Brentano, Introduction to English Gilds, p
science, les croyances religieuses , la morale, les sentiments, les usages, les idées. Si l’on considère les tradesocieties comme étant des parties de la nation, pourvues d'organisations qui sont des parties de l’organisation générale et faisant des actions qui modifient les actions de la nation et sont à leur tour modifiées par celles -ei, on ne comprendra toute leur signification qu’à une condition: c’est de suivre leur genèse à travers une longue série de siècles, et d'étudier leurs transformations dans leurs rapports avec les changements qui se sont opérés simultanément dans tout l'organisme social. Et encore, nous nous trouverons alors en face d'une question plus profonde. — Comment se fait-il qu'il n'existe pas d'institutions analogues chez certains types de nations? Et pourquoi, chez d'autres types de nations, les institutions analogues ont-elles pris une forme plus ou moins différente? ;
Il est suffisamment évident que la plus haute intelligence actuellement existante ne pourrait pas voir exactement tels qu'ils sont des phénomènes aussi compliqués. Il n’est pas moins évident que d’ici longtemps bien peu de gens admettront l'existence d’une science de la Société; puisque, non-seulement il y a presque toujours absence de facultés assez complexes pour comprendre les phénomènes complexes de cette science, mais encore, la plupart du temps, personne ne soupçonne même qu'il y a là des phénomènes complexes à comprendre.
A la difficulté causée par l'absence d’une faculté conceptive suffisamment complexe, vient s’en ajouter une autre provenant d’une insuffisance de plasticité dans la faculté conceptive. Presque tous les hommes ont formé leurs idées générales d’après des expériences recueillies dans un champ d'observation relativement étroit. Les idées générales ainsi conçues manquent infiniment trop de souplesse, pour se plier aisément aux combinaisons de faits si nombreuses et si va: riées que présente la sociologie. L'enfant de parents puritains a été élevé dans la persuasion qu’une infraction au repos du dimanche entraîne à sa suite tous les péchés possibles ; on lui en a fait voir plusieurs exemples dans le village ou dans la petite ville qui forme son univers; plus tard,
quand il aura connu un plus grand nombre de ses compatriotes et qu’il aura constaté la possibilité de vivre d’unefaçon exemplaire sans observer le dimanche, il se trouvera quelque peu embarrassé, Plus tard, quand, en voyageant sur le gontinent, ilaura vu les plus honnêtes gens des sociétés étrangères ne tenir aucun compte de prescriptions dont l'observance lui paraissait jadis le fondement essentiel d’une bonne conduite, ses idées étroites et arrêtées s’élargiront encore davantage. Eh bien! avant d'atteindre à la flexibilité de pen- sée nécessaire pour traiter convenablement les phénomènes sociologiques, il faut subir, quant à une quantité de croyances profondément enracinées, le travail de transformation que nous avons montré s’accomplissant pour une opinion superficielle. Non pas dans un seul ordre d’idées mais dans presque tous, nous avons à apprendre que ces relations des faits sociaux entre eux, que nous jugeons en général naturelles et même nécessaires, ne sont point nécessaires et n’ont même souvent rien de particulièrement naturel. La contemplation des états sociaux passés nous rappelle à chaque instant qu’une foule d’arrangements, d’usages et d'idées qui nous paraissent aller de soi, sont d’origine toute moderne, D’autres au contraire qui nous semblent impossibles, étaient parfaitement possibles il y a quelques centaines d'années. Si nous étudions des variétés qui diffèrent de la nôtre par la race aussi bien que par le degré de civilisation, nous rencontrons à chaque pas des choses contraires à tout ce que nous aurions cru probable; nous en rencontrons que nous r’aurions jamais inventées, même en cherchant à imaginer les choses les plus improbables.
Prenons pour exemple les variétés de relations domestiques. Nous avons appris dès l’enfance dans la Bible, que la monogamie n’est pas la seule espèce de mariage. Bien que l’idée de la polygamie nous soit devenue par là assez familière, il ne nous vient pas à l’esprit que la polyandrie puisse exister quelque part; et quand nous apprenons qu’elle existe, qu’elle a même été jadis très-répandue, nous sommes étonnés. Il nous est d’abord impossible, quand nous considérons ces institutions matrimoniales si différentes des nôtres, de nous imaginer qu’elles soient pratiquées avec un sentiment des convenances analogue à celui que nous apportons dans
les choses du mariage. Livingstone conte pourtant que les femmes d’une tribu riveraine d’un des lacs de l’Afrique centrale donnèrent, des marques de dégoût, en apprenant qu’en Angleterre chaque homme n’a qu'une femme. Ce sen= timent ne leur était nullement particulier.
