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sur les erreurs amenées par certains états mentaux qui paraîtraient de même incompatibles et qui cependant sont en général coexistants. Nous voulons parler d'une idée que nous retrouvions ce matin même dans le premier de nos journaux, « Plus on étudie l’histoire, plus on découvre que l'homme est toujours le même, » et de l’idée diamétralement opposée dont les partis politiques sont pour ainsi dire l’incarnation : il est facile de changer la nature humaine. Ces, deux croyances, qui au lieu de se détruire réciproquement subsistent concurremment, produisent deux sortes d’erreurs dans les spéculations sociologiques; et on n’obtiendra en sociologie rien qui ressemble à des conclusions correctes, jusqu’à ce qu’on ait fait table rase de l’une comme de l’autre opinion pour les remplacer par une idée qui en est la conciliation : la nature humaine est indéfiniment modifiable, mais elle ne peut se modifier que lentement. Nous allons jeter un coup d’œil sur les erreurs auxquelles conduisent les deux opinions dont il vient d’être question.
Tant que l'on a cru les étoiles immobiles et les montagnes éternelles, il n’y avait rien de choquant dans l’idée que l’homme traverse les siècles sans changer. Mais mainfenant, saghant que toutes les étoiles marchent et que les montagnes ne sont nullement éternelles, ayant découvert que le changement perpétuel est la loi de l'Univers, il serait grand temps de rayer de la liste de nos conceptions sociales cette trop grossière conception de là nature humaine — ou pour mieux dire, il est temps qu'on voie disparaître à la suite de cette conception la foule de notions étroites sur le passé et l'avenir de la société auxquelles elle a donné naissance, et qui survivent à la ruine de ce qui leur servait de base. Combien, qu’ils l’avouent ou non, pensent encore que le cœur de l’homme est aussi « profondément pervers » qu'il a jamais été et que l’état de la société ne différera guère dans un temps à venir de ce qu’il est actuellement. Si à force d'accumuler les témoignages, nous les contraignons de reconnaître, en dépit de leur répugnance, que les aborigènes, troglodytes ou autres, n'étaient pas tout à fait semblables aux hommes de l’époque féodale ; que ceux- Ci à leur tour, à en juger par les usages, les idées et les sentiments de leur époque, différaient d’une manière appré-
ciable des hommes d'à présent; si nous parvenons même à leur faire admettre que ces changements dans l’homme ont étéaccompagnés de changements encore plus apparents dans la société : l'induction à tirer continue de leur échapper. Ils n’en concluent pas que l'homme et la société continueront à changer jusqu’à ce qu’ils soient aussi éloignés du type actuel que le type actuel est éloigné du plus ancien type connu.
Les plus cultivés accorderont peut-être la probabilité ou même la certitude de ces transformations ; mais leur acquiescement sera purement nominal et n'influera en rien sur leurs conclusions. La première discussion venue sur un sujet politique ou social montre que les interlocuteurs partent tacitement du principe que l’organisation de la société sera en substance la même plus tard que maintenant. Supposons que les domestiques soient sur le tapis. On discutera presque toujours la question du service uniquement au point de vue des arrangements sociaux actuels ; très-peu de personnes partiront de l'hypothèse que, selon toute probabilité, ces arrangements ne sont que transitoires.
