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CHAPITRE V

FONCTIONS ET ORGANES ÉCONOMIQUES

La production.

La production est un phénomène social bien plus complexe que la consommation et la circulation ; on ne peut imaginer une société dépourvue d'un appareil circulatoire quelconque ni une société qui ne subvienne pas à son entretien par une certaine consommation ; on peut, au contraire, non-seulement en concevoir, mais en observer qui vivent exclusivement de consommation destructrice, c'est-à-dire d'assassinat, de vol, de chasse ou de pêche. Bien que ces fonctions se développent dans la suite dans une dépendance réciproque l'une à l'égard de l'autre, sans cependant opérer avec une simultanéité absolue, leur loi de formation successive n'en apparaît pas moins dans toute son évidence dans toutes les civilisations primitives. La production nécessite déjà une certaine stabilité, un certain développement pacifique interne,^ une certaine épargne d'objets consommables, un crédit, c'est-à-dire une avance permettant au producteur de vivre sur son fonds ou sur le fonds d'autrui en attendant la réalisation de son travail

La fonction industrielle semble universellement avoir précédé la fonction agricole ; on signale de grands centres industriels chez les populations préhistoriques : le silex dont elles se servaient, par exemple, dans la province de Namur, n'était pas celui du pays, mais provenait de la Champagne, du Hainaut et de la province de Liège. On a trouvé également des traces d'antiques

exploitations d etain dans le Limousin, la Mai'che et la Bretagne. La production de l'outillage industriel, nécessaire au vêtement, à l'habitat et à l'acquisition des produits naturels de la chasse et de la pêche doit avoir précédé de beaucoup les premiers essais de culture; ceux-ci exigent, du reste, une fixité qui n'est guère dans les habitudes des populations primitives. La succession des instruments employés aux âges préhistoriques prouve que l'homme fut d'abord pêcheur et chasseur, puis artisan et, en dernier lieu seulement, agriculteur. Que le développement agricultural est plus complexe que l'industriel et, par suite, postérieur à celui-ci, cela semble encore démontré par le fait qu'il nécessite un plus grand nombre de connaissances physiologiques et chimiques, empiriques ou scientifiques, il n'importe, dans tous les cas indispensables à une agriculture tout à fait rudimentaire. Même dans les civilisations avancées, l'agriculture ne produit pas nécessairement un développement correspondant de l'industrie, tandis que cette dernière, même dans les pays dont le sol n'est pas naturellement fertile, a une tendance directe à susciter le progrès agricole ; on peut faire valoir également cette autre considération, qu'en fait et actuellement, l'agriculture est à peu près partout fort en arrière des progrès industriels; c'est, à ceux-ci qu'elle est redevable des rares améliorations qu'elle soit parvenue à s'assimiler ; en économie, aussi bien qu'en politique, elle est restée le symbole par excellence de la routine et de l'inertie. Quoi d'étonnant d'ailleurs? La terre n'est-elle pas le seul point d'attache relativement immobile des sociétés humaines au milieu de leurs mutations incessantes, el son fonds solide ne doit-il pas être naturellement le dernier à suivre la marche de l'humanité progres- !>ive, comme le boulet suit le galérien ?

Si les organes de la consommation sont loin d'avoir atteint un développement égal à celui de la circulation, une infériorité encore plus sensible se constate en ce qui concerne l'appareil social de la production. Ici, c'est à peine, quelque étonnante que puisse d'abord paraître une telle alhrmation à un aveugle optimisme inconscient, si une certaine ditiérenciation oi'ganique est

parvenue à dégager cet appareil des formes les plus despotiques encore en partie persistantes dans la consommation et la circulation et dont l'origine se trouve, comme nous le savons, dans la structure primitive de la force collective indivise et brutale. Dans le domaine économique, c'est dans l'organisme producteur que se manifeste avec la plus cruelle énergie combien le travailleur est esclave du marché, lequel est lui-même dominé par cette royauté métallique dont la circulation n'est pas encore parvenue à se débarrasser jusqu'ici.

Pas plus que la circulation, la consommation n'agit au profit du producteur; les rôles étant ainsi intervertis et viciés, le producteur a été considéré dès le principe, non comme l'agent direct et le créateur par excellence de toutes les richesses sociales, mais comme une simple' marchandise et un outil La théorie économique encore vivace du travail-marchandise n'est pas une doctrine nouvelle, elle plonge dans les origines les plus profondes de la classe ouvrière, elle est son histoire même ; si elle nous apparaît aujourd'hui avec des formes relativement mitigées, au fond le principe est resté le même ; son type structural, s'il s'est adouci, n'a pas changé dans son ensemble : c'est l'esclavage !

Chez les .populations primitives et chez les peuplades sauvages modernes, les organes de la production sont encore impliqués dans les organes antécédents; la circulation, la consommation et la production constituent pour ainsi dire une seule et même opération; les produits de la chasse, de la pèche, de la cueillette sont le plus souvent consommés sur place par ceux qui en ont poursuivi l'acquisition. C'est seulement après qu'il se fût établi une certaine régularité dans l'alim^entation et dans la façon de se la procurer, que le produit du travail fut transporté à l'habitat, non plus seulement en vue de sa consommation immédiate, mais en prévoyance de l'avenir; le chef de la famille, de la tribu, l'autorité directrice, en un mot, créa une réserve, une épargne qui, en donnant certains loisirs à lui-même et au groupe, permirent de faire crédit à la consommation et, tout en assurant plus ou moins la continuité de celle-ci, de se livrer à des opérations plus considérables et plus variées, soit sur place, soit en dehors.

L'esclavage ne fut certainement pas la première diftërenciation organique par laquelle se manifesta l'avènement d'un appareil social spécialement affecté à la production; on observe, en effet, que l'esclavage n'existe pas dans les agrégats sociaux tout à fait inférieurs, tels que certaines tribus australiennes et un grand nombre de populations de l'Afrique, de l'Océanie et même de l'Asie." La première difiërenciation semble avoir été uniquement basée sur la différence physiologique même existant entre les divers individus plus ou moins réunis en société. On comprend, du reste, que les structures sociales les plus basses aient commencé par ressembler aux sociétés animales les plus élevées, par exemple aux sociétés de fourmis, d'abeilles, etc., où la variété des fonctions est réglée par les différences physiologiques des individus.

Eq général, la sujétion des êtres les plus faibles, femmes et enfants compris, paraît avoir été antérieure à l'esclav.ige; on rencontre du moins ce mode simpliste d'organisation notamment chez certaines populations que leur isolement ou d'autres circonstances ont mis à l'abri des pratiques guerrières dont l'esclavage est directement issu. L'esclavage fut un progrès considérable; il permit, en effet, le développement de la production interne, naturellement plus négligée lorsque les hommes les plus valides du groupe se consacraient exclusivement à la chasse ou à la guerre; il fut en outre une atténuation de cette dernière, une limite au cannibalisme et au massacre. Ce qui, à notre connaissance, n'a pas été signalé, c'est qu'il correspondit à une émancipation relative de la femme et de l'enfant ; les véritables esclaves ne furent plus exclusivement les membres les plus faibles du groupe, mais des prisonniers faits à l'ennemi du dehors; par la sujétion de ceux-ci aux travaux domestiques, la femme et l'enfant s'élevèrent d'un degré; de même le vaincu cessa plus ou moins d'être objet sans valeur ou un simple comestible pour devenir à la fois une marchandise et un agent de la production .

L organisation esclavagiste permit d'élever en partie la condi-

tion des femmes et des enfants chez les populations guerrières au même niveau que chez les populations naturellement pacifiques, par suite de circonstances locales ou autres. Les voyageurs ont observé que chez ces dernières la condition des femmes est meilleure que chez les premières, principalement quand chez celles-ci les pratiques guerrières n'ont pas un certain contrepoids dans l'esclavage ; généralement du reste, même chez les nations militaires modernes, le rôle de la femme, des vieillards et des faibles en général est fort peu apprécié ; la femme n'y est que trop souvent traitée en servante, le vieillard considéré comme une charge et l'enfant comme la chose du chef de famille.