« Un chef Kandyan, homme intelligent, avec lequel M. Bai- « ley visitait ces Veddahs, fut absolument scandalisé qu’on « pût être assez barbare pour vivre avec une seule femme et «ne jamais la qui!ter jusqu’à la mort. Il déclara que c'é- « tait « absolument comme les wanderoos » (singes) {, »
On suppose aussi, comme une chose évidente, que la monogamie, la polygamie, et la polyandrie sous ses diverses formes, ont donné en fait de mariage toutes les combinaisons possibles Une tribu africaine nous fournit cependant une variété d’hymen tout-à-fait inattendue. Chez elle, on se marie pour tant de jours par semaine; — dans les « bonnes familles » c’est généralement pour quatre jours. Le reste de la semaine la femme est libre de faire ce qui lui plaît. Nous sommes aussi un peu surpris d'apprendre que chez certaines tribus des montagnes de l'Inde, l'infidélité est considérée comme une faute grave quand elle vient du mari, tandis que venant de la femme ce n’est plus qu'une erreur sans importance. Nous admettons comme allant de soi que bien traiter sa femme comprend entre autres choses ne pas la battre. Nous avons dela peine à nous figurer qu’il y ait des pays où ce soit le contraire. Cela est pourtant chez les Tartares.
« Une bonne d'enfant me quitta pour se marier. Peu après «elle alla chez le natchalnick de l'endroit se plaindre de « son mari. Le natchalnick lui ayant demandé de quoi elle « se plaignait, elle répondit froidement que son mari ne l’ai- « mait pas. On lui demanda à quoi elle s’en apercevait : — à « ce qu’il ne me fouette jamais ?. » É
Le fait paraîtrait incroyable s’il n’était corroboré par un fait analogue observé chez les races nègres originaires du. sud de l'Afrique. Pour ces peuples, un maître blanc qui ne bat pas ses hommes est ridicule ; on le tourne en dérision et on lui reproche de ne pas être digne du nom de maitre.
4. Lubbock, Prehistoric Times, p. 344, 1e éd. 2. Mne Atkinson, Recollections of Tartar steppes, p. 220,
Passons à d’autres usages domestiques. Mettez une personne au défi d'imaginer toutes les anomalies possibles, jamais elle ne tombera sur un usage qui se rencontre chez les Basques et qui a existé chez d’autres races ; quand une Basque accouche, le mari se met au lit et reçoit les félicitations des amis, tandis que sa femme vaque aux soins du ménage. Quelle est aussi la personne qui, cherchant les divers effets pouvant résulter de la naissance d’un fils, penserait au suivant ? Chez certains peuples de la Polynésie, 1e père auquel il naît un garçon est immédiatement dépossé dé de tout son bien ; il ne fait plus que l’administrer, en qualité de tuteur, au profit de l'enfant. Les différentes variétés de relations de parents à enfants existantes et les sentiments qui les accompagnent nous font voir à chaque instant des choses ausei extraordinaires et aussi inexplicables à première vue. Il ne viendrait à l’esprit de personne qu’il existe un pays où ilest du devoir des enfants d’enterrer leurs parents tout vivants. C’est pourtant ainsi que cela se passe chez les Fijiens. On ajoute que les parents dont on se débarrasse par ce procédé marchent à la tombe en souriant. Il semble presque aussi incroyable, qu’il y ait des gens aux yeux desquels il soit plus convenable de témoigner de l'affection aux enfants des autres qu’aux siens propres. Les tribus montagnardes de l’Inde nous fournissent cependant un exemple de ce phénomène,
« Chez les Nairs tout homme considère les enfants de sa « sœur comme ses héritiers... et il passerait pour un « monstre contre nature, si à la mort d’un enfant qu’il alieu « de croire sien, il donnait les mêmes marques de chagrin « qu’à la mort d’un enfant de sa sœur 1.