Il en est de même pour tout. Qu'il s’agisse de l’organisation de l’industrie, des relations de classe à classe ou de la tyrannie dela mode, l’idée qui est au fond de tous les esprits et qui, si elle n’est professée théoriquement, n’en dicte pas moins les conclusions, est celle-ci : nos institutions, quelque modifiées qu’elles puissent être, seront toujours les mêmes au fond et ne cesseront pas d’être reconnaissables. Ceuxlà même qui pensent s’être affranchis par la réflexion d'une tendance si propre à pervertir le jugement, M. Comte luimême et ses disciples, qui croient à une transformation complète de la société, montrent bien qu’ils sont incomplètement émancipés. En effet, la société idéale qu’ils attendent est soumise à une hiérarchie très-proche parente de toutes les hiérarchies que l’humanité a déjà connues. Toujours et partout la pensée sociologique est donc plus ou moins entravée par la difficulté de ne jamais perdre de vue qu'il nous est aussi impossible de pressentir les états sociaux vers lesquels marche notre race, qu'à un pirate normand et à ses compagnons de concevoir notre état social actuel,
Remarquez maintenant la difficulté contraire, que trèspeu de nos politiques ou de nos philanthropes semblent en état de surmonter — ladifficulté de comprendre que la nature humaine, tout en étant indéfiniment modifiable, ne peut se modifier que très-lentement ; et que par conséquent toutes les lois, toutes les institutions, tous les systèmes qui prétendront l’améliorer considérablement à courte échéance, manqueront infailliblement leur effet, Parcourons les programmes de toutes les sociétés, sectes et écoles quelconques, depuis les Conventionnels, disciples de Rousseau, jusqu'aux membres de l’Alliance du Royaume-Uni, depuis les partisans de la propagande ultramontaine jusqu'aux avocats enthousiastes de l'éducation exclusivement laïque ; nous retrouvons chez tous un trait commun. Partout règne la conviction qu’il suffit d'adopter tel ou tel système d'enseignement ou de discipline, tel ou tel mode de répression ou d'éducation, pour améliorer considérablement l’état social, Tantôt cette idée est formellement énoncée, tantôt elle est implicitement admise comme allant de soi. L'un nous dit : «Il est indispensable de façonner complètement à nouveau le . peuple qu'on souhaite de rendre libre:» cette théorie implique que façonner à nouveau un peuple est chose faisable. Pour un autre, il est incontestable que des enfants à qui l’on a enseigné ce qu'ils ont à faire pour être bons citoyens, deviendront bons citoyens. Un troisième tiendra pour vérité indiscutable que si la loi supprime les tentations de boire, non-seulement les gens ne boiront plus, mais encore ne commettront plus de crimes. Ge que ces espérances ont de trompeur est pourtant assez visible pour quiconque ne se laisse pas éblouir par des hypothèses ou emporter par l’en- - thousiasme. On a souvent fait remarquer aux fanatiques de la tempérance, que la moyenne des crimes est plus élevée chez quelques-unes des nations de l’Europe les moins adonnées à l’ivrognerie, qu’elle ne l’est chez nous. Ge seul fait devait leur démontrer que les mesures restrictives qu'ils rèêvent n’amèneraient pas la moralisation subite de l'Angleterre. Une autre superstition dont la statistique s’est chargée depuis longtemps de faire justice{, c'est que desleçons apprises
1, Summary of the moral statistics of England and Wales, par Joseph Fletcher, Esq., inspecteur des écoles de Sa Majesté.
dans des livres de classe, puissent avoir pour résultat instantané la bonne conduite. Sans les préjugés, personne n’y croirait plus, parce que sans les préjugés tout le monde remarquerait combien peu, en définitive, l'instruction influe sur la conduite. Chacun observerait que le marchand et le - fabricant trompant sur la marchandise, le banqueroutier frauduleux, les fondateurs de compagnies chimériques et les individus qui « manipulent » les comptes de chemins de fer et les prospectus financiers, ont une malhonnêteté qui ne diffère en rien au fond de celle de l’illettré. On observerait aussi que l'enseignement reçu influe incroyablement peu sur le genre de vie des étudiants en médecine, et que la prudence des médecins même les plus expérimentés est à peine augmentée par toute leur science, Sans la conviction tacite qui nous occupe, les faits frappants qui s’imposent perpétuellement à notre attention empêcheraient l’éclosion des utopies qui reparaissent périodiquement avec chaque nouveau système politique, depuis les constitutions créées sur le papier par l'abbé Sièyes, jusqu’au programme publié dernièrement par M. Louis Blanc; depuis les agitations en faveur du vote au scrutin, jusqu'à celles qui ont une République pour objectif. La France ne cesse de démontrer au monde depuis trois générations, que s’il est une chose impossible c’est d'altérer les caractères