LE PROBLÈME SOCIOLOGIQUE
Existe-t-il une science sociale?
Celte question soulève ce problème préalable : A quelles condidantV?" '''^''''^ '''''''^^ ^'"*"^"' '" constituer en science indépen-
Pas de matière sans force, pas de force sans matière : telle est la loi générale du cosmos aussi bien organique qu'inorganique.
Pas d intelligence sans matière organisée, mais souvent matière organisée sans intelligence : d'où légitimité de la science dite physiologie de l'esprit ou psychologie, qui, des formes les plus élevées de la matière organisée, se -relie, par l'intermédiaire des lormes plus simples, à toutes les sciences antécédentes.
Les progrès décisifs de la chimie vers la fin du xyiii^ siècle ceux non moins merveilleux de la biologie dans le siècle actuel, ont seuls permis à Spencer, Maudsley, Bain, Bastian, en Angleterrea Herbert, Wundt. Haeckel. en Allemagne; à Hertzen et à Sici-
liani, en Italie; à Th. Ribot, Perrier, Perrière et Lujs, en Prance, pour ne citer que les plus connus, d'arracher au joug de la métaphysique, en la constituant sur des bases strictement positives, cette science essentiellement moderne de la physiologie mentale, en l'absence de laquelle la sociologie restait condamnée à s'agiter dans les régions stériles de l'utopie soit rétrograde, soit révolutionnaire.
De même que la biologie était la base indispensable de la science de l'intelligence, de même la psychologie i)ositive unie à la biologie était la matrice où la science sociale en gestation devait se développer et s'alimenter avant de s'affirmer comme création indépendante.
Certes, avant A. Comte, Stuart-Mill et H. Spencer, il était démontré, sinon admis, que l'observation directe ou indirecte et l'expérience, physiologiquement ou intellectuellement héritées ou acquises, sont l'unique source de nos connaissances. Les révélations légendaires minées par la critique philosoi)hique et, ce qui est mieux, expliquées par le développement organique des idées et des croyances avaient fait leur temps; les idées innées avaient reçu une explication purement physiologique ; toutefois, la logique et la méthode, ces deux branches les plus hautes de la psychologie, étaient encore et nécessairement imparfaites par cela même que les procédés et les lois de l'intelligence étaient insuffisamment analysés et connus.
Au lieu de rechercher dans ses manifestations les plus simples comment fonctionnait, en réalité, notamment l'intelligence des animaux supérieurs et de l'enfant, les métaphysiciens, y compris l'immortel Kant lui-même, s'ingéniaient à créer de toutes pièces des systèmes et des méthodes auxquels ils s'efforçaient de soumettre les intelligences. Au lieu de prendre pour point de départ de leurs observations les faits les plus simples, pour s'élever insensiblement, mais sûrement, aux plus composés, ils s'attachaient directement à ces derniers et en arrivaient à expliquer les phénomènes les plus élémentaires par les hypothèses les plus ridicules tirées d'un ordre d'idées complexes et sublimes.
D'après Kant, par exemple, le premier cri de l'enfant au moment de sa naissance avait pour signification la proclamation de la liberté humaine; ainsi, un fait physiologique vulgaire revêtait l'apparence grandiose de la plus haute conception psychique et sociale.
Transportée dans la sociologie, cette façon de procéder conduisait aux conclusions et aux systématisations les plus fantaisistes ; les premières écoles socialistes et Comte lui-même, ce dernier par son dédain volontaire de la psychologie et de l'économie sociale, toutes par l'oubli persistant ou momentané de la méthode scientifique, ne parvenaient pas à échapper à ce vertige métaphysique.
La loi sociologique des trois états, théocratique, métaphysique et positive, dans lesquels Comte scindait l'évolution sociale, était absolument dérisoire, même au simple point de vue de l'évolution psychique individuelle, à plus forte raison à celui du développement psychique social et surtout du développement de ce dernier en général, lequel n'est pas seulement et exclusivement intellectuel et moral.
L'intelligence humaine, en réalité, n'a jamais fonctionné de façons différentes; elle passe seulement par une succession parfaitement naturelle, organique et méthodique d'états de plus en plus complexes suivant que ses expériences, fruit de son activité, deviennent elles-mêmes plus nombreuses et plus parfaites.
La méthode positive a toujours été la méthode effective et réelle, le degré de science et de conscience a seul varié ; le développement physiologique et psychique, tant individuel que social, a toujours été un développement naturel, c'est-à-dire organique et logique; seuls les philosophes et les savants, à fortiori les ignorants et les demi-savants, se sont trompés; l'erreur se produit non pas dans l'objet observé, mais dans le sujet qui observe.
L'organisation et l'évolution sociales ont toujours été une oi'ganisation et une évolution réalistes, c'est-à-dire adaptée à la structure collective et en correspondance de plus en plus parfaite avec les conditions externes dans le milieu et dans le temps.
La politique des Égyptiens, des Grecs et des Romains, et j'en-
tends par là leur développement non pas raisonné, mais spontané, était aussi positive que celle du xix^ siècle; ces grandes sociétés agissaient et vivaient de la seule manière dont elles pouvaient et devaient le faire alors. Quoi de plus réaliste, par exemple, aussi que la politique des républiques italiennes et flamandes? Aristote, Machiavel déterminaient-ils par hasard leurs consultation politiques aux peuples et aux princes de leur temps par de pures préoccupations scolastiques ou métaphysiques, et, en les supposant telles, l'instinct social ne brisait-il pas leurs formules pour s'adapter rigoureusement aux conditions de l'époque?
Prenez pour exemple l'évolution du langage, ce grand instrument social. Cette évolution, malgré toutes les arguties des pédants, des scoliastes et des métaphysiciens, n'a-t-elle pas été toujours et partout rigoureusement organique?
Dans aucun cas, il ne faut donc confondre les théories subjectives de la philosophie et de la sociologie, telles qu'elles apparaissent dans les travaux des écrivains et des penseurs, avec l'évolution réelle des sociétés; ces théories sont un aspect particulier de l'évolution sociale, elles ne sont pas toute cette évolution; elles sont un facteur spécial de la structure et du développement sociologiques, elles ne sont pas la loi de cette structure et de ce devenir. La loi sociale doit se découvrir dans l'ensemble des faits, non dans les faits particuliers; les théories sociales individuelles, tout en étant déterminées elles-mêmes par l'évolution générale, sont des phénomènes particuliers; elles peuvent servir d'explication a la sociologie, elles ne sont pas la sociologie.
La formation successive des croyances sociales, principalement des croyances subjectives des philosophes et des écrivains politiques, est, en partie, soumise à des règles différentes de celles de la formation des autres fonctions et organismes sociaux : tandis que les premières arrêtent leurs observations aux phénomènes complexes et mystérieux de la surface, les deuxièmes procèdent systématiquement et naturellement du simple au composé. La science sociale même acquiert sa constitution définitive quand elle est parvenue, après des déblaiements continus, à pénétrer
jusqu'aux couches profondes de la phénoménalité sociologique, là où gisent les formes et où s'accomplissent les fonctions les plus simples et les plus générales.
La constitution hiérarchique et historique des sciences sans distinction n'a pu s'opérer qu'après la constatation de leurs éléments les plus simples, seule base possible à la construction des étages supérieurs et de leur couronnement sociologique.