Il serait cependant téméraire de conclure de ces considérations que les circonstances qui impriment aux premiers pas d'une société un caractère pacifique soient plus favorables à son développement futur que les circonstances qui impriment à une autre une impulsion guerrière; d'abord le premier cas est exceptionnel, le deuxième à peu près général ; il arrive en outre à peu près inévitablement que tôt ou tard la population pacifique arrive en contact avec la peuplade guerrière, comme cela s'est vu et se voit encore principalement en Afrique et dans les lies Océaniques; la lutte est alors infailliblement inégale; en outre, en dehors même de ces considérations, le développement même des nations pacifiques risque de s'arrêter spontanément par suite de l'absence d'antagonismes externes et internes suffisants pour susciter des adaptations progressives plus complexes c'est-à-dire un accroissement non-seulement au point de vue delà masse, mais au point de vue de l'intensité de la vie sociale.

Après la division purement physiologique des fonctions sociales basée sur la différence des sexes, des âges et de la constitution physique en général, l'esclavage fut donc à vrai dire le premier organisme différencié de la production. Cette structure du travail fut parfaitement appropriée à l'ensemble de la structure sociale contemporaine et spécialement aux formes primitives de la circulation et de la consommation ; elle était étroitement en rapport avec la guerre qui fut, pendant tant de siècles,

la sanglante mais féconde matrice où se moulèrent, dans )a seule enveloppe protectrice possible dans des temps où tout était danger, les premiers nés du superorganisme social.

L'esclavage, plus ou moins étroit, fut le régime protecteur par excellence, non-seulement sous la propriété communautaire et despotique primitive, mais également sous celui de la propriété quiritaire, même modifiée, et jusque dans les derniers siècles de l'Empire romain. L'organe producteur, en somme, était absolument confondu alors avec l'organisme de la consommation, lequel lui-même était sous la direction et fonctionnait au profit de ceux qui, par le vol et la conquête, avaient monopolisé la circulation économique. Le premier agent de la production pacifique interne, l'esclave est directement issu de l'organisme de la consommation et spécialement de l'organe propriétaire qui était le régulateur principal de cette dernière.

L'esclave est une propriété : objet de consommation d'abord au sens littéral, c'est- à-dire un comestible, puis une marchandise semblable au bétail, mais plus susceptible que celui-ci de reproduire des utilités sociales. L'idée romaine est très nette à cet égard ; l'esclavage était absolument assimilé à un droit de propriété, avec toutes les conséquences juridiques et de fait découlant de cette conception ; la propriété elle-même n'était pas seulement de droit privé, mais de droit public, c'est-à-dire l'exercice d'une véritable souveraineté ; aussi le Romain pouvait indifféremment traiter l'esclave en chose ou l'élever par Kaffranchissement à son propre niveau ; ce pouvoir dérivait du droit qu'il avait acquis par la lance et le glaive. Ce fait paraîtrait incompréhensible et contradictoire si l'on n'adoptait notre interprétation, tirée non-seulement de l'histoire, mais du développement organique des sociétés, d'après laquelle tout progrès s'opère par une différenciation successive des organes sociaux d'avec les organes antécédents et en général d'avec l'organisme homogène, où ils sont tous primitivement contenus, comme dans un sac ou une enveloppe et que nous avons désigné sous l'appellation de force collective externe et autoritaire.

Cette conception juridique romaine de l'esclavage était aussi naturelle que le serait peu la législation moderne, si elle permettait au propriétaire ou au patron d'octroyer le droit électoral, par exemple, à leurs locataires ou à leurs salariés ou de le leur refuser suivant leur bon plaisir; il faut reconnaître cependant que dans les pays où, comme en Belgique, le pouvoir politique est aux mains des censitaires, la théorie esclavagiste romaine n'est pas totalement abandonnée.

L'esclavage fut dur, surtout dans la production mécanique et industrielle, qui se dégagea la première de la simple production familiale et, en un certain sens, coopérative, où végéta et végète encore l'agriculture. Dans l'Inde, en Egypte, en Grèce etdausl'Empire romain, la construction des routes, des aqueducs, des grands monuments publics, ainsi que le travail des mines nécessitaient l'emploi de millions de bras et le sacrifice continuel d'une masse de créatures humaines soumises à une mortalité effrayante, dont les constructions de canaux, sous Louis XiV, et les pénibles travaux miniers modernes ne donnent qu'une faible idée.

L'application de l'esclavage à la production agricole fut à ce point de vue un soulagement relatif; l'esclave agricole, même dans les sociétés les moins avancées, participa plus ou moins à la vie commune de la famille ; on le ménageait au moins comme le bétail; on lui reconnaissait une valeur sociale; s'il était une marchandise, il en avait aussi le prix.

La filiation organique de l'appareil producteur se distingue donc parfaitement ici : l'esclave est d'abord un résidu de la circulation du dedans au dehors par la guerre ; à ce titre il commence par être un comestible, un objet d'échange et de consommation, jusqu'à ce que la propriété qu'il possède de créer lui-même des utilités sociales ajoute à son caractère de marchandise consommable et échangeable, celle de producteur ; cette transformation s'opère quand le développement social interne nécessite une plus grande activité pacifique et qu'il y a par conséquent plus d'intérêt à consacrer l'esclave au travail qu'à la consommation.

En étudiant les diverses formes de la production, il ne faudra pas perdre de vue que, dans tous les temps, la production a été considérée non pas seulement comme une fonction privée, mais comme une fonction sociale; quand donc le collectivisme prétend restituer les fonctions les plus importantes de la vie économique à l'État, on peut lui reprocher d'avoir trop en vue l'État autoritaire, c'est à-dire archaïque, mais il faut reconnaître que sa conception est bien plus vraie et moins anti sociale et utopique que celle de ces économistes soi-disant libéraux, dont la métaphysique individualiste est la négation même de la réalité objective de l'être social.

La production sous forme régalienne, pour ne pas parler des formes plus ou moins communautaires, est un fait aussi considérable que la production abandonnée à la seule direction des intérêts particuliers; elle a toujours existé, elle persiste encore et elle se maintiendra à n'en pas douter Jusqu'au jour où le principe autoritaire ayant été successivement éliminé de l'État, on reconnaîtra qu'entre le travail individualiste et le travail par le gouvernement, la solution est le travail organisé sous la direction et au profit de tous les producteurs, consommateurs et échangistes.

Entre l'individualisme de Spencer et le socialisme de M. De Laveleye, il y a tin monde, qui depuis des siècles s'émancipe de toute autorité, en même temps qu'il trouve en lui-même sa justice et sa loi; ce monde élabore un état social, au-dessus et en dehors de l'individu et de l'État.

Le travail régulier, avec sa forme esclavagiste primitive, avec le servage, jusqu'en 1789 et même postérieurement dans plusieurs parties de l'Europe, a toujours subsisté comme une protestation du droit public vis-à-vis des empiétements de l'anarchie industrielle et agricole; ici encore, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, le principe autoritaire a suppléé à l'insuffisance et à la faiblesse de l'organisation collective autonome.

Nous savons comment certains organes circulatoires, tels que les routes, les canaux et les chemins de fer, affectés à la circulation

des produits ont, à part une immixtion de moins en moins autoritaire et de plus en plus simplement administrative de l'État, atteint, pour ainsi dire, la perfection au point de vue de cette indépendance et de leur utilisation purement sociale; à raison de la même précession de leur évolution organique, les services afférents à la transmission des offres et des demandes, comme les postes et les télégraphes, nous offrent des modèles d'émancipation sociale; ainsi les postes, qui, dans les empires anciens, par exe«iple chez les Perses et les Romains, n'existaient que pour lei services publics, c'est-à-dire gouvernementaux, se transforment au moyen âge en entreprises particulières pour les transactions commerciales et deviennent, à partir de Louis XI, un véritable service à l'usage de la collectivité.

