Thomson, New Zealand, vol. I, p
ces renseignements contradictoires. Mais laissons de côté ces pays lointains et prenons pour exemple un autre fait, qui s’est passé SOUS nos yeux.
L'année dernière, les journaux anglais ont annoncé l’exhibition du Rossignol à deux têtes, et les murs de Londres ont été couverts d'affiches représentant un personnage possesseur effectivement de deux têtes plantées sur un seul buste et regardant du même côté. (Nous ne parlons que des premières affiches, sans nous occuper de la seconde série qui présentait certaines variantes.) L'appellation et le portrait satisfirent une partie du public; une dame qui avait vu le phénomène, déclara en notre présence que les prospectus et les affiches en donnaient bien l’idée. Supposons que la dame ait écrit ce que nous lui avons entendu dire, et que dans cinquante ans, lettre, affiche et prospectus tombent dans les mêmes mains. Quelle valeur la personne qui les lira attachera-t-elle à leur témoignage ? Elle considèrera certainement le fait comme incontestable. Seulement, si elle à la patience de compulser tous les journaux et revues de l’époque et qu'elle tombe sur ün certain numéro de la Lancet, elle découvrira que le monstre n’était nullement une femme à deux têtes; qu’il était composé de deux créatures réunies dos à dos, regardant en sens inverse et formant deux êtres complets et distincts, sauf en un point ou leurs corps étaient soudés de façon à former une sorte de bassin double, contenant des viscères pelviens communs aux deux. Lorsque pour des faits aussi simples, aussi faciles à vérifier et que personne ne semblait avoir intérêt à iravestir, nous sommes obligés de nous défier autant des témoignages, comment veut-on que nous ne nous défiions pas quand il s’agit de faits sociaux dont la diffusion égale la complexité, qui sont par suite extrêmement. difficiles à percevoir et que l'observateur est porté à dénaturer par la triple influence de l'intérêt personnel, des idées préconçues et des passions de parti?
En expliquant cette difficulté par des exemples, nous nous imposerons de ne prendre que des faits fournis par la vie de notre époque : ce sera au lecteur, éclairé sur la manière dont, par suite d'influences diverses, les témoignages spciologiques sont dénaturés dans un siècle relati-
vement calme et doué d’esprit critique, à en inférer combien plus ces mêmes témoignages ont dû être travestis jadis par des époques passionnées et crédules.
Une personne découvre une chose dont elle ne s'était jamais doutée : elle est disposée à croire que cette chose n'existait pas auparavant. Lorsque, par suite d'un changement dans notre disposition d’esprit, nous sommes tout à coup frappés d'événements fortuits auxquels nous n’avions prêté jusque-là nulle attention, nous en conciuons souvent que ces événements se présentent plus fréquemment qu’autrefois. Ce phénomène se produit même pour les accidents et les maladies. Un homme se blesse et demeure boiteux : il est tout étonné de découvrir combien il y a de boiteux dans le monde; atteint de la dyspepsie, il s'aperçoit que cette maladie est bien plus commune qu'il ne le croyait dans sa jeunesse. Par une raison analogue, il pensera que les domestiques d’à présent sont loin de valoir ceux qu’il a connus dans son enfance : il oublie que du temps de Shakespeare, on condamnait de même les domestiques de l’époque en les comparant aux « fidèles serviteurs du monde antique. » Enfin, notre personnage a des fils à lancer dans la vie :il lui semble aussitôt quil est devenu bien plus difficile qu’autrefois de se créer une position.
