‹ Introduction à la science socialeChapitre 24 sur 63 · PET · texte numérisé non relu

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« vidus de 25 à 30 ans, la mortalité sera de 4 pour les « hommes: mariés, 10,4 pour les célibataires et 22 pour les « veufs. Cette influence bienfaisante du mariage se mani- « feste à tous les âges; les effets en sont toujours plus sen- « sibles chez les hommes que chez les femmes. »

: Ilest inutile d’insister pour montrer ce qu'ont d’illusoire ces conclusions sur la mortalité relative des veufs : ne suffit-il pas d’un instant de réflexion pour s’en convaincre ? Nous parlerons seulement de l'illusion moins flagrante dans laquelle sont également tombés M. Bertillon et le docteur Stark, en comparant la mortalité des hommes mariés et celle des célibataires. Au premier abord! les chififres relevés par ces auteurs semblent établir clairement un rapport de causalité entre le mariage et la longévité, au fond ils ne prouvent rien du tout. Ce rapport existe peut-être, mais les données qu’on nous fournit n’autorisent pas à lin férer.

I1 suffit d'examiner les circonstances qui dans nombre de cas déterminent ou empêchent les mariages, pour voir que le rapport apparent établi par les chiffres n’est pas le vrai. Dans les cas d’inclination, quelle est le plus souvent la raison qui fait décider pour ou contre le mariage? Cest la possession de moyens d'existence. Il y a certainement des

imprévoyants qui se marient sans avoir de quoi vivre, mais presque toujours l’homme diffère, ou la femme refuse, ou la famille fait opposition, jusqu’à ce que le futur couple se soit assuré des chances raisonnables de pouvoir supporter les charges auxquelles il s’expose. Eh bien! parmi ces jeunes gens dont le mariage dépend d’une position, quels sont ceux qui ont le plus de chance de s’assurer le revenu nécessaire? Les meilleurs, tant physiquement que qu’intellectuellement — les forts, les capables, les esprits bien équilibrés au point de vue moral. Souvent la vigueur corporelle permet d'obtenir un succès, et par conséquent un re- “venu, qui reste hors de la portée des faibles, incapables de supporter la concurrence Souvent la supériorité intellectuelle amène l'avancement et l’augmentation de salaire, tandis que les imbéciles croupissent dans les postes inférieurs et mal rétribués. Les gens circonspects et maîtres d'eux-mêmes, sachant sacrifier le présent à l’avenir, ar-

rivent à des positions quon ne donnerait jamais à des in-, capables agissant à tort et à travers. Or, quels sont, par | rapport à la longévité, les effets de la circonspection, de. l'empire sur soi-même et de la prévoyance, comparés aux effets de l’étourderie, de l'absence d’empire sur soi-même et de l’imprévoyance? IL est évident que les uns contribuent à prolonger l'existence et les autres à l’abréger. Donc les qualités qui sur la moyenne des cas donnent l'avantage à leur possesseur, parce qu’elles le rendent apte à se procurer les ressources nécessaires à l’homme marié, sont aussi les qualités qui donnent le plus de chances de longue vie, et réciproquement.

” Il existe une ‘autre relation générale encore plus directe. Chez tous les animaux supérieurs, l'individu acquiert la faculté de reproduction seulement quand il a à peu près achevé sa croissance et son développement; la capacité de produire et d'élever de nouveaux individus est mesurée à ce que . l'animal possède de force vitale en sus de ce qu'il lui faut pour pourvoir à sa proprè existence. Les instincts relatifs à la reproduction et toutes les émotions qui les accompagnent, deviennent prédominants au moment où la dépense de force nécessitée par l’évolution individuelle diminuant, il en résulte un excédant qui permet de pourvoir aux besoins des rejetons en même temps qu’à sa propre conservation; or en thèse générale, l'intensité des susdits instincts et émotions est proportionnée à l’excédant de cette force vitale. Mais, puisqu'un large excédant de force vitale est inséparable d’une bonne organisation — c’est-à-dire une organisation réunissant les conditions de durée — la même supériorité physique qui est accompagnée d’un grand développement des instincts poussant au mariage, conduira également à la longévité.

Une autre influence agit dans le même sens. Le mariage n’est pas entièrement déterminé par les désirs de l’homme; il l’est aussi par les préférences de la femme. Toutes conditions égales d’ailleurs, la femme se sent attirée vers les hommes forts — qu’il s'agisse de force physique, intellectuelle, ou émotionnelle. Il est visible que la liberté du choix les conduit fréquemment à refuser des échantillons inférieurs, particulièrement les individus mal conformés,

malsains, ou incomplétement développés au physique ou au moral. Par conséquent, en tant que le mariage dépend de la préférence de la femme, les hommes bien doués trouvent facilement à se marier et une partie des autres restent forcément garçons. Cette influence contribue pour sa part à mettre au nombre des hommes mariés les individus présentant le plus de chance de vivre longtemps et à confiner dans le célibat ceux qui ont le moins de chances de longue vie.

Ainsi nous constatons que la supériorité d'organisation qui conduit à la longévité mène aussi par trois voies au mariage : normalement, elle est accompagnée d’une prédominance des instincts et des émotions qui poussent au mariage: elle met en état de se procurer les moyens d’existence qui rendent le mariage possible; enfin elle augmente les chances de succès dans la recherche de la femme. Les chiffres précités ne prouvent pas qu’il y ait, entre mariage et longévité, un rapport de cause à effet ; ils constatent simplement, ce qu'on pouvait avancer à priori, que le mariage et la longévité sont les résultats concomitants d’une même cause.

