The Roman and the Teuton., pp
ce titre remarquable, qui révèle le caractère général de cette classe d’interprétations, est celui-ci : « La Stratégie de la Providence. »
Je ne suis pas seul à m'être souvent demandé avec étonnement ce qu'est l'univers pour ceux qui en désignent la Cause par des noms comme ceux-ci : « Le Grand Architecte, » ou « le Suprême Ouvriér; » et qui semblent penser que cette Cause devient plus admirable, quand on compare ses œuvres à celles d’un habile mécanicien. Mais cette expression, « la Stratégie de la Providence, » révèle une conception de cette Cause, qui à quelques égards est encore plus surprenante. Un titre comme « le Grand Architecte » nous représente simplement la mise en ordre des matériaux préexistants; comme il laisse de côté la question de l’origine de ces matériaux, on peut dire qu’il ne contredit pas absolument l’idée que ces matériaux ont été créés par « le Grand Architecte » qui les emploie. « La Stratégie de la Providence, » au contraire, est une phrase qui laisse nécessairement supposer bien des difficultés à résoudre. Il faut que le Divin Stratégiste ait un habile adversaire pour qu'il y ait lieu à stratégie. Ainsi nous sommes inévitablement amenés à concevoir la Cause de l'Univers comme gênée par une cause indépendante dont elle a à triompher. Tout le mondene voudrait pas remercier Dieu d’une croyance qui implique l'idée que Dieu est obligé d'employer des moyens ingénieux pour venir à bout des résistances qu’il rencontre.
Les déguisements que revêt la piété font en vérité penser souvent à des sentiments auxquels on donne volontiers un tout autre nom. Étudier l'Univers tel qu’il se manifeste à nous : reconnaître par des investigations patientes l’ordre de ces manifestations; découvrir qu’elles sont liées l’une à l’autre d’une façon régulière à travers l'Espace et le Temps, et, après des échecs répétés, renoncer comme à une vaine tentative, à comprendre le Pouvoir qui se manifeste : voilà ce que l’on condamne comme une impiété. En même temps le titre d'homme religieux est réclamé par ceux qui se représentent un Créateur dirigé par des motifs analogues aux leurs, qui s’imaginent découvrir ses desseins et qui parlent de lui comme s'il était occupé à combiner des plans pour jouer le Diable,
Les citations et les réflexions qui précèdent ont pour but de caractériser l’état intellectuel et le caractère de ceux aux yeux de qui il ne peut exister une science sociale proprement dite. Dans les « D. V. » de l'affiche d’un meeting pour les missions, comme dans les phrases des dernières dépêches de l'empereur Guillaume, où des remerciements à Dieu suivent le compte des milliers d'hommes qui ont été maseacrés, se révèle une façon de concevoir les affaires humaines, à laquelle l’idée d’une science sociale est absolument étrangère et même antipathique.
Une classe d’esprits voisine, qui n’est pas mieux préparée pour interpréter scientifiquement les phénomènes sociaux, est celle qui ne considère dans le cours de la civilisation que le souvenir des personnages remarquables et de leurs actions. Un de ceux qui ont exposé cette théorie avec le plus d'éclat à écrit ceci : — « Telle que je la conçois, l’histoire universelle, l’histoire de ce que l’homme a accompli dans le monde, est au fond l’histoire des grands hommes qui y ont agi. » C’est dans cette croyance, non pas peut-être nettement formulée, mais implicitement acceptée, que nous sommes presque tous élevés. Examinons d’où elle vient.
Réunis autour du feu de leur campement, des sauvages se racontent les événements de chasse de la journée; celui d’entre eux qui a donné quelque preuve d’adresse ou d’agilité reçoit le tribut de louanges qui lui est dû. Au retour d’une expédition guerrière, la sagacité du chef, la force et le courage de tel ou tel guerrier, sont les sujets auxquels on revient sans cesse. Lorsque la journée ou les événements récents ne fournissent pas de faits remarquables, on parle des exploits de quelque chef renommé mort récemment, ou bien d'un fondateur légendaire de la tribu; parfoïs on se kvre à une danse qui représente d’une façon dramatique les victoires rappelées dans les chants. Ces récits, se rappor- ‘tant à la prospérité et à l'existence même de la tribu, présentent le plus vif intérêt; nous y trouvons la souche commune de la musique, du drame, de la poésie, de la biographie . de l’histoire et de la littérature en général. La vigq sauvage ne fournit guère d’autres événements qui méritenâ
d’être notés; la chronique des tribus ne contient guère autre chose valant la peine qu’on s’en souvienne.