« Dans l’amour de la progéniture tel que le conçoit l’Eu- «rope philosophique, tout est étrange, l’idée et le mot, «pour un Nair du Malabar. Dès sa plus tendre enfance, « celui-ci apprend que son oncle lui est plus proche parent « que son père et que par conséquent cet oncle aime plus « son neveu que son propre fils 2, »
ll serait facile de multiplier les exemples à l'infini. Le
1. Cité dans Primitive Mariage de M’Lennan, p. 187. 2. Burton, History of Sindh, p. 224.
146 LA SCIENCEH SOCIALE
peu que nous avons cité suffira. De telles différences de lois, d’usages, de sentiments et de croyances, dans les rela tions domestiqués, nous permettent d'imaginer quelle peut être la multiplicité des anomalies apparentes présentées par les relations sociales prises en masse. Il n’est pas besoin pour s’en rendre compte d'étudier des tribus barbares ou des races étrangères semi-civilisées. Reportons nos regards en arrière et observons les sociétés européennes à leurs débuts. Nous ne manquerons pas de faits prouvant que les relations que l'expérience journalière nous fait voir entre les phénomènes sociaux, ne sont nulkment nécessaires. Nous citerons pour exemple les conceptions religieuses.
Celles qui subsistent de nos jours parmi les nations civilisées sont d’une grossièreté qui nous prépare à en trouver d’encore plus grossières dans les temps passés. Tout à côté de Boulogne, on voit un crucifix au pied duquel pourrit un monceau de croix formées de deux fragments de lattes réunis par un clou. Ge sont les passants qui déposent là ces croix, dans l'espoir de s’attirer la faveur divine. Quand on jette un coup d’œil sur la voie ferrée qui passe à côté, quand on se rappelle les merveilles accomplies par les Français dans le domaine de la science, on ne peut se défendre d’un sentiment de surprise. On s’étonnera à bon droit encore davantage en voyant, comme cela se passe en Espagne, donner un combat de taureaux au profit de l'Église — en faveur d’une Sainte Maison de Miséricorde ! Et quelque grandes que semblent ces disconvenances entre les idées religieuses et les états sociaux d’aujourd’hui, en remontant en arrière on trouve des disconvenances encore plus étonnantes. Étudiez les différentes représentations de mystères et voyez quelles conceptions elles impliquaient chez les gens de l’époquel Il ne faut pas oublier que les mystères étaient le produit d’une certaine théorie du gouvernement divin et qu’un peu plus tard on brüla ceux qui niaient cette théorie. Voici comme on inscrivait les appointements des acteurs :
« Imprimis, à Dieu ijs.
« Item, à Cayphas iijs, üiij*
« Item, à un des chevaliers ijs,
4 Item, au diable et à Judas xviijé,
« Nous trouvons souvent des inscriptions comme la sui- « vante : « Item, payé pour l'Esprit le tarif de Dieu, — ijs. » « Ces registres nous apprennent que Dieu portait un habit « de cuir peint et doré et une perruque également dorée t.
« La conception même de la Vierge sert de sujet à des « discours licencieux. Nous possédons dans la collection de « Coventry un mystère, ou pièce, représentant le soi-disant « Jugement de la Vierge. On voit d'abord paraître le som- « nour, qui lit une longue liste de péchés énumérés dans « son livre; viennent ensuite deux « détracteurs, » qui ré- « pètent certaines histoires scandaleuses touchant Joseph «et Marie, sur quoi ils sont appelés à comparaître devant « la cour ecclésiastique. Ils passent effectivement en juge- « ment et nous avons une esquisse grossière de la pro- « cédure usitée en pareil cas, etc. 2 »
Les vieux missels enluminés nous révèlent de leur côté une manière de concevoir la doctrine chrétienne, qu’on a de la peine à se représenter dans une société civilisée ou même semi-civilisée. Voyez, par exemple, les idées que suppose chez les contemporains une certaine peinture extrêmement soignée, représentant le Christ. De la blessure qu'il porte au côté s'échappe un torrent d’hosties, qu’un prêtre reçoit sur un plateau. Voici un autre livre de dévotion de date plus récente — un psautier imprimé, orné d’une profusion de gravures sur bois représentant des scènes de la vie de Jésus. À chaque page, nous voyons tirer du sacrifice du Christ une utilité toute matérielle. Ici, ce sont des ceps de vigne sortant de ses blessures et portant des grappes de raisins dont se régalent des évêques et des abbesses. Là, la croix est fixée sur un énorme tonneau dans lequel le sang du Christ tombe à torrents, pour ressortir en jets et arroser des groupes de prêtres. Plus loin, le corps du crucifié est représenté dans une position horizontale ; de ses pieds et de ses mains blessés, coulent des fontaines de sang; des prêtres et des nonnes recueillent ce sang dans des seaux et des cruches. Il y a plus fort encore. Qu’on essaie de se représenter l'état mental impliqué par une cer-
1. Wright, Essays on archæology, vol. II, pp. 175-6. 2. Idem, ibidem, vol, II, p. 184.
taine gravure représentant la Trinité. Pour aider l’imagination du pieux lecteur à concevoir ce mystère, le dessinateur a figumæ trois personnes chaussant leurs six pieds dans deux bottes. Les idées que présuppose la littérature populaire sont en parfaite harmonie avec ces conceptions dont la grossièreté nous confond. Qui veut juger des idées théologiques des temps où l’autorité du Pape était suprême, avant qu’on eût protesté contre la vente des indulgences, n’a qu'à lire une histoire du recueil des frères Grimm intitulé Contes populaires. Elle a pour titre Le tailleur dans le ciel. En voici un abrégé qu’on a bien voulu faire pour nous.