Cet exemple frappant de la manière dont une déduction peut être prise pour un fait, servira à nous mettre en garde contre un autre des dangers qui nous attendront chaque fois que nous aurons affaire aux données sociologiques. La stae tistique ayant montré que les hommes mariés vivent plus longtemps que les célibataires, la conclusion forcée sem blait être que le mariage est plus sain que le célibat. Nous venons de voir que cette conclusion n’est pas le moins du monde forcée ; le rapport existe peut-être, mais iln’est pas démontré par les données fournies. Qu'on juge par là de la difficulté de distinguer les rapports réels des rapports apparents, lorsqu'il s’agit de phénomènes sociaux ayant des liaisons plus enchevêtrées. :

Encore une fois, nous nous laissons facilement détourner par les faits superficiels et vulgaires de ces autres faits difficiles à approfondir, mais d’une importance réelle, dont les premiers ne sont que les indices. Toujours les détails de la vie sociale, les événements curieux, les anecdotes qui forment matière à bavardage, dérobent à nos yeux, si nous n’y

prenons garde, les enchaînements essentiels et les actions essentielles qui sontau fond des choses. Tout phénomène social est la résultante d’un prodigieux agrégatdecauses générales et particulières. Nous pouvons, soit attribuer au phénomène une grande valeur intrinsèque, soit le regarder comme concourant avec d’autres phénomènes à indiquer une’vérité qui n’est pas visible au premier abord, mais dont l'importance est réelle. Comparons les deux manières de procéder.

Il y a quelques mois, un correspondant du Times lui écrivait de Calcutta:

« Les examens annuels de l’Université de Calcutta fourni- « raient une curieuse matière à réflexion quant à la valeur « de nos méthodes d'enseignement. L'examen d'admission « de cette année comprenait Jvanhoe pour la prose. Voici « quelques réponses que j'ai notées. Je vous fais grâce des « fautes d'orthographe.

« Question. Qu'est-ce qu'un homme allègre?

« 1e Réponse. Un homme qui a des connaissances super- « flues.

«2° PR: Un-f6u.

« Q. Une démocratie?

« 1'eR. Le gouvernement des jupons,

« 2° R. La sorcellerie.

« 3 R. Tourner à moitié le cheval.

« Q. Le jargon Babylonien ?

« 1e R. Un vaisseau construit à Babylone.

« 2 R. Une espèce de boisson fabriquée à Jérusalem.

« 3° R. Une espèce de vêtement que portaient les Baby-

« loniens.

« Q. Un frère lai ?

« 1'eR, Un évêque.

« 2° KR. Un beau-frère.

« 3e R, Un élève du mème parrain.

« Q. Une mule de somme?

& R. Un Juif entêté.

« Q. Un individu qui.a l'air bilieux ?

« 1" R. Un homme rigide.

«2e R. Une personne dont de nez.est fait en bec d’aigle,

«€ Q. Un cloître?

« R Une espèce de coquille.

« Q. Des politiques de taverne?

« 4e R. Des politiques à la charge de la taverne. « 2e R. Des gens du commnn.

« 3e R. Des administrateurs de l'Eglise.

« Q. Une paire de larges chausses au rebut?

« R. Deux gallons de vin. »

Le fait sur lequel on a voulu attirer ici l'attention comme étant significatif, c’est que les jeunes Hindous auraient fait preuve, à leur examen d'admission, d’une très-grande ignorance du sens de mots et d’expressions employés dans un ouvrage anglais qu'ils avaient lu. L’auteur semble avoir voulu en inférer qu’ils étaient incapables de commencer leur carrière universitaire. Si, au lieu d'accepter ce qu’on nous présente, nous regardons un peu en dessous, ce qui nous frappera sera l’étonnante folie d’un examinateur qui se propose de vérifier si de jeunes garçons sont en état d'aborder des études supérieures, en les interrogeant sur les termes techniques, le cant et l’argot — qui plus est, un argot perdu, — d’une langue étrangère. Au lieu de cette incapacité des enfants qu'on veut nous faire remarquer, nous remarquons plutôt l'incapacité de ceux qui sont chargés de leur éducation.

Maintenant, si au lieu de nous arrêter au fait particulier caché sous celui qu’on proposait à notre attention, nous le considérons en même temps que d’autres du même genre, nous sommes frappés d’un fait général : les examinateurs, surtout ceux qui ont été nommés sous les récents systèmes administratifs, posent, en général, des questions très-mal choisies, Le fils d’un juge me racontait dernièrement que son père s’était trouvé incapable de répondre sur certaines questions posées à des étudiants en droit. Un helléniste bien connu, éditeur d’une pièce grecque, ayant été désigné pour remplir les fonctions d’examinateur, a constaté que les questions indiquées par son prédécesseur étaient trop fortes pour lui. M. Froude, dans le discours d'inauguration qu’il a prononcé à S'-André, disait à propos de questions posées par un examinateur chargé de l’histoire d'Angleterre : « Moi-même, j'aurais pu répondre à deux questions sur douze. » M. G. H. Lewes nous a dit à nous-même qu’il

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lui avait été impossible de répondre aux questions de littérature anglaise que les examinateurs du Service Civil avaient posées à son fils En rapprochant ces témoignages de ce qu'étudiants et professeurs répètent de tous côtés sur le même sujet, nous trouvons que le fait réellement digne de remarque est celui-ci : au lieu de choisir les questions en vue de juger les élèves, les examinateurs les choisissent en vue de faire briller leur érudition. Les jeunes surtout, ceux qui ont une réputalion à faire ou à justifier, profitent de l'occasion pour étaler leur science, sans se soucier autrement de l'intérêt des candidats.

Si nous continuons à creuser, et que nous cherchions, sous ce fait plus significatif et’ plus général, l’autre fait dont il découle, nous nous trouvons en face d’une question : — Qui examine les examinateurs? Comment se fait-il que des hommes si compétents dans une branche de connaissance spéciale, mais si incompétents lorsqu'il s’agit de sens commun, occupent ces places? Les défauts du personnel d’examinateurs prouvent d’une façon concluante que l'administration est fautive au centre. Il y a quelque part des gens qui décident en dernier ressort et qui n’en sont pas capables. Si l’on demandait aux examinateurs des examinateurs, de remplir un questionnaire portant sur la bonne manière d'examiner et sur les qualités requises chez un examinateur, on obtiendrait des réponses très-peu satisfaisantes.