essentiels d’une organisation sociale au moyen de ré-arrangements effectués révolutionnairement. Quelque grande que puisse sembler pour un temps la transformation, le type original reparaît toujours sous le déguisement dont on l’a affublé. D'un gouvernement libre de nom, sort un nouveau despotisme qui ne diffère de l’ancien que parce qu’il a des hommes nouveaux pour prononcer son nouveau shibboleth; du reste identité parfaite quant à la volonté arrêtée d’'écraser la résistance et quant au choix des moyens. Obtienton parfois la liberté, c’est pour la livrer incontinent à un autocrate avoué — à moins qu'on ne la laisse tomber, comme nous l’avons vu faire cette année, aux mains d’un homme qui veut du despotisme la réalité sans le nom. Etmême nous exagérons encorela différence ; carl’organisation régulatrice qui se ramifie dans toute la société française n’est modifiée en rien par les changements subis par le
gouvernement central, La bureaucratie fleurit sous tous les régimes, impérial, constitutionnel ou républicain. M. le duc d'Audiffret-Pasquier la dit : « Les empires tombent, les ministres passent , les bureaux restent. » L’agrégat de forces et de tendances qui s’incarne, non-seulement dans l’organisation qui fait un seul corps de toute une nation mais encore dans les idées et les sentiments des individus, possède une telle puissance, que si l’on retranche une partie quelconque de l’agrégat, fût-ce le gouvernement, le membre mutilé est immédiatement remplacé par un autre. Il suffira de rappeler la vérité expliquée quelques chapitres plus haut au moyen d'exemples : les propriétés de l’agrégat sont déterminées par les propriétés de ses unités; on verra aussitôt qu'aussi longtemps que les caractères des citoyens resteront les mêmes dans leurs traits essentiels , l’organisation politique qu’ils ont produite par une lente évolution demeurera aussi essentiellement la même.
Cette double difficulté de pensée, avec les deux sortes d'erreurs où tombent ceux qui ne la surmontent pas, s’associe tout naturellement à une opinion qui a jadis été universellement admise et qui est encore fort répandue. Nous voulons parler de la croyance que les sociétés sont un produit fabriqué et non le produit d’une évolution. Reconnaître que des masses humaines réunies en un seul corps croissent, et acquièrent les caractères fondamentaux de leur structure au moyen d’une série de modifications, c'est exclure du même coup les deux erreurs antithétiques qui consistent à dire que l'humanité ne change pas, mais qu’elle peut se modifier rapidement. Et exclure ces erreurs, c'est admettre comme conséquence que les changements qui ont rendu les arrangements sociaux si différents extérieurement de ce qu'ils étaient, les rendront dans l’avenir non moins différents extérieurement de ce qu'ils sont actuellement. Dès que nous serons familiarisés avec la pensée d’un développement constant et simultané du tout et des parties, ces idées, sources de tant d'erreurs, disparaiîtront. Prenez un mot et observez comment, tout en s’altérant, il engendre avec le temps une famille de mots également modifiables, qui donnent à leur tour naissance à des dérivés. Prenez un usage, celui des œufs de Pâques, par exemple, et voyez ce
que la mode peut en faire; à Paris, on en est arrivé à fabriquer des œufs de carton assez grands pour renfermer une voiture, et l'impôt est devenu si lourd que les gens vont à l'étranger par économie, pour s’y Soutraire. Prenez une loi, très-simple à l’origine et faite pour un cas spécial; suivez-la dans ses transformations ; au moyen de modifcations et d’additions successives, elle deviendra un groupe complexe de lois, ainsi qu’il est advenu pour les deux lois de Guillaume-le-Conquérant d'où est sortie toute la partie de notre législation relative au land-tenure 1. Prenez un procédé social, la presse par exemple ; vous voyez d’abord les nouvelles se transmettre par lettres particulières et écrites à la main; une première transformation donne des feuilles volantes, imprimées, qu’on joint aux lettres auto: graphes et privées ; de cette feuille volante est sorti peu à peu notre vaste système de journaux périodiques, quotidiens, hebdomadaires, universels, locaux, dans lequel les unités et l’agrégat ont suivi une même progression sous le double rapport des dimensions et de l’hétérogénéité. Faites subir le même examen à tout ce qui subsiste maintenant d'institutions, d'agents et de produits; il est une conviction à laquelle vous arriverez tout naturellement. C’est qu’il existe dans le monde, aujourd'hui comme autrefois, des germes qui prendront dans l’avenir un développement impossible à prévoir et qui contribueront pour leur part à de profondes transformations de la société et de ses membres — transformations dont il est inutile d'attendre des résultats immédiats, mais qui sont certaines quant aux résultats définitifs.