« Un jour que Dieu avait été se promener avec les saints « et les apôtres, il laissa Pierre à la porte du ciel, en lui or- « donnant expressément de ne laisser entrer personne. « Bientôt après arriva un tailleur, demandant qu'on lui ou- « vrit la porte. Pierre lui dit que Dieu avait défendu de « laisser entrer personne ; que de plus il avait mauvaise ré- « putation et passait pour voler l’étoffe de ses pratiques. Le « tailleur répondit qu’iln’avait pris que de petits morceaux « qui étaient tombés dans sa corbeille et qu’il se rendrait «utile — il porterait les enfants, laverait et raccommode- « rait les vêtements. A la fin Pierre le laissa passer, mais il « le fit asseoir dans un coin derrière la porte. Cependant, « Pierre étant sorti un moment, le tailleur en profita pour « se lever et examiner les environs. Il arriva bientôt à un en- « droit où il y avait beaucoup d’escabeaux et au milieu d’eux « un fauteuil d’or massif et un tabouret d’or, appartenant à « Dieu. Le tailleur grimpa sur le fauteuil et de là il pouvait « distinguer tout ce qui se passait sur la terre. Il aperçut une « vieille femme qui lavait du linge dans un ruisseau et il vit « qu’elle dérobait quelque chose. Dans sa colère, il saisit le « tabouret et le lui lança. Ne pouvant pas le ravoir, il pensa « que le mieux était de retourner dans son coin derrière la « porte, où il se rassit en prenant un air innocent. Dieu ren- « tra, sans faire attention au tailleur, et ne trouvant pas son « Labouret, il demanda à Pierre ce qu’il était devenu. Pierre
1. On ne connaît que quatre exemplaires de ce psautier. Celui dont nous nous sommes servi pour cette description fait partie de la magnifique collection de M. Henry Huth.
«avait-il laissé entrer quelqu'un ? L’apôtre commença par « éluder la question, mais il fallut confesser qu'il avait « laissé entrer quelqu'un, une seule personne — un pauvre « diable de tailleur boiteux. On appela le tailleur, et on lui « demanda ce qu’il avait fait du tabouret. Quand il l'eut ra- « conté, Dieu lui dit : « Si je jugeais comme toi, coquin, com- « bien de temps crois-tu que toi tu l'aurais échappé? Il y a « longtemps qu’il ne me resterait plus un siége ni même une « pelle — j'aurais tout jeté aux pécheurs *.... »
Ces exemples, choisis entre mille, montrent dans quelle large mesure peuvent varier les phénomènes sociaux. Quand on pense que des idées théologiques qui ne nous paraissent, à nous, guère plus raffinées que celles du sauvage, coexistaient (en Angleterre) avec notre constitution poli-. tique actuelle; avec un corps de lois, un système d’'impôts assis régulièrement, une classe ouvrière émancipée, une organisation industrielle très-complexe, l'intelligence générale et la confiance mutuelle qu'impliquent des coopérations sociales si étendues et si compliquées — on sent qu'ily a un infiniment plus grand nombre de combinaisons possibles qu’on n’est naturellement porté à le supposer. On comprend la nécessité d'élargir considérablement ces idées mères si arrêtées, qui proviennent de l'observation quotidienne de ce qui se passe et de qui existe autour de nous.