Étant arrivés à travers les menus détails, puis les faits d’une portée supérieure, jusqu’à cette autre couche de faits qui ont leurs racines plus au fond des choses, nous verrons, en contemplant ces derniers, qu'eux aussi ne sont ni les plus profonds ni les plus significatifs. Les hommes qui ont l'autorité supérieure entre les mains, supposent, | comme on le fait généralement, que la seule Ce essentielle, chez un professeur ou un examinateur, est la parfaite connaissance des matières qu’il est chargé d’enseigner ou sur lesquelles il devra interroger. Une chose non moins essentielle est la connaissance de la psychologie et surtout de la partie de la psychologie qui S’occupe de l’évolution des facultés. Nul ne sera compétent pour donner un enseignement véritablement instructif, ou pour poser des

questions qui permettent de mesurer avec efficacité les résultats de l'enseignement, si des études spéciales ou des observations quotidiennes, servies par une grande pénétration, ne lui ont pas permis de se former une idée approximative de la manière dont l'esprit perçoit, réfléchit et généralise, et des opérations par lesquelles les idées vont du concret à l’abstrait, du simple au complexe.

Il devient manifeste aussi que les dépositaires de l’autorité admettent, comme le public, que la bonté d’une éducation peut se mesurer à la somme de connaissances acquises. Elle se mesure bien plus sûrement à la capacité de se servir de ce que l’on sait, au degré auquel les connaissances acquises se sont transformées en faculté, de façon à être utiles à la fois dans la vie pratique et dans les recherches indépendantes de la science. On a de plus en plus conscience qu’un lourd bagage de notions mal digérées n’a pas grande valeur réelle: mieux vaut savoir moins et s'être assimilé ce qu’on sait. Malgré son évidence, ce sentiment ne s’est point encore incarné dans un corps officiel : la branche de l'administration anglaise qui est chargée de l'instruction persiste, et persistera longtemps encore à obéir à une conception grossière et surannée.

Nous avons donc dans ce cas, de même que dans d’autres fournis par le présent et par le passé, à lutter contre une difficulté provenant de ce que les faits qui nous sont donnés comme principaux par l'importance et l'intérêt, tirent presque tous leur seule valeur de ce qu'ils servent à indiquer. Il faut résister à la tentation de nous arrêter aux trivialités qui forment les neuf dixièmes de nos annales ou de nos histoires, et méritent seulement d'attirer l'attention par ce qu’elles impliquent ou de ce qu’elles démontrent implicitement. |

Après les altérations du témoignage dues au défaut de méthode dans la manière de faire les observations, à l’état subjectif de l’observateur, ses passions, ses préjugés, son intérêt personnel — après celles qu’entraîne la tendance générale à donner comme un fait observé ce qui est en réalité une induction tirée d’une observation, et cette autre tendance générale qui fait négliger le travail de dissection

par lequel on pénêtre à travers les minces résultats de la surface jusqu'aux grandes causes intérieures — viennent les altérations provenant de la distribution des témoignages dans l'espace. Quel que soit l'ordre politique, religieux, moral, commercial, etc., auquel appartiennent les phénomènes que nous avons à considérer, ils nous apparaissent, dans toute société, si diffus, si multiples, dans des relations si diverses avec nous-mêmes, que dans l’hypothèse la plus favorable nous ne pouvons les concevoir que trèsimparfaitement.

Voyez l'impossibilité où nous sommes de concevoir une chose relativement aussi simple que le territoire occupé par une société. Même avec l’aide de cartes géographiques et géologiques dues au lent travail d'élaboration d’une nuée d’observateurs, même avec l’aide de descriptions comprenant les villes, les comtés, les districts ruraux et les parties montagneuses, même avec l’aide des observations personnelles que nous avons recueillies à l’occasion en voyageant, même avec tout cela nous sommes loin de nous former une idée approximative de la surface du territoire, mélangée de terres arables, de prairies et de bois; terrain plat, ondulé ou rocheux, drainé par un système de ruisseaux et de rivières, semé de chaumières, de fermes, de villas et de cités. L’imagination se contente de vagabonder çà et là, absolument incapable de se former une idée adéquate de l’ensemble. Comment donc pourrions-nous nous former uneidée adéquate d’un sentiment moral, d’un état intellectuel, d’une activité commerciale, répandus sur toute l'étendue de ce territoire, et cela sans cartes, avec le seul secours d'observations faites négligemment par des observateurs négligents ? A l’égard de presque tous les phénomènes présentés par une nation prise en masse, il nous est impossible d’avoir plus qu’une appréhension obscure des choses; encore faut-il s’en défier extrêmement ; les débats des chambres, les journaux et les‘ conversations, qui fournissent aux opinions les plus contradictoires l’occasion de se produire, sont une démonstration perpétuelle de la nécessité de cette défiance. |

Regardez combien le caractère et les actions d’un peuple sont diversement appréciés par les différents voyageurs. On raconte qu'un Français, voyageant en Angleterre depuis trois

semaines, résolut d'écrire un livre sur ce pays. Au bout de trois mois il reconnut qu’il n'était pas tout-à-fait prêt ; au bout de trois ans il s’aperçut qu'ilne savait pas le premier mot de son sujet. Si l’anecdote n’est pas vraie, elle est bien trouvée. Toute personne qui comparera ses premières impressions sur l’état des choses dans sa société, avec ses impressions actuelles, verra combien étaient fausses des idées jadis fort arrêtées, combien il est probable que ses idées actuelles, malgré leur révision, ne sont encore justes que partiellement. En se rappelant à quel point il avait fait fausse route dans ses opinions préconçues sur les habitants et la vie d’une région où il n’était jamais allé, et à quel point les caractères distinctifs de certaines classes ou de certaines églises qu'il n'avait pas eu auparavant l’oc- Casion de connaître, s'étaient trouvés à l'épreuve différents de ce qu’il s'était imaginé, il sentira combien cette grande diffusion des faits sociaux est un obstacle à leur juste appré- €iation.