Les mathématiques , la mécanique , la physique , la chimie et les agrégats qui en dérivent, l'astronomie, la minéralogie et la géologie, .semblent, avec la biologie et la psychologie, former l'échelle naturelle de l'évolution scientifique, historique et logique.
J'ai exposé ailleurs (i) le débat soulevé entre A. Comte et Spencer au sujet de cette classification hiérarchique. Les grandes lignes, à mon sens, n'en sont que faiblement altérées par les divergences existant entre les vues des deux illustres chefs de l'école positive française et anglaise; j'ai tâché de prouver que leur antagonisme, dans cette question spéciale, était plus apparent que réel. Que j'aie réussi ou non, un phénomène véritablement social vient en aide à cette conciliation philosophique, celui de l'interdépendance, de part et d'autre reconnue, et de plus en plus visible et prépondérante, de toutes les sciences.
Aujourd'hui cette interdépendance et cette action et réaction réciproques des sciences en correspondance exacte avec l'interdépendance des phénomènes qui constituent leur domaine forment d'elles toutes un agrégat organique dont toutes les parties, quel que soit leur degré d'antériorité au point de vue de la genèse ou de la logique, sont rigoureusement reliées les unes aux autres et subissent mutuellement leurs transformations et leurs révolutions particulières.
La sociologie, en supposant qu'il existe une science de cette nature, aurait sa place au sommet de la pyramide des sciences ; cette situation privilégiée ne lui est contestée par personne, ])as plus que sa sujétion vis-à-vis des sciences antécédentes.
(i) Préface à l'Abrégé de P*ychologie ; Bruxelles, 1882, Kistemaeckers, éditeur.
Avant d'aborder son étude, il convient d'établir la légitimité de son existence comme science en partie indépendante et de justifier de ses titres à cette situation suprême.
Nous verrons plus tard que la royauté sociologique est loin d'être une monarchie absolue ; comme pour toutes les royautés, sa suprématie est plus apparente qu'effective.
La question préalable est de savoir s'il existe une science sociale embrassant un ensemble de phénomènes et de rapports susceptibles d'une classification, c'est-à-dire d'une diflferenciation distincte.
Pour être plus précis, comme il est certain qu'une science plus élevée et plus complexe que la biologie et la psychologie ne peut avoir pour objet qu'un ou des organismes également plus élevés et plus compliqués que les organismes relatifs à ces dernières, existe-t-il dans le monde de la phénoménalité des agrégats superorganiques dont la structure, les fonctions et les organes soient inexplicables par les seules lois de toutes les sciences antécédentes ?
Si la biologie et la psychologie peuvent, à elles seules, expliquer les phénomènes sociaux, la constitution de la sociologie en science particulière est une superfétation, La légitimité de cette dernière ne peut résulter que de la reconnaissance d'un ordre de phénomènes sui generis impliquant un ensemble d'observations au moins en partie qualitativement distinctes de celles fournies par les sciences antérieurement établies.
Le problème, tel qu'il vient d'être exposé, a sans doute été entrevu ; à ma connaissance, il ne l'a jamais été d'une façon suffisamment nette ; dans tous les cas, il n'a jamais été résolu.
La démonstration rigoureuse de l'existence d'une science sociale est cependant indispensable ; la plupart des théories sociologiques en vogue depuis l'antiquité jusqu'aujourd'hui tendraient, en effet, précisément, si elles étaient fondées, à établir qu'il n'y a pas lieu d'instituer une science spéciale de ce nom.
Les philosophes les plus anciens cherchèrent successivement l'explication et la loi des sociétés soit dans les nombres, soit dans
les forces mécaniques ou physiques de la nature et notamment dans les influences sidérales, soit dans des compositions et des combinaisons d'éléments mystérieux empruntés aux sciences chimiques. Dans les derniers temps enfin, et surtout depuis les progrès de la biologie, ils se complurent à comparer la structure sociale à celle des êtres Tivants et son évolution au cycle éternel des âges de l'individu. Ainsi, les nations et l'humanité même parcouraient fatalement, sauf décès prématuré et accidentel, les quatre époques de la vie humaine.
Les sciences les plus avancées servent toujours d'explication à celles qui, naturellement plus complexes, attendent, pour se détacher du rameau principal et originaire, que les premières aient acquis un développement suffisant pour produire des ramifications nouvelles. La sociologie est le rejeton de la biologie et de la psychologie; c'est maintenant seulement que, tout en reconnaissant ses origines et sa dépendance vis-à-vis des autres sciences, elle peut et doit trouver, si elle le peut, en elle-même sa justification et sa loi.
Ne fallait-il pas, en effet, notamment qu'une exacte physiologie de l'esprit eût réduit à sa juste mesure à la fois la conception métaphysique du fatalisme et celle non moins antiscientifique du libre arbitre absoku pour qu'une saine appréciation des phénomènes sociaux devint possible? Tant que la raison humaine était considérée comme une souveraine absolue, libre dans le choix de ses actions et, par conséquent, responsable sans mesure, la conséquence la plus juste à la fois et la plus radicale d'un pareil système spiritualiste devait être également l'instauration correspondante dans l'ordre social de la souveraineté inconditionnée du nombre avec son corollaire, l'écrasement des intérêts spéciaux les plus essentiels au nom d'une formule aussi peu démocratique en réalité que populaire en apparence. Il a fallu qu'une psychologie positive moins idéaliste et sentimentale vînt prouver l'inanité même du libre arbitre de la raison individuelle, pour qu'il fût possible à certains esprits, du reste encore peu compris, de tenter de soumettre à des lois d'une justesse et d'une justice supérieures
tirées de Tobservation exacte des faits sociaux, le principe inorganique et antisocial de la souveraineté et du suffrage universels.
Le nombre des individus en sociologie est un des facteurs les moins importants, leur organisation collective est ce qui importe le plus ; la classification et la pondération des divers intérêts, voilà le problème de la politique. Si telle n'avait pas été la loi constante de l'histoire, les agglomérations humaines les plus considérables eussent toujours absorbé et anéanti les civilisations supérieures moins étendues ; le contraire, heureusement, s'est généralement vérifié et a garanti une certaine continuité du progrès.
La caractéristique des utopies sociales consiste, du reste, bien moins dans une conception absolument erronée de l'ordre social que dans l'application à celui-ci d'explications empruntées à des sciences insuflSsamment constituées et surtout trop simples pour être utilisées en des matières plus complexes.
Hésiode, Pythagore, Aristote, Lucrèce, Montesquieu, Herder, Vico, Fourier et la puissante et riche végétation des premières doctrines socialistes basées principalement sur l'hypothèse de la puissance réformatrice illimitée de la volonté populaire, sont les types de cette évolution persistante de la sociologie à la recherche des titres justificatifs de son droit à l'existence.
Les représentants les plus scientifiques de la sociologie à notre époque, A. Comte et H. Spencer, ont si bien compris la nécessité de cette démonstration que l'un et l'autre n'en abordent l'étude qu'après s'être proposé la question préalable de la légitimité de son existence (i).