Les banques nationales constituent également, bien que plus imparfaitement, des fonctions sociales dont l'imperfection est compensée par une immixtion gouvernementale qui n'en corrige pas, il est vrai, le vice, mais sert à rappeler et à réserver^ au moins partiellement les droits de la collectivité.

En somme, l'organisme économique n'a jamais eu et n'aura jamais un caractère absolument privé; en attendant que la production soit socialisée comme elle devrait l'être, son incohérence égoïste sera contrebalancée naturellement par un rappel continu des droits de la collectivité sous la forme d'une immixtion autoritaire plus ou moins forte, suivant que l'organisme lui-même sera plus ou moins défectueux.

Ceci explique la raison d'être historique des régales, tant industrielles que foncières, lesquelles participent aussi bien du droit public que du droit privé, par exemple la régale des eaux et la régale des mines. Si, en droit germanique et en droit romain, les raines ot les minerais étaient considérés comme partie intégrante de la propriété du sol, il faut tenir compte que cette dernière relevait directement du droit public et qu'au surplus le développement de l'industrie minière était loin d'atteindre son importance" moderne; dès le moyen âge cependant, on constate une tendance à faire de la mine un domaine séparé.

dévolu au pouvoir royal ou seigneurial; de nos jours, elle n'est en définitive qu'une concession de l'État, concession dont l'intérêt et la sûreté publics peuvent autoriser le retrait ou le rachat.

Les régales des sels, de la chasse, des tabacs, des loterie's publiques, des monnaies, celles de la production et même de la vente des alcools, dont il est question à peu près partout en ce moment, sont d'autres exemples de régales industrielles, dont la conservation ou l'introduction sont comme les pierres d'attente de la socialisation effective à laquelle devront se soumettre tôt ou tard les forces industrielles, comme s'y sont déjà soumis en grande partie les organes les plus généraux de la circulation et, à un moindre degré, ceux de la consommation.

La production industrielle, par suite de son développement organique, antérieur au développement agricole et foncier, présente naturellement dès à présent des linéaments d'une certaine structure sociale, que l'on ne rencontre pas dans ce dernier; cela explique en partie son fonctionnement jusqu'à un certain point anarchique, mais en réalité déjà bien plus ordonné que celui de l'agriculture et de la propriété foncière. On peut affirmer que la première transformation de l'esclavage antique, sa première atténuation par l'introduction de facteurs nouveaux qui en limitèrent le caractère absolu, s'opéra, non pas dans le domaine de l'esclavage agricole, mais dans l'esclavage domestique urbain et particulièrement dans la condition servile industrielle.

A côté des maîtres et des esclaves, il se forme insensiblement une classe d'hommes formée des affranchis et de déclassés, sans situation bien précise; issus non plus seulement des vaincus faits prisonniers à la guerre, mais des vaincus dans la lutte économique interne pour l'existence, les pauvres et les malheureux. La constitution de cette classe est surtout bien apparente et d'une importance sociale évidente dans la formation de la plèbe romaine et de cette masse de clients et d'affranchis qui, peu à peu, dans la petite industrie d'abord, dans la grande ensuite, substituèrent insensiblement le travail libre au travail servile; ce progrès s'étendit à des travaux d'une nature plus importante

lorsque, par exemple, par suite du développement des relations économiques et de la disparition correspondante des anciens préjugés, les chevaliers et la noblesse nouvelle s'engagèrent, ainsi que leurs capitaux, dans le commerce et la grande industrie.

Alors se constituèrent peu à peu le patronat domestique, Y atelier, la fabrique et le salariat. Ce dernier devint dès lors le lien organique par lequel s'affirma la dépendance du producteur vis-à-vis du capitaliste et du propriétaire. Même dans les demiers temps de la République et de l'Empire, nous observons l'existence de fortes corporations ouvrières dont l'existence légale était reconnue (1). Ces associations présentaient, comme celles du moyen âge, qui en sont partiellement dérivées, un double caractère : par leur exclusivisme et leur formalisme, elles se rattachaient au despotisme politique et économique, c'est-à-dire au milieu duquel elles dépendaient; par leur cohésion et leur différenciation, elles créaient une résistance à ce même despotisme, résistance qui fut aussi leur raison d'être sous la féodalité et se termina par leur triomphe définitif, en 1789. Quand les corporations égoïstes bourgeoises l'emportèrent à ce moment, leur victoire fut malheureusement aussi en grande partie égoïste, et la bourgeoisie, maîtresse du capital circulant et des capitaux fixes, substitua à son organisation corporative une organisation de classe, où le salariat devint la forme générale de la production.

Jj'évolution fut plus lente dans la production agricole ; l'esclavage y fut naturellement plus durable. Quand le colonat et, après lui, le servage^^ substituèrent dans les campagnes, alors déjà la production industrielle s'était émancipée de plusieurs degrés en plus dans les municipes et les communes où s'étaient formées les corporations ouvrières de plus en plus puissantes et autonomes, du moins en ce qui concerne leur réglementation interne, dont nous avons parlé ci-dessus. Ainsi se vérifie de nou-

(1) Le code Théodosien contient toutes les constitutions relatives à ceUe organisation des eorpoi'ations et des métiers.

veau historiquement cette loi de l'évolution hiérarchique des phénomènes et des organes sociaux, suivant laquelle la production agricole, plus complexe que la production industrielle et mécanique, se dégage nécessairement postérieurement à celle-ci.

Le colonat. avec les extensions considérables qu'il prit sous la Rome impériale, fut le fruit naturel du développement social de cette époque dont les deux faces les plus importantes étaient la conquête et la formation de la plèbe; le colonat se rattachait à ces deux faits dominants de l'histoire romaine; il était en effet de deux espèces ; il y avait les colons libres, issus de la plèbe romaine ou alliée, et les colons esclaves, nés de la guerre. Les hommes libres devenaient colons de diverses manières : par convention expresse ou tacite : les grands propriétaires, y compris l'Empereur, faisaient des règlements généraux pour le travail sur leurs domaines, règlements auxquels, comme les ouvriers dans nos usines, les colons étaient soumis par le fait seul de leur admission; un homme libre pouvait encore devenir colon par son mariage avec une femme de cette -condition ou même par la prescription de trente ans; des populations entières passaient au même état par disposition de la loi ou un décret.

Le colon devait une redevance. Le passage du colonat au servage féodal s'observe dans ce fait, que l'Empereur Ânastase interdit au colon de quitter la terre et au propriétaire de l'expulser; c'était là le côté véritablement social et positif de ces deux grandes institutions qui. à plus d'un titre, pourraient être regrettées par les cultivateurs de certaines parties de l'Europe; les bénéficiaires de la Révolution de 1789 ont beaucoup insisté sur les abus de ce régime, ils ont trop relégué dans l'oubli le côté positif et garantiste qui faisait surtout la supériorité du colonat et du servage sur l'esclavage antique. Quand on ne tient pas compte de ce point de vue supérieur, cette grande période impériale et les temps féodaux semblent dépourvus de tout élément organique et les institutions ne paraissent plus qu'une série de créations arbitraires et odieuses. Ainsi, quand l'Empereur Gratien décida que tous les propriétaires auraient le droit de réduire

au colonat perpétuel les vagabonds et les mendiants dont ils pourraient s'emparer, c'était là certes une diminution des droits politiques de ces misérables, mais quelle importance avaient ces droits sous l'Empire? Ce qui est essentiel, ce qui est social, c'est qu'il leur facilitait le travail.

Au surplus, le colon, attaché à la terre, n'était pas à la merci du propriétaire, même en ce qui concerne la redevance ; celle-ci était déterminée par la coutume, la loi d'alors, plus impérative et mieux obôie que les codes d'aujourd'hui; le maître et le colon devaient s'y soumettre.

