History of Greece, vol. I, p
« dence ne doit plus être traitée que de rêve chimérique !. »
M. Gladstone a donné depuis d’autres exemples de la disposition d'esprit dont témoigne cette citation; elle est, du reste, très-générale en dehors du monde scientifique. Dans son désir anxieux d’arrêter un mouvement qu’il juge pernicieux, M. Gladstone s’est mis tellement en évidence comme représentant du point de vue anti-scientifique, que nous pouvons à bon droit considérer comme typiques ses opinions sur la matière. Dans un discours prononcé au collége de Liverpool et publié depuis avec des additions, il s'exprime ainsi :
« Quand on se place sur le terrain de ce qu’on appelle l’é- « volution, Dieu est débarrassé du travail de la création: au « nom de lois immuables, il est déchargé du gouvernement « de l’univers. »
Ce passage prouve qu'entre la conception des choses de M. Gladstone et celle des anciens Grecs, la parenté est encore plus étroite que nous ne le disions tout-à-l’heure; en effet, il signifie que non-seulement l'interprétation scientifique des phénomènes vitaux et sociaux, considérés comme soumis à des lois fixes, mais encore l'interprétation analogue des phénomènes inorganiques, lui répugne. Comme les anciens Grecs, il taxe d’irréligieuse toute explication de la nature dispensant d'une intervention directe de la divinité. Il ne semble pas remarquer que son accusation contre la doctrine de l’évolution peut retomber sur la théorie de la gravitation et sur toute la science de l’astronomie physique; il paraît avoir oublié que de tout temps chaque progrès de la science a été attaqué pour des raisons du genre de celles qu'il invoque ?.
1, Morning Post, 15 mai 1872.
2. Dans l’appendice qu'il a joint à la seconde édition de son discours, M. Gladstone, voulant donner un exemple des idées qu’il condamne, cite la partie des Premiers Principes traitant de la réconciliation de la science et de la religion et démontrant que cette réconciliation consiste dans la reconnaissance commune d’une cause ultime qui, bien que toujours présente à la conscience, dépasse la connaissance.
En discutant ceite idée, M. Gladstone ajouie : « Ceci rappelle tout à fait la vieille anecdote de cet homme qui voulant se débarrasser d’un importun, lui dit : Monsieur, ma maison a deux côtés et
Il est instructif cependant d'observer qu'au sein de ces idées régnantes, dont M. Gladstone s’est fait l'interprète, et que nous devons noter ici comme excluant la conception d’une science sociale, il s’opère un compromis salutaire entre ce qui est vieux et ce qui est nouveau. De même que dans les idées reçues sur l'ordre des événements dans la vie des individus, il subsiste une association, absolument illogique mais commode pour le moment, entre les idées de causalité naturelle et celles d'intervention providentielle; de même, dans la sphère des conceptions politiques, la croyance à l'intervention divine accompagne sans l’exclure la croyance aux effets naturels, produits sur la société par les agents naturels. Par rapport aux événements de la vie individuelle, nous autres Anglais avons prouvé notre aptitude à entretenir des idées contradictoires ; un prince impopulaire est devenu subites ment populaire, pour avoir survécu à certains changements anormaux survenus dans son sang; à l’occasion de sa guérison on a reconnu du même coup le secours providentiel et la causalité naturelle, en accordant à Dieu des actions de grâce et au médecin la dignité de baronet. Nous voyons de: même que, dans tous nos actes publics, la théorie représentée par M. Gladstone — que les grands hommes sont suscités providentiellement pour exécuter les desseins de Dieu, et que la marche des affaires reçoit surnaturellement telle ou telle direction — n’empêche en aucune façon de prendre des mesures destinées à produire certains résultats désirés, par des voies regardées comme naturelles; elle n’empêche pas non plus de discuter les mérites de ces mesures, comme s’il s’agissait de causes et de conséquences. La prière par laquelle s'ouvre toute séance législative montre qu'on croit nominalement à une direction divine, le vote qui la clôt, décidé sur les raisons données par les ora-
nous allons nous les partager. Vous prendrez le dehors. » La com= paraison ne me paraît pas du tout Heureuse, car elle admet ure interprétation exactement opposée à celle que M. Gladstone a dans l'esprit. La doctrine qu'il combat est que la science, incapable d’aller plus loin que le dehors des choses, ne pourra jamais atteindre ni même concevoir la puissance qui réside en elles: cela étant, on pourrait représenter exactement la situation respective de la religion et de la science, en faisant de sa comparaison une application retournée.