L'autorité dont jouissent, ajuste titre, les travaux de ces deux chefs de la science sociale positive moderne exige un examen sérieux de leurs essais de démonstration. Certes, un philosophe du génie de Comte n'a pu méconnaître absolument les conditions
(i) A. Comte, Cours de Philosophie positive, tome IV, pp. H à 200. — H. Spencer, Introduction à la Science sociale, pp. 4 à 78, et Principes de Sociologie, tome II, pp. 1 à -198.
fondamentales du problème ; la vision qu'il en eut nécessairement a dû laisser au moins des traces éparses dans son immortel ouvrage. Malheureusement, ces traces, le regard fervent de ses plus fidèles disciples serait seul à même de les découvrir; dans tous les cas, de ces tâtonnements et de ces lambeaux de vérité à une conception rigoureuse, complète et méthodique, il y a un abîme.
Ce point est si important que , pour l'établir, il nous faut résumer les deux cents pages environ consacrées par le fondateur de la sociologie positive à la preuve de l'existence d'une science sociale. Si ce grand homme n'a pas même , comme nous allons le prouver, su établir ni indiquer les données du problème qu'il se proposait de résoudre, on ne sera plus étonné des préjugés innombrables qui doivent obscurcir en cette matière non seulement l'intelligence des masses, mais celle des publicistes et des hommes politiques les plus éclairés.
Cette faiblesse étonnante de Comte relativement au problème initial et presque fondamental de la sociologie n'enlève en rien à la doctrine positive de sa valeur comme méthode; cette docirine a précisément cette supériorité sur tous les systèmes, qu'elle n'est jamais un obstacle au progrès. En critiquant A. Comte, je ne le diminue donc en rien ni ne le combats; au contraire, je lui rends hommage et je le continue; le positivisme en sociologie n'est pas moins susceptible de perfectionnements que les autres sciences antérieurement constituées. C'est encore se conformer à la pensée du maître de constater qu'après lui H. Spencer a serré de plus près la vérité, et d'essayer, dans la mesure de nos forces et grâce à leurs propres travaux, de compléter la démonstration de l'un et de l'autre.
En sociologie, pas plus qu'ailleurs, les résultats scientifiques ne sont œuvre individuelle et aucun penseur ne peut élever la prétention, ni pour lui-même, ni pour ses ancêtres intellectuels, d'avoir été ni d'être le premier ou le dernier.
La démonstration par Comte de l'existence d'une science sociale est basée sur sa nécessité et son opportunité, ainsi que sur
l'exposé des travaux antérieurs qui ont suscité et facilité sa constitution définitive. D'après lui, l'ensemble de la situation contemporaine est essentiellement caractérisé par une anarchie profonde et de plus en plus étendue, bien que transitoire : de cette anarchie découle la nécessité d'une science sociale destinée, par une série d'opérations philosophiques et politiques, à délivrer la société de sa fatale tendance à une imminente dissolution et à y substituer l'idée d'ordre et de progrès adéquate à l'idée d'organisation et de vie en biologie. L'ordre et le progrès sont aujourd'hui deux idées distinctes appartenant chacune à un parti différent, l'un le parti théologique, l'autre le parti métaphysique; de là, l'état révolutionnaire d'un côté, réactionnaire de l'autre; de là, l'impérieuse nécessité d'une science sociale. Suit alors l'analyse admirable de cette situation et de ses conséquences pour les individus, les familles et les États.
Il résulte de tout ceci que la science sociale est opportune et nécessaire; d'un autre côté, d'après Comte, les nombreuses tentatives faites jusqu'ici pour la constituer rendent son avènement définitif possible. Ce progrès n'était pas réalisable avant l'époque actuelle, car la sociologie est la science la plus complexe de toutes et les phénomènes sociaux n'avaient pas encore atteint le degré de consolidation et de durée nécessaire pour en fournir la matière.
Tout en se ralliant à la sagesse et à la grandeur de ces hautes" vues générales, on ne peut cependant admettre qu'il suffise que la constitution d'une science spéciale quelconque soit opportune et nécessaire, c'est-à-dire désirable, pour que son existence objective et indépendante soit justifiée. S'il s'agit simplement d'appliquer par analogie à la sociologie l'idée d'ordre et de progrès révélée par la biologie, il est inutile d'instituer une science nouvelle.
Voyons la deuxième partie de la démonstration de Comte. Elle comprend simplement l'exposé des travaux qui ont servi à préparer l'avènement de la science sociale positive ; ces travaux se réduiraient, d'après lui, à la Politique d'Aristote, au Traité sur la politique romaine et à Y Esprit des lois de Montesquieu, enfin à X Esquisse d'un tableau historique des progrès de
l'esprit humain, de Condorcet. Ces livres célèbres représentent exactement les progrès de la science sociale. La Politique d'Aristote, ainsi que les travaux ultérieurs, tous formés sur le même type, ne donnent pas le moindre aperçu des lois naturelles de la civilisation et sont continuellement dominés par les discussions métaphysiques sur le principe et la forme des gouvernements; Montesquieu fit enfin prévaloir la tendance à concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi nécessairement assujettis à d'invariables lois naturelles que tous les autres phénomènes quelconques. Turgot, dans son Essai sur la théorie générale de la perfectibilité humaine, et surtout Condorcet introduisirent en sociologie la notion fondamentale de la progression continue de l'humanité; l'un et l'autre cependant appartiennent encore à l'école révolutionnaire du xviii' siècle en ce qu'ils n'envisagent les institutions du passé que par leur côté négatif et rétrograde, alors, au contraire, que ces institutions ont été des éléments positifs du progrès. Quant aux travaux des économistes, y compris les physiocrates , Comte ne les considère, en dehors des analyses réellement positives d'Adam Smith, que comme de pures discussions scolastiques dont l'esprit général conduit à ériger en dogme universel l'absence nécessaire de toute intervention régulatrice quelconque comme le moyen le plus convenable de seconder l'essor s^wntané de la société.
Telles sont, résumées impartialement et fidèlement, les deux cents pages que l'auteur du cours de philosophie positive consacre à la démonstration de l'existence d'une science sociale. Cette démonstration n'a évidemment aucune valeur scientifique et ne peut être admise comme décisive.
L'opportunité et la nécessité de l'existence d'une science sociale, c'est-à-dire d'une doctrine destinée à servir d'explication à un ensemble de rapports sui generis et non susceptibles d'être entièrement démontrés par les sciences plus générales antécédentes ne sont des raisons probantes qu'à la condition de prouver, en même temps, que les phénomènes dits sociaux sont distincts de ceux qui font l'objet des autres sciences, notamment de la biologie
et de la psychologie ; si ces deux sciences et celles plus générales encore, comme la mécanique, la physique et la chimie, suffisent à la compréhension des lois sociologiques, il est inutile d'instituer une science supplémentaire en faveur de ces dernières. L'opportunité et la nécessité de l'existence d'un objet quelconque ne démontrent pas plus l'existence de cet objet que les tentatives théologiques analogues, cent fois répétées, de prouver l'existence de Dieu par la nécessité et l'opportunité d'une semblable hypothèse créatrice et morale n'ont atteint ce résultat. Des raisonnements de cette nature ne restent jamais que de purs raisonnements, et l'hypothèse qu'ils avaient la prétention de vérifier ne continue à subsister que comme hypothèse.