En ce qui concerne les phénomènes sociaux, des hommes ainsi impressionnés par des faits qui ne les frappaient pas auparavant, altèreront les témoignages. Ils prennent ce qu’ils viennent de découvrir tout à coup pour une chose nouvelle en soi et sont conduits par là à voir un bien ou un mal grandissant dans ce qui est très-probablement un bien ou un mal décroissant. Nous allons en citer plusieursexemples,
Il y a quelques générations seulement, la sobriété était l'exception plutôt que la règle, et un homme qui ne s'était jamais enivré était une rareté, On assaisonnait les mets de condiments propres à exciter la soif, on fabriquait des verres qui ne pouvaient se tenir debout, ce qui forçait à les vider avant de les poser; enfin, on mesurait la valeur d’un homme au nombre de bouteilles qu’il pouvait absorber. Quand une réaction eut diminué le mal dans les classes moyennes et supérieures, chacun signala la plaie, et il se forma des
Sociétés de tempérance qui contribuèrent à la panser. Vinrent ensuite les Teatoteaters, plus absolus dans leurs idées et plus énergiques dans leurs actes, qui contribuèrent encore à diminuer le mal. Grâce à toutes ces causes réunies, il n’est plus reçu depuis longtemps qu’un homme du monde s’enivre, et ce qui passait pour glorieux est devenu honteux; l’ivrognerie a même beaucoup diminué parmi le peuple, où elle commence à être l’objet de la réprobation générale. Néanmoins, ceux qui conduisent le mouvement dirigé contre ce vice, ayant l'œil de plus en plus ouvert sur lui, affirment ou laissent croire par leurs pétitions et leurs discours, non-seulement que le mal est grand, mais encore qu il augmente. Après avoir, dans l'espace d’une génération, beaucoup diminué l’ivrognerie par leurs efforts volontaires, ils se persuadent et persuadent aux autres qu’il n’y a pas d'autre remède à une plaie si effroyable que des lois répressives, des Maine-Laws et des Permissive-Prohibitory-Bills. Si nous en croyons le rapport présenté par un Comité ad hoc, il va falloir aggraver les peines contre l’ivrognerie, élever le chiffre des amendes et le nombre des mois de prison dont elle est passible, enfin fonder des établissements de correction dans lesquels les ivrognes seront traités à peu près comme des criminels.
Voyez aussi ce qui s’est passé pour l'éducation. En remontant assez loin, nous trouvons les nobles absolument illettrés et, qui plus est, pleins de mépris pour l’art de lire et d'écrire. À la période suivante, l'autorité encourage faiblement les études qui se rapportent à la théologie, mais toute autre science est hautement réprouvée !; on est per- suadé, du reste, qu'apprendre n'importe quoi ne convient qu’à un prêtre. Beaucoup plus tard, les hautes classes épèlent encore fort mal et on pense qu’il ne sied pas à une ‘femme de savoir lire couramment. Shakespeare a dépeint un sentiment du même genre, lorsqu'il nous parle de ceux qui considèrent comme une bassesse « d’avoir une belle écriture. » Jusqu'à une époque tout à fait moderne , beaucoup de gros fermiers ou de gens aisés de cette classe ne savaient ni lire ni écrire. Après avoir progressé chez nous
1, Hallam, Middle Ages, ch. IX, 2° partie.
si lentement pendant une longue suite de siècles, l'instruction a fait en un seul, relativement bien entendu, des pas de géant. Depuis la fondation des écoles du dimanche, par Raïikes (1771), et de la première des écoles Lancaster — ainsi nommées du quaker à qui revient l'initiative de l'œuvre (1796); — depuis 1811, époque à laquelle l'Église, renonçant à son opposition systématique, fit concurrence aux laïques pour l'éducation des enfants pauvres, les progrès accomplis ont été énormes. Cinquante ans suffirent pour faire une exception du degré d’ignorance qui avait été la règle en Angleterre pendant plusieurs siècles. En 18354, la diffusion rapide quoiqué discrète de l'instruction rendant chacun plus attentif aux lacunes existantes, on imagina de faire subventionner les écoles par l’État, De 500,000 fr., le chiffre de la subvention s’est élevé en moins de trente ans à 95,000,000. C’est justement aujourd’hui, après cet énorme progrès qui va toujours en s’accélérant, qu’on vient crier : la nation se meurt faute d'instruction! Aux yeux de celui qui ignorerait le passé et règlerait son jugement sur les allégations des hommes qui ont travaillé à organiser l’éducation, il serait urgent de tenter un effort désespéré pour sauver le peuple anglais de l’abîime du vice et du crime, vers lequel il est poussé par l'ignorance.