teurs, montre qu’on croit réellement que l'effet produit dépendra des agents mis en jeu.
Il est clair toutefois que la vieille conception, si elle ne réagit que peu sur la nouvelle pour les actions, réagit énormément quand il s’agit de théories. Il est impossible d’accepter complétement la sociologie pour une Science, tant que survivra la croyance à un ordre social n’obéissant pas à une loi naturelle. C’est pourquoi, comme nous l'avons déjà dit, les considérations sur l'étude de la sociologie, qui ont déjà peu d'influence sur le petit nombre de personnes reconnaissant l’existence d’une science sociale, ne peuvent guère avoir d'effet sur la foule, qui n’admet pas qu'il y ait une science sociale.
Nous ne prétendons pas dire qu’il faille regretter de voir les hommes si peu accessibles aux conceptions scientifiques des phénomènes sociaux. Ainsi qu'il ressortait implicitement d'un paragraphe précédent, leur résistance fait partie de l’équilibre indispensable entre les opinions existantes et les formes de la vie sociale actuellement nécessaire. Pour que cet équilibre subsiste, il faut qu'avec une phase donnée du caractère humain il y ait une classe adaptée d’'institutions, et une série de pensées et de sentiments à peu près en harmonie avec ces institutions. Aussi n'est-il pas désirable qu’avec la nature humaine telle que nous la possédons maintenant, les masses acceptent des idées qui ne sont naturelles qu’à un état social infiniment plus avancé et au type perfectionné de citoyen allant avec cet état. Ce qui est désirable, c’est qu’au développement des idées ei des sentiments tendant à produire la transformation se joigne le maintien des idées et des sentiments tendant à conserver le statu quo. Notre société anglaise présente ce caractère satisfaisant, à un degré qui n’avait jamais été atteint jusqu’à présent : en même temps que le progrès mental amène les changements les plus considérables, on consacre de grands efforts de pensée et d'énergie à maintenir les arrangements existants, les croyances et les sentiments actuels — cette énergie suffit à revivifier quelques-unes des vieilles croyances et des vieilles formes qui étaient, sur leur déclin. Aussi, quand un homme d’État distingué, qui s’est toujours montré
plein de sollicitude pour le bien de l'humanité, estimant que la défense des croyances établies ne doit pas être entièrement abandonnée à « l’armée permanente » des « prêtres et ministres de la religion, » entreprend de combattre les opinions en désaccord avec les articles de foi qu’il juge essentiels, l'événement peut être considéré comme un signe de plus, parmi tant d’autres, de l’état de santé de notre société. Il nous semble extrêmement désirable que de nos jours un homme dans la position de M. Gladstone, pense comme pense M. Gladstone. Si nous avions pour roi-effectif un homme.chez qui la conception purement scientifique des choses serait devenue prédominante et qui par conséquent ne se trouverait pas en harmonie avec notre état social actuel, l'effet serait probablement mauvais et pourrait être désastreux.