En ce qui concerne la sociologie, ce qu'il fallait apporter pour légitimer son existence, c'est la preuve d'une différence entre les phénomènes sociaux et les autres phénomènes. Cette différence ne réside évidemment ni dans la loi des trois états, ni dans le phénomène, du reste présenté d'une façon trop absolue, du progrès continu de l'humanité; l'une et l'autre, en effet, s'appliquent aussi bien à l'être individuel qu'à l'être social ; l'intelligence individuelle , d'après Comte lui-même , transite par la même série progressive que l'intelligence collective ; quant à la perfectibilité continue de l'humanité , elle est inséparable de celle des êtres qui la composent. Il est indéniable, au surplus, que certaines sociétés humaines particulières, aussi bien que les individus, périssent; la plus grande étendue dans l'espace et le temps ne constitue qu'une différence quantitative ; or, les mêmes lois s'appliquent aux mêmes phénomènes sans tenir compte de leur grandeur ou de leur /nombre.
/ Ce qu'il faut établir, c'est une différence qualitative.
' Dans la suite de son cours. Comte, il est vrai, signale le degré supérieur de complexité et de plasticité des phénomènes sociaux comme constituant leur caractère distinctif. Ce ne sont là, encore une fois, que des différences quantitatives; cette constatation n'entraîne nullement la nécessité d'une science spéciale ; la même différence de plasticité et de complexité se rencontre dans le
domaine des sciences particulières ; la raison et l'intelligence sont plus complexes et plastiques que l'action réflexe : ce n'est pas cependant un motif pour scinder la psychologie en deux sciences distinctes. Même le degré supérieur de composition et de plasticité de l'intelligence de l'homme sur les autres primates et les animaux en général ne légitime pas, contrairement au préjugé religieux et métaphysique ancien, l'introduction d'une psychologie spéciale exclusivement réservée au type homo.
L'exposé des travaux qui ont préparé la constitution de la science sociale n'a pas plus de valeur au point de vue de la démonstration de l'existence objective de cette science. Cet exposé, au surplus, est aussi injuste qu'incomplet; des trois volumes de son cours consacrés par Comte à la sociologie, la postérité ne retiendra probablement pour sa gloire que la conception, si magistralement par lui décrite, du développement réellement organique des sociétés humaines, ainsi que ses vues si nettes sur l'importance historique du moyen âge et la grande révolution opérée dans l'Europe occidentale par la séparation du spirituel et du temporel. La substitution progressive des sociétés industrielles et pacifiques aux sociétés militaires et sa réhabilitation du moyen ûge, dont les côtés positifs et supérieurs à l'antiquité classique avaient, jusqu'à lui, été absolument méconnus, sont de véritables découvertes scientifiques, qui survivront, dans tous les cas, avec la méthode positive même, à la ruine de son système.
Quant au mépris de Comte pour l'empirisme économique régnant de son temps, bien que justifié en partie, il constitue la cause probablement déterminante d'une des lacunes les plus imjwrtantes de son œuvre; ce mépris, généralisé et étendu à la science économique entière, sauf l'exception tout à fait personnelle en faveur d'Adam Smith, le fit tomber précisément dans le préjugé si justement reproché par lui aux historiens du moyen âge : il ne comprit rien à l'évolution de la science économique, contemporaine cependant aussi d'Aristote et illustrée, depuis et de son propre temps, par de si grands noms; il ne vit de cette science que l'aspect négatif.
Cette même prévention inj ustifiée lui fit retrancher, pour ainsi
dire systématiquement, ou plutôt exclure inconsciemment de son exposé des progrès de l'esprit humain ce vaste mouvement socialiste, principalement économique cependant, aussi ancien que le monde et si vivace à l'époque de Comte. Le reproche qu'il adressait aux économistes d'ériger en dogme l'absence de toute règle, il n'avait cependant pas le droit de l'appliquer aux doctrines économiques du socialisme et à ses agitations et revendications toujours réprimées et jamais étoufïees, qui, se développant en sens contraire de l'économie politique officielle, finirent par la soumettre aux mêmes conditions de moralité et de justice que les autres parties de la science sociale.
Cette réconciliation de l'économie politique et du socialisme sur le terrain du droit social, scientifiquement sinon pratiquement obtenue enfin de notre temps, Comte ne l'a pas prévue et ne pouvait sans doute pas la prévoir à son époque, où leur antagonisme semblait ne pouvoir cesser que par la destruction de l'une ou de l'autre. Il ne comprit pas plus la fonction historique de l'économie politique que celle du socialisme; c'étaient pour lui de simples causes perturbatrices.
L'exclusion de ces deux affluents du grand fleuve social dont il avait entrepris de décrire le cours, jointe à son ignorance à peu l)rès complète des phénomènes juridiques, furent sans doute la cause principale, avec l'abandon momentané de sa propre méthode, que l'œuvre de Comte dégénéra en une conception purement idéaliste de la société et que cette conception idéaliste, elle-même basée sur une biologie insuffisamment constituée à ce moment et sur une psychologie pour ainsi dire rudimentaire et dont il rei)Oussait sans doute, pour ce motif, systématiquement l'existence, aboutit à l'hypothèse d'un organisme social autoritaire et rigide, absolument en contradiction avec les lois réelles aussi bien de la société que de l'intelligence humaine individuelle. Ce qui est plus grave, c'est que la dernière partie et le couronnement de l'œuvre de Comte est le produit inévitable de l'oubli et de la méconnaissance de la méthode positive par celui qui fut, en ce siècle, son plus noble représentant philosophique.
Heureusement la philosophie positive, grâce à sa méthode, toujours la même, mais toujours mieux outillée de par le progrès continu des sciences, suffit à guérir les blessures qu'elle a i)u causer soit par la faiblesse momentanée de ceux qui la mettent en œuvre, soit par l'insuffisance transitoire de ses matériaux et de ses observations.
La sociologie, ne pouvant être qu'une science plus complexe que toutes les sciences antérieures, a, par cela même, pour fondements toute la nature inorganique et organique, y compris les phénomènes psychiques, qui en sont la manifestation la plus élevée. Dès lors, il est certain que, sans un développement préliminaire suffisant, notamment de la géologie, de la paléontologie et de l'anthropologie, elle ne pouvait se dégager complètement ni des h} pothèses métaphysiques, c'est-à-dire utopiques, ni de la pratique gouvernementale, c'est-à-dire empirique, où elle a végété jusque dans ces derniers temps.
Il est indéniable que la biologie, sous l'influence des illustres continuateurs modernes de Lamarck et de Baer, s'est absolument transformée; Vogt, Claudf! Bernard, Darwin, Haeckel et vingt auires non moins savants ont prouvé toute l'insuffisance des idées biologiques de Comte, puisées, en grande partie, dans les hypothèses hasardées de Gall, La doctrine de l'évolution appliquée, à son tour, à la physiologie psychique vient, mais seulement dans le dernier quart de ce siècle, de constituer définitivement cette science d'une façon autonome, tout en la reliant, par un enchaînement exclusivement organique et naturel, d'une façon directe à la biologie et indirecte aux autres sciences antécédentes.
La sociologie de Comte, produite à l'origine encore indécise de cette transformation complète des sciences organiques supérieures, devait donc naturellement participer de cette incohérence : là est l'excuse de ce grand génie; cette imperfection relative et fatale ne peut rien diminuer de sa gloire.