Il y a encore les illusions provenant de ce que nous appelderons la perspective morale. Généralement nous ne corrigeons pas par la pensée les illusions produites par ce genre ‘de perspective, comme nous corrigeons celles qui provienment de la perspective physique. Un petit objet rapproché occupe plus de place dans le champ visuel qu’une montagne très-éloignée, maïs des expériences bien organisées nous ont mis en état de rectifier instantanément la fausse induction que faisaient naître les apparences visuelles. Cette rectification instantanée de la perspective n’a pas lieu quand on observe des faits sociaux. L’incident puéril survenu chez le voisin produisant plus d'impression que le grand événement qui se passe dans un pays étranger, on s'en exagère l’importance. Renverser des conclusions prématurées, tirées de l'expérience journalière des faits sociaux qui se passent sous nos yeux, en prouvant clairement qu’ailleurs une expérience basée sur des faits plus importants autorise la conclusion contraire, cela n’est point chose aisée.

Nous arrivons ainsi à une autre grande difficulté. C'est seulement au moyen de comparaisons que nous pouvons parvenir à déterminer pour les phénomènes sociaux les relations de cause à effet. Oril'est rare que le point de départ de

la comparaison soit tout à fait juste. Il n’y a pas deux sociétés semblables: il existe, entre toutes, des différences, sinon genériques, du moins spécifiques. De là cette particularité de la science sociale, que les parallèles établis entre des sociétés différentes ne peuvent servir de base à des conclusions précises — par exemple, ils ne nous montrent pas avec certitude quel phénomène est essentiel dans une société donnée et quel ne l’est pas. La biologie s’occupe de nombreux individus appartenant à une espèce et de nombreuses espèces appartenant à un genre, et les comparaisons lui fournissent le moyen de distinguer parmi les caractères constants ceux qui sont spécifiques de ceux qui sont génériques. Il en est plus ou moins de même pour les autres sciences concrètes. Mais s’agit-il de sociétés, où l’on pourrait presque dire que chaque individu représente une espèce à lui tout seul, les comparaisons ne donnent plus que des résultats infiniment moins précis, et il n’est plus question de distinguer sans hésiter les caractères accidentels des caractères nécessaires.

Ainsi, même en supposant que les données sur lesquelles nous fondons nos généralisations sociales soient irréprochables, elles n’en sont pas moins, dans bien des cas, si multiples et si diffuses, qu'ii en résulte une difficulté pour les condenser d’une manière adéquate en conceptions vraies. Seconde difficulté, il est douteux qu’on puisse jamais tenir compte assez exactement de la perspective morale sous laquelle on contemple les données, pour être certain d’avoir une juste idée des proportions. Enfin, autre difficulté : les comparaisons entre les notions vagues et inexactes que nous avons sur une société et les notions non moins vagues ni moins inexactes que nous avons sur une autre, ces comparaisons ne doivent jamais être acceptées sans cette réserve qu'elles sont justifiables seulement d’une façon partielle, puisqu’en dehors des deux points choisis, les choses comparées n’ont entre elles que des ressemblances partielles.

Une difficulté objective encore plus sérieuse vient de la distribution des faits sociaux dans le temps. Ceux pour lesquels une société est l’œuvre d’un pouvoir surnaturel, à moins qu’elle n’ait été créée par des Actes du Parlement, et

qui par conséquent ne perçoivent aucun lien nécessaire entre les divers états qu’elle a successivement traversés, ne seront pas détournés de tirer une conclusion politique d’un fait accidentel, par le sentiment de la lente genèse des phénomènes sociaux. Mais ceux qui se sont élevés à cette idée que la société accomplit une évolution, quant à la structure et aux fonctions, se sentiront hésiter en face de l’interminable développement à travers lequel il faut remonter pour trouver très-loin la cause d’un effet récent.

On n’apprécie même pas exactement les faits successifs présentés par la vie d’un individu, parce qu'en général, on est incapable d'embrasser par la pensée la série d’opérations qui conduit graduellement au résultat définitif, Nous en voyons un exemple dans la mère qui a l'absurdité de céder à un enfant méchant pour avoir la paix, sans être

- capable de prévoir qu'à la longue, son système produira la discorde à l’état chronique. La saine appréciation des résultats est rendue encore plus difficile pour une nation, dont le minimum de vie, s’il s’agit d’un type supérieur, est de cent générations d'hommes, par la durée prodigieuse des actions au travers desquelles les antécédents produisent leurs conséquences. Un législateur choisi dans la moyenne raisonne en politique à peu près comme la mère de l’enfant gâté; il juge qu’une chose est bonne ou mauvaise, d’après son résultat immédiat ; que ce résultat soit bon, et la mesure passe pour être suffisamment justifiée. Tout dernièrement, nous avons vu procéder à une enquête sur les résultats d’une administration qui fonctionnait depuis cinq ans; il était tacitement convenu que si les résultats étaient reconnus bons, ce serait la justification de l'administration.