Essayez de faire entrer une main pourvue de ses cinq doigts dans un gant qui n’en a que quatre. Ce sera absolument comme si vous cherchiez à faire entrer une idée complexe dans un esprit dont les facultés sont relativement simples. Au fur et à mesure queles différents termes et relations dont l’ensemble constitue une pensée augmentent en nombre et en variété, il est nécessaire, pour arriver à la compréhension de cette pensée, de mettre en jeu des parties également nombreuses et variées de la structure
1. Reeve, History of english Law., vol. I, pp. 34-36, 2e édition.
intellectuelle. Qu'il manque quelques-unes de ces parties, on ne comprendra que des fragments de la pensée. En voici un exemple.
On peut expliquer à un enfant ce qu’on entend par le rapport de À à B en traçant une ligne courte A et une ligne longue B, et en lui disant que le rapport de A à B est petit; puis en ajoutant, après avoir allongé la ligne A, que maintenant le rapport de A à B est plus grand. Mais je suppose qu’il me faille expliquer ce qu’on entend en disant que le xapport de À à B est égal au rapport de G à D. Au lieu de deux quantités différentes et d’une relation, il y a mainteäant quatre quantités différentes et trois relations. Pour comprendre la proposition, l’enfant devra d’abord penser à À et à B et à leur différence ; puis, sans perdre de vue l’idée qu’il s’en est faite, il pensera à C et à D et à leur différence; enfin, sans perdre de vue ces deux idées, il devra concevoir ces deux différences comme étant chacune dans une relation identique avec les quantités qui la constituent. Aïnsi le nombre des termes et des relations qu’il faut garder dans l'esprit exige la coopération d’un beaucoup plus grand nombre de facultés intellectuelles. Si l’une d'elles fait défaut, la proposition ne peut être comprise; il faudra, pour la comprendre, que l'enfant soit plus âgé; et si son esprit n’est pas cultivé, il ne la comprendra probablement jamais. Passons à une conception d’une complexité encore plus grande, à savoir que le rapport de À à B varie comme le rapport de & à D. Il faut que l’entendement se représente presque simultanément un bien plus grand nombre de choses. Il devient nécessaire de concevoir À et B comme n'ayant pas une longueur constante ; on admet que la longueur de chacune d'elles varie, de sorte que leur différence est indéfiniment variable. Il en est de même de C et D. Et alors, la variabilité du rapport dans les deux cas étant conÿenablement conçue au moyen de lignes qui s’allongent et se raccourcissent, le point à comprendre est celui-ci : quelle que soit devenue, par suite de ces variations, la différence entre À et B, la relation de cette différence à l’un ou l’autre des termes est toujours semblable à la relation que la ditférence correspondante entre G et D a avec l’un ou l’autre de ces deux termes. Par suite de la grande multiplicité des
idées nécessaires pour formuler dans l'esprit une telle proposition, celle-ci est évidemment hors de la portée des intelligences qui n’ont pas été développées par une culture appropriée ou ne sont pas susceptibles de recevoir cette culture. Enfin si le type de la proposition devient encore plus complexe, comme cela a lieu quand on à à comparer deux groupes semblables de variables dépendantes et à en tirer des conclusions, il faut pour la saisir un effort qui n’est facile qu'aux mathématiciens exercés.
Une personne ne possédant pas la complexité de facultés que l'exemple ci-dessus démontre être indispensable pour saisir une idée complexe, pourra se rendre compte de son incapacité dans des cas comme celui que nous venons de supposer — non pas qu’elle sente ce qui lui manque, mais parce qu’elle voit bien que d’autres obtiennent des résultats auxquels elle ne peut parvenir. Mais chaque fois que la vérification de prédictions précises n'intervient pas pour prouver à une personne de facultés inférieures qu’elle n’a que des facultés inférieures, ïl est bien rare que cette personne s’aperçoive de son infériorité. Imaginer un mode supérieur de conscience, c’est déjà en posséder quelque chose; par conséquent, jusqu'à ce qu’on en possède ce quelque chose, on ne peut pas concevoir réellement son existence. Nous nous expliquerons au moyen d'exemples.