La biologie et la psychologie ont seules pu nous donner une explication de la vie tant physiologique que mentale; cette vie
elle-même a été démontrée comme étant en correspondance avec les milieux organiques et inorganiques ; elles seules, les premières, nous ont fourni la conception lumineuse d'assemblages collectifs et organisés, non seulement soumis à l'action ambiante, mais réagissant, parleur ensemble et leurs parties, contre cette dernière; elles seules nous ont initiés les premières aux phénomènes tant de la division que de la coopération et de l'interdépendance de leurs fonctions et de leurs organes, de l'association, de la sériation et du groupement des idées, ainsi que des phénomènes sympathiques par lesquels on entre de plain-pied et par une transition naturelle du domaine de la biologie et de la psychologie dans celui de la sociologie.
Il était donné à H. Spencer, grâce à l'avancement des sciences, dont son œuvre encyclopédique a profité, de serrer de plus près la démonstration de l'existence d'une science sociale en établissant d'une façon plus rigoureuse les facteurs de ce problème, sans le résoudre toutefois d'une façon suffisante.
Le chef de l'école positiviste anglaise consacre le premier chapitre de son Inb'oduction à la science sociale à établir la nécessité et l'opportunité d'une science- sociale. Dans cette partie, comme dans l'ouvrage en général, il faut bien le reconnaître, il n'a pas atteint à la largeur et à la profondeur des considérations si magistralement développées par son prédécesseur. Il le dépasse toutefois en un point : il n'envisage plus cette nécessité et cette opportunité comme une preuve suffisante de l'existence réelle de la sociologie, et, dans les chapitres suivants, il soulève de nouveau nettement ces questions : « Y a-t-il une science sociale? — Quelle est la nature de la science sociale? » Voyons si et comment il a résolu ces problèmes.
D'après Spencer, et, sur ces points, théologiens et philosophes métaphysiciens ou positivistes doivent se trouver d'accord, l'hypothèse d'une direction providentielle des affaires humaines est exclusive de l'idée même d'une science sociale. Il en est ainsi encore de la théorie, qui en est la réduction appliquée à l'histoire et ne considère dans le cours de la civilisation que les faits et gestes
des personnages quasi providentiels dont les actions ont, en apparence, dirigé les événements.
, Du moment où l'on suppose l'existence de phénomènes sociaux, supérieurs même aux phénomènes de la vie organique individuelle, on suppose également l'existence de lois nécessaires, inhérentes à ce superorganisme. Sans cela, pas de science sociale.
Si le philosophe anglais avait arrêté là sa démonstration, il faudrait encore reconnaître qu'elle est insuffisante; en effet, malgré toute la justesse de ces considérations, il ne nous serait pas permis d'en conclure que les phénomènes dits sociaux ne soient pas explicables par les seules lois de la psychologie, de la biologie et des autres sciences. Il existe toute une école politique, philosophique et historique qui ne voit dans la société que des individus et, dans leur agrégat, une simple addition d'unités plus ou moins considérables. Heureusement, Spencer pousse plus loin son raisonnement.
D'après lui, la simple observation des unités visibles et tangibles, ainsi que des masses matérielles qui font l'objet de la physique et de la chimie, démontre cette vérité générale, que le caractère de l'agrégat est déterminé par le caractère des unités qui le composent. Le même principe se vérifie sur les agrégats qu'on rencontre dans la matière vivante : un fragment de polype constitue un polype, un morceau de feuille de Bégonia produit une plante complète. Cette tendance des unités à reproduire l'agrégat est frappante, surtout dans les cas où les conditions d'existence de ces agrégats sont très simples, comme dans les exemples cités.
Ainsi, étant donnée la nature des unités, celle des composés qu'ils forment est déterminée à l'image et d'après les traits, essentiels bien entendu et non accidentels, de ces unités. La même vérité se manifeste dans les sociétés plus ou moins définies formées entre eux par les êtres inférieurs; leurs agrégats présenteront forcément les traits de ces individus, et aucune communauté off'rant les mêmes traits ne pourra être formée par des individus doués d'une autre structure et d'instincts différents. Cette loi est commune et identique pour le monde organique, aussi bien que pour le monde inorganique.
Dans toutes les communautés, il existe donc un groupe de phénomènes qui est le résultat naturel des phénomènes accusés par les membres de cette communauté. En d'autres termes, l'agrégat présente une série de propriétés déterminées par la série des propriétés de ses parties.
« Ce sont les relations entre ces deux séries qui, d'après Spencer, constituent Vohjet d'une science sociale, qui aura pour matière la croissance, le développement, la structure et les fonctions de l'agrégat social, en tant que produits par l'action réciproque d'hommes dont la nature contient des traits communs à toute l'humanité, des traits particuliers à une race spéciale et des traits individuels. «
Arrêtons ici Spencer dans sa démonstration, et, malgré ce qu'elle a de plus rigoureux que celle de Comte, indiquons-en de suite l'insuffisance fondamentale, déjà entrevue sans doute par le lecteur habitué à la précision des méthodes positives.
Si les relations entre la série des propriétés individuelles de structure, de croissance et de fonctionnement et la série des propriétés sociales de même nature doivent former le domaine de la sociologie et si les premières déterminent les secondes dans leurs traits essentiels, sinon accidentels, ces relations elles-mêmes seront identiques aux relations purement individuelles, sauf au point de vue de la complexité et de la masse ; mais aucun élément ne se rencontrera en sociologie qui ne trouve son semblable en biologie et en psychologie. En poursuivant le même raisonnement en ce qui concerne les rapports de ces derniers avec les sciences antécédentes, on en arrive, de généralisation en généralisation, à ramener toutes les lois de la nature sociale, physiologique et inorganique à un phénomène unique et général, tel, par exemple, que celui d'équilibre. Spencer, lui-même, s'est livré à ce que je considère comme un simple jeu d'esprit, dans ses Premiers principes.
Généraliser une science, Ce n'est pas l'expliquer; au contraire, c'est éliminer ses caractères propres, précisément ceux qu'il s'agit d'étudier, pour ramener à la science antécédente ce qu'elle a de
commun avec cette dernière; c'est, en un mot, escamoter le problème.
Si les agrégats sociaux ne sont que la représentation plus complexe et plus considérable des unités qui les composent, si la science sociale n'a pour objet que les relations morphologiques ou fonctionnelles entre la série des unités composantes et des agrégats composés, il en résultera évidemment qu'il existe des phénomènes sociaux, mais non pas que ces phénomènes soient distincts notamment des phénomènes biologiques ou psychologiques. Ils seront soumis, il est vrai, à des lois nécessaires et feront partie du domaine scientifique, mais ils ne feront pas l'objet d'une science spéciale appelée sociologie ou autrement.
La différenciation et la classification des sciences doivent, à mon sens, avoir pour base une complexité supérieure résultant non pas seulement du nombre et de la grandeur plus considérables de leurs éléments composants, mais bien et surtout des éléments spéciaux qui ne se rencontrent pas dans les sciences plus générales.
Tous les phénomènes physiques ne sont i)as organiques, ceux-ci ne sont pas tous intellectuels, encore moins sociaux : voilà une diflérenciation objective qui autorise l'admission de sciences spéciales correspondantes.
Ce qu'il faut prouver pour la sociologie, c'est l'existence de signes particuliers inconnus aux autres sciences. Si les phénomènes sociaux ne présentent aucun caractère nouveau, si ce n'est au point de vue de la complexité et de la masse, il n'y a pas lieu de leur assigner une place distincte, pas plus qu'il n'échet de créer une biologie ou une psychologie spéciale pour les individus dont les circonvolutions cérébrales et l'activité psychique sont plus considérables et plus complexes que celles des individus de même espèce ou d'espèces difl'érentes.