Nous pourrions vraiment, même en étant limités aux témoignages fournis par notre propre société dans le temps présent, augmenter considérablement la plasticité de nos conceptions. Il s’agirait pour cela de voir les faits tels qu'ils sont. Si nous pouvions en tant que nation, de même qu’en . tant qu'individus, « nous voir comme les autres nous voient, » nous trouverions, en Angleterre même, assez de contradictions apparentes pour nous convaincre qu’il n'existe aucune connexion nécessaire entre des actions qui nous paraissent forcément connexes. Nos propres institutions, les livres, les journaux, les débats des Chambres nous appren-
1. Kinder und Hausmärchen, par William et James Grimm, Grande édition (1870), pp. 140-2.
draient qu'il existe effectivement entre les phénomènes sociaux des rapports constants, mais que ce ne sont pasles rapports généralement supposés constants. Nous apprendrions aussi que nous sommes exposés à nous tromper lourdement, lorsque d’une caractéristique frappante nous prétendons inférer certaines autres caractéristiques. Pour nous aider à percevoir cette vérité, nous allons recourir à un procédé assez rebattu. Voyons ce que pourrait dire de nous un observateur désintéressé, vivant dans un avenir très-éloigné. Nous supposons ses appréciations traduites dans notre incommode langage.
« Tous les enfants savent, grâce aux figures dont on se sert dans l’enseignement, que depuis des milliers d'années lexcentricité de l'orbite terreste a commencé à diminuer; ils savent que par une conséquence nécessaire, l’époque glaciaire qui a si longtemps rendu inhabitable une grande partie de l'hémisphère septentrional n’est plus à son point culminant; mais tout le monde ne sait pas encore que dans. plusieurs régions la retraite des glaciers a rendu accessibles des contrées longtemps ensevelies. Parmi les moraines, et sous de vastes accumulations de détritus, on a trouvé tantôt des ruines, tantôt des squelettes à demi-fossilisés, dans quelques endroits des documents écrits, qui par un merveilleux concours de circonstances favorables ont été assez bien préservés pour que certaines parties soient demeurées lisibles. De même que les céphalopodes fossiles amenés à la surface par nos machines automatiques à extraire les pierres, sont quelquefois assez complets pour qu'on puisse les dessiner avec la sépia fournie par leur poche à encre, de même, par une chance heureuse, une race d'hommes éteinte depuis longtemps nous a transmis une véritable secrétion de sa vie journalière, dont nous pouvons tirer la malière colorante destinée à peindre ces hommes tels qu'ils étaient. A force de persévérance, nos investigateurs ont découvert la clef de la langue imparfaitement développée qu’on parlait alors ; après des années de travail, ils ont pu grouper des faits qui nous donnent une légère idée des peuples étranges qui vivaient dans l'hémisphère septentrional pendant la dernière période anti-glaciaire. »
« On vient de publier un rapport quise réfère à une époque
appelée par ces peuples le milieu du dix-neuvième siècle de
deur ère. Ce rapport traite d'une nation fort intéressante pour nous, la nation anglaise. Jusqu'à présent on n'avait retrouvé aucune trace de ce peuple antique; néanmoins, les noms de certains grands hommes qu’il avait produits, nous avaient été conservés. L’un éiait un poëte, qu'on disait avoir surpassé en puissance d'imagination et en profondeur de pénétration tous ceux qui l'avaient précédé. L'autre, un savant, que nous avons lieu de supposer éminent sous bien des rapports et dont nous savons positivement ceci, qu’il a enseigné à toutes les nations alors existantes et à toutes celles qui ont vécu depuis, comment l'Univers est équilibré. Les questions relatives aux Anglais avaient donc toujours eu le privilége d’exciter l'intérêt. On était curieux de savoir quelle espèce de peuple ce pouvait être, quelle sorte de civilisation était la sienne. Les révélations du rapport ne s’accordent guère avec les suppositions qu’on avait faites.
« On a commencé par chercher les traces des grands hommes dont on connaissait les noms, pensant que leur souvenir dût être conservé par des signes commémoratifs trèsapparents, Ce qu’on a trouvé se réduit en somme à peu de chose. On a découvert, ilest vrai, qu’on avait décerné au dernier venu d'entre eux, à celui qui avait révélé à l'humanité la constitution des cieux, un titre honorifique, du genre de ceux qui se donnaient chez ce peuple au négociant heureux en affaires qui venait présenter une adresse au monarque. Quant au grand poëte, les Anglais avaient planté un arbre en son honneur et ils lui avæent érigé une petite statue qu'ils avaient placée dans un de leurs temples, où elle se perdait au milieu d’une forêt de monuments massifs élevés à la mémoire des chefs militaires de la nation. Ce n’est pas que les Anglais n’aient jamais construit de monument com mémoratif de dimensions considérables, au contraire. Ainsi nos explorateurs ont découvert les vestiges d’un édifice véritablement gigantesque, dans lequel, selon toute apparence, des personnes de distinction et des députés de toutes les nations se réunissaient pour honorer en commun un être quelconque. Il est peu probable que ce fût un homme; car il est difficile d'imaginer un homme d’une va-
leur assez transcendante, pour mériter un si éclatant hommage d'un pays où l’on s’occupait si peu de ceux qui ont sauvé de l’oubli le nom de la race.
