Ibid., vol. I, p
4, Ibid., vol. I, p. 15.
n'est pas une science) ; mais il affirme implicitement qu’il n’y a pas de relations de cause entre les états successifs de esprit car l'acte de volonté par lequel « les causes naturelles peuvent être écartées » est mis en opposition avec les choses naturelles, et par suite doit être considéré comme surnaturel. Par le fait, cela nous ramène à ce type primitif d'explication que nous avons examiné au début.
En outre, de ce que certains actes de volonté ne peuvent être prévus, M. Froude conclut qu'aucun acte de volonté ne peut l'être; il ignore que les actes de volonté par lesquels notre conduite ordinaire est déterminée sont si réguliers, qu'il est facile de les prévoir avec une extrême probabilité.
Si, en traversant la rue, un homme voit une voiture se diriger sur lui, on peut hardiment assurer que dans neuf cent quatre-vingt-dix-neuf cas sur mille, il tâchera de ne pas se faire écraser. Si un homme, pressé d’arriver à une station pour prendre le train, sait que par une route il na qu’un mille à faire et que par l’autre route il en a deux, on peut affirmer avec confiance quil prendra la première; et si cet homme est convaincu qu’en manquant le train il perdra une fortune et qu’il n'ait que dix minutes pour faire le mille dont il s’agit, il est presque certain qu'il se mettra à courir ou qu’il prendra un cab. S'il peut acheter à sa porte une marchandise de consommation journalière, et qu'à l’autre bout de la ville cette marchandise soit moins bonne et plus chère, il faudra, noùs pouvons l’affirmer, qu’il existe entre lui et le marchand éloigné des relations d’un genre particulier, pour qu’il se décide à acheter la mauvaise marchandise qui lui coûte plus de peine et d'argent. S'il veut se défaire d’une propriété, il n’est pas tout-à-fait impossible qu'il la vende à À pour mille livres, bien que B lui en ait offert deux mille, cependant les raisons qui peuvent le pousser à agir de la
“sorte sont si insolites, qu’elles n’empêchent pas d'émettre ! ce principe général qu’un homme vend toujours à celui qui lui fait l’offre la plus élevée. Maintenant, puisque les actions les plus fréquentes des citoyens sont déterminées par des motifs si réguliers, il doit en résulter des phénomènes sociaux qui se produisent avec une régularité correspondante, — et même avec une régularité bien plus grande, car les
Y A-T-IL UNE SCIENCE SOCIALE? Ai
effets des motifs exceptionnets se trouvent perdus au milieu des effets de la masse des motifs ordinaires.
On peut ajouter une autre observation. M. Froude exagère l’antithèse dont il se prévaut en se faisant de la science une conception trop étroite. Il s'exprime comme s’il n’y avait d’autres sciences que les sciences exactes. Les prévisions scientifiques, qu’elles soient qualitatives ou quantitatives, n’ont pas toutes le même degré de précision; bien que pour certaines classes de phénomènes les prévisions ne soient qu'approximatives, on ne peut pourtant pas dire qu'il n’existe pas une science de ces phénomènes ; dès qu’il y a prévision il y a Science. Prenez par exemple la météorologie. On a vu courir le Derby au milieu d’un ouragan de neige, et on a quelquefois fait du feu en juillet; mais ces anomalies ne nous empêchent pas d’être parfaitement certains que l'été prochain sera plus chaud que l'hiver passé, En automne, nos vents du sud-ouest pourront survenir plus ou moins tard, être violents ou modérés, continus ou intermittents, mais nous sommes sûrs qu’à cette époque de l’année il y aura prédominance des vents du sud-ouest. Il en est de même pour les relations de la pluie et du beau temps avec la quantité de vapeur qui existe dans l’air et avec le poids de la colonne atmosphérique ; on peut émettre à ce sujet des prédictions approximatives, bien qu’on n’en puisse faire d’absolument vraies. Donc, quand même il n’y aurait pas entre les phénomènes sociaux des relations plus précises que celles-là (et les plus importantes sont beaucoup plus précises), il y aurait encore une science sociale.
M. Froude prétend encore que les faits historiques ne fournissent pas la matière d’une science parce que « ils ne se répètent jamais ; » parce que « nous ne pouvons épier le retour d'un fait pour vérifier la valeur de nos conjectures. » Je ne veux pas opposer à cette assertion, l’assertion opposée qui à été souvent reproduite; je ne veux pas répondre que les phénomènes historiques se répètent souvent ; mais je puis trouver une réplique satisfaisante tout en admettant que M. Froude a mis le doigt sur une des plus grandes difficultés de la science sociale, et en lui accordant que les phénomènes sociaux sont dans chaque cas bien différents de ce qu'ils ont été dans les cas précédents.