Spencer, en résumé, nous montre bien en quoi les phénomènes sociaux sont une combinaison nouvelle des unités biologiques et psychologiques ; mais, si la trame change, le tissu est formé des mêmes éléments; il n'indique aucun phénomène qui ne soit déjà connu.
La tentative de démonstration de Spencer avorte donc comme celle de Comte ; mais, comme on le voit, les termes du problème sont déjà posés d'une façon bien plus précise et nous connaissons maintenant le facteur qu'il s'agit de dégager.
Moyennant cette restriction, malheureusement capitale, le surplus de l'argumentation du célèbre philosophe anglais peut être admis complètement et constitue l'approximation la plus parfaite atteinte jusqu'ici d'un exposé des conditions scientifiques auxquelles sont soumis les phénomènes sociaux.
Rencontrant tout d'abord l'objection consistant à soutenir que la science sociale ne peut exister parce qu'il est impossible de prévoir les faits qui font la matière de l'histoire, Spencer reconnaît que cette exacte prévision est impossible; mais n'en est-il pas de même dans toutes les sciences antécédentes qui ne sont pas purement abstraites, et cela empêche-t-il que, dans ces dernières aussi bien qu'en sociologie, les phénomènes essentiels ou régulateurs soient susceptibles d'une coordination scientifique? La science physique permet-elle de prévenir à coup sûr les effets du fluide électrique? De même, les organes et les fonctions essentiels de la société peuvent être connus tout en laissant une large marge à l'accidentel et à l'imprévu.
Où Spencer dépasse aussi Comte, sans conteste, au point de vue de l'application de la méthode positive aux phénomènes sociaux, c'est quand il établit que les organismes sociaux doivent, comme les organismes individuels, être exactement divisés en classes, subdivisées elles-mêmes en ordres, conformément à leurs dissemblances et à leurs ressemblances.
On a trop perdu de vue, jusqu'ici, que la sociologie embrasse une série de sciences particulières susceptibles de classification hiérarchique, suivant leur degré de complexité, de la même manière que les autres sciences. Spencer lui-même, malgré la claire vision qu'il a eue de cette nécessité scientifique, n'en a pas essayé l'application systématique dans son traité de sociologie ni ailleurs.
Ce qu'on est convenu d'appeler la question sociale implique, en
réalité, un certain nombre de problèmes spéciaux qui ne doivent et ne peuvent être étudiés et résolus que successivement et dans un ordre déterminé.
Cette classification des sciences sociales, ni Comte ni Spencer ne l'ont entreprise ; le premier, et ses disciples à sa suite, y compris M. de Roberty, dont nous discuterons plus loin les objections, l'ont formellement rejetée ; Spencer seul en a indiqué la nécessité. Se fondant sur l'exemple de la biologie, qui découvre des lois de développement, de structure et de fonctions applicables à tous les organismes en général, et d'autres lois applicables seulement à certaines classes et à certains ordres. Spencer admet que, par rapport au développement, à la structure et aux fonctions du corps social, la sociologie devra établir des principes tantôt universels, tantôt généraux, tantôt même spéciaux.
Ce que Spencer a imparfaitement indiqué, ce sont non seulement ces caractères spéciaux dans le sein même de la sociologie, mais ceux qui autorisent la constitution de la sociologie ellemême en science particulière ; il a montré la difficulté sans la résoudre. S'il détermine ce que la sociologie a de commun avec la biologie, il ne délimite pas, si ce n'est au point de vue de la masse et de la complexité quantitative et non qualitative, ce qui l'en distingue.
C'est une vérité, par exemple, en sociologie aussi bien qu'en biologie, que la formation d'un organisme vivant, quel qu'il soit, commence par une certaine différenciation dont le résultat est de rendre la portion périphérique distincte de la portion centrale. En sociologie, le même phénomène constitue la division des fonctions. Autre exemple : dans tout organisme individuel, il existe entre le développement et la structure une double relation : quand l'organisation est parfaitement adaptée à un certain but, cela l'empêche de s'approprier à un autre but; la société également possède une organisation telle, que, passé un certain degré de développement, il n'y a plus pour elle de croissance possible sans une modification dans l'organisation, et son organisation existante devient nécessairement un obstacle.
\''oilà la ressemblance. Or, bien que l'agrégat social possède la plasticité à un bien plus haut degré que l'individu, bien que son type soit moins arrêté, il tend néanmoins à se fixer et chaque addition à sa structure semble même un pas fait dans le sens de cette fixation. Il faut donc, pour établir une différence entre la sociologie et la biologie, examiner si, dans la première aussi bien que dans la deuxième, l'achèvement de la structure détermine l'arrêt de la croissance et fixe pour toujours la société au type qu'elle a atteint à cette période de son développement.
On le voit, Spencer aborde franchement la question de savoir s'il existe une science sociale ; nous sommes loin des considérations vagues et générales d'opportunité et de nécessité présentées par Comte; la façon dont les conditions du problème sont désormais précisées est rigoureusement scientifique ; la solution réside dans la constatation de dissemblances suffisantes entre la sociologie et les sciences antécédentes, notamment la biologie et la psychologie.
C'est surtout dans les Principes de Sociologie que, pour la première fois, la sociologie est constituée sur sa base fondamentale : La science sociale, écrit Spencer, existe 2^arce qiiil existe un orga7iisme social. Il démontre, en effet, que la société a une structure, des organes, des fonctions, une croissance au même titre que les agrégats individuels, avec cette différence seulement qu'ils sont plus complexes. La société, en un mot, est un superorganisme.
Nous avons vu que la démonstration du maître devient cependant insuffisante dès qu'après avoir indiqué que les caractères essentiels de l'agrégat correspondent aux caractères de ses unités composantes et après avoir montré que cette loi universelle s'applique sans distinction aux phénomènes inorganiques et organiques et à la sociologie comme à la biologie, il conclut sans plus que ce sont les relations entre la série des unités composant l'espèce humaine et la série des agrégats sociaux formant les tribus, les États, l'humanité, qui constituent la matière de la science sociale.
Si la science sociale n'a pour objet que ces relations entre unités et agrégats, et si ceux-ci sont essentiellement déterminés et caractérisés par ceux-là, on ne peut admettre ni la légitimité ni la nécessité d'une science sociale spéciale : cette légitimité et cette nécessité ne peuvent, au contraire, résulter que de dissemblances essentielles entre la sociologie et les sciences antérieures, dissemblances telles, qu'elles exigent, pour être expliquées, la reconnaissance et l'immixtion scientifique de lois appropriées.
Cette difficulté principale du problème. Spencer y touche à diverses reprises ; de même qu'il l'avait fait dans ses Principes de Sociologie, il signale à nouveau, dans son Introduction à la Science sociale, l'exemple déjà cité : « Est-ce qu'en sociologie, aussi bien qu'en biologie, l'achèvement de la structure détermine l'arrêt de la croissance, ou, d'une façon plus générale, y a-t-il une série de phénomènes superorganiques qui ne sont pas explicables uniquement par les lois qui régissent toutes les sciences antécédentes, notamment la biologie et la psychologie? »
Cette diff'érenciation. Spencer l'a insuffisamment établie, si ce n'est au point de vue de la complexité supérieure, mais non qualitative, résultant de la supériorité de la masse et du nombre. C'est en vain qu'il proteste (1) contre l'assimilation qu'on l'accuse d'avoir faite des lois de la biologie avec celles de la sociologie; cette assimilation et cette confusion sont complètes ; il n'a })as su indiquer une seule loi ni même un seul phénomène qui n'eussent leurs correspondants, sinon leurs équivalents, dans les sciences antécédentes.