On ne saurait le proclamer trop naut : cette politique de compromis dans les institutions, de compromis dans les actions et dans les opinions, qui caractérise spécialement la vie anglaise, est essentielle chez une société traversant les phases transitoires amenées par une croissance et un développement continus. Les illogismes et les absurdités dont fourmillent les opinions courantes et les arrangements existants devaient surgir forcément pendant le cours de perpétuels réajustements à des circonstances perpétuellement changeantes. Des idées et des institutions qui convenaient à un état social passé, mais qui ne s’harmonisent plus avec le nouveau issu du précédent, survivent pendant ce nouvel état social, elles l'ont rendu possible et elles ne disparaissent que lorsqu'il établit ses idées et ses institutions propres; mais tant qu’elles survivent, il y a nécessairement conflit avec les idées et les institutions nouvelles — elles fournissent nécessairement des éléments de contradiction aux pensées et aux actes des hommes. Cependant, comme il faut pour que la vie sociale suive son cours, que le vieux subsiste jusqu'à ce que le nouveau soit prêt, ce compromis perpétuel est l'accompagnement indispensable d’un développement normal. Nous voyons sa nécessité en observant qu'il s'opère également pendant toute l’évolution d'un organisme individuel. Jamais la structure et les organes ne sont parfaits pendant la croissance : toujours l’ancien orga-
| nisme est rendu fautif par la taille supérieure qu'il a servi à produire — toujours la structure transitoire est un compromis entre les exigences du passé et celles de l'avenir, et satisfait imparfaitement aux exigences du présent. Ce fait, assez apparent déjà quand il y a simple croissance, l’est bien plus encore quand il y a métamorphose. Un ètre dont l'existence se divise en deux périodes pendant lesquelles il mène deux genres de vie différents, et qui est obligé, pour s'adapter à la seconde période, de développer une structure qui n'aurait pas convenu à la première, traverse une phase penäant laquelle il possède partiellement les deux structures — l’ancienne s’en va tandis que la nouvelle pousse : témoin ce qui arrive aux animaux qui continuent à respirer de l’eau par des branchies extérieures, pendant la formation des poumons qui leur permettront de respirer de l'air.
C'est ainsi que les choses se passent dans les sociétés, pour les altérations produites par la croissance aussi bien que pour les métamorphoses accompagnant un Changement dans le genre de vie — surtout pour celles qui accompagnent le passage de la vie guerroyante à la vie industrielle. Là aussi, il existe forcément des phases transitoires pendant lesquelles des organisations hétérogènes coexistent; la première demeure indispensable jusqu’à ce que la seconde ait assez grandi pour la remplacer. On ferait autant de mal à une société en détruisant ses vieilles institutions avant que les nouvelles soient assez bien organisées pour prendre leur place, qu’on en ferait à un amphibie en amputant ses branchies avant que ses poumons soient bien développés.
La négation de cette vérité est le trait caractéristique des réformateurs politiques, sociaux et religieux de notre époque, de même quelle a été celui des réformateurs des temps passés. Il y a toujours eu, chez les hommes impatients de redresser les torts et de chasser l'erreur, un sentiment si vif des maux causés par les vieilles formes et les vieilles idées, qu’ils ne voient pas les bons effets donnés jadis par ces vieilles formes et ces vieilles idées. Cette partialité d'opinion est nécessaire en un sens. Ici comme ailleurs il faut la division du travail : il faut que les uns aient pour fonction d'attaquer, et que pour le faire efficacement
ils sentent vivement le vice de ce qu’ils attaquent ; que | d’autres aient pour fonction de défendre, et que pour être de bons défenseurs ils estiment trop haut ce qu'ils défendent. Mais cet exclusivisme, qu’il faut tolérer comme presque inévitable, est regrettable à certains égards. Les griefs étant devenus moins sérieux et les animosités moins vives qu’ils n'étaient jadis en Angleterre et qu’ils ne sont encore actuellement dans les autres pays, il y a eu relâchement dans la passion d’un des partis pour détruire et dans la bigoterie aveugle de l’autre; néanmoins, même à notre époque et même en Angleterre, il naît des dangers de ce fait qu'on ne sait pas voir les deux faces des questions.
