CHAPITRE IV
FONCTIONS ET ORGANES ÉCONOMIQUES
La consommation.
Après la circulation, la consommation est la fonction sociale la plus générale. C'est seulement par un faux point de vue qu'on serait tenté de lui donner la première place, par le motif qu'elle semble être la condition même de notre existence et le besoin auquel se consacre, avant tout autre, l'activité des populations primitives les moins civilisées. La consommation essentiellement improductive du sauvage, caractérisée surtout par la guerre, la chasse, la pèche et la cueillette, est moins un fait social qu'un phénomène purement biologique du domaine de la nutrition privée. Au surplus, cette consommation improductive toute individuelle, au sens absolu, est une simple hypothèse qu'il n'a été donné d'observer nulle part avec le caractère absolu qu'on lui attribue. En tant que sociale, la consommation est essentiellement relative et, par conséquent, dépendante du rapport social le plus général, représenté par la circulation. Sans une certaine circulation, il ne peut y avoir de consommation ni de production; au contraire, une société peut consommer sans produire et échanger plus qu'elle ne consomme et produit. Toutefois, malgré leur généralité inégale, ces fonctions sociales ont entre elles et avec toutes les autres fonctions collectives les relations les plus étroites ; la circulation rudimentaire et la consommation improductive de l'Australien correspondent exactement à son organisation familiale, morale et politique; mais, au point de vue de l'étude de la sociologie, nous avons à tenir compte
d'abord de chacune des fonctions et de chacun des organes isolément et suivant leur évolution hiérarchique naturelle, avant d'aborder la structure et la dynamique générales des sociétés où nous aurons à tenir principalement compte de l'interdépendance de ces fonctions et de ces organes.
La consommation improductive absolue, correspondant à la simple nutrition biologique et à la subordination complète de l'homme à son milieu, n'est pas du domaine de la sociologie ; pour le devenir, il faut qu'elle soit impliquée dans une certaine organisation des relations individuelles avec le milieu, c'est-àdire, non-seulement avec le monde physique, mais avec les autres individus; cette organisation, quelque simple qu'on la suppose, c'est une certaine circulation qui la crée ; celle-ci est le rapport social élémentaire et primitif.
La communauté négative, que Locke et Grotius placent à l'origine des sociétés, est une hypothèse non vérifiée ; la science observe seulement que les premiers agrégats sociaux manifestent leur activité principalement dans le domaine économique et sous les formes les plus grossières.
Comme toutes les autres fonctions sociales, la consommation commence par être une dérivation de la fonction plus générale, immédiatement antérieure. Elle ne se distingue pas d'abord de la circulation, avec laquelle elle reste longtemps confondue; homogène et peu variée, elle nécessite, en effet, de chaque individu et de chaque petit groupe de grands déplacements et une grande dépense de forces très difficilement compensée par le résultat obtenu. La consommation sur place du produit de la guerre, de la chasse, de la pèche, etc., est le procédé ordinaire ; l'habitat fixe et permanent est une impossibilité; l'homme, animal de proie, doit se déplacer constamment pour s'en emparer.
Le développement de la circulation et de l'agrégat de la masse des consommateurs qui en résulte produit une différenciation lorsque des ressources arrivent à être accumulées sur certains points plus favorablement situés; là se forment des réserves pour la consommation, une épargne.
Nous avons vu antérieurement comment le crédit était né de l'accumulation des dépôts ; le crédit, point d'arrivée le plus complexe de la circulation, sert de transition naturelle entre celle-ci et la consommation ; il naît par différenciation là où la circulation se centralise; c'est là qu'il devient, en effet, possible de faire, au moyen du capital accumulé, des avances remboursables par des productions non encore existantes. C'est seulement à partir du moment où une épargne a pu être réalisée que la consommation cesse d'être simplement destructive ou simplement réparatrice de l'usure physiologique individuelle pour devenir transformatrice et productive.
Tant que la consommation ne commence pas à se dégager de la circulation par des approvisionnements, c'est-à-dire par l'épargne, son aspect est avant tout négatif et destructeur ; ce caractère est, du reste, indispensable à la conservation et au développement de l'individu et de l'espèce ; si le sauvage n'en arrivait pas à tuer par plaisir, il n'en arriverait pas non plus à tuer au delà des nécessités du moment, c'est-à-dire en prévision du lendemain ; tout développement ultérieur lui serait interdit.
Le vol, l'assassinat, le cannibalisme ûe vont pas sans une certaine idée de prévoyance. Un chef de l'île de Hivaoa, interrogé par un voyageur pourquoi lui et ses compagnons avaient mangé trois matelots américains, volés et puis tués par eux, répondait très naturellement : Fallait-il donc laisser perdre toute cette viande?
Comment se sont constitués les premiers organes de la consommation sociale? Rappelons-nous ce qui a été exposé relativement à la constitution de la force collective. Celle-ci était primitivement indivise et confuse; sa première diff'érenciation organique s'opéra par la répétition d'une suite d'actions et de réactions, d'abord entre la surface externe et le milieu, postérieurement entre la partie interne du corps social et son enveloppe externe ; le fait social déterminant et général fut donc tout d'abord un phénomène de circulation.
Le point de départ, ou plutôt la structure rudimentaire de
cette circulation, fut nécessairement caractérisé par l'exercice de la force brutale et despotique, non plus cependant simple et indivise, mais limitée déjà et endiguée par les nécessiti^s même do la circulation ; en effet, par cela seul que cette dernière revêt une certaine organisation, la force collective absolue est régularisée, son action n'est plus incohérente et illimitée, son cours est pour ainsi dire canalisé.
Nous avons déjà indiqué la dépendance étroite de la consommation vis-à-vis de la circulation, laquelle fut elle-même un développement de l'organisation homogène primitive. Nous savons historiquement qu'à la structure qui succéda à la période primaire où la consommation, confondue avec les nécessités de la circulation et du milieu, n'avait encore aucun organe régulateur propre, succéda une période autoritaire, familiale ou autre, pendant laquelle la consommation fut essentiellement une concession de l'autorité centrale, représentée par le père, le chef ou l'assemblée des chefs, qui en avait la direction à peu près absolue. Le chef militaire généralement était aussi le dispensateur suprême du butin; pourquoi ne l'aurait-il pas été également des produits de la chasse, de la pêche, en un mot, du travail? Ses égaux, les plus forts après lui, gardaient aussi la part la plus forte ; les femmes, les enfants, les vieillards, les captifs recevaient les restes, bien heureux si, en cas de revers ou de famine, ils n'étaient pas eux-mêmes sacritiés à l'alimentation des maîtres.