Prenez un enfant sur vos genoux; montrez-lui des gravures représentant des paysages et remarquez ce qui le frappera. — Je vois un homme dans un bateau, dit-il en montrant avec son doigt. — Regarde les vaches qui descendent la colline. — Voilà un petit garçon qui joue avec un chien. — Vous n’en tirerez jamais autre chose que des remarqués de ce genre, provoquées, pour la généralité des cas, par les êtres animés représentés dans chaque paysage, Jamais il ne dira par hasard un mot pouvant s'appliquer à l'ensemble de la scène. fl ne se doute pas qu’une combinaison d'eaux, d'arbres et de montagnes puisse procurer une jouissance. Tant que l’enfant sera entièrement dépourvu du sentiment esthétique, vous verrez qu’il ne soupçonnera même pas que c’est un sentiment qui existe chez d’autres, mais qui lui manque.
Observons maintenant une lacune du même genre chez un adulte. Vous avez peut-être reçu dans le cours de votre vie une éducation musicale quelconque? Rappelez-vous les phases que vous avez traversées. Dans votre enfance, une symphonie était pour vous un mystère et les applaudissements qu’elle arrachait aux autres vous intriguaient. Les facultés musicales s’étant lentement développées avec l’âge, vous avez commencé à comprendre. Aujourd hui, les combinaisons musicales compliquées qui jadis ne vous faisaient que peu ou point de plaisir, vous procurent vos plus vives jouissances. En vous rappelant tout ceci, vous soupçonnez que l'indifférence où vous laissent des combinaisons musicales encore plus compliquées pourrait bien venir de votre incapacité à vous et non d’un défaut à elles. Voyez maintenant ce qui se passe chez un individu n'ayant pas subi la même série de transformations : prenons, si vous voulez, un vieil officier de marine, ayant passé sa vie à la mer loin des concerts et des opéras. Il avoue volontiers qu’il adore les cornemuses. Il serait même plus juste de dire qu'il s’en vante. Les derniers accords d’une sonate résonnent encore à votre oreille : il se lève et va demander à la personne qui est au piano de lui jouer : « Polly, mets la bouillotte » ou « Johnny est en marche vers ses foyers. » Parle-t-on concert à table, notre homme profite de l’occasion pour déclarer qu’il déteste la musique classique. C’est à peine s’il cache son mépris pour ceux qui vont en entendre, Examinez l’état mental de cet individu. Vous verrez que l'impuissance à comprendre des combinaisons musicales compliquées est accompagnée d’une inconscience absolue de ce qui lui manque. Il ne se doute pas qu'il existe des combinaisons compliquées et qu’il y a des personnes douées de racultés leur permettant de les apprécier.
Faisons l’application de cette vérité générale à notre sujet. Les conceptions dont la science sociale doit s’occuper surpassent toutes les autres en complexité. Il est impossible de les saisir en l'absence d’une complexité corres pondante des facultés. Dans ce cas pourtant comme dans bien d’autres, celui qui est dépourvu de facultés suffisamment complexes n’a aucune conscience de son incapacité. Nous remarquons bien plutôt, chez les personnes manquant
de la vigueur intellectuelle nécessaire pour saisir les questions sociologiques, une disposition à trancher ces questions avec aplomb et à se moquer de ceux qui commencent à entrevoir, à la suite d’un long apprentissage, ce qu'il s’agit de comprendre, et la difficulté de le bien comprendre. Un exemple pris entre les plus simples préparera le lecteur à d’autres plus compliqués.
