Introduction à la sociologie
La première partie de cette Introduction est exclusivement consacrée à la démonstration de l'existence d'une science sociale et à la classification hiérarchique des diverses espèces de phénomènes qui en forment le domaine ; la deuxième le sera à l'organographie et à la dynamique spéciales et générales du superorganisme sociétaire, c'est-à-dire à sa structure et à son fonctionnement.
Appliquer la méthode positive à la politique, arracher cette dernière à l'empirisme aussi bien qu'à l'utopie : tel est le but de cet ouvrage.
La sociologie implique une classification et celle-ci une hiérarchie des phénomènes qu'elle embrasse ; cette classification et cette hiérarchie sont en rapport avec une division correspondante des fonctions et des organes, dont la combinaison constitue la structure et la vie du superorganisme général.
Ces divisions ne sont pas artificielles ; elles ne constituent pas de simples procédés destinés à venir en aide à notre faiblesse intellectuelle ; bien que la matière soit une et continue, ses manifestations ne sont pas uniformes, mais elles s'élèvent, par une suite de créations naturelles, des propriétés les plus générales et les plus simples à des propriétés de plus en plus spéciales et complexes.
Les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie et la psychologie sont les principaux degrés de l'échelle hiérarchique des sciences ; la sociologie en est le dernier.
Celle-ci, à son tour, se forme successivement de couches super-
posées. La méconnaissance de cette loi fondamentale est la cause directe du peu de progrès de la sociologie depuis Auguste Comte.
Sans classification hiérarchique des phénomènes sociaux, il n'y a pas de politique véritablement scientifique. Tous les faits, placés sur le même plan, comme dans les tableaux de nos vieux peintres, ont, dès lors, la même importance; on ignore ceux qui agissent directement sur les autres ou qui, au contraire, subissent cette impulsion et ne font que réagir contre elle. Tous les organes, toutes les fonctions sont uniformes et jouent le même rôle. La conséquence se tire aisément : La politique est la science la plus élémentaire de toutes; il suffit de la rattacher à une formule universelle quelconque ; du moment qu'on possède le mot de passe, soit révolutionnaire, soit rétrograde, l'effet est infaillible; on a le droit de purger ou de saigner le corps social; grâce à la formule toute -puissante, l'opération miraculeuse s'accomplit à tout coup I
Telle est, au fond, l'illusion de tous les partis qui se disputent jle pouvoir; en réalité, ils représentent tous des intérêts disjtincts et légitimes; mais ces intérêts, n'étant ni classés, ni pondérés, s'entre-choquent dans des luttes stériles et ruineuses, qui se terminent, du reste, toujours à l'avantage des partis les mieux organisés au point de vue de la guerre.
La lutte des castes est le reflet de la classification inexistante ou insuffisante des facteurs sociaux ; celle des partis est l'image de l'antagonisme des intérêts représentés par les castes.
Les atomes sociaux auront beau tourbillonner, s'accrocher et s'entre-choquer : il ne résultera jamais, des innombrables rapports et combinaisons de rapports produits par cette agitation incessante, la combinaison unique qui représente le superorganisme social, c'est-à-dire l'ordre véritable.
Cet ordre, il faut le découvrir dans l'étude des diverses fonctions et structures de la société ; il ne s'agit pas de le créer de toutes pièces, mais bien de le reconnaître tel qu'il se découvre à nous, sauf à le perfectionner s'il est démontré qu'il est susceptible de perfectionnement.
Le dénombrement exact des phénomènes sociaux, leur classification et leur formation hiérarchiques, logiques et naturelles, la démonstration scientifique qu'ils peuvent et doivent faire l'objet d'une science spéciale, la description de leurs organes spéciaux et de leur action et réaction réciproques, enfin la reconstruction générale de l'ensemble du superorganisme et la description des lois de son évolution et de son fonctionnement : voilà la base préliminaire indispensable de toute éducation et de toute action politiques rationnelles.
La politique, à vrai dire, c'est la méthode sociale.
La méthode est le procédé le plus élevé de l'intelligence individuelle; elle est aussi supérieure au simple raisonnement que celui-ci l'est à l'action réflexe ou automatique. Ces dernières sont également des modalités de l'intelligence collective ; à défaut de la méthode positive, l'instinct, l'action réflexe et l'automatisme ont heureusement, jusqu'ici, garanti la conservation et le pi ogres des agrégats sociaux avec plus d'efficacité que n'eut pu le faire la raison individuelle ou collective de leurs membres ; l'inconscience collective corrige les effets de l'ignorajîce individuelle ; il y a dans la structure et le fonctionnement de la force collective des lois qu'il ne dépend de personne ni de supprimer, ni de bouleverser. L'irrésistible contrepoids de ces conditions fondamentales a sauvé la civilisation moderne bien plus que notre empirisme et nos utopies; nous eussions, hélas! été submergés mille fois s'il avait dépendu uniquement de notre sottise de l'être.
L'étude du rôle du conscient et de l'inconscient dans l'histoire naturelle des sociétés est un des problèmes les plus importants de la sociologie ; elle fait donc partie intégrante de toute étude de ce genre.
Le véritable titre de cette Introduction eut peut-être été : De la méthode en Sociologie; elle n'est, en effet, qu'un exposé de la façon dont cette science doit être étudiée ; c'est seulement accessoirement et à titre d'exemple que nous traitons de la sociologie même.
Les diverses branches de cette dernière feront l'objet de publications postérieures successives, conformément à l'ordre naturel de leur classification, de manière à former, avec la présente Introduction, un cours complet de sociologie, dont le couronnement sera la constitution d'une science politique positive.
