cécité d'origine corticale n'implique pas nécessairement la perte de toute imagerie visuelle. Certains sujets, devenus aveugles à la suite d'un double hémianopsie corticale, restent capables d'évoquer avec une netteté suffisante la représentation visuelle d'objets familiers. On sait, d'autre part, que les souvenirs et les rêves visuels peuvent disparaître, alors que la vision proprement dite est demeurée intacte. Le cas célèbre de Gharcot est très instructif à cet égard. — Voir, sur cette question, G. von Monakow, Ergsbnisse der Physiologie, III, 2e partie, p. 118 et VI, p. 38o.

LA CONSCIENCE ET LE SYSTEME NERVEUX

Images visuelles ne semble pas liée à l'intégrité d'éléments infra-corticaux.

L'examen des autres modes de la sensibilité conduit à des résultats analogues. Il autorise du même coup une généralisation provisoire. Nous l'énoncerons en disant que l'écorce cérébrale représente la condition nécessaire de toute sensation achevée, la condition suffisante de toute image parfaite.

Sensation achevée et image parfaite. Il est possible, en effet, que la conscience de certaines impressions rudimentaires se réalise encore malgré la perte des appareils proprement corticaux. On peut admettre que la destruction des centres supérieurs affectés à la vue ou à l'ouïe entraîne une cécité ou une surdité totale. Il est assez remarquable, en revanche, que l'abolition complète et définitive des sensibilités superficielle et profonde1 n'ait jamais été observée à la suite d'une lésion limitée aux circonvolutions. Dans l'hémianesthésie corticale, le malade, remis des effets immédiats de l'accident, accuse des sensations de douleur, de pression et de température. La perception comme telle se montre, il est vrai, profondément altérée. Quelque rhose de la sensibilité subsiste néanmoins. Un pareil fait comporte sans doute diverses interprétations. L'une des plus simples est celle de Head2. Elle consiste à admettre que les sensations conservées ont pour siège

1. Correspondant à ce qu'on appelle vulgairement le toucher. — Voir, sur *e point, G. von Monakow, Ergebnisse der Physiologie, I, 2e partie, p. 588 et suiv., p. 618.

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