Pourtant s'il est une vérité qui crève les yeux quand on fouille les annales du passé, non pour s'amuser aux récits de batailles ou pour se repaître de scandales de cour, mais pour surprendre l’origine et le jeu des lois et des institu< tions, c’est que bien des générations passent avant qu’on puisse voir ce qui sortira d’une action accomplie, Voyez nos Lois des Pauvres. Quand, le servage ayant disparu, les vilains ne furent plus soutenus par leurs propriétaires, — quand personne n’eut plus à maîtriser les manants et à subvenir à leurs besoins, il se forma une classe toujours plus

nombreuse de mendiants et de « hardis coquins, préférant le vol au travail ». Quand, sous Richard II, on donna autorité sur ces gens-là aux juges et sheriffs, — ce qui eut pour résultat immédiat de lier les domestiques, ouvriers et mendiants, à leurslocalités respectives; — quand, pour résoudre le cas des pauvres incapables de travailler par suite d’infirmités, on rendit les habitants responsables dans une certaine mesure des mendiants impotents trouvés sur leur district, — ce qui ramenait sous une-forme plus générale le principe féodal des droits réciproques du sol sur l’homme et de l'homme sur le sol ; — quand tout cela se passait, personne ne soupçonnait qu’on posait les fondements d’un système dont le: fruit serait un jour une démoralisation menaçant l'Angleterre d’une ruine générale. Lorsque, dans les siècles suivants, — pour arrêter les progrès du vagabondage, que les châtiments étaient impuissants à réprimer, —-on remit en vigueur les anciennes lois après leur avoir fait subir des modifications qui jetaient les pauvres à la charge des paroisses et rétablissaient contre les vagabonds les peines les plus sévères, jusqu’à la peine de mort sans bénéfice de clergie — jamais il ne vint à l’esprit de personne, non-seulement que cette législation finirait, grâce à l’énervement graduel de l'élément pénal, par ne plus exercer en pratique qu’une action illusoire contre la fainéantise, mais encore que les arrangements qu’elle entrainait pourraient, dans un cas donné, constituer des primes énormes à la paresse: Personne, législateur ou autre, ne prévoyait que dans l’espace de 230 années, la taxe des pauvres, s’étant élevée à la somme de 175 millions de francs, deviendrait une sorte de gangrène nationale dont on pourrait dire :

« Les ignorants la considèrent comme un fonds: inépui- . « sable, à eux appartenant. Pour'em avoir sa part, le brutal « brutalise les administrateurs, l’homme dissolu invoque « des bâtards à nourrir, le paresseux se croise les bras et « attend jusqu’à ce qu'il se soit fait donner ; des garçons et « des filles ignorants comptent, en se mariant, vivre aux dé- « pens de la taxe des pauvres; des braconniers, des voleurs «et des prostituées extorquent par l’intimidation l'argent « qu’elle produit; dans les: campagnes, magistrats et admi-- «nistrateurs prodiguent les fonds, les premiers pour se:

«rendre populaires, les. autres pour leurs convenances « personnelles.

«Que de gens sont tombés par elle, qui valaient mieux! «après une lutte stérile, le villageois qui payait la taxe « passe à la caisse demander du secours; la fille honnête « meurt de faim, tandis que sa. voisine effrontée: touche « ! shelling 6 deniers par semaine, pour chaque enfant illé- « gitime. »

Personne n’imaginait que la loi d’Elisabeth aurait, entre autres conséquences, celle de faire peser sur la masse des contribuables les frais de culture des fermiers, par la raison que ceux-ci, devenus les principaux administrateurs, s’arrangent pour faire payer à la taxe des pauvres une partie du. salaire de leurs ouvriers. On ne pensait pas davantage que des: relations si anormales entre maîtres et ouvriers auraient pour conséquence une mauvaise cultures ni que, pour échapper à la taxe, les propriétaires éviteraient de construire. de: nouveaux cotiages et abattraient même une partie des anciens; d’où l'encombrement des logements avec tous les inconvénients qui en résultent pour la santé du corps et celle’‘de l’esprit, Personne n’imaginait que les soi-disant maisons de travail {workhouses) deviendraient l'asile de la paresse. et. un endroit où les gens mariés montreraient successivement toutes « leurs affinités. électives !. » Ces mauvais résultats, et bien d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, aboutissent en dernier ressort à un résultat général plus désastreux que tous les autres, celui de favoriser la multiplication, des mauvais aux dépens des bons. Tout. cela est pourtant sorti à la longue de mesures prises. il y a plusieurs siècles dans le seul. but: de remédier à certains maux du moment.

Ces exemples ne montrent-ils pas que les résultats réellement essentiels, de. la politique pratiquée par un peuple,

4. Dans un cas, « sur trente couples d’époux, il ne restait plus un seul homme vivant avec sa propre femme, et quelques-uns d'entre eux avaient changé de femme deux ou trois fois depuis le commencement. » On trouvera ce renseignement, ainsi, que beaucoup d’autres exemples du même genre, dans les traités sur la Loi des Pauvres de feu mon oncle le révérend Thomas Spencer, de Hinton Charterhouse, qui a été président de la Bath Union pendant les six premières années à partir de la fondation,

se manifesteront seulement dans le cours d’une de ces longues périodes nécessaires pour façonner le caractère, les habitudes et les sentiments de ce peuple? — Examinons cette question d’un peu plus près. |