Il y a quelques mois, le Times a donné une description de la nouvelle presse Walter, la dernière merveille de l’art d'imprimer par machines automatiques. C’est au moyen de cette presse que se tire chaque matin en quelques heures l'énorme édition du Times. Supposons un lecteur suffisamment familier avec la mécanique lisant cette description dans tous ses détails, se rendant parfaitement compte de tout, allant même voir fonctionner la machine et interroger les ouvriers pour se faire une idée encore plus précise du système. Il sort de l'atelier persuadé qu’il a tout compris. C’est possible, si l’on n’examine la nouvelle presse qu’au point de vue du tour de force qu’elle représente en mécanique. C’est possible aussi au point de vue biographique — c’est-à-dire que notre individu aura peut-être démêlé les caractères intellectuels et moraux que cette invention implique chez M. Walter et ses coopérateurs. Quant à la signification de la presse Walter au point de vue sociologique, il ne la soupçonne probablement pas; il ne se doute même pas qu’elle en ait une. Qu’il contemple la genèse de cette machine; il verra qu'il est à peine au seuil de l’explication véritable.
En recherchant non les origines immédiates mais les origines éloignées, il trouvera en premier lieu que cette machine à imprimer automatique descend en ligne directe des machines à imprimer automatiques antérieures, qui ont été le produit de progrès successifs — chacune de celles-ci en suppose d’autres qui l'ont précédée : si les machines cylindriques n’avaient pas été mises en usage et perfectionnées pendant de longues années, il n’y aurait pas eu de presse Walter. En faisant un pas de plus, il découvrira que ce dernier progrès n’est devenu possible que par l’emploi du papier-mâché pour stéréotyper, et que cette matière, employée d’abord pour faire des plaques planes, a permis d’en faire de cylindriques.
En continuant à remonter en arrière il trouvera la stéréotypie au plâtre de Paris, qui constituait également un progrès sur un autre progrès précédent. Il apprend que ce type supérieur de l'imprimerie automatique, aussi bien que les types très-inférieurs qui l'ont précédé, ne sont devenus applicables que par la substitution des rouleaux distributeurs d’encre aux ustensiles à main employés il y a cinquante ans, par les apprentis imprimeurs; ces rouleaux n’auraient jamais pu être construits d’une façon appropriée à leur but actuel sans la découverte de ce curieux composé élastique dont ils sont faits. Et ainsi, en remontant aux antécédents éloignés, on arrive jusqu’à l’ancêtre commun : la presse à main, qui s’est perfectionnée graduellement de génération en génération.
Pour le coup, notre homme croit comprendre l’appareil, considéré en tant que fait sociologique. Il est encore loin de compte. Les innombrables pièces, qui ne fonctionnent qu’après avoir été parfaitement achevées et avoir été ajustées avec la dernière précision, sortent d’ateliers de machines. Dans ces ateliers se trouvent des variétés d’engins compliqués et perfectionnés, destinés, l’un à rouler des cylindres, l'autre à tailler des roues, un troisième à planer des barres, et ainsi de suite. L’existence de la presse à imprimer dépendait de la préexistence de ces engins. Si le lecteur du Times s’informe de l’histoire de ces outils automatiques, il verra que chacun d'eux est arrivé à son point de perfection actuel en suivant les lents progrès de la mécanique et avec le secours de toutes sortes d’autres machines automatiques compliquées, qui ont coopéré plus anciennement à faire ses parties composantes — chaque nouvelle machine à tourner ou à planer surpassant les précédentes en grandeur ou en précision a été rendue possible par ses devancières, les machines à tourner ou à planer plus petites ou moins précises. En sorte qu'en remontant à l’origine de tous les objets qui se trouvent dans un atelier de machines, on finit par arriver avec le temps à l’enclume et au marteau du forgeron et peut-être même à des procédés plus primitifs encore.
Enfin, est-ce fini? point du tout. La presse Walter n’était possible que moyennant qu’on eût inventé et lentement perfectionné une machine capable de fabriquer une bande de
papier de plusieurs kilomètres de longueur. Voici donc l'invention de la machine à papier, avec tout le cortége de procédés et d'inventions qui l’ont précédée et que maintenant elle implique, qui rentre dans le cas complexe que nous examinons.