Une différenciation s'opéra quand, avec les progrès du bienêtre, une épargne sociale étant venue à se former, la puissance despotique laissa, par l'usage et généralement d'abord par une espèce d'oubli, se constituer des propriétés particulières, soit entre les mains du groupe, soit entre celles des individus. Ce furent d'abord, comme nous le montrent les observations des voyageurs, des armes, des vêtements, des outils et, en général, les instruments nécessaires à la guerre, à la chasse, à la pêche, plus tard, certains produits du sol et finalement même quelques parties de celui-ci.
Ce n'e^ pas le moment ici d'étudier l'organisme propriétaire
ainsi que ses formes primitives et dérivées; mais il importe de constater que l'appropriation individuelle et même communautaire ne sont pas des formes éternelles et universelles, ayant prétenduement leur origine dans une faculté innée de l'homme; ce sont des formes sociales dérivées, relatives et transitoires, qui paraissent dans certaines conditions et peuvent disparaître ou se modifier dans d'autres. Cette observation, rendue incontestable par les travaux de la science moderne, est capitale au poiçt de vue de la méthode; elle concorde avec les autres constatations du même genre relatives aux autres organismes sociaux dont la malléabilité était déjà antérieurement admise ; elle arrache le monde économique à la base immuable à laquelle on le prétendait soudé; ce monde, nous le voyons maintenant comme il est en réalité, c'est-à-dire soumis, comme tout le reste, aux lois de métamorphose incessante de la nature entière.
Signalons ici qu'à l'encontre des économistes et des sociologues, nous classons l'appropriation et les formes successives de la propriété parmi les organes de la consommation et non de la production. La propriété ne produit rien par elle-même; elle est avant tout un mode de consommation privilégiée; elle a sa source dans les formes despotiques originaires de la force collective inorganisée, dans le despotisme qui préside aux premières manifestations de la circulation ; la propriété ne crée pas, elle consomme ou empêche les autres de consommer ou de circuler avec leurs produits; elle est une première régularisation sociale, mais despotique, de la consommation et, par cela même, elle aura une influence irrésistible sur le système social de la production.
L'appropriation est, ou bien l'utilisation du produit par celuilà même qui l'a réalisé ou de sa contre-valeur obtenue par échange, ou bien l'utilisation partielle ou totale de ce produit par celui qui n'est pour rien dans sa création, si ce n'est comme chef politique ou comme possesseur exclusif des instruments naturels ou artificiels indispensables au travail producteur; dans tous les cas, la propriété, depuis ses formes les plus simples jusqu'aux
plus complexes, est un organe, non pas de production, mais de consommation; attribuée au travailleur, elle alimente et entretient sa force de travail et prépare des productions nouvelles ; exercée au profit du non -producteur, elle est simplement destructive et restrictive, un obstacle au progrès.
La différenciation, au point de vue de l'appropriation des premiers biens, en biens du chef, biens de la communauté, biens des particuliers est l'indice d'un développement social, généralement atteint d'une façon inconsciente, mais qui dénote déjà un état de civilisation assez avancé. Le principe dominant cependant jusqu'à une époque relativement moderne, c'est que toutes les richesses et les sujets eux-mêmes sont la propriété du prince, du représentant de la force publique, chef militaire, prêtre ou roi, ou l'un et l'autre â la fois, parfois aussi de la communauté représentée par le chef de famille ou de tribu. Dans tous les cas, la propriété privée est une concession, consciente ou non.
Le développement de la propriété privée coïncide avec une nouvelle forme de la consommation publique: l'impôt. Le principe autoritaire s'étant laissé arracher ou ayant naturellement perdu, par suite des progrès du développement social, tout ou la plus grande partie de son domaine, la force collective externe, modifiant ses anciens rapports avec la force collective interne, se contente cl' imposer aux membres ou aux groupes constitutifs de cette dernière l'abandon d'une part plus ou moins grande de leurs richesses. Alors cependant encore, le pouvoir ne reconnaît pas à la société le droit absolu au restant; il réserve, au moins théoriquement, son antique suprématie, preuve bien évidente que la situation nouvelle était directement issue d'une situation antérieure où, bien mieux que le principe, le fait lui-même était en vigueur.
Saint Thomas d'Aquin, dans son commentaire sur le IV» chapitre du V^ livre de la Politique d'Aristote, essayait, bien que vainement, de faire rétrograder la société de son temps vers des formes usées, lorsqu'il écrivait : « Il faut qu'on maintienne les sujets dans la pauvreté, de cette façon ils seront moins en état
de s'insurger contre le pouvoir (6'0)?^ra tyrannidem)\ à cet effet, il faut créer des impôts, c'est-à-dire des charges multiples et lourdes. » Les mêmes traditions rétrogrades hantaient l'esprit de Richelieu et de Louis XIV; pour eux, le chef de l'État était le seul et vrai propriétaire. Heureusement, ces prétentions surannées étaient démenties par le développement acquis; la consommation sociale, représentée par la société privée, résistait à la consommation du chef de l'Etat et contrôlait de plus en plus cette partie des dépenses sociales, distinguant de plus en plus ce qui est d'intérêt social de ce qui est simplement de l'intérêt de l'autorité. Necker, avec son compte-rendu, ruina définitivement l'antique théorie. On le comprit bien au congrès de Vienne, en 1815, lorsque, dans l'espoir d'enrayer définitivement la Révolution, on y conseillait aux princes la modération dans les dépenses, par cette considération que : « tout prince endetté descend à compter avec ses créanciers, et ces comptes introduisent dans la monarchie un esprit de contrôle qui dénature le gouvernement ».
Ce qu'on appelait dénaturer le gouvernement, c'était sa transformation progressive et naturelle en une société où l'impôt cesserait de plus en plus d'être une consommation improductive, c'est-à-dire une charge, pour devenir une équitable contribution à des services d'utilité générale. Or, cette révolution de l'impôt était issue elle-même d'une révolution dans la propriété privée en général, laquelle elle-même avait été modifiée depuis longtemps en fait, mais juridiquement depuis 1789, par la destruction des entraves multiples qui s'opposaient à la libre circulation des richesses .