Comment la situation subjective d’un témoin vis-à-vis d’un fait objectif fausse son jugement, et comment il s'ensuit que nous devions perpétuellement être sur nos gardes quand il s'agit de questions sociales : voilà ce que démontrent les erreurs que l'illusion fait commettre journellement à qui compare le présent au passé. La personne qui après une absence prolongée retourne dans la maison où elle a été elevée, et trouve petits les bâtiments dont elle avait conservé un souvenir grandiose, comprend qu’il n’y a rien de changé sauf elle-même, qui est devenue moins impressionnable et. a acquis plus de sens critique. Toutefois cette personne ne remarque pas qu'il en est de même pour tout, et que le sentiment qu’elle a de la décadence des choses n’est en réalité que la sorte de désillusion amenée par l'expérience. On devient plus difficile à contenter en vieillissant, ce qui explique comment tant de personnes s’imaginent voir un recul là où il y a en réalité progrès et vice versa. Ainsi on révète
depuis des siècles que la taille humaine s’abaisse et qu'on est moins fort qu'’autrefois ; cependant le contraire est prouvé par les squelettes, les momies, les armures et l'expérience des voyageurs qui se sont trouvés en contact avec des races aborigènes.
Nous venons de signaler une cause d'erreur dont il faut tenir grand compte quand on cherche à se former une opinion sur les états sociaux passés et présents; et la part à faire à l'erreur variera selon l’époque, l’objet des recherches et le témoin. s
Outre la perversion du témoignage due à l’état subjectif des témoins en général, il y a encore les altérations provenant de cas spéciaux de subjectivité. Nous mettrons au premier rang ceux qui résultent des idées préconçues.
Pour commencer par les extrêmes, nous citerons d’abord les fanatiques, tels que les membres de la Société contre le tabac. Le compte-rendu du dernier meeting de cette société nous apprend que, « d’après le rapport, il faut imputer à l’usage du tabac les maladies de cœur, la paralysie, les cas d'aliénation mentale, ainsi que l’abaissement de la taille et la débilité croissante chez les individus des deux sexes. » Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à des exagérations aussi évidentes, il est surabondamment prouvé que, sans en avoir Conscience, on altère presque toujours les faits pour les mettre d'accord avec ses théories favorites.
A l'origine de notre législation sur l'hygiène publique, un des chefs du service de santé, voulant démontrer la nécessité des mesures qu'il Conseillait, établit une comparaison entre la proportion des décès dans un village salubre (c'était, si nous ne nous trompons, un village du Cumberland) et la proportion des décès à Londres. Il fit remarquer combien la différence était considérable et déclara qu'elle était due à des causes « qu’on pouvait prévenir, » — en d’autres termes, à des causes qu'une bonne administration supprimerait. Ce fonctionnaire ignorait que, dans l’un des cas, l’air était vicié par la quantité d'acide carbonique exhalée par près de trois millions d’âmes et leurs feux, inconvénien: qui n'existait pas dans l’autre cas — il ignorait que les citadins sont forcément sédentaires et s'occupent généralement à
l’intérieur des maisons, tandis que les campagnards travaillent au grand air, — il ignorait que chez la plupart des habitants de Londres l’activité est toute cérébrale et dépasse le point auquel la constitution de la race s’est adaptée, tandis que chez le paysan l’activité est corporelle et ne dépasse pas ce que la constitution actuelle de la race lui permet de donner : il attribuait toute la différence dans la moyenne des décès à l'une de ces causes qu’on supprime avec une loi et un fonctionnaire.