Comme on le voit, le travail agricole esclavagiste était complètement transformé et le progrès était immense; le principe n'était plus la sujétion de l'individu à un autre, mais l'union de la terre et des travailleurs, union encore imparfaite et incomplète, mais indissoluble comme un mariage. Le principe : ne terra menibris suis defraudaretur, comme disaient les empereurs, explique certains aspects de l'institution, en apparence rétrogrades, mais, en rapport avec ce but élevé. Ainsi, à partir de Valons le colon ne peut même plus disposer de son patrimoine propre sans l'autorisation du maître; ce patrimoine était assimilé au pécule de l'esclave; mais cette inaliénabilité était ellemême une garantie relative; n'existe-il pas en effet actuellement encore certaines législations agraires, par exemple en Roumanie, qui font de cette inaliénabilité le corollaire indispensable des distributions des terres publiques faites au paysan?

Le colonat et le servage furent une évolution naturelle, un progrès du monde romain et non une simple importation d'origine germanique ; on les retrouve dans un grand nombre de civilisations distantes dans le temps et dans l'espace, en Asie aussi bien qu'en Europe; la transportation des barbares sur le sol de l'empire n'a pas été la cause, mais un simple agent favorable, de l'éclosion de ce nouveau régime.

Les appréciations généralement fausses émises relativement à ces deux institutions sont des exe.mples frappants de la méthode vicieuse appliquée jusqu'ici à l'étude des phénomènes sociaux ;

les soi-disant rationalistes qui les ont condamnées comme des produits odieux de l'ignorance et de la barbarie, ont perdu de vue que les organismes sociaux ne sont pas des créations de la ' pure raison humaine suivant un plan prédéterminé et absolu ; aucune institution ne résiste à la critique, par cela même qu'aucune n'est permanente et immuable ; les circonstances externes et leur propre croissance interne sont la source inépuisable de variations successives et d'un équilibre instable, qui sont la vie même des sociétés. Dans quelles limites et de quelle manière la raison et la volonté humaines peuvent intervenir pour provoquer et régulariser ces variations et ce développement, c'est ce que nous indiquerons dans la quatrième partie de cette Introduction, réservée à la dynamique sociale; il nous suflRt pour le moment de rappeler que la méthode en sociologie a un double aspect : critique, elle recherche et montre les institutions sociales qui ont perdu leur raison d'être; positive, elle rappelle leur raison d'être dans le temps, c'est-à-dire leur correspondance avec l'organisme collectif à un moment et dans un milieu déterminés. Il est certain que ce dernier enseignement est le plus important ; remonter à la raison d'être d'un organe quelconque de la civilisation, n'est-ce pas en même temps prouver d'une façon incontestable la nécessité de sa suppression ou de sa réformation quand cette raison d'être n'existe plus ou s'est elle-même moditiée ?

Antérieurement à la grande transformation sociale dont la Révolution de 1789 fut plutôt la conclusion que le point initial, les organes de la production revêtaient une structure rigide et despotique; c'était là leur caractère dominant, et, à part des modalités plus ou moins importantes, leur type. Ils dépendaient directement des formes delà consommation, de la circulation et de la force collective en général, dont tous les éléments aristocratiques et privilégiés coalisés leur imprimaient cet esprit de domination et de résistance qui élevait entre les propriétaires de lor, de la terre et du travail, d'un côté, et les travailleurs, de l'autre, ces innombrables remparts où, comme dans une armure trop étroite, la société étouft'ait après avoir grandi à leur abri.

La Révolution de 1789 en France et ailleurs brisa le régime corporatif, mais elle ne toucha à l'organisation propriétaire que pour en faciliter l'accès à ceux qui étaient les maîtres du capital, c'est-à-dire à la fois de la consommation et de la circulation.

Depuis lors, dans presque toute l'Europe occidentale et dans les pays colonisés, tels que les Etats-Unis, la classe ouvrière, débarrassée de l'esclavage et du servage, est abandonnée à ses propres forces.

Si la Révolution de 1789 et les principes qu'elle a répandus dans le monde ont une signification, et leur signification est profonde, ces événements, fruit d'une évolution naturelle irrésistible, veulent dire d'abord que la vie économique est désormais affranchie de la force collective brutale représentée par le chef politique, ensuite, que le contrat est la seule loi de la circulation, de la consommation et de la production.

Telle fut, en effet, la situation sociale du nouvel organisme, au point de vue économique, dont la tendance fut, d'un coté, vers la liberté économique, de l'autre, vers la substitution du régime contractuel au régime autoritaire, en ce qui concerne les rapports entre les capitalistes, les consommateurs et les producteurs. Cet idéal est celui des sociétés modernes, mais, comme tout idéal, il est subordonné au fait. L'étude de la formation successive des organes économiques de la société nous a appris quelle était cette situation de fait.

Nous savons que l'appareil économique le plus simple et le plus général est seul assez parfaitement organisé ; nous savons que son évolution organique est arrivée à un point tel qu'elle n'attend plus pour être un instrument social quasi-parfait que labolition du privilège capitaliste représenté par la royauté de l'or; une seule modification dans l'organisme des échanges : la substitution légale ou plutôt conventionnelle du billet de banque, véritable bon d'échange, au papier remboursable en monnaie métallique, et le privilège capitaliste est détruit, l'organe circulatoire fonctionne pleinement et librement, le crédit peut se constituer, la consommation et la production sont aff'ranchies.

C'est donc là, là seul, qu'il faut frapper, le reste viendra par surcroît et tout naturellement. Qui peut et doit faire cette révolution? tous les échangistes, c'est-à-dire tout le monde, car tout le monde échange. Qui doit en profiter? tout le monde, car tout le monde consomme. A qui seuls peut-elle nuire? aux seuls oisifs, c'est-à-dire à une infime minorité, car très peu consomment sans produire.

Tout notre exposé prouve que telle est la tendance et, si l'on peut le dire, la volonté de l'évolution organique de notre appareil économique.

Le signe représentatif des valeurs ne peut plus, dans la situation présente, continuer à être un agent isolé élevé à la dignité royale, alors que son insuffisance est patente et qu'il n'est en définitive, comme toutes les autres utilités sociales, qu'une marchandise spéciale à qui certaines qualités de force et de malléabilité ont fait attribuer, comme aux premiers chefs de peuples, une autorité souveraine. C'est la royauté métallique avec toutes ses conséquences dérivées qui perpétue le salariat, cette plaie mortelle de notre civilisation, dont elle anémie toutes les énergies.

Le billet de banque, ou bon dechange, garanti par la lettre de change hypothéquée elle-même sur le produit consommable etsurla collectivité des producteurs, tel est, nous l'avons vu, l'organe de la circulation et du crédit préparé par toute l'évolution organique antérieure; la société accouchera de ce nouvel organe, à moins d'avortement social, auquel cas elle cesserait d'être progressive et subirait elle-même la peine de cet arrêt ou régression de civilisation.

La défectuosité actuelle de l'appareil circulatoire, bien moindre, comme nous l'avons vu, dans ses organes primaires, tels que les canaux, routes, chemins de fer, postes et télégraphes, déjà libérés en grande partie du privilège capitaliste, apparaît nécessairement d'autant plus, que nous nous élevons vers les formes les plus élevées de la vie économique. Ainsi, le crédit purement commercial est moins imparfait que le crédit industriel et mobilier et celui-ci que le crédit foncier et agricole.

Quelle en est la conséquence au point de vue du travail commercial, de la consommation et de la production industrielle et enfin agricole?

Le commerçant, bien que dominé parles banques particulières et les banques nationales, est en définitive celui qui est le plus émancipé, surtout si une certaine aisance lui a permis de s'affilier aux unions du crédit et aux banques plus ou moins populaires actuellement existantes.