Il en est de même des premières races historiques. Les fresques des Egyptiens, les peintures murales des Assyriens
représentent les actions de leurs grands hommes; les inscriptions comme celles de la pierre Moabite ne racontent que
les exploits des rois ; c’est seulement par induction qu’on peut tirer d’autres renseignements de ces documents primitifs, peintures, hiéroglyphes et inscriptions. De même dans les épopées grecques. Bien qu’elles nous apprennent incidemment qu'il y avait des villes, des vaisseaux de guerre, des chariots de guerre, des matelots, des soldats à commander et à massacrer, cependant le but direct est de mettre en évidence les triomphes d'Achille, les prouesses d’Ajax, la sagesse d'Ulysse et autres choses analogues. Les leçons données à tous les enfants civilisés impliquent, comme les traditions des barbares ou des demi-civilisés, que dans tout le passé de la race humaine, les actions des personnages remarquables sont les seules choses dignes de mémoire. Comment Abraham ceignit ses reins et s’en alla à tel ou tel endroit; comment Samuel transmettait les commandements divins auxquels Saül désobéissait ; comment David racontait ses aventures du temps où il était berger, et comment il fut repris pour ses méfaits comme roi : ces personnalités et d’autres analogues, voilà les faits qui intéressent le jeune lecteur de la Bible et relativement auxquels il est catéchisé; les indications relatives aux institutions juives, qui se sont inévitablement glissées dans la narration, sont sans importance à ses yeux comme à ceux de ses maîtres. De même lorsque debout et les mains derrière le dos, il récite sa leçon d'histoire, quelles sont les choses qu’on lui donne à apprendre? Il doit dire: — quand et par qui l'Angleterre fut envahie, quels chefs ont résisté à l'invasion et comment ils ont été tués, ce que fit Alfred et ce que dit Canut, qui combattit à Azincourt, et qui l’emporta à Flodden, quel roi abdiqua, et quel roi usurpa le trône, etc. Si, par un hasard quelconque, il vient à être reconnu qu’il y avait des serfs à cette époque, que les barons étaient des souverains locaux, que quelques-uns étaient vassaux des autres, que leur subordination au pouvoir central
s’opérait peu à peu, ce sont là des faïts qu’on traite comme secondaires. :
La même chose arrive quand le jeune garçon passe entra les mains de son maître d’humanités, chez lui ou ailleurs. « Les armes et l’homme » sont la fin comme le commencement de l’histoire. Après la mythologie, qui naturellement est tout à fait essentielle, on passe aux mérites des gouvernements et des soldats, depuis Agamemnon jusqu’à César. La connaissance qu’on acquiert de l’organisation sociale, des mœurs, des idées, de la morale, ne s’étend guère au-delà de ce qui peut se dégager des renseignements biographiques. La valeur de la science est si singulièrement évaluée qu'il serait honteux de n’être pas instruit des amours de Zeus, ou de ne pouvoir nommer celui qui commandait à Marathon, tandis qu’il est permis d'ignorer absolument l’état social qui existait avant Lycurgue, ou bien l'origine et les fonctions de l’Aréopage.
Ainsi la théorie du grand homme en histoire trouve partout des esprits préparés à l’accepter — au fond elle n’est que l'expression précise de ce qui existe à l’état latent dans la pensée du sauvage, de ce qui est implicitement affirmé dans toutes les traditions primitives, et de ce qu'on enseigne à chaque enfant par des exemples sans nombre. La facilité avec laquelle on l’accepte à des causes plus spéciales.
Citons d’abord le goût si universel des personnalités, qui était une qualité active chez l'homme primitif, et qui domine encore. Dans l'enfant qui vous demande de lui raconter une histoire, c’est-à-dire, bien entendu, les aventures de quelqu'un, ce goût est manifeste; chez les adultes, ïl se satisfait au moyen des rapports de police, nouvelles de la cour, affaires de divorce, récits d'accidents et listes de naissances, de mariages et de décès, il se trahit même dans les conversations de la rue; les fragments de dialogues qu’on entend en passant, montrent que presque toujours entre hommes, et toujours entre femmes les pronoms personnels reviennent à chaque instant. Si vous voulez apprécier la portée d'esprit d’une personne, vous n’avez pas de meilleur moyen que d'observer quelle est, dans ses discours, la proportion des généralités aux personnalités — dans quelle mesure les vérités simples
concernant les individus sont remplacées par les vérités abstraites, déduites d'expériences nombreuses sur les hommes et sur les choses. Quand vous aurez ainsi examiné beaucoup d'hommes, vous n’en aurez trouvé qu'un bien petit nombre habitués à considérer les affaires humaines autrement qu’à un point de vue biographique.