Les protestations de Spencer prouvent simplement que le génie du philosoi)he a reconnu l'importance fondamentale du problème ; nul, avant lui ni après, n'en a mieux fixé les données; nul, du moins d'une façon complète et systématique, n'a été plus près de sa solution.
Ainsi, sauf l'indication de certaines diff'érences vagues, notamment au point de vue de la continuité, de la masse, de la complexité
(1) Piincipei de Sociologie, tome II, pp. 191 et suiv.
et de la plasticité supérieures de la structure et des fonctions sociales, différences déjà signalées avant lui, bien que d'une façon moins scientifique, par Comte, H. Spencer n'a, en réalité, signalé aucun ordre de lois ni de faits spécial à la sociologie. Le progrès de sa doctrine sur celle de ses prédécesseurs consiste dans une analyse plus minutieuse des faits, dans la conception moins vague et plus organique de l'ordre social, dans la nécessité reconnue de prouver l'existence de la sociologie par l'existence correspondante d'une série de phénomènes distincts, enfin dans l'indication que les phénomènes sociaux et les sciences adéquates sont susceptibles de classification.
Une seule lacune subsiste donc encore dans la preuve de l'existence d'une science sociale, celle d'une différenciation qualitative d'avec les sciences antécédentes. Faute de cette démonstration, la société, tout en étant un organisme et même un superorganisme, ne serait qu'une amplification de l'individu et soumise aux mêmes lois que ce dernier : tel un polype, quel que soit son développement, n'en demeure pas moins un polype.
L'existence d'une science sociale reste donc en question; postérieurement à Comte et à Spencer, la solution de la difficulté, c'està-dire la démonstration de l'existence d'une ou de plusieurs dissemblances fondamentales, n'a pas fait un pas.
Cette démonstration, ainsi que la classification hiérarchique des phénomènes, des structures, des fonctions et des organes sociaux sont le principal objet de la présente Introduction.
En l'absence de ces constatations préliminaires indispensables, toutes les théories historiques ont échoué. Dans son grand ouvrage de XHistoire du développement intellectuel de VEurope, Drapper adopte précisément cette doctrine, que les lois de la biologie s'appliquent également à la sociologie : « L'homme, c'est l'architype de la société; le développement individuel est le modèle du progrès social; les nations, comme les individus et comme le monde inorganique, sont soumis aux lois physiques et modifiés par l'influence des agents extérieurs; le type national poursuit son développement physique et intellectuel à travers
une série de transformations et de phases qui répondent exactement à celles que traverse l'individu : l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse et la mort; cette progression régulière peut, comme chez l'homme, subir des perturbations provenant de causes soit extérieures, soit intérieures ; ce qui est vrai d'une nation, la Grèce par exemple, est vrai de toute une famille de nations, l'Europe, et de l'ensemble de notre planète ; seulement, les diverses périodes ont une durée relativement plus étendue que celle de l'individu. »
Cette doctrine nous ramène au cercle de Vice où se meuvent éternellement les sociétés et à ces types politiques d'Aristote où se moulent d'une façon immuable les agglomérations humaines ; elle aboutit, d'un autre côté, à cette théorie pessimiste qui a mis en question si la vie même valait la peine de vivre.
Oui, les phénomènes sociaux sont déterminés d'une façon générale par les lois de la matière organique et même inorganique; mais, quand vous aurez ainsi supprimé toute science spéciale quelconque en me prouvant que tous les phénomènes spéciaux sont, par exemple, en vertu des lois de la distribution incessante de la matière et de la force, destinés à disparaître en même temps que notre planète, vous m'aurez montré en quoi la sociologie se rattache à la nature en général; mais, en supprimant du même coup ce qui l'en distingue, vous aurez supprimé la sociologie elle-même!
La théorie antisociale des types et des formes prédéterminés, des époques biologiques et de la généralisation des phénomènes sociaux sous couleur d'explication , trouve heureusement un remède eiîîcace dans la méthode positive, laquelle, combinée avec la théorie évolutionniste, après avoir régénéré les sciences, rendra tôt ou tard à l'histoire sa raison d'être, ainsi qu'à l'individu et aux sociétés leur énergie morale et leur confiance en l'avenir.
Notre tradition est dans Machiavel, Bacon, Montesquieu, Turgot et les encyclopédistes, Adam Smith, Comte, Stuart-Mill, Proudhon, Spencer et dans les grandes écoles socialistes qui ne .désespérèrent jamais du progrès; elle n'est pas avec les métaphysiciens et les mystiques, qui vont prêchant le suicide social parce
que peut-être un jour notre planète, où tant de milliers de générations aimeront et penseront encore après nous , est destinée à disparaître en vertu des lois universelles du mouvement de la matière !
La tentative de Stanley Jevons d'expliquer les crises économiques par certaines perturbations périodiques dans la distribution de la chaleur solaire, loin d'être une observation et un effort de génie, est un simple jeu d'esprit analogue aux conceptions cosmogoniques sociales qui ont présidé aux théories sociologiques les plus rudimentaires. Cela n'est pas de la sociologie, ni même de l'économie politique et de l'agronomie, mais la reconnaissance du fait vulgaire et général que la climatologie est un des facteurs de l'existence des hommes en société.
C'est, au surplus, un procédé qui a présidé à la constitution de toutes les sciences et, à la fois, la source de tous leurs progrès, mais aussi de toutes les superstitions humaines, que celui d'après lequel généralement les sciences mieux constituées, immédiatement antérieures , ont servi d'explication primitive aux sciences postérieures plus compliquées ; chaque formation scientifique plus spéciale ne s'est opérée que par une différenciation lente et parfois aussi pénible et douloureuse que la naissance de l'être humain. L'avancement actuel des sciences devrait cependant prémunir contre de pareilles systématisations.
D'après Hésiode, la théogonie et la cosmogonie se résument dans la génération successive des forces physiques, s'engendrant les unes les autres, puis engendrant, à leur tour, les dieux et les hommes : c'est l'explication de la société par la physique divinisée. Identique, à quelques variantes près, est la cosmogonie attribuée à Sanchoniathon et aux Phéniciens. Homère, c'est-à-dire les croyances légendaires lui attribuées, est le metteur en scène populaire dans cette philosophie. Depuis lors, le système social a été successivement fondé sur les lois de l'astronomie, de la chimie et de la biologie. Aujourd'hui, c'est surtout cette dernière, viciée, en outre, par de fausses notions psychologiques sur la puissance et la liberté illimitées de la raison et de la conscience humaines indi-
viduelles, et appliquées par analogie à la raison collective, qui, très naturellement du reste, domine les sciences sociales et leur sert d'explication prétendue.
Cette interprétation séduisante et trompeuse par voie d'analogie de phénomènes doués de caractères distincts a été surtout favorisée par la confusion presque inévitable des termes " corps social » et " corps individuel « , dont on ne s'est pas contenté de faire une dépendance du composé vis-à-vis du simple, mais une assimilation complète.
