‹ Introduction à la science socialeChapitre 25 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Voici un enfant et sa mère. Celle-ci est assez bornée. Ob: servez-les; vous serez frappé de l'incapacité que montre la mère d'entrer dans les sentiments et les pensées du baby. Celui-ci à besoin de dépenser son activité; il a envie de tout voir, il est toujours en mouvement et son agitation impatiente sa mère. Supposons qu’on soit en chemin de fer. L'enfant voudrait regarder par la portière; on le lui défend ; alors il grimpe sur la banquette ou touche aux paquets. — Assois-toi et ne bouge pas. — Je te dis de descendre. — Veux-tu te tenir tranquille ? — Toutes les demiminutes vous entendez une apostrophe de ce genre. Nous reconnaissons que c’est en partie dans l'intérêt des autres voyageurs. Mais, ainsi qu’il vous sera aisé de vous en assurer dans des instants où ce motif n’existera pas, c’est surtout par respect pour ce qui constitue, dans son esprit, les convenances, que la mère s'efforce de réprimer cette activité enfantine ; et elle le fait sans se rendre compte de 1a grandeur de la peine qu’elle inflige. Elle-même a cependant traversé cette phase de la curiosité intense, ce jeune temps où chaque objet entrevu en passant a le charme de la nouveauté et où la sève surabondante cause, si on ne la laisse déborder, une irritation pénible. Cependant elle ne sait plus comprendre l’ardeur de ce désir de voir qu’elle désappointe,

ni la difficulté de garder cette immobilité qu’elle exige. Elle conçoit la conscience de son enfant dans les conditions de la sienne, et sentant combien il est facile de s'asseoir, de se tenir tranquille et de ne pas regarder par la portière, elle attribue la conduite du baby à une méchanceté pure.

Je rappelle cet exemple et des exemples analogues à l’esprit du lecteur, pour lui faire apprécier une nécessité et une difficulté. La nécessité consiste en ceci : lorsque nous avons affaire aux autres et que nous interprétons leurs actes, nous sommes obligés de nous représenter leurs sentiments et leurs actions dans les conditions des nôtres. La difficulté vient de ce qu'en nous les représentant ainsi, nous ne pou vons jamais être tout à fait dans le vrai, et que souvent nous. tombons tout à fait dans le faux. La conception qu’une personne se forme de l'esprit d’une autre est toujours plus. ou moins sur le modèle de son propre esprit — elle est automorphique; et évidemment plus l'esprit dont cette: personne doit se faire une idée diffère du sien, plus cette interprétation automorphique a chance d’être éloignée de la vérité. | 11: 120

Mesurer les actions d’un autre avec l’étalon fourni par nos. propres idées et nos sentiments personnels est une occa= sion et souvent une cause d'erreur; il n’est personne qui ne l’ait souvent remarqué. Entre membres d’une même société, présentant de grandes analogies de nature, les. explications automorphiques sont fréquemment erronées; tout le monde comprend cela. Maïs combien plus erronées sont en général ces explications lorsqu'il s’agit des actions: d'hommes appartenant à une autre race et n'ayant avec nous qu'une parenté de nature comparativement éloignée.

Nous nous en apercevons, à la vérité, quand l’interprétation n’est pas de nous et que l'état mental de l'interprète comme celui de l’interprété n’ont rien de commun avec le nôtre. Ainsi, quand nos vieux auteurs anglais conÇçoivent le monde grec dans les conditions du régime féodal et iravestissent les héros de l'antiquité en princes, en Chevaliers et en écuyers, il devient évident à nos yeux que leur temps Se faisait les idées les plus fausses de la civilisation antique. Quand nous lisons dans les pieux récits du moyenâge que Virgile était au nombre des prophètes qui visité

rent le berceau du Christ ; — quand nous voyons figurer un château à herse dans les enluminures d’un psautier illustré représentant diverses scènes de la vie du Christ; — quand Langland nous raconte la mise en croix dans la langue de la chevalerie, tellement que l’homme qui perça le Christ de sa lance devient un chevalier qui déshonore sa chevalerie {; quand on nous dit que les croisés s’intitulaient « vassaux du Christ »; — cela nous suffit; nous savons sans autre preuve qu’en interprétant les arrangements sociaux et les actes des Juifs d’après leurs propres idées et leurs propres sentiments, nos ancêtres tombaient dans l’absurde. Ce que nous ne voyons pas, c’est que nous-mêmes, en vertu de la même tendance, nous nous formons à chaque instant des idées, moins grotesques peut-être, mais bien éloignées aussi de la vérité.