En second lieu, cette théorie du grand homme se recommande en ce qu’elle promet de l’amusement en même temps que de l'instruction. Quand on aime à entendre raconter les actions et les paroles des gens, il est agréable de s’entendre dire que pour comprendre la marche de la civilisation, on n’a qu’à lire avec soin la vie des hommes distingués. Peut-il y avoir une doctrine plus séduisante que celle-là? Tout en donnant satisfaction à un instinct qui se rattache étroitement à celui de la commère de village, tout en vous informant par la lecture, comme vous le feriez par la conversation, des faits remarquables qui concernent des personnages remarquables, vous acquérez une science qui vous fait comprendre pourquoi les choses se sont passées dans le monde de telle et telle façon, et qui vous permet de vous former une opinion juste sur toutes les questions dont vous avez à vous occuper comme citoyen.
En troisième lieu, les explications auxquelles vous arrivez de cette manière sont admirablement simples et semblent fort aisées à comprendre! Pour peu que vous vous contentiez de conceptions en l'air, comme le font tant de gens, les solutions que vous obtenez ont l’air tout à fait satisfaisant. De même que la théorie du système solaire, d’après laquelle les planètes ont été lancées dans leurs orbites par la main du Tout-Puissant, paraît acceptable tant qu'on n’insiste pas pour savoir exactement ce qu'il faut entendre par la main du Tout-Puissant; de même que les créations spéciales des plantes et des animaux paraissent une hypothèse soutenable, tant qu’on n’essaie pas de se figurer avec précision le procédé par lequel une plante ou un animal peut être tout à coup appelé à l'existence, de même le développement des sociétés par l’action des grands peut parfaitement s’admettre tant qu'on s’en tient aux notions générales sans chercher à les particulariser.
Mais si, mécontents du vague, nous demandons me nos
idées soient serrées de près et définies avec exactitude, nous découvrons que cette hypothèse est profondément incohérente. Si, au lieu de nous en tenir à cette explication du progrès social par l’action du grand homme, nous faisons un pas de plus et demandons d'où vient le grand homme, nous trouvons la théorie complètement en défaut. Il y a deux réponses possibles à cette question : ou l’origine du grand homme est surnaturelle, ou bien elle est naturelle. Dans le premier cas, c’est un dieu en mission et nous retombons dans le principe théocratique — ou plutôt nous n’y retombons pas du tout, car nous sommes obligés d’accorder à M. Schomberg, cité plus haut, que «la détermination d’envahir la Bretagne » a été inspirée à César par la divinité, et que depuis lui, jusqu’à « George III, le GRAND et le BON, » nos maîtres successifs ont été choisis pour accomplir les desseins successifs de Dieu. Cette solution est-elle inacceptable? Alors l’origine du grand homme est naturelle; et cela admis, il faut le classer sans hésiter avec tous les autres phénomènes de la société qui lui a donné naissance, parmi les produits des états antérieurs de cette société, Au même degré que toute la génération dont il forme une petite partie — au même degré que les institutions, la langue, la science et les mœurs — au même degré que la mullitude des arts et que leurs applications, il n’est qu'une résultante d’un énorme agrégat de forces qui ont agi ensemble pendant des siècles. Vous avez le droit, à la vérité, — s’il vous plaît d'ignorer ce qu’enseigne l’observation la plus vulgaire et ce que confirme la physiologie, si vous admettez que de parents européens il puisse naître un enfant nègre ou que deux Papous aux cheveux laineux soient capables de produire un bel enfant de type caucasien, ayant les cheveux lisses, — vous avez le droit d'admettre aussi que le grand homme peutapparaitre partout et dans n’importe quelles cone ditions. Si vous ne voulez pas tenir compte de ces résultats accumulés de l'expérience, et exprimés dans les proverbes populaires aussi bien que dans les généralisations des psychologistes, si vous supposez qu’un Newton puisse naître d’une famille Hottentote, qu’un Milton puisse surgir au milieu des Andamans, qu’un Howard ou un Clarkson puisse avoir des Fidjiens pour parents, alors vous réussirez facilement
à expliquer le progrès social comme amené par les actions du grand homme. Mais si toute la science biologique. venant à l'appui de toutes les croyances populaires, finit par vous convaincre qu'il est impossible qu’un Aristote provienne. d’un père et d’une mère dont l'angle facial mesure cinquante degrés, et qu'il n’y a pas la moindre chance de voir surgir un Beethoven dans une tribu de cannibales dont les chœurs, en face d’un festin de chair humaine, ressemblent à un grognement rhythmique, vous êtes forcé d'admettre que la genèse du grand homme dépend des longues séries d'influences complexes qui ont produit la race au milieu de laquelle il apparaît, et l’état social auquel cette race est lentement parvenue. S'il est vrai que le grand homme peut modifier sa nation dans Sa structure et dans ses actions, il est vrai aussi qu'avant son apparition il y a eu forcément des modifications antérieures qui ont constitué le progrès national. Avant qu’il puisse refaire sa société, il faut que sa société l’ait fait lui-même. Tous les changements dont il est l’auteur immédiat ont leurs causes principales dans les générations dont il descend. S'il existe une explication vraie de ces changements, il faut la chercher dans cet agrégat de conditions dont sont sortis et les changements et l’homme.