Un autre partisan eau te des lois sur l'hygiène nous a fourni un jour, sans s’en douter, un exemple encore plus frappant de la manière dont l’homme qui a un dada travestit les faits. Il faisait remarquer, pièces en main, que le chiffre annuel des décès était infiniment moins élevé dans la petite ville qu’il habitait près de Londres, que dans tel quartier bas de Londres même, qu'il nous cita, — Bermondsey ou Lambeth, ou quelque autre région du côté du Surrey. Notre homme triomphait de cette preuve sans réplique en faveur d’un bon système de drainage, d'un bon système de ventilation, etc. Il oubliait d’une part que les habitants de son faubou'g appartenaient presque tous à la classe aisée, gens bien nourris et bien vêtus , qui peuvent se procurer toutes les ressources du confortable, mènent une vie réglée, n’ont pas de soucis et ne commettent jamais d’excès de travail. 11 oubliait d’autre part, que tous ceux qui avaient le moyen de vivre ailleurs fuyaient le quartier bas en question, justement parce qu’il était bas; que par suite sa population se composait presque exclusivement de pauvres gens mal nourris, adonnés à la boisson et aux excès de tout genre, qui vont à la mort par la route la plus courte. Dans le premier cas, la salubrité de la localité y avait évidemment attiré une forte proportion de gens ayant d’ailleurs toute chance de vivre longtemps , et, dans le deuxième cas, l’insalubrité de la localité l'avait fait abandonner aux pauvres diables qui ont toute chance de ne pas vivre vieux ou qui vont se cacher pour mourir : néanmoins la différence était uniquement attribuée aux effets directs du bon et du mauvais air.
Les assertions émanées de témoins comme ceux-ci, dont le jugement est absolument perverti, sont reproduites par
des journalistes négligents et acceptées sans contrôle par un public qui croit tout ce qui est imprimé. Ainsi se répandent les idées fausses ; et une fois lancées dans la circulation elles tendent toujours à s’accréditer, en attirant l’attention sur ce qui les confirme et en la détournant de ce qui les infirmerait. De tout temps les influences de cette nature ont faussé les témoignages; le degré seul varie, selon le peuple et l’époque. Pour qui est en quête de données sûres, c’est une difficulté à ajouter à toutes les autres.
Les événements que le témoin aperçoit à travers l'intérêt personnel, pécuniaire ou autre, nous arrivent peut-être encore plus défigurés que tous les autres. Il importe donc de ne jamais perdre de vue, que la plupart des faits qui servent de base aux conclusions des sociologistes et sur lesquels se fondent les législateurs, ont été considérés à travers un intérêt personnel.
Tout le monde sait comment cela se passe pour les affaires. Au début, les entreprises de chemins de fer reçurent leur impulsion de la nécessité d'établir des communications rapides; elles n’ont pas tardé à tomber entre les mains de Spéculateurs, financiers ou industriels; des prospectus mensongers induisent le public en erreur quant au prix de revient et au revenu : plus d’un lecteur sait la suite par expérience. Il est de notoriété publique que les bénéfices des individus faisant métier de lancer des affaires ont encouragé une industrie particulière, celle de la falsification des faits. Îl y a maintenant des gens dont c’est le métier; dans certains cas, tels que ceux des Compagnies d'assurance , l’industrie a été tellement perfectionnée, qu’un journal s’est consacré à la tâche de dévoiler les fraudes commises journellement. Tous ces faits familiers nous rappellent qu’en ces sortes de choses il est bon d’être extrémement sceptique. Mais on se rend moins bien compte qu’en dehors des affaires d'argent, l'intérêt personnel contribue fortement à présenter les choses sous un faux jour,
Organiser une société ou une agitation quelconque, c'est souvent un moyen de faire son chemin, tout comme d'organiser une compagnie industrielle. De même qu'aux Etats- Unis la politique est devenue un métier qu'on embrasse