Le consommateur, lui, est déjà bien moins libre, assujetti qu'il est au marché, c'est-à-dire à la loi de l'offre et de la demande, viciée par l'agiotage des rois de la circulation.

Voyons maintenant l'industrie et surtout la grande industrie, qui, par l'extension de capital, se substitue de plus en plus à la petite. L'industriel est lui-même un capitaliste, et non un producteur, inféodé aux maîtres de la circulation qui finissent tôt ou tard par l'absorber dans le vaste système de leurs sociétés anonymes. Quant à l'ouvrier industriel, c'est-à-dire au seul productew, sa condition est le salariat.

Le salariat, telle est la forme organique de la production moderne, en rapport avec le patronat et les sociétés anonymes et autres représentants du capital. Quant aux agents naturels, tels que la terre et les mines (1), ils sont devenus le monopole de celui-ci et sont détournés ainsi de leur destination sociale.

Le salariat, bien qu'il puisse correspondre à une plus grande misère transitoire de la classe ouvrière, est cependant un progrès sur le principe corporatif ancien ainsi que sur le servage et l'est-lavage, en ce sens qu'il implique l'idée de contrat; les circonstances seules, c'est-à-dire l'imperfection du système circulatoire capitaliste et le peu de cohésion organique des consommateurs, font qu'en fait les conditions du salaire ne sont pas librement débattues et consenties, d'où une tendance réelle à réduire à un minimum, inférieur même à ce qui est nécessaire à

(1) Le rachat den cliarbonna/jea. — Bruxelles, 1S86.

i'enlretien de l'ouvrier, même quand les conditions du marché permettraient une augmentation de salaire.

L'impossibilité actuelle et momentanée d'attribuer au producteur la valeur de sou produit réside exclusivement dans l'imper-fection de l'appareil circulatoire ; de celle-ci, à leur tour, résultent lasujétion de la consommation, viciée par cetélémentperturbateur au point de vue du fonctionnement normal de la loi de l'offre et de la demande et l'accaparement des monopoles naturels, tels que la terre et les mines, par le capital.

La circulation, au lieu de se faire pleinement au service du consommateur et du producteur, est leur maître précisément parce que ceux qui sont en possession des canaux de cette circulation, les possesseurs de la monnaie métallique, détournent l'offre et la demande ainsi que les agents naturels à leur profit.

L'émancipation de la consommation et des organes de la production industrielle, petite et grande, a donc pour condition préalable la réorganisation du crédit. Cette réorganisation ellemême correspondra naturellement avec l'organisation de la force collective ouvrière, qui elle-même est la conséquence de la force collective capitaliste, représentée surtout aujourd'hui par ces vastes anonymats, tels que la Société Générale en Belgique, qui se sont superposés même à la grande industrie.

La concentration capitaliste, commerciale et industrielle prévue par Fourier et caractérisée par l'extension du salaire et l'abaissement de ce dernier au taux le plus bas, a amené, comme réactif légitime, la constitution de la force collective ouvrière, principalement dans l'industrie, dont nous avons prouvé que l'émancipation se ferait la première, parce qu'elle était le premier organe producteur constitué.

C'est ici précisément qu'apparaît dans toute sa clarté combien le salariat, même avec toutes ses misères et la formation des monopoles capitalistes et autres, fut un progrès dans le développement social et l'acheminement naturel vers une organisation plus élevée. En effet, par son énergie spontanée, il a formé dans

la classe productive ouvrière, sans l'intervention d'une autorité externe quelconque et avec une ampleur bien plus considérable, cette cohésion et cette adhérence qui, dans le système antérieur corporatif, n'étaient obtenues que par le privilège et par l'autorité (lu prince, et antérieurement encore, comme dans les castes, par la nature et l'hérédité. Cette cohésion et cette adhérence, dans le tissu social consacré à la production, permettront précisément à la force collective ouvrière de se subordonner les agents naturels et le capital en en régularisant l'exploitation et la circulation à scn profit et à celui des consommateurs en général.

Cette constitution ne fut que la résistance organique et, par conséquent, légitime de la société contre l'action d'un facteur également organique, mais dont l'énorme développement, non prévu au xviii^ siècle, nécessitait, pour ne pas être tyrannique et perturbateur, une croissance au moins égale et proportionnée des autres organes sociaux.

Ce fut effectivement sous cette première forme simpliste de l'établissement d'une certaine cohérence du tissu ouvrier en vue d'établir une enveloppe résistante contre l'agression et la pression capitalistes, que se coalisèrent les forces productrices, abandonnées par les législateurs de la grande Révolution française à une liberté plus métaphysique que réelle. Cette résistance devait naturellement se fixer d'abord dans les pays où, comme en Angleterre, en Allemagne, en Belgique et en France, l'exploitation capitaliste de l'industrie était la plus désordonnée et la plus intense.

Ainsi se formèrent spontanément les premières sociétés de résistance et à.e secours mutuel; bien que \e^ friedly societies anglaises datent de l'émigration des réformés français à la suite de l'abolition de l'édit de Nantes, en somme, leur origine et leur but, dans un pays qui avait fait en partie ^?iiVë\'o\\ii\ovi politique et où la vie industrielle était déjà bien plus active qu'en France et dans le reste de l'Europe, étaient identiquement les mêmes. L'évolution sociale, malgré des diiiérences superficielles, suit,

eu somme, le même cours dans l'Europe civilisée ; ce cours est seulement plus rapide et plus régulier, comme celui des fleuves, à raison des circonstances locales, dans un pays que dans l'autre." Ainsi, en France, le délit de coalition ouvrière ne disparaît qu'en 1861, quarante ans après l'Angleterre; le même retard se remarque en ce qui concerne la reconnaissance légale et la personnification civile des sociétés ouvrières; ce sont là des divergences inévitables des histoires particulières, mais, en somme, les lois de la croissance sociale, pas plus que celles de la croissance individuelle, ne varient dans leurs procédés fondamentaux. Ainsi, au point de vue spécial qui nous occupe, celui du progrès de la force productrice, les sociétés de résistance et de secours mutuel, avec les grèves qui en sont le corollaire, précèdent en général les sociétés coopératives de consommation, de même que les sociétés de crédit sont la condition préliminaire des sociétés de production; cette dépendance réciproque et successive est confirmée par les échecs des organisations qui tentent de s'établir sans tenir compte de cet ordre naturel.

L'organisation actuelle des syndicats professionnels, notamment en France, justifie absolument, en les confirmant, ces considérations. Leur objet le plus général est d'abord l'entente au point de vue des intérêts communs, c'est-à-dire la création même d'un organisme capable de résistance et au besoin d'attaque ; pour que ces syndicats puissent efficacement se transformer, bien que dans une mesure encore bien faible, en sociétés de production, il a fallu que des banques particulières et surtout les municipalités et l'Etat, pour les entreprises de travaux publics, leur fissent un certain crédit. Ne peut-on pas en conclure que, comme agents producteurs, leur action ne deviendra réellement décisive que lorsqu'ils seront parvenus à organiser entre eux l'échange et le crédit avec la moindre intervention capitaliste et gouvernementale possible?

Cette marche est tout indiquée par la nature même de l'organisme économique, tel que nous essayons de le décrire à l'aide de notre méthode d'investigation et de description.

Les Tirades- Unions, les sociétés de métiers, les caisses d'assurance mutuelle contre la maladie et le chômage furent des sociétés de garantie et de résistance avant d'être des sociétés d'attaque ; ce furent des sociétés de maintien des salaires avant de songer au relèvement des salaires; avant d'agir spontanément en vue d'une amélioration, elles agirent d'une façon réflexe et instinctive pour la conservation et la défense. Le point de départ de leur existence est donc aussi naturel que légitime ; elles sont un contre-poids à une force qui eût tout écrasé et eût perdu la société même si elle n'avait pas rencontré cet obstacle.