Les discours et les écrits des avocats des changements politiques et sociaux ne sont qu’une énumération ininterrompue d’injustices, d'abus, de scélératesses et de cas de corruption; on en garde l'impression qu'il suffirait de supprimer tout ce qui existe pour assurer un bon ordre de choses. La conclusion implicite paraît toujours être, que tous les gens en place constituant l’organisation régulatrice sont seuls à blâmer de tout ce qui n’est pas bien, et que les classes gouvernées sont sans reproche. « Voyez le mal que vous font ces institutions, » dit le réformateur ardent. « Songez combien il faut que soient éguïstes les hommes qui les maintiennent dans leur intérêt et à votre détriment, » ajoute-t-il. Et il vous laisse le soin de tirer la conclusion bien claire, que si on pouvait se débarrasser de ces hommes égoistes tout irait bien. Ni lui ni son auditoire ne voient qu'il est essentiel d'avoir des arrangements régulateurs; que les arrangements en question, avec tous leurs défauts, ont queiques mérites; que leurs vices ne viennent pas d’un égoïsme particulier chez ceux qui les défendent et qui les font marcher, mais d’un égoïsme général — non moins prononcé chez ceux qui se plaignent que chez ceux dont on se plaint. Un gouvernement sans équité ne peut se soutenir que par l'appui d’un peuple manquant proportionnellement d'équité dans ses sentiments et dans ses actes. L’injustice ne peut pas régner si la communauté ne fournit une certaine quantité d'agents injustes. Un tyran ne tyrannise un peuple qu’à condition que ce peuple soit assez mauvais pour lui fournir des soldats qui se battront pour sa tyrannie, et qui maintien-
dront leurs frères dans l'esclavage. Une classe ne peut pas maintenir sa suprématie en achetant des votes, s'il ne se trouve des multitudes d’électeurs pour vendre leur voix. Il en est ainsi partout et à tous les échelons — la mauvaise conduite de ceux qui sont au pouvoir est corrélative à la mauvaise conduite de ceux sur qui s'exerce le pouvoir. :
Les gens qui poussent au changement, sans avoir conscience que les maux qu'ils dénoncent ont leurs racines dans la nature commune à tous les hommes, n’ont pas conscience non plus que dans ce qu’ils voudraient rejeter il y a beaucoup de bon, méritant d’être conservé. Ceci est surtout vrai des croyances. La tendance à détruire n’est guère accompagnée de celle à construire. À entendre critiquer, il semble qu’il faille seulement dissiper les erreurs et qu’il soit inutile d’insister sur les vérités. On oublie que sous les formes mauvaises il y a un grand fonds de bonne substance. Ceux devant qui l’on condamne les formes, sans les prévenir qu’il y à une substance bonne à conserver avec les formes perfectionnées, demeurent sans un système cohérent de préceptes de conduite, ils ne se doutent même pas de la nécessité de ce système.
De là vient la nécessité, reconnue ci-dessus, que ce qui existe soit activement défendu par des hommes convaincus de sa valeur, afin que ceux qui attaquent ne puissent pas détruire le bon avec le mauvais.