« Leur manière de distribuer les monuments honorifiques était du reste remarquable à tous égards. Un de leurs médecins, nommé Jenner, avait, dit-on, sauvé la vie de plusieurs milliers de personnes, en inventant un moyen de ralentir les ravages d’une maladie atroce. Les Anglais lui dressèrent une statue sur l’une de leurs principales places publiques. Cependant, au bout de quelques années, ils Se repentirent d’avoir mis cette statue tellement en vue. On la relégua au fond d’un jardin situé dans un faubourg et fréquenté principalement par des enfants et des bonnes, et on la remplaça par la statue d’un grand chef militaire — un nommé Napier, qui avait aidé à vaincre et à contenir des races plus faibles. L'auteur du rapport ne nous dit pas si ce dernier avait détruit autant de vies que le premier en avait sauvé, mais il fait la remarque suivante : « — Je ne puis assez m’étonner de cette bizarre substitulion chez un peuple qui professait une religion de paix, »
« Du reste, cet acte ne paraît pas avoir été en désaccord avec leur manière de faire accoutumée — tout au contraire. Le rapport nous apprend que pour conserver le souvenir d’une grande victoire remportée sur un peuple voisin, les Anglais célébrèrent pendant fort longtemps un banquet annuel, rappelant beaucoup la danse du scalp usitée en signe de commémoration chez des peuples encore plus barbares. Il y avait toujours présent à cette solennité un prêtre, qui appelait sur le banquet les bénédictions d’un être invoqué sous le nom de Dieu d'amour. A certains égards, leur code de conduite ne semble vraiment pas en avance sur celui d’un peuple encore plus ancien auquel ils ont emprunté leur religion; il semble plutôt avoir reculé, Une des lois de ce peuple plus ancien était « œil pour œil, dent pour dent: » chez les Anglais, plusieurs lois, particulièrement celles qui visaient les actes pouvant entraver certains soi-disant divertissements des classes gouvernantes, infligeaient des pénalités montrant que le principe était devenu «a jambe pour œil et bras pour dent. » Les relations qui existaient entre leur religion et celle de l’ancien peuple
sont très-difficiles à comprendre. À une certaine époque, »* ils avaient cruellement persécuté l’ancien peuple — on l’ap- ___ pelait le peuple Juif — parce que les Juifs n'avaient pas ulu admettre certaine modification à leur propre religion 1e les Anglais avaient adoptée nominalement. Ce qu'il y à de plus merveilleux, c’est que tout en toriurant les L Juifs pour ne pas être de leur avis, ils étaient au fond de l’avis des Juifs Non-seulement ils allaient plus loin qu'eux dans l’application de la peine du talion, ainsi que nous l'avons fait voir tout à l’heure, et cela contrairement aux principes du maître qu’ils adoraient comme divin, mais encore ils désobéissaient à ce divin maître sur bien d’autres points. Par exemple, ils observaient rigoureusement le repos du septième jour, chose que le maître avait positivement désapprouvée. Ils s’'irritaient contre ceux qui ne croyaient pas nominalement au christianisme (c'était le nom de leur religion) et en même temps ils se moquaient de ceux qui y croyaient réellement. Ainsi, quelques-uns d’entre eux ayant voulu se régler sur les préceptes chrétiens au lieu de suivre les préceptes judaïques, reçurent le sobriquet de Quakers et se virent en butte aux railleries. Bien plus, les Anglais démontraient clairement qu'ils adhéraient en substance à la religion qu’ils faisaient profession de répudier, en affichant dans tous leurs temples, à la place la plus en vue, les dix commandements de la religion judaïque, tandis que jamais, ou presque jamais, ils n'affichaient les deux commandements chrétiens destinés à remplacer les premiers. « Cependant, dit le rapporteur après s’être étendu sur ces faits bizarres, bien que les Anglais aient été grandement adonnés aux entreprises de missions de tous genres, et que j'aie compulsé soigneusement dans leurs annales tout ce qui se rapportait aux missionnaires, je n'ai pu trouver aucune trace d'une société destinée à convertir le Reupie anglais du Judaïsme au Christianisme. »
« À propos des missions, le rapport nous fait connaître d’autres anomalies remarquables. Dans leur désir de gagner des adhérents à cette religion qu'ils avaient adoptée de nom mais point de fait, les Anglais envoyaient dans diverses parties du monde des gens chargés de la propager, entre autres dans le territoire subjugué nommé plus haut. Là, les