Les sociétés de résistance ne sont pas le dernier mot de l'organisation collective ouvrière : la grève, les arbitrages, les chambres de conciliation ne seraient que des résultats imparfaits et négatifs, ils ne sont que la première incarnation de la force collective ouvrière.

Déjà une nouvelle différenciation organique supérieure s'est affirmée; les sociétés de résistance ont formé des sociétés coopératives de consommation et celles-ci, parla constitution des syndicats professionnels spéciaux, fédérés ou non, tendent à se transformer en sociétés de production.

L'existence légale des Trades- Unions en Angleterre et des syndicats en France, c'est-à-dire leur reconnaissance par la société comme faisant partie de l'organisme social comme groupements collectifs distincts, est un fait accompli. En Angleterre et en France, les syndicats ouvriers sont devenus entrepreneurs de travaux, c'est-à-dire que dans les entreprises, il est vrai encore limitées, elles ont produit cette révolution capitale d'élever et de transformer le salariat en un véritable contrat de louage de services, où. la valeur du travail et les bénéfices reviennent intégralement au producteur.

Toutefois, si ce progrès est possible dans des entreprises particulières, où il faut peu de capital, ou dans des travaux publics, où la société peut renoncer au versement du cautionnement et même avancer une partie du prix, il n'en est plus ainsi quand il s'agit de grandes entreprises et surtout de la grande industrie, telles que

la métallurgie et les mines. Ici, l'émancipation de la force collective ouvrière ne peut être obtenue, comme nous l'avons expliqué, que par la transformation de l'appareil circulatoire qui, mettant le capital au service de la collectivité ouvrière, peut seul mettre entre ses mains, au profit de la communauté entière, l'exploitation des grandes forces naturelles et des capitaux antérieurement engagés dans cette exploitation. Lorsque cette dernière révolution sera accomplie, la force collective ouvrière industrielle sera organiquement constituée et la circulation se fera au profit de la consommation et du travail, maîtres des agents naturels.

Si cette force résistante ouvrière ne s'était pas formée, la société moderne eût fini probablement comme la civilisation romaine : elle eût été dévorée par le capitalisme industriel, comme cette dernière le fut par la grande propriété, qui, après avoir tout dévoré, s'engloutit elle-même dans le christianisme et la barbarie.

Détruire le monopole dans la circulation, c'est donc supprimer le monopole dans la production industrielle et régulariser l'offre et la demande au profit des consommateurs. La même transformation préliminaire de l'appareil circulatoire est indispensable à la solution du problème foncier et agricole.

La fonction agricole étant, comme nous l'avons justifié, scientifiquement plus complexe et historiquement et logiquement postérieure à la fonction industrielle proprement dite, le plein développement de son organisme ne peut évidemment que suivre celui de l'industrie ; aussi avons-nous toujours considéré comme très téméraires et fort peu méthodiques les réformateurs socialistes qui s'imaginent voir dans la transformation directe de la propriété immobilière, tant urbaine qu'agricole, le nœud de la question sociale; dire que l'État doit reprendre ou racheter la terre et les immeubles et construire des maisons en en prélevant luimême la rente, c'est là une de ces solutions simplistes possibles par voie d'autorité dans les sociétés primitives, mais irréalisables à moins d'une rétrogradation du système social dans les civilisations modernes.

La transformation de la propriété immobilière, urbaine et agricole, en tant que transformation progressive, ne pourra jamais être que la conséquence d'une série de transformations antérieures plus générales de l'appareil de circulation, de consommation et de production, dans le sens que nous avons indiqué. Tous ceux qui ont suivi attentivement l'exposé méthodique de notre classification hiérarchique et de la formation naturelle des facteurs, des fonctions et des organes sociaux, admettront aussi que ce seront d'abord les pays ofi l'agriculture a surtout revêtu un caractère industriel qui feront les premiers leur transformation organique, immobilière et agricole, à la condition préalable de transformer leur appareil circulatoire et de constituer la force collective consommatrice et productrice en conséquence.

Cette influence décisive de l'industrie sur l'agriculture et la propriété en général a été parfaitement analysée et établie par H, C. Carey, dans ses Principes de la science sociale, bien qu'on puisse reprocher à cet écrivain de n'avoir pas aperçu avec la même clarté la dépendance directe de l'industrie et. par conséquent, de l'agriculture vis-à-vis des appareils de la consommation et de la circulation.

Nous avons, au surplus, sous les yeux la preuve que c'est surtout dans les pays industriels par excellence que la tendance à une transformation de la propriété rurale se manifeste et tout d'abord par le procédé le plus efficace et le plus méthodique, bien qu'insuffisant et empirique, c'est-à-dire par une organisation de crédit agricole malheureusement inefficace en présence de la constitution vicieuse du crédit lui-même. On peut dire que c'est l'imperfection même de cette expérience qui a poussé les revendications agraires, particulièrement en Irlande, dans une ornière d'où elles ne peuvent sortir que par voie d'autorité, révolutionnaire ou légale, dans tous les cas violente, si elles en sortent. C'est en Angleterre, en effet, où l'exploitation industrielle scnnble avoir atteint son summum d'intensité, que la question immobilière et spécialement rurale est surtout à l'ordre du jour; l'agriculture y ayant revêtu un véritable caractère industriel, favorisé

par la grande propriété historique, nous y voyons, à l'inverse des pays à petite propriété, le producteur agricole, victime des mêmes abus que le producteur industriel, suivre ce dernier dans la voie des mêmes revendications contre le même despote, affublé seulement de deux masques différents, le capitaliste terrien ou landlord et le capitaliste industriel, ces lieutenants du roi proprement dit du royaume de la circulation monétaire.

Dans le Royaume-Uni, la coalition des capitaux, maîtres de tous les agents et monopoles naturels, a trouvé son contre-poids dans la force collective ouvrière adéquate, aussi bien industrielle qu'agricole; le paysan n'y fait plus de la réaction contre l'ouvrier des villes et des centres industriels; aussi, l'on peut prédire que le problème social se résoudra ou tentera de se résoudre en Angleterre avant tout autre pays.

La Grande-Bretagne, avec son landlordisme et les fermiers qui lui servent d'intermédiaires de plus en plus misérables avec les travailleurs agricoles, possède une organisation parfaitement conforme à son organisation industrielle, avec son patronat et ses vastes sociétés inféodées à de plus vastes sociétés capitalistes encore ; les travailleurs agricoles y sont de plus en plus de simples salariés; aussi le phénomène de résistance et puis d'attaque s'est-il naturellement et heureusement produit chez eux, comme chez les premiers; les ligues agraires correspondent exactement aux Trades- Unions. Toute cette évolution organique, on ne saurait assez le répéter, est absolument naturelle et légitime ; elle n'aurait pu ne pas se faire sans mettre en péril la société même; il y a là une action et une action réciproques, qui sont la condition même du progrès social.

En France et en Belgique, pays de petite et de moyenne culture, la transformation se fera sans doute dans des circonstances différentes, mais en définitive dans la même direction. La petite propriétén'y résistera pas longtemps à la concentration capitaliste qui, d'une façon de plus en plus puissante, par l'organisation du crédit foncier, fera des propriétaires urbains et agricoles en réalité de simples fermiers du capital. Quand le prolétariat agricole se

sera ainsi assimilé les petits fermiers et les petits propriétaires, le même phénomène se produira probablement que dans le Koyaume-Uni : il se formera une force collective terrienne et des ligues agraires, dont la fonction sera d'organiser une résistance efficace contre les envahissements capitalistes. Il dépendrait de nous peut-être d'éviter cette période critique que traversent en ce moment l'Angleterre et l'Irlande, en faisantdu crédit foncier un organe véritablement social, capable de transformer la propriété en la soumettant aux lois de la circulation générale; mais, pour cela, encore une fois, il faut régulariser l'organisme même du crédit ; on voit que, malgré les variations locales, le problème foncier immobilier et agraire se présente partout de la même manière. La solution du problème de la propriété dépend de la solution de celui de la circulation et du crédit.