En résumé, la consommation publique externe, représentée par toutes ses formes autoritaires, historiques, successives, fut naturellement la première organisée et tous les progrès ultérieurs devaient et doivent encore se faire par des accroissements de l'organisation pacifique interne au détriment de la première.
La propriété communautaire despotique, limitée dans la suite
dans un domaine particulier, avec concession raisonnée ou non du surplus à la société, sous réserve du domaine éminent, enfin la substitution à la propriété autoritaire de l'impôt et à celui-ci de la contribution plus ou moins volontaire et consentie, telles sont les réductions effectuées jusqu'ici, au profit de la consommation générale, des prélibations du principe autoritaire.
La différenciation première et fondamentale de la consommation privée de la consommation communautaire despotique primitive est donc directement issue du régime où la seule structure collective était l'enveloppe qui distinguait le corps social des autres sociétés ambiantes, c'est-à-dire l'enveloppe autoritaire plus ou moins absolue remplaçant d'une façon indivise toutes les autres fonctions non encore organiquement dégagées. Cette première différenciation de l'externe et de l'interne a été, comme pouvaient le prévoir ceux qui ont certaines notions biologiques, précédée d'un état incohérent où la consommation en général était elle-même impliquée dans l'antécédent plus simple de la circulation. Ces structures rudimentaires existent encore aujourd'hui Par exemple, l'archipel des Marquises contient onze îlots, dont quatre inhabités; on conçut, il y a quelques années, la pensée de leur faire payer des taxes; un employé des finances coloniales ayant exposé aux chefs l'objet de sa mission, qui était de demander une prestation en nature par village : « Nous voulons bien te donner, répondirent ces pauvres gens, tant de porcs, tant d'ignames, de taro et de nacre par an, mais qu'est-ce que le marchand nous donnera en échange? » (1)
Ces populations n'avaient pas, évidemment, l'idée de l'impôt, ni même d'un organisme collectif supérieur et extérieur à leurs propres individualités et aux associations irrégulières et accidentelles que pouvait faire naître entre eux l'échange des produits naturels du sol ou de la mer; leur seule structure sociale était déterminée par cette circulation homogène entre tous les individus composant l'agrégat et avec leur milieu; cette circu-.
(4) Recims, Géographie universelle.
lation n'avait pas même son premier appareil régulateur, c'està-dire la constitution d'une direction militaire et despotique. Ils n'avaient donc pas la moindre conception d'une puissance publique quelconque, à plus forte raison, de ce que nous appelons l'État; ils prenaient, en effet, le représentant étranger de ce dernier pour un trafiquant comme les autres. Il est, au surplus, intéressant de voir cette absence de conception de l'Etat et de l'impôt chez des populations primitives aboutir en apparence aux desiderata les plus élevés des sociétés modernes, qui tendent à transformer l'impôt en un simple échange de services et l'Etat en une représentation de plus en plus dépendante des organes naturels de la société; toutefois, cette ressemblance n'est qu'apparente, le premier degré de civilisation coïncidant avec l'absence de toute organisation, et le dernier, avec une organisation d'une perfection idéale.
Ce qui est plus intéressant encore, au point de vue de la méthode, objet essentiel de cette Introduction, c'est de prendre pour ainsi dire sur le fait, dans cet exemple choisi entre cent, ce que nous nous sommes efforcés constamment de démontrer, la liliation historique des organes et des appareils sociaux, leur création naturelle les uns des autres par voie de difïérenciation successive, les plus complexes naissant des plus simples, les plus particuliers des plus généraux et les uns et les autres formant par leur correspondance la grande unité qui s'appelle le superorganisme social.
Voici donc la filiation jusqu'i ci constatée :
l°État incohérent et homogène, où la consommation se confond avec la circulation;
2° Constitution d'une puissance publique, c'est-à-dire première différenciation de l'interne et de l'externe ; la consommation s'exerce surtout par cet organe; apparition des diverses formes de propriété communautaire despotique ;
3' Difi'érenciation de cette propriété communautaire par l'extension de la propriété privée et de l'impôt.
Dans l'impôt même, la différenciation entre la prestation en
nature et le paiement en espèces ne se fait que fort tard. Ainsi, s'il faut en croire Villani, ce n'est qu'en 1351, à l'occasion d'une guerre, que tous les services personnels et variables des cultivateurs du district de la République de Florence furent remplacés par une taxe en argent.
On comprend facilement que l'organisme social de la consommation devait, aussi bien à raison de ses origines qu'à raison du milieu où il se créait, adopter tout d'abord des formes de nature à assurer l'exercice de sa fonction d'une façon plus ou moins régulière; ces formes nous paraissaient odieuses et cruelles, et elles le sont efï'ectivement pour nous, dans notre état de civilisation, parce qu'elles ne correspondent plus avec les nécessités et les aspirations de cette dernière; mais à leur point de départ et longtemps après, elles remplirent un haut et salutaire office social. Constituées spécialement en vue de l'attaque et de la défense, elles devaient, par cela même, être autoritaires et prédatrices. De là les formes iniques et inhumaines de la propriété et de l'impôt telles qu'elles se sont en partie conservées jusqu'à nous; leur côté destructeur et négatif nous choque, surtout aujourd'hui que leur mission réparatrice et conservatrice ancienne a perdu sa raison d'être. Maintenant que l'organisation interne des sociétés a acquis un développement régulier assez complet pour assurer leurs relations pacifiques, la propriété et l'impôt seront inévitablement amenés à se dépouiller de leur type prédateur et improductif au profit d'un type supérieur d'organisation de l'échange et de la production. Ce progrès dans la propriété et dans l'impôt sera nécessairement le résultat de l'apparition de formes nouvelles dans l'organisme de la consommation et dans celui de l'État.
Il n'est pas étonnant que la consommation de l'Etat, sous forme d'impôt ou autrement, soit en grande partie, même de nos jours, principalement improductive et même destructive; l'Etat est l'organisme social, comme nous le verrons plus tard, considéré dans son ensemble; sa structure, adéquate à celle de la force collective, devait donc commencer par être prédatrice et
autoritaire; chaque progrès organique de la société fut un progrès de l'ordre et de la liberté ; quand la circulation s'affranchit, le pouvoir se réfugie dans la propriété et dans l'impôt; quand la consommation se dégage, il se cantonne dans le travail; le progrès de la vie économique le confine dans la famille et dans la morale; avec les progrès de la science il se retranche dans le pouvoir civil, dans le droit, en dernier lieu dans la loi; la révolution sociale serait parfaite le jour où l'autorité ayant disparu de l'Etat, celui-ci ne serait plus que la représentation fidèle de tous les organes particuliers de la société et de leur ensemble coordonné; ce but ne sera jamais atteint d'une façon absolue, mais simplement approximée.