missionnaires anglais enseignaient les doux préceptes de leur religion et les fonctionnaires employés par le gouvernement anglais expliquaient les susdits préceptes au moye d'exemples : un jour, entre autres, pour réprimer l’émeute d’une secte séditieuse, ils prirent cinquante prisonniers sut soixante-six qui s'étaient rendus, les tuèrent sans jugement avec ce qu’ils appelaient des fusils, ou bien les attachèrent à la gueule des canons et les mirent en pièces. Ce qui est assez curieux, c’est qu'après avoir expliqué et commenté leur religion au moyen d'exemples de ce genre, les Anglais manifestèrent un grand étonnement de ce que leurs missionnaires ne converlissaient dans ces pays-là que des hypocrites et des individus si mal famés que personne ne voulait leur donner d'ouvrage. » (
« Ces Anglais semi-civilisés avaient pourtant leurs bons côtés. Ils agissaient certes sous l'empire d’une illusion étrange, lorsqu'ils envoyaient des missionnaires parmi des peuples de race inférieure que les matelots et les colons anglais ne manquaient jamais de maltraiter et que parfois ils anéantissaient; cependant, quand nous voyons qu’ils. dépensaient annuellement un million de leur monnaie pour les missions et autres entreprises du même genre, nous sommes forcés de reconnaître une certaine générosité dans les mobiles qui dictaient leur conduite. Leur pays était couvert d’hôpitaux, d’asiles, d'institutions en faveur des malades et des indigents. Leurs villes étaient remplies de sociétés philanthropiques qui, si elles ne témoignent pas en faveur de . leur sens politique, prouvaient du moins leurs bons senti- ! ments. Ils dépensaient d’après la loi un dixième du revenu total de l'Etat — pendant un temps c'était même davantage — pour secourir leurs pauvres. Une de leurs actions les plus remarquables fut faite en vue d’extirper une institution barbare de l’époque. Cela s'appelait l'esclavage et régnait dans les colonies anglaises : certains hommes étaient proprié-taires d’autres hommes et disposaient en maîtres absolus de leurs biens, de leurs corps et même, en fait, de leurs vies. Les Anglais payèrent de 20 millions de leur monnaie l'abolition de cette institution. Une autre preuve non moins frappante de leur instinct compatissant, c'est que pendant une guerre que se faisaient deux nations voisines, ils don-
nèrent de grosses sommes d'argent pour secourir les gens ruinés, et envoyèrent beaucoup d'hommes et de femmes our soigner les blessés. »
« Les faits mis au jour par ces recherches sont donc xtrêémement instructifs. Maintenant que des milliers et les milliers d'années de discipline ont établi l'harmonie dans la vie des hommes vivant en société — maintenant que les caractères ont fini par s’ajuster aux conditions et réciproquement, nous sommes portés à supposer la nécessité d’une certaine conformité entre les institutions, la conduite, les sentiments et les croyances. Il nous paraît presque impossible que des principes absolument contraires soient journellement mis en pratique dans une même société, et il nous semble à peine croyable que des hommes aient, ou professent d’avoir, des croyances complètement inconciliables avec leurs actions. La maladie si rare qu’on appelle insanité pourrait seule expliquer la conduite d’une personne qui, sachant fort bien que le feu brûle, mettrait néanmoins sa main dans la flamme. Nous considérerions également comme un fou l’homme qui, tout en déclarant hautement que la bonne morale ordonne d’agir de telle et telle façon, ferait justement le contraire. Les révélations tirées de ces ruines antiques nous montrent cependant que les sociétés pouvaient subsister en dépit de ce qui nous paraît un chaos dans les opinions et la conduite. Bien plus, elles nous montrent qu’il était possible à des hommes de professer une opinion et d’agir en sens contraire, sans paraître avoir le sentiment de leur inconséquence. En voici un témoignage curieux. Parmi les nombreuses institutions fondées dans des buts de bienfaisance, les Anglais comptaient une certaine Société Biblique navale et militaire, dont la fonction était de distribuer des exemplaires de leur livre sacré à leurs combattants de profession de l’armée de terre et de l’armée de mer. Les principaux souscripteurs de cette société, ceux qui la dirigeaient, | étaient presque tous des chefs de ces combattants. Le rapporteur suggère qu’on avait sans doute pour cette classe d'hommes une édition expurgée du livre sacré, édition dans laquelle on avait supprimé les préceptes du genre de ceuxci : « Rendez le bien pour le mal, » « Donne ta joue à celui qui t’a frappé, etc. » C’est possible; mais, même dans ce