. Dans une société qui vit, grandit et se modifie, chaque nouveau facteur devient une force permanente, qui modifie plus ou moins la direction du mouvement déterminé par lagrégat des forces. La marche des changements sociaux n’est jamais simple et directe; la combinaison de tant de causes diverses la rend irrégulière, compliquée et toujours rhythmique, de sorte que si l’on n’en observe qu’une petite portion, il est impossible de juger de la direction générale, Chaque action sera inévitablement suivie au bout d’un certain temps par quelque réaction, directe ou indirecte, et celle-ci par une contre-réaction ; jusqu'à ce que tous ces effets successifs se soient produits, personne ne peut dire comment le mouvement total sera modifié. Il faut comparer des positions séparées dans le temps par d’immenses intervalles, avant de pouvoir reconnaître avec exactitude la tendance du mouvement, Même lorsqu'il s’agit d’une chose aussi simple qu’une courbe plane, on ne pèut en déterininer la nature sans l’examiner sur une longueur considérable. Considérez quatre points voisins les uns des autres. La courbe qui passe par ces quatre points peut être un cercle, une ellipse, une parabole, une hyperbole ; ou bien elle peut être une chaïnette, une cycloïde, une spirale. Prenez des points plus distants; il devient possible de se faire quelque idée de la nature de la courbe; évidemment ce n’est pas un cercle. Prenez-en de plus distants encore: on pourra voir que ce n’est ni une ellipse ni une parabole. Lorsque les distances seront relativement grandes, le mathématicien pourra déclarer avec certitude que telle courbe seule passe par les points donnés. Eh bien! dans des mouvements aussi complexes et aussi lents que ceux qui constituent la vie d’une nation, dont les inflexions grandes ou petites correspondent à une direction générale, il est impossible de tracer cette direction générale d’après l’examen de ‘ périodes rapprochées, — il est impossible de calculer l'effet produit sur la direction générale par l'intervention d’une force additionnelle, d’après des observations qui ne portent

que sur quelques années ou sur quelques générations.

En effet ces mouvements, les plus compliqués de tous, présentent une difficulté à laquelle tous les autres mouvements n’ont rien d’analogue; ceux qui se rapportent à l’évolution individuelle offrent seuls quelque chose d’approchant. Chaque facteur, outre qu'il modifie le mouvement d’une façon immédiate, le modifie d’une façon médiate, en changeant l'intensité et la direction de tous les autres facteurs. Une influence nouve lement mise en jeu dans une société n’agit pas seulement directement sur les actions des membres de cette société, mais aussi indirectement sur leur caractère. En continuant de génération en génération à modifier les caractères, cette influence altère par l’action de l’hérédité les sentiments que chacun apporte dans la vie sociale, d’où il résulte qu’elle altère aussi l’intensité et la nature de toutes les autres influences qui agissent sur la société. En apportant lentement des modifications à la nature même des hommes, elle met en jeu des forces multiples dont l'intensité et la direction échappent au calcul, et qui, agissant sans tenir aucun compte du point de départ, peuvent produire des effets absolument opposés à ceux qu’on eût attendus de l'influence originaire.

Pour mettre dans tout son jour cette difficulté objective et pour montrer plus clairement encore combien il importe de prendre pour données des conclusions sociologiques, non pas les conséquences passagères, mais les conséquences qui emploient des siècles à se produire ou dont on peut suivre la trace à travers la civilisation tout entière, nous allons tirer un enseignement d’une circonstance qui se retrouve chez les agents régulateurs de toutes les nations.

La signification primitive des sacrifices humains est assez claire par elle-même. Elle le devient tout à fait si l’on remarque que dans les contrées où fleurit encore le cannibalisme et où les principaux consommateurs de chair humaine sont les chefs, ces chefs, auxquels on donne l’apothéose après leur vie, sont censés se nourrir dans l’autre monde des âmes des morts : — car les âmes sont regardées comme une sorte de duplicata aussi matériel que le corps auquel elles appartiennent. Si quelque doute pouvait sub-

| issipé par ce que nous savons des anciens Mexicains ; lorsque la guerre avait été longtemps sans fournir de Victimes, les prêtres allaient se plaindre au roi que le dieu avait faim. Quand un sacrifice humain avait lieu ils offraient le cœur de la victime à l’idole, humectant ses lèvres avec le sang et lui mettant même des morceaux de chair dans la bouche; ils faisaient ensuite cuire le reste du corps et le mangeaient. Voici le fait commun à plusieurs civilisations sur lequel nous voulons appeler ici l'attention : les sacrifices de prisonniers ou d'autres hommes, d’abord universellement pratiqués chez les cannibales nos ancêtres, persistent dans les usages ecclésiastiques longtemps après avoir disparu de la vie sociale ordinaire. À ce premier fait s’en rattachent étroitement deux autres, qui conduisent aussi à des inductions d’une portée générale. Les instruments tranchants de pierre continuent à être employés dans les sacrifices à une époque où, pour tous les autres usages, on se sert d'instruments de bronze et même de fer: le Deutéronome ordonne aux Hébreux de construire des autels de pierre sans se servir d'outils de fer; le grand prêtre de Jupiter à Rome se rasait avec un couteau de bronze. La méthode primitive d'obtenir du feu en frottant deux morceaux de bois l’un contre l’autre, survit dans les Cérémonies religieuses après qu’elle a été abandonnée dans la vie domestique; aujourd'hui encore, chez les Hindous, la flamme s'allume sur l’autel au moyen de « la baguette à feu. » Ce sont là des exemples frappants de la ténacité avec laquelle la partie la plus ancienne de l’organisation régulatrice s’attache aux traits qui la caractérisaient à l'origine, en dépit des influences qui modifient tout autour d'elle.

La même remarque peut s’appliquer au langage écrit ou parlé. Les Egyptiens continuèrent à se servir des hiéroglyphes primitifs pour la littérature sacrée, longtemps après qu'un système plus perfectionné eût été adopté pour les usages profanes. Le fait que de nos jours juifs et catholiques romains disent encore leurs offices en hébreu et en latin prouve la force de cette tendance, considérée indépendamment des croyances particulières à chaque religion. En Angleterre même, un cléricalisme moins dominant nous donne

quelque chose d’analogue. L’anglais de la Bible €

archaïque que n’était l’anglais courant de l'époque où la traduction fut faite, et plusieurs mots reprennent, quand ils sont prononcés dans le cours du service divin, un sens ou une prononciation tombés en désuétude. La tendance en question se révèle, jusque dans la typographie, par les lettres enluminées usitées pour les rubriques; les Puséistes et les ritualistes, qui visent à renforcer l’Anglicanisme, trahissent une préférence décidée pour les caractères et les ornements archaïques. Esthétiquement, nous devons à leur impulsion un retour aux types les plus primitifs de la sculpture décorative. On peut en juger par deux monuments récents, élevés dans la cathédrale de Canterbury à la mémoire de l’archevêque Sumner et d'un autre ecclésiastique. Les deux personnages, revêtus de costumes sacerdotaux, couchés sur le dos, les mains jointes, à la manière des chevaliers à cottes de mailles que le moyen âge plaçait sur les tombeaux, présentent cette symétrie absolue qui est un des traits distinctifs de l’art barbare : témoin les bonshommes tracés par la main des enfants et les idoles taillées par les sauvages.