La propriété et l'impôt sont les résidus des formes antiques de la consommation publique et privée; les variations de ces formes, cela va sans dire, ont été excessivement considérables, suivant les milieux et les temps ; elles peuvent cependant être ramenées aux types indiqués ci-dessus.
La propriété, toutefois, n'a jamais été, à aucune époque, un droit absolu ; même sous sa forme la plus despotique, elle a toujours été limitée ne fût-ce que par le simple droit de la force; à moins d'une régularisation sociale efficace, à certains moments le droit de la force remet tout en question, aussi bien l'abus que le droit ; le paysan irlandais revendiquant son droit au sol n'agit pas autrement que l' Anglo-Saxon détruisant les Indiens de l'Amérique, incapables de cultiver et de défendre leurs terres, ou forçant à coups de canon les Chinois à. commercer avec lui. A défaut de se soumettre au droit, c'est-à-dire au progrès, la propriété est toujours au moins obligée de s'incliner devant la force, qui est la forme rudimentaire des sociétés et la première garantie de leur existence. Pline, l'historien, parlant des grandes propriétés qui perdirent l'Italie, rapporte que la moitié de l'Afrique était possédée par six propriétaires ; voilà certes une organisation économique à première vue bien puissante et au même titre que nos grandes sociétés anonymes financières et industrielles; mais l'ancien écrivain ajoute que Néron les fit
égorger pour s'enrichir de leurs biens ; c'était, du reste, un procédé assez ordinaire des empereurs romains; ici donc, la propriété, en apparence si absolue, telle que l'avait faite le droit romain, aboutissait à une insécurité également absolue; nous croyons aujourd'hui être à l'abri de ces coups brutaux ; cela n'est vrai qu'en partie ; les situations seules sont autres; la loi qui, en vertu du principe d'autorité, a permis à la féodalité financière et industrielle moderne de se fonder, peut aussi, par un coup d'autorité, la supprimer au nom et au profit de la souveraineté du peuple qui a succédé à l'ère des Césars.
Les formes de la propriété n'ont jamais cessé de varier, il faut donc s'attendre à les voir se modifier encore. La propriété mobilière est la plus généralement répandue ; il n'en est pas de même de la propriété immobilière, laquelle implique déjà une certaine stabilité sociale, le mode d'utilisation du sol en vue de la consommation de ses produits diffère au surplus d'une façon étonnante de peuple à peuple ; tandis que chez les Germains la propriété mobilière était généralement commune, on ne saurait affirmer si, chez les Gaulois, elle existait au profit de la famille ou de son chef.
La prise, capere, manucaptum, ma7icipium, voilà le fait primordial de la propriété romaine, la forme originaire et unilatérale de son acquisition; la tradition impliquant le consentement d'un cédant fut une forme bien postérieure. Le butin de guerre, dans les civilisations anciennes, comme chez les sauvages actuels, était le mode le moins contesté d'acquisition de la propriété ; prœdium, ou champ, est frère de prœda, proie ; le bien conquis sur l'étranger était la plus légitime des propriétés ; l'étranger n'était-il pas sans droit ?
La propriété publique romaine, âge?' publicus, était une forme dérivée de la propriété communautaire de \a,ge7îs; cette propriété communautaire était la même que chez les Germains, mais tandis qu'elle persistait encore longtemps chez ces derniei's, à Rome le développement de la ge7îs en un État considérable laissait la famille et la gens à l'arrière-plan et coïncidait avec
l'extension de la propriété agraire privée et la disparition de plus en plus complète de la forme communautaire ; celle-ci laissa cependant des traces dans l'usage de sépultures communes pour la gens, et plus tard seulement pour les familles; cette dernière application du type antique subsiste encore aujourd'hui. Les actions populaires, dans le droit ancien et dans le droit moderne, sont aussi évidemment dérivées de la communauté primitive.
Les modes d'appropriation mobilière et immobilière en vue des besoins sociaux n'ont donc rien de commun avec la métaphysique, les principes éternels et absolus n'ont rien à y voir; il faut en étudier les variations avec le même esprit de méthode que tous les autres phénomènes sociaux. Si la propriété fut, en général, le fruit duvol et de la guerre, le progrès consiste précisément à lui faire perdre ce caractère par une régularisation de plus en plus parfaite des fonctions afférentes à la consommation.
Le même phénomène se produit dans l'impôt ; celui-ci n'était pas du tout considéré, à Rome, par exemple, comme un échange de services, comme nous l'envisageons principalement de nos jours ; il était le fruit légitime de la conquête ; aussi \ager romanus était il exempt de l'impôt foncier ; au contraire, le sol provincial, propriété du Sénat ou de l'Empereur, eu était grevé, comme conquis; l'État en exigeait l'impôt comme une redevance à Ut7'e de propriétaire.
L'impôt est le corollaire de la propriété privée ; communauté despotique, pas d'impôt ; apparition de la propriété particuhère, intervention de l'impôt; l'organisme même de celui-ci commence par avoir un aspect privé ;dans l'Etat romain et ailleurs, en effet, son recouvrement était affermé à des publicains, sauf l'impôt direct, trihutum. Chose remarquable, les publicains, dans leurs contestations avec les particuliers relativement à l'impôt, étaient justiciables des tribunaux ordinaires ; l'Etat affermait et gérait son domaine de la même manière que les autres propriétaires.
Ce procédé était si naturel, il était si conforme à l'origine
même des États anciens, lesquels n'étaient, en somme, que des propriétés conquises, plus ou moins étendues, qu'il se rencontre presque partout et persiste dans les sociétés même les plus différentes. L'impôt était, par exemple, affermé dans la Gaule celtique avant la conquête romaine, et les finances des Etats du moyen âge, basées en grande partie sur la possession d'un patrimoine distinct, étaient administrées d'après les mêmes pratiques et les mêmes principes juridiques que les propriétés privées.
