VI PRÉFACE
qu’elle publiât successivement les différents chapitres, qui paraissaient en même temps en Amérique dans le Popular Science Monthly. Commencée en mai1872, cette publication n’a subi depuis que deux courtes interruptions, et elle a pris fin le 1e octobre dernier.
Depuis que j'ai commencé ce travail, je n'ai pas regretté d’avoir été amené à l’entreprendre. Diverses considérations paraissant une introduction nécessaire aux Principes de Sociologie — que je vais écrire très-prochainement — et que cependant il ne convenait pas de faire entrer dans un ouvrage de ce genre, ont trouvé leur place naturelle dans ce volume préliminaire. De plus j'ai eu ainsi l’occasion d'utiliser des matériaux considérables, consistant en faits justificatifs amassés antérieurement, et demeurés sans emploi. Enfin, c'était encore pour moi une occasion de traiter certaines questions spéciales qui auraient été déplacées dans les Principes de Sociologie, et de lestraiter sous une forme inadmissible dans un ouvrage purement philosophique — forme que j'espère cependant être propre à intéresser assez au sujet pour donner le désir de l’étudier sérieusement.
J'ai revu soigneusement, en vue de la publication déïinitive, les chapitres parus d’abord séparément, et j'ai de plus renforcé çà et là l'argumentation par quelques exemples nouveaux. Ces additions se réduisent cependant à peu de chose ; les seules qui aient de l'importance sont contenues dans les notes.
Juillet 1813.
P. S. — Cet ouvrage était intitulé dans l'édition ang'aise Study of Sociology, Mittéralement l’Étude de La Science sociale. 11 était ulile d'indiquer cette modification de titre pour expliquer certains passages, notamment dans le premier et le dernier chapitre.
Au cabaret du village, l’ouvrier qui pérore en fumant sa pipe, décide quelles mesures le Parlement devrait prendre pour arrêter la propagation d’une épizootie. À la ferme, le maître discourt sur la peste bovine tout en arrosant un marché ; il frappe la table du poing et jure qu’on lui a donné une indemnité moitié trop faible pour les bestiaux qu'on lui à fait abattre pendant l'épidémie. Ce ne sont point là des opinions hésitantes. Pour tout ce qui touche à l’agriculture, les opinions sont restées à l’état de dogmes comme au temps de l'agitation contre la loi sur les grains; on entendait alors répéter dans tous les cercles ruraux que la nation était ruinée si l’on permettait à l'étranger, qui ne paie que peu d'impôts, de faire concurrence sur nos marchés à l’Anglais, qui en est surchargé : proposition tenue pour %i évidentes en soi, qu'on ne cn aa la rejeter sans passer pour un sot ou un fripon.
Aujourd’hui comme alors, on entend constamment, parmi d’autres classes de la dholètés émettre des opinions tout aussi tranchantes et tout aussi peu justifiées. Des hommes que l’on appelle éclairés, défendent encore les dépenses
EL. er :
folles, « Gela fait aller le commerce, » répètent-ils, convaincus qu'ils ont tout dit. C’est à peine sil'idée fausse que tout ce qui fait travailler est utile commence à perdre du terrain : on ne tient point compte de la valeur que peuvent avoir les produits du travail pour un emploi ultérieur; on ne se demande pas ce qui serait arrivé si le capital affecté à ce travail s'était détourné dans un canal différent pour aller rémunérer un autre travail. Ni critique ni raisonnement ne modifient sensiblement ces idées. À chaque occasion, elles s'affirment avec une assurance imperturbable.
Ces sortes d'erreurs en entraînent nombre d’autres. Des gens qui trouvent si simples les relations existant entre la dépense et la production, jugent naturellement fort simples aussi les relations qui existent entre les autres phénomènes sociaux ? Ÿ a-t-il de la misère quelque part? Ces gens supposent qu’il suffit de faire une souscription pour la soulager. D'un côté ils ne suivent jamais la réaction que les donations charitables produisent sur l’encaisse des banques, sur les capitaux inoccupés que les banquiers tiennént à la disposition des emprunteurs, sur Pactivité productrice que le capital distrait aurait donné, sur le nombre de travailleurs qui auraient ainsi reçu des salaires et qui n’en auront pas ; ils ne voient pas qu'on a Ôté certains objets de première nécessité à un homme qui les aurait échangés contre un travail utile, pour les donner à un autre qui se refuse peut-être opiniâtrement à travailler. D’un autre côté ils ne voient pas plus loin que l’adoucissement immédiat d’une misère. Ils ferment volontairement les yeux, pour ne pas reconnaître que l’aug- : mentation des ressources affectées à ceux qui vivent sans travailler entraîne une augmentation proportionnelle du nombre de ces parasites, et qu’à mesure que le chiffre des aumônes grossit, on entend grandir aussi continuellement une clameur de détresse qui demande plus d’aumônes. De même pour leurs idées politiques. Ils ne voient que la cause prochaine et le résultat prochain; c’est à peine s'ils soupçonnent que les causes réelles sont souvent nombreuses et très-différentes de la cause apparente, et que le résultat immédiat se ramifiera à l'infini en un nombre prodigieux de résultats éloignés presque tous incalculables.