Sciemment ou non, qu'il s'agisse d’usages ou de doctrines, on adhère à ce qui est vieux. Vérifier ce qu'ont dit les Pères de l'Eglise, c’est vérifier ce qu'il faut croire, non pas seulement pour les catholiques romains, mais encore pour bien des protestants. La controverse actuellement pendante sur le symbole d’Athanase nous fait voir l'autorité attachée à l’antiquité d’un document. L’antagonisme qui s’est déclaré entre l’assemblée du clergé et les membres laïques de l’église à propos des clauses relatives à la malédiction, que le clergé, en tant que corps, voudrait conserver et que les autres voudraient supprimer, montre à son tour | que le protestantisme officiel demeure infiniment plus attaché que le protestantisme non officiel à tout ce qui est Jieux. Le même contraste s’est produit dernièrement en rlande, entre les opinions de la partie laïque et celles de la partie ecclésiastique de l’église protestante d'Irlande.

La même tendance, moins dominante à la vérité mais néanmoins très-prononcée, se fait sentir dans toute l’organisation politique. L'établissement graduel de la loi par la

chose de fixe au milieu de choses qui changent; et, si nous considérons une organisation politique à son point de vue le plus général, c’est-à-dire comme l’agent chargé de maintenir un ordre permanent, nous disons qu’il est de son essence même de manquer relativement de souplesse.

Un exemple curieux de la manière dont les principes et les usages primitifs survivent dans les actions des gouvernants, après avoir cessé d’être en pleine vigueur chez les gouvernés, c’est la longue persistance du droit féodal qui continua de régir les rapports des nobles entre eux après être tombé en désuétude chez les bourgeois des villes. Nous voyons aussi les grands vassaux continuer à se faire justice eux-mêmes, après que les petits en eurent perdu le pouvoir, on leur reconnaissait non-seulement le droit de se faire la guerre entre eux, mais encore celui de se défendre contre le roi. Même de nos jours, dans les rapports de peuple à peuple, les gouvernements ont recours à la force armée pour obtenir réparation du préjudice souffert, exactement comme faisaient autrefois tous les individus. Un autre fait significatif vient corroborer les premiers : l’institution des combats judiciaires, qui était la régularisation du système primitif sous le règne duquel chacun se faisait justice à soi-même, a survécu dans les classes gouvernantes après avoir cessé d’être sanctionné par la loi pour les classes inférieures. Il y avait même des duels judiciaires en faveur des communautés religieuses. Le point à noter ici, c’est que le système consistant à se battre, soit en personne, soit par mandataire, s’est perpétué en fait ou pour la forme dans diverses parties de l’organisation régulatrice, à une époque où il avait cessé du reste d’avoir un caractère légal. Jusqu'au règne de George IIT, on pouvait réclamer le jugement par bataille au lieu du jugement par jury. Il y a bien peu ge temps, l'usage du duel existait encore dans les classes dirigeantes, particulièrement dans l’armée. Aujourd’hui, le duel entre officiers est encore admis et sur le continent il est même dans certains cas obligatoire. Les usages les plus anciens sont donc aussi, à cause de la connexité qui existe entre eux et les parties les plus anciennes de l’organisation gouvernante, ceux qui survivent le plus longtemps.

"fan On ne saurait en donner une preuve plus frappante que ce personnage en armure qui à figuré jusqu'aux temps modernes dans la cérémonie du couronnement, où il se proclamait par la bouche d’un héraut le champion du roi contre tout venant.

Si nous passons des agents qui assurent l'exécution de la loi aux formalités, termes et documents judiciaires, nous retrouvons partout la même tendance. Le parchemin, généralement remplacé par le papier, s'emploie encore pour les actes. On se sert pour les écrire d’un vieux type d’écriture. Des mots latins et normands-français, absolument inusités ailleurs, sont conservés dans la langue du droit anglais; il est jusqu’à des mots du vieil anglais, seize par exemple, qui, employés juridiquement, gardent un sens qu’ils n’ont plus dans le langage usuel. Les formalités d’authentication des documents démontrent la même vérité. Ainsi, le sceau, qui était originairement la signature, subsiste concurremment avec la signature écrite qui est venue le remplacer dans la pratique ordinaire. Nous conservons jusqu'au symbole du symbole, par exemple le papier gaufré qui, dans tout transfert d’action, représente le sceau. Parmi les coutumes dont la trace a persisté dans les transactions légales, il s’en trouve de bien plus vieilles encore. En Écosse, le vendeur d’une propriété remet un fragment de roche à l’acheteur ; ce qui correspond évidemment à une cérémonie pratiquée par les peuples de l’antiquité et qui consistait à envoyer la terre et l’eau en signe de cession de territoire. |

Les administrations officielles nous fourniraient au besoin une foule de faits à l'appui. En dépit des nécessités impérieuses imposées par le soin de la défense nationale, on a eu beaucoup de peine à remplacer la platine à silex du mousquet par une platine à percussion. La carabine a servi de fusil de chasse à plusieurs générations avant d'être devenue d’un emploi général à la guerre. Il y avait longtemps que le commerce tenait tous ses livres en partie double, lorsque les bureaux du gouvernement se résignèrent enfin à délaisser la tenue en partie simple ; 1834, qui vit cette révolution, assista également à la ruine d’un

autre système encore plus primitif, celui des tailles et des *

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coches. On y a renoncé depuis le jour où l’on occasionna un incendie en brûlant les tailles du Trésor public.