L'erreur consistant à chercher dans les lois les plus générales l'explication des phénomènes sociaux, naturelle dans certaines limites, a été poussée à des conséquences extrêmes, mais logiques, par Carey (i). Ce savant américain a cherché, en effet, dans une des sciences les plus anciennement constituées et relative, par conséquent, aux phénomènes les plus généraux, ceux de l'astronomie, la loi universelle des sociétés. Il s'efforce ainsi d'établir sur une formule purement simpliste l'unité de la science; il atteint ce résultat, certainement original, mais peu instructif, en soumettant les sciences les plus complexes aux lois des sciences les plus générales de la nature : « Le géomètre, écrit-il, nous dit que tout entier est égal à toutes ses parties et que les parties qui forment la moitié d'un objet quelconque sont égales entre elles; ce sont là des axiomes d'une application universelle, également vrais par rapport à tous les corps, qu'ils soient traités par le chimiste, le sociologiste ou celui qui mesure la terre. »
Appliquer ainsi à une science plus complexe les lois des sciences générales antérieures, c'est non seulement ne pas expliquer cette science, mais aboutir nécessairement aux conclusions les plus erronées. Ainsi, pour prendre l'exemple invoqué par Carey, s'il est vrai, arithmétiquement, que deux et deux font quatre, cela n'est plus absolument exact en sociologie, où l'agrégat doublement composé de deux unités vaut plus que quatre unités, ainsi qu'il résulte de tous les phénomènes relatifs à la force collective. Deux moitiés
(0 Science sociale, tome l**', pp. 40 et suiv.
d'un organe ne feront jamais un organe, si ce n'est précisément en faisant abstraction de ce caractère organique spécial. Mais faire cela, c'est supprimer toutes les sciences supérieures pour se cantonner dans la plus simple ; ce n'est pas un progrès, mais un recul scientifique.
Le système consistant à expliquer des phénomènes complexes uniquement par les lois des phénomènes plus simples peut être comparé au fait de celui qui, voulant se rendre compte du contenu d'un livre, au lieu de l'ouvrir et de lire page par page, ligne par ligne, le fermerait et se contenterait d'en examiner la couverture et le titre. Les abstracteurs de quintessence n'agissent pas autrement quand ils prétendent, par leur méthode en apparence sublime, mais, en réalité, puérile, nous exposer le livre de la nature : au lieu de l'ouvrir, ils le ferment.
Ayant ainsi défini quelles seraient les conditions indispensables pour légitimer la constitution de la sociologie en science distincte et en partie autonome, il reste à déterminer quels sont ses caractères spéciaux. Pour cela, une double préparation est nécessaire : d'abord, nous avons à faire choix d'une méthode appropriée à l'étude des phénomènes destinés à rentrer dans cette catégorie nouvelle de connaissances; ensuite, nous avons à procéder au dénombrement de ces phénomènes tels qu'ils se présentent et sans avoir égard à leur ordre logique ou historique, en supposant qu'un tel ordre existe. Une dernière opération préalable à la démonstration définitive de l'existence d'une science sociale consistera à exposer en quoi et comment les phénomènes qu'elle embrasse, tout en se rattachant d'une façon générale et même organique aux phénomènes antécédents, où ils sont comme en partie incrustés et englobés, s'en différencient de manière à constituer un ou des superorganisme parfaitement caractérisés.
Nous montrerons, en même temps, comment, après avoir subi l'action des phénomènes plus généraux, les phénomènes sociologiques réagissent, à leur tour, sur ces derniers.
Quand les phénomènes sociaux auront ainsi été suffisamment dégagés des facteurs généraux avec lesquels ils sont restés con-
fondus jusqu'ici, quand ils auront été soumis, à leur tour, à la méthode positive, alors apparaîtra, dans toute sa clarté, cette règle dont l'application est déjà admise sans conteste pour toutes les sciences antécédentes, à savoir : que les lois les plus générales sont, à elles seules, impuissantes à expliquer les phénomènes plus spéciaux.
Tenter, à l'exemple de Carey, de soumettre les phénomènes sociaux de centralisation et de décentralisation à la loi universelle de gravitation, ou, à l'exemple de Jevons, les crises économiques à la présence des taches solaires, c'est ne rien expliquer du tout au point de vue sociologique et baser sur des rapports très indirects et très lointains des ressemblances purement générales, alors que des dissemblances effectives réclament, au contraire, un diagnostic spécial tout au moins complémentaire.
Les thèses de Drapper, de Carey et de Jevons, tout étonnantes qu'elles paraissent à première vue, à cause de leur exagération même, ne sont pas plus fausses que celles soutenues et appliquées par la presque unanimité de nos hommes d'État et de nos publicistes. Chez eux, ce n'est plus l'abstraction métaphysique, mais un empirisme dénotant encore plus l'absence de toute méthode scientifique, qui domine. Ne prétendent-ils pas, en effet, gouverner ou réformer les sociétés et en expliquer les événements en procédant d'une façon inverse et non moins absurde, c'est-à-dire en partant des phénomènes les plus spéciaux et les plus complexes pour interpréter ou influencer les plus généraux? Cela tient évidemment à ce que les faits les plus complexes sont précisément ceux qui sont à la surface de tous les autres faits sociaux, dont ils / forment, pour ainsi dire, la végétation supérieure; par cela même, ' ils sont les plus apparents. De là, notamment, l'influence quasi miraculeuse attribuée à certaines formes politiques dont le triomphe ou la défaite, source de tant de bouleversements et d'agitations démoralisantes et stériles, modifient, en réalité, peu ou point l'état réel de la société.
Si la politique est trop souvent le refuge de toutes les nullités, c'est parce que, étant la plus complexe et la plus mystérieuse encore
— sodés sciences sociales, elle ouvre un plus large champ à l'intrigue et à la mystification; la science économique et la morale, déjà mieux constituées, ne permettent plus guère cette exploitation de l'ignorance humaine par les habiles.
La constitution d'une science sociale et la soumission de cette dernière à la méthode positive sont l'introduction nécessaire à l'instauration d'une politique véritablement rationnelle. A ce mal, le règne des charlatans et des médiocrités, dont, nos sociétés, inévitablement de plus en plus démocratiques, sont menacées, le remède le plus sûr réside non pas dans l'empirisme politique ni dans l'abstraction métaphysique, mais dans une étude patiente et laborieuse des phénomènes sociaux basée sur la méthode positive. Il n'y a pas, même dans nos universités, de faculté de sociologie, et, quant aux écoles moyennes, c'est à peine si l'on y enseigne, du reste sans méthode aucune, les rudiments de l'histoire et quelques notions vagues d'économie sociale et de droit constitutionnel.
Tous, ou presque tous, dans l'Europe occidentale, font de la politique; presque personne ne fait de la science. Qui donc s'est seulement demandé s'il existait une méthode en sociologie? A peine Comte et Spencer eux-mêmes abordent-ils ce grave problème. Que l'on ne s'étonne donc pas que l'empire soit aux inconscients et aux intrigants précisément dans les rares pays privilégiés où le despotisme absolu est constitutionnellement tempéré par l'incohérente agitation des partis et un stérile bavardage parlementaire auxquels l'absence d'une direction raisonnée, tant de la part des gouvernants que du peuple soi-disant souverain, laisse un libre cours.