L'évolution naturelle de la production agricole nous permet de prévoir en partie quelle sera son évolution future : caractérisée d'abord par la possession temporaire et commune de la terre, par la vie pastorale et une culture très superficielle, cette évolution s'est opérée généralement d'abord dans le sens d'une plus grande fixité et d'une culture plus approfondie, soit que l'exploitation, comme dans les civilisations guerrière^', se fît surtout au profit du maître, soit que, comme chez certaines populations plus pacifiques, elle se fît plus ou moins directement au profit de la communauté représentée, du reste, le plus souvent par une minorité despotique. L'appropriation individuelle du sol et une culture de plus en plus intensive furent un nouveau stade de la production agricole; le propriétaire est à un certain moment le capitaliste, mais à mesure' que la circulation et la concurrence se développent, la petite et la moyenne propriété s'endettent pour augmenter leur force productive ; l'usure, sous la forme de l'hypothèque privée, ruine de plus en plus le cultivateur, à qui l'intérêt prend plus que l'application du capital emprunté ne lui rapporte; alors intervient le capitalisme sous la forme collective des grandes sociétés, favorisées par le développement industriel, et alors l'expropriation du petit cultivateur

s'opère, comme dans le Royaume-Uni, soit au profit des grands propriétaires, soit, comme il apparaîtra de plus en plus, comme en France et en Belgique, au profit des sociétés de crédit foncier.

Dans ce dernier pays, le revenu réel des propriétés bâties, d'après les statistiques les plus récentes du ministère des finances, peut être évalué à environ 285 millions de francs, représentant*au denier vingt un capital de plus de cinq milliards et demi ; le revenu des propriétés bAties, à peu près égal au précédent, serait de 277,423 007 francs, représentant, à 2 1/2 p. c, un capital de plus de onze milliards. Ce capital immobilier, d'après les mêmes renseignements officiels, est grevé d'environ un milliard de dette hypothécaire, soit de 1/17 environ de sa valeur.

En France, d'après M. Le Trésor de la Roque, le revenu net de la propriété rurale bâtie et non bâtie est de 2,845,000,000 de francs; celui de la propriété urbaine, de deux milliards; la rente hypothécaire est d'environ 750 millions, soit 15 1/2 p. c. environ du revenu général. En 1818, cette rente hypothécaire n'atteignait pas 600 millions.

Il est certain qu'à défaut d'un organisme national ou, pour mieux dire, social, la puissance capitaliste, laissée à ses seuls appétits, devait bénéficier de cette situation; en Belgique, cette puissance s'exerce d'une façon encore absolument incohérente par 1 hypothèque privée et par quelques petites caisses hypothécaires et de crédit foncier; mais, en France, la centralisation capitaliste immobilière s'est effectuée avec une force d'absorption irrésistible dans le Crédit Foncier, qui est en fait et en droit actuellement le plus grand propriétaire de France, puisqu'il a sur le pays une hypothèque d'environ trois milliards.

Les types les plus intéressants de la production agricole sont donc, d'un côté, la culture de plus en plus intensive, comme elle se pratique dans le Royaume-Uni; cette organisation est en rapport avec le landlordisme historique et l'extension du capitalisme financier et industriel ; ce type aboutit à la création du prolétariat agricole; de l'autre, la petite et la moyenne propriété à

culture intensive, comme en France et en Belgique ; celles-ci sont de plus en plus ruinées par la concurrence asiatique et américaine, par le fisc, par le haut prix des fermages et l'absence de toute organisation efficace du crédit agricole, qui la laisse en proie, soit à l'usure privée, soit à l'absorption grandissante des puissantes sociétés foncières. L'une et l'autre évolutions agricoles aboutissent donc, malgré ces divergences apparentes, à la constitution d'un prolétariat analogue au prolétariat industriel ; toutefois, cette évolution étant moins rapide que l'évolution industrielle, ce résultat inévitable n'est pas aussi complètement atteint que dans cette dernière. En résumé, les mêmes causes générales déterminent les mêmes eff'ets : une circulation sociale encore viciée par le monopole métallique dénature à son avantage égoïste le fonctionnement régulier du marché national et international; elle domine la demande et lui dicte ses lois; ce ne sont pas les besoins de la circulation et de la demande qui déterminent la production et le travail, non, c'est le capital, maître de ces derniers, qui règle l'offre, en vue de la seule satisfaction de ses propres intérêts.

Lasalle a parfaitement observé que, dans les sociétés rudimentaires, la production se fait en vue de la consommation locale; de là une certaine stabilité également locale; aujourd'hui, le phénomène est interverti; le développement social ayant brisé ses étroites formes anciennes sans avoir encore régularisé, dans l'intérêt de la collectivité, les forces nouvelles qui ont provoqué ce développement, la production s'offre, suscite la consommation et détermine la circulation; elle se fait principalement à son propre profit, au lieu d"être la servante fidèle et obéissante de celles-ci. C'est là une perversion complète des conditions statiques et d^ynamiques du superorganisme social, ainsi qu'il résulte de toutes les analyses et descriptions que nous avons opérées jusqu'ici. Ce développement est cependant naturel, en ce sons que toute croissance sociale commence par être déréglée avant d'être socialement organisée, en ce sens qu'elle agit d'abord despotiquement avant d'être mise à la place

que lui assigne la nature véritable de son office. La méthode en sociologie nous enseigne précisément par quels procédés la société peut et doit se soumettre des forces qui, laissées à ellesmêmes, ont une tendance au moins originairement et transitoirement perturbatrice; le despotisme même que revêtent les formes primitives implique, d'une façon inconsciente et grossière, la main-mise de la société sur leur direction future.

Actuellement, la production, tant industrielle qu'agricole, est encore tellement désordonnée à cause précisément de son organisation capitaliste autoritaire, que le capital lui-même, aussi bien que travailleurs et consommateurs, en est périodiquement la victime; les crises deviennent de plus en plus l'état normal ; cependant, et ceci témoigne en faveur de l'inconscience de leurs propres fauteurs, elles surprennent généralement même les grands industriels et capitalistes, pour ainsi dire à l'improviste, alors que le contraire seul semblerait naturel; la production est en fait tellement laissée à elle-même, qu'il faut que le marché soit saturé et au delà pour que les dirigeants s'en aperçoivent. Les besoins de la consommation et de la circulation sont loin d'être satisfaits ; mais les frais généraux improductifs prélevés au profit de la destruction et du privilège sont tels, que la circulation et la consommation anémiées ne savent plus absorber une offre qu'elles sont incapables de s'assimiler, en la payant même à des prix dérisoires. Cependant ces crises sont encore aujourd'hui le seul et véritable organe régulateur de la production ; elles sont sa Providence naturelle à défaut de prévoyance sociale; à ce titre leur périodicité est aussi légitime que nécessaire.

La sujétion de plus en plus néfaste du travail agricole à la féodalité capitaliste et terrienne, due à des causes générales analogues à la sujétion du travail industriel, produira naturellement et a déjà produit, bien que d'une façon moins accentuée, sauf peut-être dans les Iles Britanniques, une résistance et une action de l'organisme social en vue d'une émancipation aussi légitime, en définitive, que celle qui a substitué le régime de la

prétendue liberté du travail au servage, et celui-ci au colonat et à l'esclavage antiques. lies diverses mesures gouvernementales, les ligues agraires, les syndicats agricoles, les juridictions arbitrales entre fermiers et propriétaires, sont les précurseurs encore très anodins d'une transformation devenue irrésistible autant qu'indispensable.