Il en est de même pour tout ce qui est affaire de costume. On voit encore des chapeaux à cornes sur la tête des officiers, et un habit d’une coupe démodée tient bon comme costume de cour. L’épée portée autrefois par tous les gentle-men ne se met plus qu'avec les costumes d’apparat réservés aux grandes cérémonies. Tout ce qui est officiel a un uniforme, dont on peut faire remonter le dessin à une modesurannée abandonnée dans la vie de tous les jours. Quelquesuns de ces objets antiques surmontent le chef de nos juges, d’autres pendent au col des prêtres ou s’attardent le long des jambes d’un évêque.

Ainsi nous retrouvons partout cette persistance de certains usages : dans le couteau de silex dont se servent les Juifs pour la cérémonie religieuse de la circoncision ; dans. notre manière de prononçer la syllabe finale du prétérit dans le service divin ; dans le oyez par lequel on réclame l'attention dans un tribunal ; dans les épaulettes des officiers ; dans les mots normands-français qui servent à exprimer le consentement royal. Quand nous voyons cette persistance à travers les siècles dans toutes les parties de l’organisation gouvernementale; quand nous voyons qu’elle est l’accompagnement naturel de la fonction de cette organisation essentiellement répressive; quand nous calculons quelle sera l’action future de l’organisation dans un cas. quelconque, d’après l’inflexion générale de sa courbe, observée dans de longues périodes du passé; alors nous sentons combien peuvent être trompeuses les conclusions tirées de faits récents. Nous nous garderons donc, chaque fois. qu'on imposera n'importe où une nouvelle fonction aux pouvoirs publics, de compter sur les grands résultats immédiats. qu’on espère; mais nous prévoirons qu'après une première. phase d’activité le nouvel organisme perdra rapidement de sa plasticité, que la tendance à la rigidité qui la caractérise: s’accusera, et qu’à l’effet d'expansion se substituera un effet. de restriction.

Le lecteur comprend mieux maintenant ce que nous vous lions dire en affirmant qu’on ne peut parvenir à une conception vraie des changements sociaux qu’en suivant à

travers les siècles le lent travail qui préside à leur développement. Baser des conclusions sur les résultats donnés par une période de temps peu étendue, c'est aussi illusoire que de chercher à déterminer la courbure de la terre en observant si une personne qui marche à sa surface monte ou descend. Cette vérité reconnue, le lecteur concevra toute l'importance de cet autre obstacle à l'étude de la science sociale.

« Mais n’est-ce pas trop prouver ? S'il est d’une difficulté si extrême en sociologie de se procurer des témoignages qui ne soient altérés ni par l’état subjectif du témoin, ni par ses préjugés, ses passions, ses intérêts, etc., — si, dans les cas d'examen impartial, les conditions créées par l’enquête même sont très-propres à falsifier le résultat — si l’on est toujours porté à affirmer comme un fait observé ce qui n’est en réalité qu’une déduction tirée d’une observation — s’il y a également tendance très-marquée à se laisser aveugler par les trivialités de la surface sur les faits intimes et essentiels — si, même lorsqu'il est possible de se procurer der” données exactes, le nombre infini de ces données et lex diffusion dans l’espace empêchent d'en voir nettement l'ensemble, tandis que la lenteur avec laquelle elles se produi sent dans le temps interdit à lesprit humain de percevoi. les véritables relations qui existent entre les antécédents et les conséquences ; si tout cela est vrai, n’est-il pas manifestement impossible d'élaborer une science sociale ? »

Nous reconnaissons que voilà un ensemble de difficultés objectives véritablement formidable. Si le but de la science sociale était d'arriver à des conclusions parfaitement précises et spéciales, dont la justesse dépendrait de l’exactitude de données soigneusement coordonnées, il faudrait évidemment y renoncer. Mais ce n’est pas le cas. Gertaines classes de faits généraux n’en subsistent pas moins, déduction faite des erreurs de détail de toute provenance. Quelques contradictions que nous surprenions entre les relations des événements survenus à l'époque de la féodalité, la comparaison de ces relations n’en révèle pas moins la vérité incontestable qu'il y a eu un système féodai. Les lois et les chroniques du temps indiquent à qui procède par voie d'in-

duction, les traits de ce système et en rapprochant des narrations et des documents écrits pour nous apprendre tout autre chose que la constitution du régime féodal, nous parvenons à nous former une idée assez claire de ces traits en ce qu’ils ont d’essentiel — idée qui gagne encore en netteté par le collationnement des témoignages fournis par différentes sociétés contemporaines. De même pour tout le reste. En sachant se servir des dépositions des témoins passés et présents, qui valent plus par ce qu’elles permettent d’inférer que par ce qu'elles ont l'intention d’apprendre, il est possible de rassembler des données d’où nous tirerons des inductions sur la structure des sociétés et sur l’origine et le développement des différentes fonctions de chacune d'elles. Avec le secours de la méthode comparative, on pourra presque toujours surmonter les obstacles qui s’opposeraient à ce qu’on mît de l’ordre dans les données fournies par une société quelconque.

Nous devons néanmoins avoir toujours présentes à l’esprit les difficultés énumérées ci-dessus. Dépendant absolument des témoignages, nous ne devons jamais perdre de vue combien il y a de manières de les altérer — il faut n’en estimer la valeur qu'après avoir tenu compte d’une infinité de circonstances et prendre garde de ne pas nous fonder dans nos conclusions sur des faits particuliers, empruntés à une époque ou à un lieu particuliers.

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