On voit combien, en ces matières, l'oubli de la méthode positive, d'après laquelle, pour expliquer les faits complexes, il faut remonter aux éléments plus simples dont ils sont composés, entraîne à des définitions dont le moindre tort est de ne tenir aucun compte de la réalité et de l'éternel devenir des choses et des institutions . D'après Bluntschli : « l'impôt est un droit de la souveraineté et un devoir civique ; l'Etat met à contribution la personne et la fortune des particuliers pour assurer l'accomplissement de sa haute mission ; le droit privé s'incline devant la majorité du droit public ».
Cela ne veut rien dire ; cette définition pompeuse est en contradiction avec le caractère que l'impôt a eu pendant tant de siècles où l'on n'avait pas même l'idée de l'Etat, conception purement abstraite et tout à fait moderne ; elle est contraire à la réalité, l'État n'étant à vrai dire que l'ensemble des organes sociaux, c'est-à-dire la même chose que la société ; par conséquent, sa mission n'est ni plus ni moins élevée que cette dernière, en supposant qu'une mission prédéterminée existe en vue de l'exécution d'un plan général, providentiel ou autre; enfin, le droit privé n'a pas à s'incliner devant le droit public, synonyme d'autorité et de souveraineté ; le droit social tend, au contraire, à chasser le principe autoritaire de son dernier retranchement qui est, dans le droit public, encore totalement vicié par son intervention prépondérante.
Après les quelques considérations très incomplètes que nous avons exposées, ne devrait-on pas tout simplement définir l'impôt : un organe en rapport avec l'ensemble de l'organisme social.
notamment avec les organes de la consommation, particulièrement de la propriété individuelle, et dont la fonction est de subvenir à l'entretien et au développement de cet ensemble par un prélèvement sur la consommation de chacune de ses parties? •
Cette définition aurait, dans tous les cas, l'avantage d'être à la fois statique et dynamique, c'est-à-dire de tenir compte aussi bien de la structure de l'organe que de son évolution fonctionnelle; elle ne serait pas limitée à un moment et à un pays particuliers ni à la conception purement subjective d'un théoricien superficiel du droit public.
L'organisme autoritaire interne, cest à-dire l'enveloppe sociale, à la fois instrument d'attaque, de défense et même de circulation, ayant été le premier à se constituer, il n'est pas étonnant, ainsi que nous l'avons déjà montré pour la circulation, que les organes internes qui se sont successivement développés, à la faveur de oette structure, après y avoir été même confondus, aient revêtu le même caractère autoritaire. La consommation devait donc être primitivement réglée et l'a été efTectivement par la force collective externe; ce despotisme était au surplus un progrès immense sur le régime incohérent et précaire de ces misérables agrégats humains, tels qu'il en existe encore en Australie et en Afrique, où la consommation est absolument dépendante encore du milieu naturel et des hasards de la chasse et de la pêche ; ce même despotisme qui réglait le système circulatoire imprimait, par cela même, sa direction et sa forme à l'appropriation des utilités sociales. Les organes autoritaires externes de la consommation se développèrent donc aussi naturellement les premiers. La communauté despotique, puis l'impôt et la propriété privée, avec leurs formes multiples, furent les premiers organes de la consommation sociale; même la propriété privée a fait longtemps partie du droit public; des constitutions modernes essentiellement politiques en garantissent l'existence, preuve bien évidente de son origine et de sa structure autoritaires.
Cette filiation de la propriété moderne explique comment cette
dernière se rapproche encore à un si haut degré du type prédateur et improductif; ici, encore une fois, le progrès a toujours consisté dans les empiétements successifs del'organisation collective interne sur la force collective rétrograde externe, représentée dans l'espèce, autrefois par la propriété communautaire, de nos jours par la propriété privée et par l'impôt.
On peut juger du degré de civilisation des États d'après la part proportionnelle consacrée dans leurs budgets à la consommation destructive ou improductive, tels que les dépenses militaires, les dotations, les frais du culte, etc. On pourrait opérer une classification du même genre en évaluant dans chaque pays le montant du prélèvement propriétaire sur l'ensemble de la consommation; on constaterait probablement que l'une et l'autre classifications concordent.
Au plus bas degré de l'échelle, nous trouverions la Russie, l'Allemagne, l'Autriche, la Turquie, l'Italie, l'Espagne et la France; vers le milieu : la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, la Norwège, le Danemark, le Portugal, la Grèce et la Grande- Bretagne; au sommet : les États-Unis et la Suisse. Les sept premières grandes unités politiques sont certainement celles qui se rapprochent le plus des civilisations prédatrices antiques, ce sont elles qui troublent généralement la paix sociale; la Grande-Bretagne flotte encore entre les deux systèmes : si elle prenait franchement la direction et la protection des nations moyennes, elle imprimerait une impulsion décisive à l'évolution pacifique du reste du monde, dont les types actuellement les plus avancés sont des républiques fédérales.
Dans l'histoire naturelle, tant économique que politique, des sociétés, le type autoritaire représente toujours les degrés inférieurs, et le type contractuel les degrés supérieurs de la civilisation; le progrès est dans l'ascension des uns vers les autres.
En ce qui concerne la consommation, son organisme interne s'affranchit et se développe sous la poussée directe de l'accroissement et de la différenciation du système circulatoire. A mesure
que ce qui constitue une barrière, tels que les fleuves, les mers, etc., se transforme en moyens de communication et d'union sans cesse agrandis et perfectionnés par les inventions du génie humain, les formes de la consommation se dépouillent de leur enveloppe autoritaire; de plus en plus, la propriété communautaire et plus tard la propriété quiritaire (1) seront entraînées dans le torrent de la circulation générale, ne laissant en fin de compte en présence que des échangistes et des consommateurs, qu'ils soient des particuliers, des groupes ou des États, peu importe.
Par l'organisation et l'émancipation du crédit, dont les forces relient la circulation à l'échange et qui n'est, en définitive, qu'un mode social de consommation anticipée en vue d'une production future, les sociétés de consommation coopératives ou autres, avec leur tendance irrésistible à diminuer de plus en plus les frais générauxet surtout le parasitisme capitaliste, transformeront l'ancienne propriété en une simple banque foncière et mobilière au service de la consommation et de la production, auxquelles elle avancera, pour ainsi dire gratuitement, le capital, aussi bien foncier que mobilier.