Quand même nous serions disposés à admettre l’absurde supposition que la genèse du grand homme est indépen- dante de l’histoire antérieure de la société où il est né, il est un fait indéniable et suffisant pleinement à notre thèse. C’est que le grand homme ne pourrait exercer aucune action, si la société n’avait hérité des richesses matérielles et intellectuelles lentement accumulées dans le passé, et s’il n’y avait autour de lui une population, des caractères, des intelligences et une organisation sociale. Considérez Shakespeare : quels drames aurait-il pu écrire sans les innombrables traditions de la vie civilisée, — sans les expériences variées qui d’un passé lointain sont arrivées jusqu’à lui et sont venues enrichir son esprit, sans cette langue que. des centaines de générations ont travaillé à développer et à enrichir? Prenez un Watt avec tout son génie d’invention,supposez qu'il vive dans une tribu à laquelle le fer est inconnu ou qui ne possède de fer que ce qu’on peuten fabriquer dans
de petits foyers activés avec des soufflets à main; ou bien supposez-le né chez nous, mais avant qu’on connût les tours à tourner. Croyez-vous qu'il y aurait eu beaucoup de chances pour qu’il créât la machine à vapeur? Imaginez un Laplace privé du secours de ce système de mathématiques lentement perfectionné, dont nous pouvons suivre la trace depuis ses origines chez les Egyptiens. Aurait-il été bien loin dans sa Mécanique Céleste ? Nous pourrions nous poser des questions semblables et y répondre de la même façon, quand même nous nous bornerions à cette classe de grands hommes, dont les actions occupent plus particulièrement les adorateurs de héros, — nous voulons parler des gouvernants et des généraux. Xénophon n’aurait pas mené à bonne fin sa célèbre retraite si ses Dix mille avaient été faibles, läches ou insubordonnés. César n'aurait pas accompli ses conquêtes s’il n’avait eu des troupes disciplinées, ayant reçu des générations précédentes leur prestige, leur tactique et leur organisation. Pour prendre un exemple moderne, le génie stratégique d’un Moltke n’aurait pu triompher dans de grandes guerres, s’il n’avait eu derrière lui une nation de quarante millions d'hommes pour lui fournir des soldats, et si ces soldats n’avaient eu un corps vigoureux, un caractère résolu, un naturel docile, et n'avaient été capables d’exécuter ses ordres avec intelligence.
Si une personne s’émerveillait de la puissance d’un grain de fulminate qui fait partir un canon, lance l’obus et coule le vaisseau touché, — si cette personne s’étendait sur les vertus miraculeuses du fulminate, sans tenir compte de la charge de poudre, de l’obus, du canon, et de l’agrégat énorme de travaux par lesquels toutes ces choses, y compris le fulminate, ont été produites, nous trouverions soninterprétation assez peu rationnelle. Elle l’est pourtant à peu près autant qu'une interprétation des phénomènes sociaux, dans laquelle on insiste sur l’importance des changements accomplis par le grand homme, en négligeant la vaste accumulation de force latente à laquelle il donne issue et le nombre immense des faits antérieurs auxquels sont dus cette force et le grand homme lui-même.