pour s’assurer un revenu, nous commençons à avoir en Angleterre le philanthrope par profession, celui qui demande à la philanthropie de lui rapporter de Pargent, une position, ou les deux à la fois. Supposez un jeune clergyman éprouvant le besoin d’un bénéfice : il est profondément affecté du dénuement spirituel d’un faubourg qui a poussé au-delà des paroisses établies; il s’efforce de rassembler des fonds pour sonstruire une chapelle et il est probable qu’en faisant sa quête, il ne cherchera pas à atténuer la grandeur du mal auquel il s’agit de porter remède. De même un homme ayant de l'éducation, et plus riche en loisirs qu’en revenus, sera si vivement impressionné par telle ou telle plaie sociale, si “désireux de la guérir, qu’il deviendra le promoteur d’une institution ou l’instigateur d’un mouvement. Son succès dépendant de l'impression produite par le fait qu’il établit, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il passe légèrement sur les maux qu’il prétend panser, pour s’appesantir sur les circonstances défavorables à ses plans. Nous avons vu nous-même des gens qui s'étaient remués en faveur de projets soi-disant d’utilité publique, se considérer comme lésés, parce que, leurs idées adoptées, on ne leur avait pas donné de place payée. Le scandale qui a eu lieu dernièrement à propos de l’Association des dortoirs-libres, montre où on en peut arriver en ce genre; et il a été établi au meeting de la Société pour l'Organisation de la Charité, que ce n’était pas une exception. L’altération du témoignage accompagne inévitablement ces scandales. Une personne qui s’est occupée sous mes yeux, pendant trente ans, des J'igues, Alliances, Unions, etc., etc., écrivait : « Les assnfations ont des credos tout comme les corps religieux; chaque adhérent est tenu de prôner le shibboleth de son parti..... tous les faits sont dénaturés pour servir leurs vues ét ceux qu’on ne peut dénaturer sont supprimés. » « Toutes les associations, sans exception, avec lesquelles jé me suis trouvé en rapport, ont pratiqué ce genre de fraude. »
Les choses ne se passent pas autrement lorsque le mouvement a un but politique en vue. Des associations fondées pour combattre certains abus criants, finissent, hélas! trop souvent par subsister et par fonctionner, principalement, si ce n’est même exclusivement, dans l'intérêt per-
sonnel de ceux qui en tirent des revenus. En voici un exemple assez plaisant. Il y a quelques années, une mesure radicale, qui avait mis du temps à faire son chemin dans l’opinion, semblait enfin au moment de passer. Un membre du Parlement, zélé partisan de la loi et faisant partie de l’association qui en avait été le promoteur, entra par hasard dans les bureaux de cette association avant la séance dans laquelle on croyait que le bill serait voté ; il trouva le secrétaire et les employés consternés de la perspective de leur succès, parce qu’ils sentaient bien que leurs places étaient en danger.
Voici donc qui est clair. Sitôt que l'intérêt personnel entre en jeu, il est inévitable qu'avec la meilleure volonté du monde d’être sincères, les gens soient très-empressés à voir ce qui leur est commode, très-peu à voir ce qui les gêne : aussi ne mettent-ils pas beaucoup d’activité à rechercher les faits qui pourraient les contrarier. Il y a donc plus à rabattre des allégations d’une institution ou d’une société plaidant en faveur de ses actes ou de ses projets, que de celles de tout autre témoin. Or, en ce qui concerne les phénomènes sociaux passés et présents, la plupart des renseignements nous viennent par l’entremise de ces sortes d’agents faits pour les fausser ; c’est donc un obstacle de plus à une vision nette des faits.
Quand toutes ces causes d’altération se trouvent combinées, il devient extrêmement laborieux de rassembler de bons matériaux pour les généralisations. Un exemple fera saisir au lecteur la grandeur de la difficulté.
Tous ceux qui s'occupent de médecine savent qu'il était admis, il y a dix ans, que la maladie connue sous le nom de syphilis était devenue beaucoup moins dangereuse qu’autrefois. Les professeurs le disaient en chaire à leurs élèves ; les journaux médicaux l’imprimaient dans leurs colonnes ; c'était un lieu commun que les hommes du métier ne songeaient même pas à discuter. Mais, de même que les fanatis ques de la tempérance crient de plus en plus fort à la répression à mesure que l’ivrognerie diminue, de même certaines . institutions et certains agente ont fait croire à la nécessité de mesures préventives rigoureuses, au moment même où les
maladies vénériennes devenaient plus rares et moins sérieuses. Ge désaccord donnerait à lui seul la mesure de l'altération qu’une des deux parties a dû faire subir à la vérité. Que dire, lorsqu'on voit que tout dernièrement, la plupart de nos sommités médicales ont attesté au nom de leur expérience, que la véritable situation de la question était bien celle que nous avons indiquée d’abord? Nous allons reproduire quelques-uns de leurs témoignages.