Tous les progrès de la science et particulièrement de la méthode ont des conséquences pédagogiques.
La diffusion du bien-être et de l'instruction est la loi des civilisations progressives.
L'homme social n'est heureux et complet que si, à côté de la satisfaction légitime de ses besoins matériels, par la juste rémunération de son travail, il est à même de recevoir tout le développement intellectuel dont sa nature est susceptible.
L'enseignement intégral, à la fois scientifique et professionnel, théorique et pratique, est nine nécessité de la démocratie ; cet enseignement seul est capable, avec de larges réformes économiques, de relever le niveau des classes inférieures et de remédier aux effets désastreux d'une division excessive du travail, qui ellemême est une nécessité du progrès industriel et intellectuel. '" La spécialisation des fonctions, tant libérales que manuelles, doit être contre-balancée par la généralité de l'enseignement.
Aujourd'hui, à côté des milliers de jeunes gens qui reçoivent l'instruction primaire, un bien petit nombre, sans autre titre que le privilège de la fortune, fait des études moyennes, et une partie plus restreinte encore, des études supérieures.
Le privilège de la science, fruit des privilèges économiques, doit disparaître avec ces derniers.
Il faut qu'à tous les degrés l'enseignement soit complet.
L'enseignement primaire, l'enseignement moyen, l'enseignement supérieur doivent chacun parcourir le cycle entier des connaissances humaines, mais, à chacun de ces degrés, dans la mesure de la capacité intellectuelle des élèves.
Il ne faut pas qu'un jeune homme quitte les bancs soit de l'école primaire, soit de l'école moyenne et de l'athénée, soit de l'université, sans posséder des notions générales de toutes les sciences : mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie et sociologie.
Il va de soi qu'à chacun de ces échelons de l'enseignement doit correspondre une méthode pédagogique appropriée à la méthode naturelle du progrès de l'intelligence.
La psychologie positive enseigne les lois de ce développement ; il appartient à la science pédagogique de s'y conformer; ainsi, la méthode intuitive sera à la base, et les méthodes expérimentales et descriptives au sommet de l'édifice.
L'enseignement scientifique théorique n'est toutefois que la moitié de l'enseignement; pour être intégral, celui-ci doit être, en même temps, professionnel.
L'école moyenne, l'athénée, l'université, ont donc pour complément nécessaire des écoles d'apprentissage pour toutes les professions, tant manuelles et artistiques que libérales.
La constitution de syndicats professionnels de toute espèce
semble être le procédé le plus rationnel et le plus pratique de l'organisation de l'apprentissage dans toutes les branches de l'activité humaine.
Le développement peu méthodique de l'enseignement actuel, en rapport, du reste, avec une anarchie économique et intellectuelle inouïe, a produit des résultats étranges et néfastes, qu'il est impossible de méconnaître.
D'un côté, l'enseignement primaire et moyen, qui devrait être surtout pratique, est trop exclusivement théorique; de l'autre, l'enseignement supérieur a cessé de mériter ce titre en dégénérant de plus en plus en un simple enseignement professionnel.
L'échelle hiérarchique des sciences, c'est-à-dire le véritable caractère social de l'enseignement, est méconnu. Le médecin ne connaît rien ni de l'art, ni du droit, ni de la politique ; l'avocat ignore les sciences naturelles et nous avons déjà signalé antérieurement (1) l'inconséquence incroyable qu'il y avait à lui enseigner, par exemple, la psychologie sans une étude préalable de la physiologie.
Les hautes études sont de plus en plus désertées.
Il appartient aux universités et particulièrement aux universités libres, telles que celle de Bruxelles, de réagir contre cette tendance si destructive de toute science, en soumettant les diverses facultés à un enseignement intégral à la fois théorique et professionnel, de manière à concilier les nécessités de l'existence matérielle avec celles, non moins importantes, de la vie intellectuelle.
Au point de vue spécial qui nous occupe en ce moment, il ne
(1) Abrégé de Psychologie, Introduction.
faudrait pas qu'un seul élève sortît de l'université sans avoir suivi un cours complet de sociologie.
Les médecins, les avocats, les ingénieurs ne peuvent être des hommes, c'est-à-dire des membres intelligents de la société, qu'à cette condition.
Il ne faut pas se le dissimuler : l'ignorance politique des classes soi-disant dirigeantes est encore plus dangereuse peut-être que les revendications instinctives et, du reste, légitimes des classes prétenduement dirigées, mais, en réalité, deshéritées.
La combinaison d'un enseignement intégral scientifique et professionnel, de plus en plus complexe à tous les degrés, la possibilité matérielle pour tous de parcourir tous les stades de l'enseignement, non plus de par le privilège de la richesse, mais suivant les aptitudes constatées par les examens et les concours, sont une impérieuse condition de la réconciliation des classes et du progrès futur de la civilisation.
La création d'une chaire de sociologie et même d'une faculté comprenant l'enseignement des diverses parties de la science sociale, conformément à notre classification, est le complément nécessaire de l'enseignement supérieur, qui, sans cela, pas plus que le catholicisme, ne serait à la hauteur de sa dignité ni de sa mission et mériterait, comme lui, d'être déchu de ses prétentions à l'universalité (1).
\^^ juillet 1886.
G. De Greef.
(<) Cette réforme capitale serait d'une réalisation facile pour runiversilé libre de Bruxelles; le point de départ en est tout indiqué : il suffirait de fondre le doctorat en philosophie avec la faculté des sciences politiques et administratives et d'y adjoindre un cours de sociologie générale. Le cours libre actuel d'histoire des religions ferait naturellement partie de celte faculté.