Qu’on nous permette de déclarer ici hautement une vérité déjà implicitement démontrée : l'étude scientifique de la sociologie mène à apprèu.+ plus équitablement les différents partis, politiques, religieax et autres. La conception introduite et développée par la saiunse sociale est à la fois radicale et conservatrice — radicale au-1elà de tout ce que conçoit le radicalisme actuel ; conservatrice au-delà de tout ce que conçoit le conservatisme d’à-présent. Lorsqu'on à bien saisi la vérité que les sociétés sont des produits de l’évolution, dont les diverses structures et fonc: tions se modifient en temps et lieu, on devient convaincu qué ce qui constitue, relativement à nos pensées et à nos sentiments modernes, de détestables arrangements, conve-
nait à des conditions qui rendaient des arrangements meilleurs impossibles; il s'ensuit qu’on porte dans l'interprétation des tyrannies passées une tolérance dont s’indignerait le: plus forcené de nos tories d'aujourd'hui. D’un autre côté, lorsqu' on a observé que le travail qui a amené les choses à leur p ce actuelle se poursuit encore — non point avec une rapidit é décroissante indiquant qu’on approche de la fin, mais avec une rapidité croissante laissant supposer une longue continuation et des transformations immenses — on devient convaincu que l'avenir lointain tient en réserve des formes de vie sociale supérieures à tout ce que nous avons jamais imaginé; il vous vient une foi surpassant celle du radical, dont le but est quelque réorganisation comparable aux organisations existantes. Les sociétés une fois conçues comme les produits d’une évolution naturelle, commençant par des types petits et simples qui ont une courte existence et disparaissent; s’avançant vers des types supérieurs, plus grands, plus complexes et de vie plus longue; arrivant à des types encore plus élevés analogues au nôtre, très-grands, très-complexes et très-durables; promettant de donner, après la mort des sociétés. existantes, des types Surpassant ceux d’à-présent — cette manière de voir suppose l’idée que des changements presque incommensurables sont possibles dans le cours lent des choses, mais que de courtes périodes de temps ne peuvent donner que de faibles portions de ces changements, La théorie du progrès révélée par la sociologie étudiée en tant que science, est donc propre à modérer considérable ment les espérances et les craintes des partis extrêmes, On voit clairement que l’organisation et la conduite d’une société sont déterminées par les propriétés de ses unités et que la société ne peut pas (les causes extérieures de perturbation mises à part) être changée substantiellement et d’une façon permanente sans que ses unités le soient également; il devient alors aisé de voir que des modifications importantes, opérées brusquement, ne sauraient produire grand effet. Le parti du progrès et celui de la résistance s aperçoivent tous deux que les institutions existant à une époque quelconque ont des racines plus profondes qu’ils ne le Supposaient — l’un des partis découvre que ces institu-
tions, tout imparfaites qu’elles sont, conviennent temporairement, et l’autre parti découvre que leur maintien, autant qu’il est désirable, est en grande partie assuré par la nature humaine dont éllés sont sorties ; il arrive alors nécessairement que les assaillants diminue t de violence et les défenseurs d'âpreté. Il est évident qu ’autant qu une doctrine peut influencer la conduite générale — ce qu elle ne . peut qu’à un degré relativement faible — la doctrine de l’évolution, dans ses applications à la société, est destinée à produire sur l’action comme sur la pensée un effet modérateur.
Certains lecteurs proposeront sans doute de tirer de là ce corollaire : peu importe ce que nous croyons et ce que nous enseignons puisque le travail de l’évolution sociale suivra son cours malgré nous. Je réponds que ce corollaire est vrai dans un sens, mais faux dans un autre. Il résulte sans doute de tout ce qui a été dit, qu'en supposant les conditions de milieu restées les mêmes, l’évolution d'une société ne pourra pas être détournée essentiellement de sa direction générale; mais il en résulte aussi — (et là le corollaire est fautif) — que les pensées et les actions des individus étant des facteurs naturels, qui surgissent pendant le cours même de l’évolution et l’aident à avancer, on ne peut pas les négliger; il faut les évaluer séparément, comme des accroissements de la force agrégée produisant le changement. En outre, ce corollaire, qui ici déjà induit partiellement en erreur, conduit dans une autre direction à des erreurs infiniment plus sérieuses. Le cours de l’évolution sociale est à la vérité prédéterminé dans son caractère général, à ce point que ses phases successives ne sauraient anticiper l’une sur l’autre; par conséquent il n’y a pas d'enseignement ni de politique qui puisse lui faire dépasser une certaine vitesse normale, limitée par la vitesse de la modification organique chez les êtres humains; il est néanmoins possible de troubler ce cours, ou de le retarder, ou de l’altérer. Nous allons encore avoir recours à l’analogie présentée par le développement individuel. Le développement d’un organisme d'après son type spécial suit un cours approximativement uniforme, prenant un temps assez déterminé; on ne ‘eut pas inventer de trai-
tement qui le modifie ou l'accélère beaucoup; le mieux qu'on puisse faire est de maintenir les conditions nécessaires à son développement. Rien de plus aisé au contraire que d'adopter un traitement qui l’atrophiera, le déformera, le détériorera d'une manière quelconque; le travail de la croissance et du développement est très-souvent arrêté ou troublé, bien qu’il ne puisse être amélioré par des procédés artificiels. Il en est de même pour l'organisme social. Le bien qu'on peut faire en maintenant les conditions favorables au progrès social se réduit à permettre au progrès de suivre librement son cours; néanmoins on peut faire un mal incalculable en troublant, déformant, comprimant, pour faire prévaloir une politique fondée sur des idées fausses. Une théorie vraie des phénomènes sociaux a donc, en dépit des apparences, un rêle très-important à jouer.