cas, nous avons là un exemple remarquable de la contradiction absolue qui peut régner entre la conviction et la
conduite, sans que l'individu aperçoive aucunement cette opposition. Nous admettons généralement qu’un des traits + distinctifs de l'humanité est la raison et qu'être raisonnable * c’est être conséquent avec soi-même. Voici pourtant une fx
race éteinte — une race qui appartenait incontestablement "
à l'humanité et qui se regardait comme raisonnable — dans laquelle l’inconséquence entre la conduite et la religion professée était la plus grande qui se puisse imaginer. Ce fait nous met en garde contre la disposition à supposer que ce qui nous semble maintenant tout naturel a toujours été naturel. Il nous force d'ouvrir les yeux sur une erreur qui depuis des milliers d'années s’est accréditée parmi nous et qui consiste à croire que les rapports existant entre les différents phénomènes sociaux et entre les différents phénomènes naturels sont nécessairement ceux que nous apercevons autour de nous. »
Avant de résumer ce qui vient d’être dit sous le titre p1r- FICULTÉS SUBJECTIVES venant de l'intelligence, nous demandons à présenter une remarque : c’est que si ce groupe de difficultés a été séparé du groupe présenté dans le chapitre précédent sous le titre de DIFFICULTÉS OBJECTIVES, C’est surtout pour des raisons de commodité; la division n'est nullement rigoureuse. Lorsque nous examinons les obstacles qui s'opposent à la juste interprétation — les phéno= mènes étant d’un côté et l'intelligence de l’autre — nous pouvons à notre bon plaisir attribuer l’insuccès à l’insuifisance de l'intelligence où à la nature compliquée du phénomène. Un obstacle est objectif ou subjectif selon le point de vue auquel nous nous plaçons. Ceux que nous venons d’'énumérer procédaient si directement de défauts évidents de l'intelligence humaine, qu'ils méritaient, mieux que ceux que nous avions cités auparavant, d'être classés dans la catégorie des difficultés subjectives. |
Nous plaçant donc à ce point de vue, nous aurons à nous garder d’abord de la tendance à interpréter les faits automorphiquement ; ou plutôt, puisque nous ne pouvons faire autrement que de concevoir la nature des autres dans les
conditions fournies par nos propres idées et nos propres sentiments, nous devons nous tenir en garde contre les er. reurs qu'engendrera cette nécessité, — faire de notre mieux, en tirant nos conclusions, la part de ces erreurs. En second lieu, il faut nous défier de deux idées contraires, mais également reçues, relatives à l’homme, et des erreurs sociologiques qu’elles engendrent; l’une est que la nature humaine ne peut pas se modifier et l’autre qu'elle se peut modifier aisément. Débarrassés de ces préjugés, nous nous familiariserons avec l’idée d’une nature humaine que la discipline sociale change lentement, à mesure que les générations se succèdent, Une autre difficulté que personne ne surmontera entièrement et que bien peu Surmonteront en partie, provient du défaut de facultés intellectuelles assez complexes pour embrasser dans toute leur infinie com. plexité les phénomènes doni s'occupe la sociologie. Pour concevoir parfaitement un fait sociologique, considéré comme partie constitutive de la science sociale, il est indispensable d'avoir tous ses facteurs essentiels présents à l'esprit; et jusqu’à présent, on n’est pas arrivé à les avoir tous en tête, avec leurs proportions respectives et leurs combinaisons mutuelles, avec un degré de netteté suffisant. Après cette difficulté, qu'on ne peut vaincre que partiellement, en vient une autre moins redoutable; il s’agit d'élargir la capacité de conception, jusqu’à ce que l'individu puisse admettre les combinaisons infiniment variées et extrêmement différentes des phénomènes sociaux. L'expérience de la vie sociale contemporaine nous à donné une grande rigidité de conseption ; il faut travailler à assouplir notre esprit, à lui donner une plasticité qui lui permette de s'ouvrir facilement et d'accepter comme choses naturelles d'innombrables combipaisons de phénomènes sociaux, entièrement nouvelles pour nous, parfois même absolument contraires à celles qui nous sont familières. Faute de cette plasticité, on ne peut comprendre convenablement les états sociaux, parents du nôtre, coexistant avec lui, encore moins les états sociaux disparus, ou les états sociaux des races étrangères à la nôtre, tant civilisées que barbares. |