Il se peut que, pour se réaliser, cette révolution organique attende une centralisation despotique encore plus considérable du capital, de l'industrie et de la propriété, c'est-à-dire l'épuisement de la tendance naturelle de ces dernières à se constituer en puissants anonymats nationaux et même internationaux, à la tète desquels seraient placées, comme des monarques au-dessus de leurs feudataires et vassaux, les sociétés de crédit. Qui ne voit que cette centralisation de plus en plus impersonnelle et oppressive serait, en réalité, elle-même un acheminement direct vers la socialisation effective des grands organes de la circulation, de la consommation et de la production? A ce point de développement et de perfection, l'instrument social tomberait pour ainsi dire fatalement et sans secousse des mains d'une puissance devenue, comme Dieu, purement abstraite et sans autorité matérielle, entre celles du peuple échangiste, consommateur et producteur (1).

Le retour du sol, du sous-sol et des usines à la collectivité soit communale, soit nationale, est la formule encore embryonnaire et en partie régressive par laquelle le socialisme proclame,

(1) Les procddés modernes mis en usage par les grands syndicats du cuivre, de la mdlallurgie et du charbon, procédés que nous verrons, sans doute, grâce à la puissance capitaliste, s'étendre à la production et au commerce des grains et du blé, n(i sont en définitive que des phénomènes de croissance et non de réaction, comme tendent à le croire à tort, même les socialistes. Ces procédés despotiques et odieux indiquent grossièrement et brutalement ce que les sociétés travailleuses émancipées de l'avenir feront pacifiquement et contractuellement au point de vue de l'organisation de la consommation, de la production et de la circulation, dans l'intérêt non plus de la finance, mais des producteurs, consommateurs et échangistes en général, après débat et entente réciproques.

avec raison, les légitimes revendications du travail; mais les communes et les nations sont elles-mêmes des formes politiques peu en rapport avec la réalité moderne, c'est-à-dire avec une circulation internationale qui ni vêle de plus en plus toutes les barrières ; aussi l'avenir dépassera-t-il probablement l'idéal et les espérances populaires ; la socialisation de la circulation et du crédit, leur adaptation de plus en plus étendue et parfaite aax besoins de la demande et de l'offre, c'est-à-dire de la consommation et de la production, réduiront probablement le problème encore si mystérieux et si peu élucidé de la propriété à des termes tels qu'elle ne produira plus d'abus, ne procurant plus aucun avantage par elle-même, en dehors du travail, qui la transforme, et de la circulation, qui la fait valoir, au même titre que les valeurs mobilières, c'est-à-dire au prix de revient. Organiser socialement la circulation et le crédit, pousser dans ce torrent niveleur ce qui a semblé à tous jusqu'ici, par son essence même, inerte et immuable, la propriété immobilière urbaine et agricole, faire ainsi de cette dernière la servante de la consommation et de la production au lieu de sa maîtresse, voilà la vraie méthode pour aborder et ruiner cette superstition propriétaire dont la déité de plus en plus reléguée dans les nuages de l'abstraction par les prêtres et les métaphysiciens de l'économie politique, finira par disparaître entièrement au contact de la réalité scientifiquement et méthodiquement observée.

En résumé, trois appareils fondamentaux, issus l'un de l'autre et composés d'organes spéciaux, également formés par voie de filiation successive, concourent à la formation du système économique des sociétés; la fonction générale de ce système a pour objet la nutrition sociale et s'opère par l'intermédiaire de la circulation, de la consommation et de la production et des appareils et organes appropriés . Le développement économique

n'est pas seulement un accroissement au point de vue de la masse; par cela seul que ses organes se multiplient et se généralisent, il constitue un progrès au point de vue de l'ordre et de la régularité; qui dit organe, dit régulateur; despotique dans le principe, la structure sociale se transforme au cours de sa croissance en une structure de plus en plus autonome et contractuelle.

D'après tout ce qui précède, l'économie politique peut se définir : la science qui a pour objet l'étude du tissu ou des phénomènes, des organes, des appareils d'organes et du système dont la fonction est, par la circulation, la consommation et la production, de régulariser la nutrition des sociétés.

Cette science est la plus générale de toutes les sciences sociales ; c'est le développement économique qui donne naissance aux organismes postérieurs plus complexes; lui-même s'affirme d'une façon spontanée et irrésistible, sans autre règle d'abord que lui-même; il est à lui-même sa morale, son droit, sa politique ; ceux-ci n'interviennent dans son activité que postérieurement et indirectement, comme nous le verrons dans la dynamique sociale, par voie de réactitm, en vertu de l'interdépendance également organique de tous les phénomènes sociaux. Nous aurons plus tard à tirer des conclusions de cette situation au point de vue de la politique, c'est-à-dire de la méthode qu'il convient d'employer pour favoriser le progrès social; pour le moment, rappelons seulement, au point de vue de la méthode scientifique, que nous avons régulièrement passé de l'analyse des simples éléments économiques à l'examen des tissus fournis parla combinaison de ces éléments, nous élevant ensuite successivement, bien que sommairement, et seulement comme illustration de la méthode, à la description des organes, des appareils, pour aboutir finalement à la définition du système économique dans son ensemble.

L'étude et la pratique des faits sociaux n'ont commencé que dans la dernière moitié de ce siècle à prendre place dans l'échelle hiérarchique des sciences; cette place, les sciences

sociales ne pouvaient y prétendre qu'après la constitution définitive de la biologie et de la psychologie; cette dernière même n'est devenue une science positive que depuis un petit nombred'années. Dans ces conditions, la science économique et sa méthode devaient inévitablement être et ont effectivement été surtout empiriques et métaphysiques, en dehors de toute conception d'un développement organique quelconque. Les éléments mêmes de cette science, bien qu'ayant fait l'objet de statistiques intéressantes et nombreuses, n'ont pas fait l'objet d'un travail réellement méthodique et collectif. Là encore, l'organisme économique est imparfait et incomplet; c'est seulement dans ces dernières années que l'on a songé à centraliser et à tenir à jour tous les renseignements intéressant le travail; et cependant sans des organes centraux de ce genre, il est évident qu'aucune régularité dans la vie économique n'est possible. Quand les bases même de la science et de l'ordre font à ce point défaut, faut-il s'étonner que les réformes les plus légitimes dans un ordre plus élevé paraissent être et sont réellement, de par notre incurie, de véritables utopies? Est-il extraordinaire, par exemple, que les échangistes, les consommateurs et les producteurs ne soient pas représentés politiquement dans l'État, pas plus que les travailleurs esclaves ne l'étaient autrefois? Il existe, il est vrai, des embryons de représentation dans les conseils de prud'hommes, les chambres de conciliation, les conseils d'arbitrage, etc.; mais, outre que ces institutions sont loin d'être généralisées comme elles pourraient et devraient l'être, elles ne sont pas à même de suppléer à un organisme représentatif sincère et véritable de la classe ouvrière et aussi des consommateurs et échangistes en général; pas plus que ceux-ci n'ont voix délibérative dans les banques, ils n'ont voix au chapitre dans lEtat ; il n'y a en somme pas de représentation réaliste des intérêts économiques de la société ; notre parlementarisme est de la métaphysique pure; de là une stérile querelle des partis, le vide des débats et l'incohérence même de la législation. Il est, du reste, peut-être à souhaiter que l'institution

de chambres et de ministères du travail attende une constitution plus effective et plus étendue de la force collective ouvrière; la formation des syndicats professionnels et leur reconnaissance civile est à cet égard le point de départ naturel et méthodique de toutes les réformes ultérieures; il en sera de même d'une législation nationale et internationale du travail; cette législation serait certainement moins précaire et moins arbitraire si elle était le résultat d'une entente contractuelle entre les délégués de toutes les chambres syndicales dans les chambres du travail national et entre les chambres ou parlements du travail de chaque pays; une législation et des tarifs plus ou moins fixes, du moment qu'ils sont le résultat d'une loi, dans le sens autoritaire du mot, ne paraissent guère du reste compatibles avec les variations naturelles incessantes de l'industrie et du commerce.

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