M. Skey, chirurgien consultant à l'hôpital Saint-Barthélemi, président de la commission instituée par le dernier ministère pour étudier les moyens de guérir et de prévenir la syphilis, a comparu devant une commission de la Chambre des lords. À propos d'un article exposant les vues de l’Association en faveur de l’extension des actes contre les maladies contagieuses, M. Skey s’est exprimé en ces termes :
« Il y a de grandes exagérations, on a surchargé les cou- « leurs. J’ose dire que la maladie est loin d’être aussi com- « mune et aussi universelle que le prétend l’auteur... « depuis que j'ai reçu l'invitation à comparaître devant vous « j'ai eu l’occasion de parler à plusieurs des membres les « plus éminents du Collége des chirurgiens, et nous sommes «tous d’avis que le mal est beaucoup moins grand que ne « le représente l’association. »
. M. John Simon, membre de la Société royale, chirurgien pendant trente-cinq ans dans un hôpital, actuellement attaché comme médecin au conseil privé, a écrit dans un document officiel :
« Je ne prétends en aucune façon nier que les maladies « vénériennes constituent pour la communauté un mal « réel et sérieux; je suis cependant porté à croire qu’on « s’exagère généralement beaucoup leur fréquence et leur « malignité. »
Voici l'opinion du professeur Syme, mort maintenant :
« Il est absolument prouvé qu'aujourd'hui le poison (la « véritable syphilis) n’a plus les effets redoutables que nous « avons mentionnés plus haut, et qui se présentaient avant « le traitement par le mercure... Les graves conséquences « qui en faisaient jadis un objet d’effroi ne se produisent « plus jamais, et même les conséquences sans importance € que nous venons d'indiquer sont relativement rares. Nous
« devons donc conclure que le poison a perdu de sa force, « ou que les effets qu’on lui attribuait dépendaient du mode « de traitement {. »
Nous lisons dans la British and Foreign Medico-Chirurgical Review, qui fait autorité parmi les journaux médicaux, et qui d’ailleurs propose d’appliquer les Acis dans les ports militaires et les villes de garnison :
« La majorité des individus qui ont eu cette affection (en « y comprenant ceux qui n’ont subi que des atteintes lé- « gères) vivent aussi longtemps que s'ils ne l'avaient pas « eue, et meurent de maladies dans lesquelles la syphilis «n’a pas plus affaire qu'un habitant de la lune 2... On ne « peut pas dire que 455 personnes affectées d’une des va- « riétés de la vraie syphilis, sur une population pauvre « de 1,500,000 âmes (moins de 1/3000)... constituent une « moyenne assez élevée pour nécessiter une action excep- « tionnelle de la part d’un gouvernement *. »
M. Holmes Coote, membre du Collége Royal des chirurgiens et professeur de RES à l'hôpital Saint-Barthélemi, a dit :
«ll est pénible d’avoir à reconnaître que les fatigues et « les soucis endurés par d’honnèêtes et laborieuses mères de « famille de la classe ouvrière, sont plus préjudiciables à la « santé et à la bonne mine, que la. vie irrégulière de la fille « publique. »
M. Byrne, chirurgien à l'hôpital Lock, à Dublin, assure de son côté « qu’il y à beaucoup moins de cas de syphilis qu'autrefois ; » et après avoir décrit quelques-unes des suites sérieuses qu'avait souvent jadis eette maladie, il ajoute : « Un cas semblable ne se présente plus une fois en plusieurs années ; c’est un fait que tout médecin a dû remarquer. » M. W. Burns Thompson, membre du Collége Royal des chirurgiens, qui a été pendant dix ans à la tête du dispensaire d’Edimbourg, dit de son côté :
« J'ai été bien placé ae savoir quelles étaient les als