Déjà actuellement, les sociétés coopératives de consommation se constituent partout; leur triomphe définitif n'est retardé que par leur sujétion inévitable vis-à-vis du crédit, dont l'affranchissement complet doit nécessairement précéder celui de la consommation.
Alors la consommation publique et privée sera essentiellement dominée par la grande loi de la circulation, qui est le prix de revient le plus bas possible, avec la moindre déperdition de force possible ; de même, la consommation sera la réparation régulière des forces sociales en vue de l'entretien et du développement de leur énergie.
(1) Sa formule, j(» utendi et abutendi est la meilleure preuve que la propriété est un organe de la consommation et non de la production, contrairement an préjugé général.
Pour socialiser et régulariser la consommation, Jl faut donc préalablement socialiser et régulariser la circulation ; tant que les organes de la circulation opéreront des prélèvements injustifiés au profit d'organes parasites, le corps social, mal équilibré, souffrira de congestion d'un côté et d'anémie de l'autre.
Comment les formes et les organes de la consommation sont directemçnt issus des formes et des organes de la circulation et comment, par conséquent, ceux-là dépendent directement de ces derniers, c'est ce que nous montrent parfaitement certains organes spéciaux de la consommation, qui relient étroitement cette dernière au commerce, lequel est l'intermédiaire entre la circulation et la consommation.
Chez les peuplades sauvages et chez les nations primitives, les organes de la consommation sont d'abord totalement confondus avec ceux de la circulation, le colportage en est un exemple ; on ne peut se figurer de véritables organes de la consommation que dans les sociétés qui ont acquis'une certaine fixité et une certaine cohésion. Là où l'habitation même n'est pas fixe, comment supposer que la consommation puisse se fixer? Ce n'est que là oti déjà une circulation plus ou moins régulière s'est établie, que se créent égalementdes étapes op. cette circulation se fixe un certain temps, pour permettre à la consommation de s'y alimenter. Ce n'est qu'à la longue que se forment des réservoirs où le colporteur lui-même s'approvisionne pour subvenir aux besoins des parties du corps social où ces réservoirs n'existent pas encore. Ces centres eux-mêmes ne sont pas d'abord fixes et permanents.
A Beaucaire et à Tarascon, où est le point précis des voies historiques de la France méridionale, Raymond VI de Toulouse institua, en 1217, un grand marché international entre les trafiquants de la langue d'oc et de la langue d'oïl et ceux de l'Italie et de l'Orient; jusqu'à trois cent mille étrangers s'y rencontraient sous des tentes et des baraques ; la foire subsiste encore, mais ne réunit plus que relativement peu de visiteurs ; ce qui ne subsiste plus du tout, c'est l'autorité de celui qui la fonda ; cette
autorité fut précisément absorbée dans la circulation générale et cosmopolite dont le développement, suscité par des conditions locales favorables, avait, grâce à l'initiative d'un prince éclairé, mais indirectement destructeur de sa propre puissance, donné le jour à la formation de l'organe régulateur et centralisé de la consommation dont s'agit.
Ces foires, ces marchés, qui se créèrent naturellement aux points d'intersection des principales routes nationales et internationales et fonctionnèrent, d'abord d'une façon irrégulière, plus tard à date fixe et enfin d'une façon permanente, en vertu d'autorisations et de concessions des autorités, furent les organes régulateurs par excellence de la consommation ; nous les rencontrons à peu près partout, aussi bien dans l'Afrique actuelle que dans le monde grec et romain et au moyen âge ; ils ont persisté jusqu'à nos jours sous l'influence des mêmes nécessités et des mêmes conditions. En Belgique, par exemple, il existe encore des foires et marchés, hebdomadaires, mensuels ou annuels ; on constate que c'est précisément là où la circulation est la moins intense et la moins régulière qu'ils sont relativement les plus nombreux, eu égard au chiffre de la population ; ainsi, dans le Luxembourg, il y en avait, en 1869, 270, dont 264 annuels, 1 mensuel et 1 hebdomadaire; dans le Hainaut, au contraire, pays industriel, à circulation intense et étendue, dont la population, à la fois industrielle et agricole, est très dense, il n'y avait que 334 foires et marchés, dont 136 hebdomadaires et 30 men* suels. C'est dans le Brabant, pays de petite culture et de petite industrie, où les boutiques fixes pullulent et font des communes des marchés permanents, qu'il y en a le moins, 147, dont 63 hebdomadaires et 80 annuels. Le Limbourg, dont la population est très faible et principalement agricole, a 167 foires et marchés, dont 134 annuels, 1 mensuel et 5 hebdomadaires.
Ainsi, à mesure que la civilisation et spécialement la circulation se développent, l'organisation interne de la consommation, d'abord impliquée dans la circulation même, notamment dans le colportage, se différencie et se centralise ; l'offre se fixe et se
régularise dans les foires, les marchés, les magasins de gros et de détail.
Quant à la demande, la consommation est presque entièrement encore livrée à l'anarchie la plus complète, sans autre direction que le despotisme autoritaire du capitaliste ; celui-ci continue à faire la loi au marché ; ce ne sont pas les nécessités de la consommation qui déterminent l'offre, c'est l'offre inféodée au privilège capitaliste, industriel et agricole qui dicte ses lois à la demande.
Les sociétés coopératives de consommation ont trouvé leur raison d'être dans la légitime résistance qu'il convenait d'opposer aux envahissements de la force collective productrice, laquelle, ainsi qu'il résulte de toutes nos explications antérieures, est naturellement la dernière dans le monde économique à se constituer sur des bases réellement sociales, c'est-à-dire indépendantes de toute immixtion autoritaire. Malgré leur utilité incontestable, il ne faut toutefois pas se faire illusion sur l'efficacité absolue de ces institutions ouvrières ; elles ne peuvent être provisoirement qu'un mode très défectueux de la consommation; leur office ne sera décisif et complet que le jour où, d'un côté, la circulation sera totalement affranchie du privilège capitaliste et où, de l'autre, la production agricole et industrielle ellemême sera affranchie de la féodalité terrienne et financière.