Nous ajouterons quelques mots à l'adresse de ceux qui trouveraient décourageantes nos conclusions générales. Les enthousiastes, ceux qui espèrent qu’en propageant une certaine croyance ou en donnant l’impulsion première à une certaine réforme, ils peuvent apporter rapidement de grandes améliorations à l’état de l’humanité, sentiront probablement qu’une doctrine montrant l’inanité de leurs espérances téméraires supprime du même coup le principal stimulant des efforts des hommes. Si le cours lent des choses peut seul amener de grands progrès dans l’état de l'humanité et qu’il doive inévitablement les amener, à quoi bon nous donner de la peine ?
Il est bien vrai que l'influence de la critique rationnelle tend à comprimer les espérances chimériques. Il est bon toutefois de savoir reconnaître la vérité. De même que pour passer de l'enfance à la maturité il n'existe pas de raccourci permettant d'éviter les fastidieuses lenteurs de la. croissance et du développement, qui se poursuivent par une| série d'accroissements insensibles ; de même, pour s'élever des formes inférieures de la vie sociale aux formes supérieures, il faut absolument passer par de petites modifications successives. Si nous contemplons l’ordre de la nature, nous voyons que partout de grands résultats sont amenés par l'accumulation d’actions très-faibles,
ra
La surface de la terre a a 0 modelée par des forces qui
dans l’espace d’une année ne produisent presque nulle part de changements visibles. La multitude des formes organiques diverses procède d’un travail si lent, que dans les périodes de temps qui forment le champ de nos observa- |tions les résultats n’en sont presque jamais appréciables. Nous devons nous contenter de reconnaître ces vérités et y conformer nos espérances. La lumière qui tombe sur un cristal peut en altérer l’arrangement moléculaire, mais ce n’est que par la répétition de chocs presque innombrables. Avant que les ondulations successives de l’éther aient accru le mouvement rhythmique d’un élément de matière pondérable au point de le faire sortir de la combinaison où il était engagé et de le faire entrer dans une combinaison nouvelle, il faut que des millions de ces ondulations de l’éther se soient succédées, apportant chacune au mouvement primitif une accélération infinitésimale. De même, avant qu’il se produise dans la nature humaine ou dans les institutions humaines des changements ayant le caractère de permanence qui en fait une part de l'héritage de l’humanité, faut qu’il y ait eu des répétitions innombrables des pensées, des sentiments et des actions, de nature à amener ces changements. Cette marche ne peut être abrégée ; il faut la suivre avec la patience nécessaire.
Ainsi, tout en admettant que des anticipations téméraires soient un stimulant nécessaire au fanatique, tout en reconnaissant que les illusions où il se complaît sont utiles parce qu’elles s’adaptent à sa nature propre et à sa fonction particulière, l’homme appartenant à un type plus élevé doit se contenter d’espérances plus bornées et en même temps il doit persévérer sans rien rabatttre de ses efforts. Tout en comprenant combien peu, relativement, on peut faire, il estimera cependant que ce peu vaut la peine d’être fait — unissant ainsi l'énergie du philanthrope au calme du philosophe.