Sommes-nous au bout? non; nous n’avons fait qu’entrevoir un des groupes d’antécédents. Tout ce développement des applications de la mécanique — ces progrès de la fabrication du fer; cette extension de l’usage des machines de fer; cette grande production de machines destinées à fabriquer d’autres machines — tout cela vient d'une part de abondance en Angleterre des matières premières, le fer et le charbon, d’autre part de ce que notre qualité d’insulaires a favorisé chez nous la paix et l’accroissement de l’activité industrielle. L'élément moral a aussi joué son rôle dans la question. Sans cette promptitude à sacrifier ses aises dans le présent au bien de l'avenir, qu’'implique l’esprit d'entreprise, jamais nous n’aurions vu la machine en question — jamais nous n’aurions vu cette foule innombrable d'instruments et de procédés perfectionnés qui ont rendu possible l'invention de la presse Walter. Et après ces caractères moraux que présuppose l'esprit d'entreprise viennent tous ceux que présuppose une coopération efficiente. Sans des ingénieurs fidèles à leurs contrats, apportant un grand soin à l'exécution du travail dont ils sont chargés, jamais cette machine, ni celles qui ont servi à la faire, n’auraient pu être construites. Et sans des ouvriers doués d’une extrême délicatesse de conscience, quel patron pourrait compter sur la bonne exécution de l’ouvrage ? Essayez d’obtenir de semblables produits d’une race inférieure; vous verrez que les défectuosités de son caractère constituent un obstacle insurmontable. Vous verrez qu’une intelligence défectueuse constitue aussi un obstacle insurmontable. L’ouvrier habile n’est pas le produit d’un accident, ni au point de vue moral ni au point de vue intellectuel. On ne trouve pas partout l'intelligence nécessaire pour exécuter une nouvelle invention. On ne trouve pas non plus partout la netteté de compréhension et l'adresse d’exécution sans lesquelles on ne parvient pas à faire une machine compliquée qui puisse marcher. Chez les ouvriers mécaniciens, la précision du fini
et la netteté de la compréhension ont cheminé pari passu. Examinez des machines remontant au siècle dernier. Vous verrez que même en supposant remplies toutes les autres conditions requises, il aurait été impossible à cette époque, faute d'ouvriers assez habiles, de construire une de ces machines qui demandent à être ajustées avec tant de délicatesse. Il en résulte que la merveille mécanique dont nous nous occupons implique non-seulement notre état industriel avec ses lents progrès, ses innombrables produits et ses innombrables procédés, mais encore la nature morale et intellectuelle, lentement façonnée, de nos patrons et de nos ouvriers.
N'’avons-nous rien oublié? Tout au contraire; nous avons négligé toute une classe de phénomènes sociaux de la plus haute importance — ceux que nous groupons sous le nom de progrès scientifiques. Parmi les nombreux développements qui ont été les antécédents nécessaires de la presse Walter, se trouve le développement de lascience. Les progrès en tous sens des arts de tous genres ont été perpétuellement servis par ces expériences généralisées qui deviennent sans cesse plus complètes et plus exactes, qu’on exécute chaque jour sur une plus grande échelle et dont l'ensemble constitue ce que nous appelons les mathématiques, la physique, la chimie, etc. Sans une géométrie très-avancée, jamais on n’aurait construit les machines à faire des machines ; encore moins cette dernière machine qui est le produit des premières. Sans une physique avancée on n’aurait pas la machine à vapeur
qui fait mouvoir toutes les autres, principales et accessoires; €t les nombreux procédés métallurgiques que suppose l'existence de cette machine à vapeur n’auraient pas été poussés au point de perfection nécessaire. Et en l'absence d'une chimie avancée, bien d’autres conditions, directement ou indirectement requises, n'auraient pas été suffisamment remplies. De sorte qu'enrésumé, il fallait que cette organisation de la science qui a commencé avec la civilisation eût atteint son degré actuel de développement, pour qu'on pût inventer une presse Walter — en supposant, bien entendu, que toutes les autres conditions Le se trouvassent remplies.