Le capital circulant indique, dès aujourd'hui, à la consommation sociale sa voie : il tend à s'engouffrer de plus en plus àdiXi^ CQ^^Si&Xe^ magasins généraux, docks, bazars et entrepôts y qui, par la centralisation de l'offre, ce qui est un bien, mais au profit du capital, ce qui est un mal, ruinent irrémédiablement les petits détaillants. Cette évolution organique de la consommation est aussi légitime qu'irrésistible ; il faut savoir s'y résigner; il faut même la favoriser en un certain sens, car elle est un développement social supérieur, par conséquent un progrès. Cependant le développement n'est pas à lui seul tout le progrès, il en est seulement une des conditions essentielles; un grand développement peut coïncider avec une grande misère ; l'Angleterre,
— gela Belgique et l'Allemagne en sont dos exemples; tout progrès dans le développement doit être accompagné d'un progrès dans l'organisation. Il appartient donc à la société, non pas de s'opposer à la centralisation de l'offre, mais à socialiser, c'est-à-diré à régulariser cette centralisation au profit de tous. Pour cela, il nous faut chasser de la circulation ce qui la vicie, le privilège capitaliste basé sur la royauté de l'or et de l'argent; alors tous ces organes de la consommation dont nous avons parcouru et établi la généalogie : foires, marchés permanents et non, boutiques, docks, entrepôts, bazars, bourses de commerce et autres ne seront plus les tyrans delà demande, mais ses intermédiaires et ses serviteurs.
Dans le quatrième et dernier volume de cette Introdiiction, réservé exclusivement à la dynamique sociale, nous aurons à montrer comment le progrès dans chacun des organismes sociaux n'est jamais isolé, mais correspond, en vertu de l'interdépendance générale des fonctions et des organes, à un progrès de l'ensemble; pour le moment, nous nous contentons, au point de vue de la méthode, de montrer, par une description sommaire de chacun des appareils de la force collective, comment il convient de procéder à l'étude de leur filiation et de leur structure naturelle.
Quelles sont donc, d'après ce qui précède, les fonctions de la consommation?
D'une façon générale et sous son aspect le plus simple, la consommation a pour objet la nutrition de la société; sous ce rapport, elle se relie directement à la fonction similaire en biologie; elle en est un cas spécial, plus complexe, mais en définitive une dépendance. Cette constatation est importante : quel que soit le développement d'une société, s'il méconnaît les nécessités de la nutrition individuelle, ce développement est vicié à sa source ; une société ne peut pas plus violer les lois physiologiques de la vie que les lois plus générales encore du milieu inorganique.
Cette adaptation aux conditions les plus générales de la vie
est la préoccupation instinctive de tous les êtres, y compris les sociétés; à cette préoccupation ils sacrifient tout ce qui, dans une civilisation plus avancée, paraît le plus sacré : l'existence des êtres et des sociétés voisins, la famille et la justice, en supposant qu'ils en aient la notion ; toutes les structures sociales primitives sont conformées en vue de la seule alimentation de l'organisme.
Nous avons vu que dans les organismes sociaux rudimentaires, la première différenciation d'avec les autres milieux sociaux s'opère, de même que dans les organismes inférieurs, par la formation d'une enveloppe capable de résistance et d'attaque, à l'abri de laquelle s'accompliront dans la suite les progrès organiques internes; cette enveloppe, dans les corps sociaux, est représentée par la force collective autoritaire externe ; cette force est le premier organe social, la première régulatrice des agrégats ou troupeaux humains incohérents primitifs ; c'est elle qui, par la guerre et par ses formes dérivées, la chasse et la pêche, pourvoit à la nutrition du corps social et sert ainsi en même temps d'organe à la circulation du dehors au dedans, avec laquelle se confond cette nutrition, la même enveloppe servant à la fois à l'une et à l'autre fonctions. Nous savons comment s'établissent successivement par voie de différenciation les organes de plus en plus spéciaux de la circulation, tant interne qu'internationale, et comment le développement de ceux-ci donne naissance par les mêmes procédés à l'organisation de la consommation.
Il résulte de ces considérations que, tout en ayant pour objet non-seulement la conservation, mais le développement de l'organisme, la consommation est réglée et dirigée par la force collective externe et cela est légitime et nécessaire, puisque de l'existence même de cette force externe dépend l'existence de tout le reste. Toute propriété acquise et conquise par cette force principalement prédatrice est donc propriété de cette autorité externe, quelle que soit la forme de cette dernière, militaire, patriarchale, rehgieuse ou autre, en un mot despotique. La
consommation s'alimente alors par la destruction au détriment d'autrui, l'importation du dehors au dedans, sans compensation pour le dehors, le vol accompagné ou non de meurtre suivant la nécessité et les habitudes persistantes, même quand ces" nécessités ont disparu.
Par l'absorption incessante du dehors par les sociétés les plus fortes, ces dernières croissent au point de vue de la masse; des différenciations internes, tant au point de vue de la circulation et des communications qu'au point de vue de la consommation, deviennent indispensables ; l'autorité externe ne suffit plus à tout régler; la propriété privée, d'abord limitée aux instruments les plus usuels, s'étend de concessions en concessions, voulues ou non, jusqu'au sol même; l'autorité externe conserve une partie du domaine; la consommation interne, sous de nouvelles formes autoritaires, mais cependant déjà mitigées, use du reste; la consommation cesse d'être principalement destructive, sa fonction sociale n'est plus seulement réparatrice, mais revêt un caractère plus élevé ; elle se consacre à la reproduction, c'est-àdire non-seulement à l'entretien, mais à l'accroissement en masse et en complexité du corps social par sa propre activité, non plus prédatrice, mais créatrice interne. Ainsi la consommation aboutit par son évolution fonctionnelle et organique à la formation d'organes nouveaux plus complexes, dont l'ensemble constituera l'appareil de la production.
En ce qui concerne la propriété, sans parler des progrès organiques de la circulation qui en éliminent incessamment les formes abusives, nous voyons son évolution spontanée aboutir, en partant d'une structure despotique plus ou moins absolue et en passant notamment par la propriété quiritaire et l'impôt, à un état de socialisation tel que les avantages naturels résultant de son monopole en faveur de quelques particuliers seront affectés à la collectivité entière. Certains pays, tels que la Grande-Bretagne et l'Irlande, où le développement économique est le plus intense et où la crise qui précède l'accouchement ou la mort est naturellement la plus aiguë, seront les initiateurs de cette organisation nou-
velle dont les théories collectivistes modernes presque universellement répandues dans le prolétariat et acceptées par d'illustres représentants de la science économique sont les signes précurseurs certains, sinon le programme, et surtout les procédés pratiques définitifs.