En effet, dans les sciences concrètes, il n’y a jamais répétition absolue des mêmes faits ; et dans quelques-unes cette répétition n’est pas plus caractérisée que dans la science sociale. Même dans la plus exacte de toutes, l’astronomie, les combinaisons ne sont jamais deux fois les mêmes; les répétitions ne sont qu'approximatives. Si nous passons à la géologie, nous voyons, il est vrai, les dénudations, les alluvions, les soulèvements, les affaissements, s’opérer conformément à des lois dont la généralité est plus ou moins manifeste, mais les effets de ces lois sont toujours des effets nouveaux par leurs proportions et leurs combinaisons, bien qu’ils ne le soient pas assez pour nous interdire d'établir des comparaisons, de tirer des déductions et de fonder set dessus des prévisions approximatives.
Si nous n’avions pu opposer aux arguments de M. Froude la réfutation qui précède, il nous en eût lui-même fourni une autre par ses interprétations historiques, qui montrent clairement que sa négation ne doit pas être entendue dans un sens absolu. En pratique, il n’est pas fidèle à la théorie qu’il professe, car il admet implicitement, à ce qu’il nous semble, qu’on peut expliquer certains phénomènes sociaux, sinon tous, par les relations de cause à effet. Ainsi, au sujet de la loi de 1547 sur le vagabondage, aux termes de laquelle les vagabonds déclarés étaient réduits en esclavage, M. Froude s’exprime ainsi : — « Dans l’état de choses qui : commençait alors. ni cette pénalité ni aucune autre ne pouvait avoir d'effet pratique contre la paresse t, » N'est-ce pas dire que l’action d’un agent mis en jeu était neutralisée par l’action de forces naturelles coexistantes. M. Froude écrit ailleurs, à propos des communaux qu’on clôturait, des petites fermes qu’on fondait ensemble, etc. : — « Sous le règne précédent, on avait réussi, avec bien de la peine, à ralentir ces tendances ; mais, après la mort d'Henri elles acquirent une force et une activité nouvelles 2.» En d’autres termes, certaines forces sociales , d’abord contre-balancées par d’autres forces, ont produit leurs effets naturels quand l'antagonisme est venu à cesser. M. Froude explique aussi
1. History of England, vol, V, p. 70, 2. Ibid., vol. V, p. 108.
que « malheureusement, deux causes (l’altération des monnaies et un changement dans le système de fermage) concouraient à produire la hausse des prix {, » Tout le long de l'Histoire d'Angleterre de M. Froude, on trouve, j'ai à peine besoin de le dire, des endroits où il attribue certains changements sociaux à des causes tirées de la nature humaine. Bien plus, dans sa leçon sur la Science de l'Histoire, il établit nettement comme « une leçon de l’histoire » que « la loi morale est inscrite sur !les tablettes de l'éternité... Seules la justice et la vérité résistent et vivent. L’injustice et le mensonge pourront vivre longtemps ; mais le jour du jugement arrive à la fin pour eux, sous la forme d’une révolution française ou de quelque autre catastrophe terrible. Il dit aussi quelque part que « les misères et les horreurs sous lesquelles succombe en ce moment l'empire chinois sont le résultat direct et organique du dévergondage moral de ses habitants ?. » Par chacune de ces assertions, il affirme implicitement que certaines relations sociales, que certaines sortes d'actions sont nécessairement bienfaisantes tandis que d’autres sont nécessairement funestes — induction historique qui fournit une base pour des déductions positives. Nous ne devons donc pas prendre trop à la lettre les paroles de M. Froude, quand il proclame « l'impossibilité de calculer scientifiquement, avant l’événement, ce que feront les hommes, ou de donner, après l’événement, une explication scientifique de ce qu'ils ont fait, »
Il est un autre écrivain qui conteste aussi la possibilité d'une science sociale; ou du moins cette science se rapporte suivant lui à des phénomènes tellement soumis à l’influence providentielle, qu’elle ne répond pas à la véritable définition du mot science. C’est le chanoine Kingsley. Dans son discours sur Les limites de la science exacte appliquée à l'histoire, il s'exprime ainsi :
« Puisque les lois de la matière sont nécessaires, dites- « vous, il en est probablement de même des lois auxquelles « est soumise la vie humaine. Soit. Mais dans quel sens les « lois de la matière sont-elles nécessaires ? Est-ce en puis-