Pour cette fois, est-ce fini? Pas tout à fait, Il reste encore
un facteur essentiel, Pour qu’un homme persévère pendant des années, sans se laisser arrêter par les déboires et les soucis, à donner son temps et son argent à une entreprise, il faut que cet homme soit poussé par un mobile puissant. La presse Walter n’était pas un simple tour de force. Pourquoi donc a-t-elle été produite ? Pour satisfaire rapidement à une demande énorme — pour tirer avec une seule machine 16,000 exemplaires par heure. Et d’où venait cette demande? D'un public lisant très-nombreux, dressé avec le temps à avoir faim en se levant de nouvelles de tout genre. C’est le négociant, qui a besoin de savoir le dernier cours de Londres et le dernier télégramme de l'étranger. Cest l’homme politique, qui doit connaître le résultat du vote de cette nuit et le nouveau mouvement diplomatique, et avoir lu les discours prononcés au meeting d'hier. C’est le sportman qui cherche le compte-rendu des courses de la veille et la liste des paris engagés. Ce sont les dames, curieuses de sa voir qui se marie, naît ou meurt. Si l’on recherche maintenant l’origine de tous ces désirs qui réclament leur satisfaction, on trouvera qu’ils sont concomitants de notre état social général, des diverses activités, commerciale, politique, philanthropique ou autre, de notre société. En effet, dans toute communauté où ces activités ne jouent pas le rôle principal, la demande pour les nouvelles de toutes sortes n’est jamais si pressante.
Vous voyez combien est compliquée la genèse dela presse Walter, en tant que phénomène sociologique. Toute une encyclopédie d’inventions mécaniques, dont quelques-unes remontent aux temps primitifs, concourent à l'expliquer. Elle présuppose des milliers d'années d’une discipline intellectuelle, grâce à laquelle la nature impulsive du sauvage imprévoyant arrive par voie d'évolution à la nature réfléchie de l’homme qui sait se maitriser, du moins zelativement, de l’homme capable de sacrifier ses commodités actuelles au bien de l’avenir. Elle présuppose encore l’éducation non moins longue qui développe chez l’homme la faculté inventive, à peu près absente chez le sauvage, et fait acquérir la précision , qualité dont le sauvage n’a pas même la notion. Enfin, la presse Walter présuppose le lent progrès politique et social, à la fois cause et conséquence
de ces autres transformations, qui nous a amenés à un état social dans lequel une machine pareille trouve son emploi.
Peut-être le lecteur voit-il mieux maintenant la com. plexité du fait sociologique et la difficulté de l’embrasser complètement par la pensée. En effet, de même qu’il y a eu genèse dans le cas précité, de même il y en a eu dans tous les autres cas, qu'il s'agisse d'institutions, d’usages, de croyances, ou d’arrangements sociaux, etc, Seulement, pour la presse Walter la genèse était comparativement facile à observer à cause du caractère relativement concret des progrès à suivre et du produit final, tandis que dans d’autres cas, où les facteurs appartiennent presque tous à l’ordre des phénomènes non sensibles, il devient très-difficile de remonter à l’origine. Ce n’est cependant qu'après avoir étudié pas à pas toute la genèse d’un fait — après avoir observé siècle par siècle, à travers des états sociaux disparus, ses antécédents de toute nature dans leur coopération — qu’on obtient cette interprétation du fait par laquelle il devient partie intégrante de la science sociologique bien comprise. Pour pénétrer, par exemple, le véritable sens des phénomènes présentés par nos luttes économiques, il est nécessaire de remonter jusqu’à ces temps reculés où des causes analogues produisaient en Angleterre des résultats analogues. Brentano l’a dit :
« Les ouvriers fondèrent les Trade-Unions pour résister «aux princes de l’industrie dont la puissance s'élevait, de « même que jadis les anciens hommes libres avaient formé
aleurs Frith-Gilds contre la tyrannie des seigneurs du ‘« moyen-âge, et les artisans libres leurs Craft-Gilds contre « les agressions des Vieux Bourgeois {, »
Lorsqu'on aura étudié les formes successives de ces sortes d'organisations dans leurs rapports avec les états industriels successifs, il faudra observer leurs rapports respectifs avec les autres phénomènes de leurs époques respectives — les institutions politiques du temps, les distinctions de classes, l’arrangement de la famille, le mode de distribution des produits, le degré d'activité des communications entre les différentes localités, l’état de la