La théorie collectiviste du retour de la propriété à la collectivité représentée par l'État a le défaut d'être une solution trop simpliste; elle déplace et ajourne plutôt la solution d'une question dont les facteurs ne sont pas seulement nationaux, mais internationaux; cette solution implique non-seulement une transformation de l'État lui-même, c'est-à-dire une diminution très considérable du principe autoritaire dans tout l'organisme social, mais principalement certains progrès décisifs de la circulation en général et particulièrement du crédit, sans compter un nombre infini de réformes préliminaires dans le domaine scientifique, moral, juridique et législatif; il serait difficile de définir dès à présent ce que sera la propriété dans ces conditions; toutce que nous pouvons prévoir, si le progrès s'accentue, c'est une nouvelle réduction au profit de la société, des anciennes formes autoritaires, économiques et autres. Provisoirement nous réservons l'examen de ce problème pour le corps même de cet ouvrage .
Il ne s'agit pas, et telle n'est du reste pas la pensée des représentants les plus savants de la doctrine collectiviste, sinon de la masse de ses fidèles, de créer une société nouvelle d'une pièce, par une mesure législative Ou autre; l'œuvre de la science sociale et sa méthode sont à la fois plus difficiles et plus modestes ; ce sont moins les solutions globales qui doivent nous préoccuper que l'étude des voies et moyens pour la société de s'assimiler en les absorbant, en les fixant et en les régularisant à son profit, les facteurs et les organes nouveaux que suscite continuellement son développement, bien moins volontaire et beaucoup plus spontané qu'on ne suppose.
Pour n'en citer qu'un exemple, depuis un demi-siècle, grâce aux progrès des relations nationales et internationales, un
nouvel organe de la consommation, plus vaste et plus complexe que tous les autres, centralisant, pour ainsi dire, l'offre de toute l'industrie humaine, de manière à provoquer la demande dans, toutes les parties du monde, tend à se former précisément dans les grands centres de civilisation où se condensent les relations internationales et se fixeront les régulateurs de la vie cosmopolite, qui deviendra de plus en plus la nôtre. Ce sont les expositions, nationales d'abord, puis internationales qui, à l'exemple des foires et des marchés d'autrefois, mais avec toute la différence existant entre une province et un monde, avec les mêmes procédés, c'est-à-dire à des époques d'abord irrégulières, très espacées, puis fixes et périodiquement très rapprochées, tiennent leurs assises imposantes à Londres, Paris, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Philadelphie, Sidney, Barcelone, etc. Voilà des phénomènes énormes qui éclatent sous nos yeux ; les avons-nous analysés? En avons-nous recherché la philosophie, c'est-à-dire les origines, la tendance et le but pour les soumettre à une direction raisonnée afin d'en tirer le plus grand profit . social possible? Avons-nous seulement essayé de mettre nos instruments d'échange, notre organisation du crédit, notre système de consommation, sans parler de nos habitudes familiales, de notre droit et de notre politique, à un niveau correspondant à cet énorme facteur nouveau? Pas plus que l'enfant ne voit et n'analyse la montagne, nous n'avons observé ce monde qui faisait invasion dans nos petits Etats, se préparant à faire éclater comme verre leur étroite enveloppe. Serait-il cependant téméraire de prédire que l'avenir de ces vastes organes au service de la consommation se déroulera comme se sont déroulés dans le passé les organes rudimentaires de la consommation locale, régionale et nationale, dans le sens d'une fixité, d'une régularité et d'une permanence croissantes? Serait-il absurbe d'en conclure qu'ils doivent se transformer de simple exposition en comptoirs de vente, en organes régulateurs de l'offre et de la demande, où tous les consommateurs, représentés par les agents de leurs sociétés de consommation, pourront, sans intermédiaires inutiles,
choisir leurs objets de nécessité d'après les échantillons exposés et à des prix de plus en plus en rapport avec leur véritable valeur sociale non adultérée par l'agiotage et la spéculation du capitalisme insuffisamment socialisé?
Le projet de société de l'exposition perpétuelle, présenté par Proudhon en 1855 (1), est un exposé théorique assez complet du fonctionnement pratique possible de ce nouvel organe collectif, actuellement encore abandonné à la fantaisie gouvernementale ou privée et qui n'est généralement qu'un vain étalage de la richesse sociale, en même temps que de son imprévoyance et de son inconscience.
Comme conclusion, rappelons qu'ainsi qu'il est naturel, l'appareil circulatoire est plus parfait que l'appareil de la consommation; de même, dans ce dernier, comme dans le premier, les organes les mieux constitués sont les plus généraux et les plus simples. Ne perdons pas non plus de vue cette observation importante au point de vue de la dynamique sociale, qu'ici comme ailleurs, les organes plus complexes ne suppriment pas les organes inférieurs ; ainsi les marchés n'ont pas supprimé la boutique du détaillant, pas plus que les expositions universelles ne supprimeront les marchés ; au contraire, les organes rudimentaires continuent souvent à fonctionner dans les sociétés complexes plus activement que dans les sociétés primitives lorsqu'ils étaient les seuls agents de la consommation. Il n'en résulte pas cependant que certains organes dont la fonction cesse ne doivent disparaître définitivement, mais leur atrophie est lente ot est en elle-même une garantie contre les bouleversements brusques qui ne sont pas dans la nature de la société.
En résumé, l'appareil de la consommation, d'abord englobé dans celui de la circulation, avec lequel il se confond et aux lois plus générales duquel il reste toujours soumis, s'en dégage progressivement par la formation d'organes successifs où il se fixe d'une façon de plus en plus régulière, permanente et étendue ;
(1) Proudhon. Œuvres posthumes. Appendice à la Théorie de la propriété.
par le colportage rudimentaire, il se relie aux phénomènes les plus simples de la circulation; par les bazars, docks, magasinsgénéraux, expositions nationales et universelles, il tend de plus en plus à être en rapport avec les phénomènes les plus complexes* de la circulation, ceux relatifs au crédit. Nous avons déjà indiqué comment la consommation, de simplement destructive et réparatrice, devient à son tour reproductrice et créatrice; ainsi se trouvent méthodiquement établis et décrits les liens organiques qui unissent entre eux, par une filiation ininterrompue, la production à la consommation, celle-ci à la circulation et cette dernière, enfin, à la force collective homogène primitive.