Des esprits chez lesquels les conceptions des actions
sociales sont aussi rudimentaires, sont aussi des esprits disposés à nourrir des espérances insensées sur les bienfaits à attendre de l’action administrative. Ils semblent tous partir de ce postulatum sous-entendu, que chaque plaie s0ciale peut être guérie, et que la guérison dépend de la loi. — «Pourquoi ne surveille-t-on pas mieux la marine marchande ? » demandait récemmentun correspondant du Times, oubliant apparemment qu’en un an le pouvoir qu’il invoque vient de perdre deux de ses propres navires et a failli en perdre un troisième. — « Les constructions laides blessent et attristent les yeux, dit un autre; il faut les interdire. » Cet ami de l’éducation esthétique ignore que l’agent officiellement chargé de développer le bon goût chez le peuple anglais a produit une série de monuments et d’édifices publics dont le plus charitable est de ne rien dire, et qu’il vient d'adopter pour le Palais de Justice un plan qui est presque unanimement réprouvé. « Pourquoi l’autorité a-t-elle souffert d'aussi mauvaises conditions hygiéniques ? » demandaiton partout après l'épidémie de fièvre qui régna chez Lord Londesborough. Aucun de ceux qui répétaient cette question ne réfléchissait que les conditions hygiéniques dont il s’agit et les résultats qu’elles produisaient, étaient la résultante des soins officiels donnés à la santé publique, et que si l’on avait pu introduire dans nos maisons des gaz délétères, c'était grâce à l'hygiène légale !. — « L'État devrait acheter les chemins de fer, » disent avec assurance des personnes lisant tous les matins dans leur journal que le chaos règne à l’amirauté et le désordre dans nos arsenaux, que notre armée est mal organisée, que notre diplomatie commet des bévues compromettant la paix, ou encore que nous paralysons
1. Parmi différents témoignages à l’appui de ce fait, un des plus frappants a été fourni par M. Charles Mayo, M. B., du New College d'Oxford. Ayant eu à examiner le drainage de Windson, il a découvert que « dans une épidémie antérieure de typhoïde, le quartier bas et pauvre de la ville avait été presque entièrement préservé, tandis que le beau quartier avait beaucoup souffert. Cette différence était venue de ce que toutes les maisons bien installées étaient reliées aux égoûts, tandis que le quartier pauvre, qui n’avait pas de système de drainage, se servait de puits perdus installés dans les jardins. Cet exemple est loin d’être isolé, »
l'action de la justice par des difficultés de forme, des frais et des délais. Ils lisent tout cela et leur foi en l’autorité n’est pas même ébranlée. « Les Actes qui réglementent les constructions de bâtiments devraient pourvoir à une meilleure ventilation des petits logements; » dit un personnage oubliant — s’il l’a jamais su — que MM. Reïd et Barry ont dépensé inutilement 5,000,000 pour ventiler la salle des séances du Parlement , après quoi le Premier commissaire des travaux proposa de s'adresser « à des ingénieurs compétents, à l’abri du soupçon de partialité, qui examineraient ce qu’il y avait à faire {. » De même on trouve continuellement dans les journaux, on entend émettre dans les meetings ou les conversations, des idées de ce genre : l'Etat peut diminuer la valeur de l’argent au moyen d’un tour de passe-passe; l'Etat devrait instituer des inspecteurs de la boulangerie?; il est du devoir de l'Etat de fonder un asile pour tous les enfants illégitimes &, Il doit y avoir chez nous des hommes persuadés, comme M. Lagenevais en France, que le gouvernement devrait fournir de bonne musique et exclure par là la mauvaise, telle que celle d’Offenbachi. L’histoire de la princesse française s’étonnant ingénument de ce que des gens se laissent mourir de faim quand le remède est si simple, nous fait sourire. De quel droit sourions-nous? La plupart des idées politiques qui ont cours chez nous dans les masses, ne dénotent pas des notions beaucoup plus rationnelles de ce qui est ou non praticable.
11 suffit de remarquer les rapports bizarres établis par bien des personnes entre des phénomènes de l’ordre le plus simple, pour ne pas s'étonner que la connexité existant entre les phénomènes sociaux soit généralement si peu comprise. L'homme qui ignore l'existence d’un principe de causalité dans l’ordre physique, a bien des chances de ne comprendre que fort confusément cette autre causalité, plus subtile et plus complexe, qui détérmineles actes d’une société d'hommes constitués en corps politique. Dans presque tous : les ménages, maîtres et serviteurs croient fermement qu'un :