Un exemple fera sentir à quel point il est difficile de se représenter un état mental très-différent du nôtre, de façon à bien comprendre les actions individuelles et par suite les actions sociales qui en découleront.

Le lecteur se rappelle sans doute confusément la vague impression d’étonnement que lui ont causé ses premières études de mythologie grecque, La pensée qui traversait son esprit, peut-être sans qu’il sût la formuler, c'était qu’on ne s'explique pas comment des histoires pareilles ont pu trouver créance. Plus tard, en lisant dans les récits de voyage les superstitions bizarres des sauvages, au sentiment de l’absurdité de ces superstitions est venue se joindre chez lui une profonde surprise de ce qu’un être humain, même le plus ignorant et le plus stupide, puisse y ajouter foi. Croire . qu’une tribu voisine descend d’un canard; qu’il pleut quand certaines divinités crachent sur la terre; que l’île qu’on habite a été retirée du fond de la mer par un dieu, qui l’a acerochée en pêchant à la ligne; toutes ces idées et bien d’autres non moins risibles frisaient la folie aux yeux de notre écolier. Il les interprétait automorphiquement — apportant dans l'examen qu’il en faisait, non-seulement des facultés devenues infiniment plus complexes que celles du sauvage, mais aussi les procédés de raisonnement auxquels ilavait été

1. History of English poetry. Warton, vol. II, page 57, note.

habitué et le bagage de connaissances qu’il avait pu acquérir Depuis lors, l’idée de s’y prendre autrement ne lui est proba blement jamais venue. Si elle lui vient maintenant, il est fort probable qu'il ne réussira pas à se mettre parfaitement au point de vue du sauvage; peut-être même en est-il complètement incapable. C’est pourtant en voyant les choses avec les yeux du sauvage qu’on peut comprendre ses idées ou sa conduite et s'expliquer les phénomènes sociaux qui en résultent. Ces superstitions, si bizarres à nos yeux, sont parfaitement naturelles; en un certain sens, étant donnés le temps et le lieu où elles se produisent, elles sont même parfaitement rationnelles. Les lois de l’action intellectuelle sont les mêmes pour l’homme civilisé et pour le barbare. La différence gît dans le degré de complexité des facultés et dans la somme des connaissances accumulées et généralisées. Étant données des facultés réflectives aussi peu développées que le sont celles d'un aborigène — étant donné le petit nombre de ses idées, recueillies dans un espace étroit et sans quil ait la ressource d'étendre le champ de ses observations dans le temps — enfin, étant donnée sa nature impulsive incapable d'une recherche patiente; ces histoires qui nous paraissent monstrueuses sont en somme les explications les plus naturelles qu’il puisse imaginer de ce qui l'entoure. Ceci admis, il ne sera pas facile néanmoins d'entrer dans la peau de votre sauvage et de penser à son point de vue, assez clairement pour suivre à travers toutes les relations, sociales ou autres, de la vie, les effets de ses idées sur ses actes.

Une autre difficulté parallèle à la précédente s’oppose à ce que nous comprenions un caractère très-différent du nôtre, de manière à nous rendre compte de ce qu'il donnera en conduite. Rien ne nous fera mieux sentir notre incapacité à cet égard que d'observer l'incapacité converse des autres races quand il s’agit de comprendre notre caractère à nous et les actions qui en sont la résultante.

« Les œuvres d'Allah sont merveilleuses ! Vois ce Franc!

«ll pourrait rester tranquillement assis et dès qu’il le D il « se traîne à pied çà et là !, »

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