Nous devons reconnaître qu’il y a quelque chose de vrai dans la théorie du grand homme. Si on la limite aux sociétés
primitives dont l’histoire ne consiste guère que dans les efforts faits par les hommes pour se détruire ou se subsuguer les uns les autres, nous pouvons admettre que cette théorie s’accorde assez bien avec les faits, lorsqu'elle représente le chef capable de diriger comme ayant une importance extrême, et pourtant, même dans ce cas, elle fait une trop petite part au nombre et à la qualité de ses partisans. Mais son erreur capitale consiste à supposer que ce qui a été vrai autrefois est constamment vrai, et que des relations entre gouvernants et gouvernés, possibles et utiles à une certaine époque, sont possibles et utiles dans tous les temps. À mesure que l’activité déprédatrice des tribus primitives diminue, à mesure que des agglomérations plus vastes se forment par la conquête ou par d'autres causes, à mesure que la guerre cesse d’être l’unique affaire de la population mâle tout entière, les sociétés commencent à se développer, à montrer des indices d’une organisation et de diverses fonctions qui antérieurement n'étaient pas possibles, elles acquièrent une complexité et une grandeur croissantes, elles donnent naissance à de nouvelles institutions, à de nouvelles activités, à de nouvelles idées, à de nouveaux sentiments et à de nouvelles habitudes, tout cela fait son apparition sans bruit ni fracas et sans l’intervention d’un roi ou d’un législateur. Si vous désirez arriver à Comprendre ces phénomènes de l’évolution sociale, ce ne sera pas en lisant les biographies de tous les grands chefs d'état dont on a conservé le souvenir, y compris Frédéric le Rapace et Napoléon le Traître; non, quand même vous y uses riez VOS yeux.
Sur dix personnes il y en a neuf qui se rallient à l’une ou l’autre de ces deux doctrines étroitement unies, et qui par conséquent nient implicitement la science sociale, Mais en outre il y en a d’autres qui la nient expressément dans son ensemble ou dans quelqu’une de ses parties. On s’appuie sur certaines raisons pour nier la possibilité d’une telle science.
Il est impossible de montrer linanité de ces arguments avant d’avoir établi en quoi consiste la science sociale, dont la nature essentielle est méconnue par ses critiques; mais
le faire maintenant, serait empiéter sur notre sujet. Quelques objections secondaires pourront cependant sans inconvénient précéder l’objection principale. Considérons d’abord la position prise par M. Froude :
« Quand des causes naturelles peuvent être écartées et « neutralisées par ce qu’on appelle la volition, le mot de « science ne saurait être prononcé. Si l'homme est libre « de décider ce qu’il fera ou ce qu’il ne fera pas, l’homme « ne peut être le sujet d’une science exacte. S'il y a une « science de l’homme, il n’y a plus de libre arbitre ; l'éloge «et le blâme que nous nous distribuons les uns aux autres « n’ont pas de raison d'être et sont déplacés f.
« De ce pouvoir merveilleux qu'a l’homme d'agir males... « résulte l'impossibilité de calculer scientifiquement, avant x l'événement, ce que feront les hommes, ou de donner, « après l'événement, une explication scientifique de ce qu’ils « ont fait 2.
« M. Buckle voudrait se débarrasser des particularités de « tel ou tel individu par la doctrine des moyennes... Mal- « heureusement la moyenne d’une génération n'est pas né- « cessairement celle de la suivante..…, il n’y a jamais deux « générations pareilles ÿ.
« Là (dans l’histoire) les phénomènes ne se répètent ja- « mais. Là, nous nous fondons uniquement sur le récit de r choses qu’on nous dit être arrivées une fois, mais qui « n’arrivent jamais et ne peuvent pas arriver une seconde « fois. Là il n’y a pas d'expérience possible ; nous ne pou- « vons épier le retour d’un fait pour vérifier nos conjec= « tures* ».
Ici M. Froude change le terrain de la discussion et la transporte sur le vieux champ de bataille où le libre arbitre est en conflit avec la nécessité ; il déclare qu’une science sociale est incompatible avec le libre arbitre. La première citation n’implique pas seulement que la volonté de lindividu ne peut être soumise au calcul, et, qu'il n'existe pas « une science adéquate de l’homme » (que la psychologie
1. Short-studies on Great subjects, vol. I, p. 11. 2. Ibid., vol. I, p. 22.