CHAPITRE XI
FONCTIONS ET ORGANES POLITIQUES
C'est après l'hésitation, la délibération et la décision prise que, dans l'activité consciente, la volonté individuelle s'exécute ; de même, dans la conscience collective, c'est à la suite des conflits, du procès et du jugement que l'action sociale se manifeste.
L'étude des organes et des appareils d'organes préposés à l'exercice des actions volontaires ou non, conscientes ou réflexes et instinctives de la société, est donc la suite naturelle de celle relative à son organisation juridique.
La science politique est la science de la volonté collective, de ses fonctions et de ses organes.
La politique est si bien une force dérivée de la force juridique, que, dans ses formes primitives, elle se confond avec cette dernière et notamment avec ses formes les plus complexes, tels que le droit administratif et le droit public; celles-ci, en effet, sont, comme nous l'avons observé, les dernières, en vertu de leur complexité supérieure, à se différencier du principe autoritaire indivis, et homogène où sont à l'origine absorbés tous les organismes sociaux. L'organisme juridique était lui-même confondu anciennement dans la forme autoritaire générale des sociétés; la justice n'était privée qu'en apparence, car toute la communauté intervenait dans la querelle, comme aujourd'hui encore dans les familles ou dans certains quartiers ou villages. Dans les premiers temps de l'histoire romaine, le témoin assumé, testis, ne se contentait pas de témoigner, il était garant; de même, autrefois, les témoins d'un duel se battaient entre eux; l'origine des juges est précisément dans
cette transformation des témoins au moyen d'une distinction entre • les représentants de la communauté et ceux qui attestaient le fait. Von Ihering signale la inème différenciation évolutive dans l'histoire du droit allemand et anglais.
Il en fut de même de la politique ; avant d'être organiquement distincte, elle commença par être impliquée dans les formes incoiiérentes de la communauté primitive, qui rendait à la fois ses décisions et les exécutait; lorsqu'une certaine division organique commença à se consolider par l'établissement d'un pouvoir autoritaire représentant de la communauté, le pouvoir exécutif ne cessa pas cependant d'être séparé du pouvoir judiciaire; ce qui le prouve, c'est qu'à Rome, par exemple, le Jiissus, l'ordre ou la volonté avait la même signification que pour les modernes, le droit.
Dans les sociétés primitives où l'organisme du pouvoir est déjà plus ou moins distinct de celui de la communauté indivise, le chef militaire, économique, religieux fait le commandement, qui est la loi, et l'exécute ou en délègue l'exécution de la même manière qu'un chef de famille ou de guerre comnlande et se fait obéir.
Dans la description des organismes sociaux antérieurs, nous avons suffisamment indiqué comment, dans chacun d'eux. la direction de la volonté était primitivement homogène et autoritaire ; il est inutile d'insister sur ce point, si ce n'est pour signaler qu'au ])oint de vue do la volonté directrice non plus spéciale, mais générale, c'est-à-dire de la politique de l'ensemble du superorganisme social, il en est absolument de même.
Dans les pays essentiellement militaires, la forme du pouvoir sera aussi militaire; de même les divisions, que l'accroissement du corps social produira nécessairement, et les formes civiles auront beaucoup de peine à se dégager des formes militaires ; il en sera également ainsi pour les sociétés à formes principalement théocratiques. Nous voyons, au contraire, les fonctions ministérielles modernes naître directement des offices, niinisferia,' du moyen-Age et revêtir des caractères administratifs beaucoup plus favorables à des progrès ultérieurs. Pourquoi ces délégations,
ces diflerenciations du pouvoir présentaient-elles au moyen ûge ces caractères ? Parce qu'elles étaient en rapport avec la nature même de la souveraineté, qui était assimilée à l'administration d'un patrimoine foncier plus ou moins considérable
Le maréchal ou palefrenier, en France aussi le connétable, cornes stabuli, devint ])eu à peu le ministre de la guerre. Le sénéchal, chef de l'office, surveillant du palais, se transforma en chef de justice. Le chambellan, préposé au logement du prince et de sa cour, caissier et trésorier du roi, finit par être le ministre des finances. L'échanson du roi, qui avait la surveillance des domaines et la perception des revenus en nature, était tout indiqué pour le ministère de l'intérieur; ces fonctions elles-mêmes commencèrent par être considérées comme des propriétés et des offices héréditaires.
C'est dans la direction volontaire, réflexe, instinctive ou raisonnée, imprimée autrefois à l'activité de chacun des organes sociaux et de leur ensemble, qu'il faut étudier les premiers éléments de la science politique, et non dans les théories et les pratiques compliquées et abstraites des temps modernes ; les pouvoirs politiques n'ont en eux-mêmes rien de merveilleux ni d'obscur et de quasi-divin; ils se confondent primitivement avec les actions les plus rudimentaires et notamment avec la direction de la chasse, de la guerre, de la pêche, du travail, des croyances, par ceux qui furent les plus forts ou les plus habiles, en un mot, les plus aptes à maintenir cette direction dans la voie indiquée par les circonstances et les nécessités du temps.
Pour bien comprendre quelle est la fonction de l'appareil politique, il ne faut donc pas s'en tenir à la description structurale de l'État moderne, il convient de remonter aux formes primitives. On constate alors non seulement que les organes par lesquels s'exerçait la volonté collective étaient autres que ceux d'aujourd'hui, mais qu'ils commencent, conformément au mode de formation déjà précédemment signalé à l'occasion des organismes sociaux antérieurs, par être impliqués dans les organes immédiatement antécédents. Ainsi, non-seulement l'appareil revêt primi-
tiveinent la forme d'une intervention du corps social tout entier et homogène et ensuite celle d'un commandement soit militaire, soit économique, soit familial, soit religieux, soit revêtu de tous ces caractères à la fois, m.'iis, dans les agrégats précisément les plus avancés, nous voyons l'appareil politique et surtout ses organes législatifs se confondre absolument avec l'appareil juridique.
Nous avons déjà observé que c'est par la fonction administrative et le droit public que l'appareil juridique se relie directement à l'apporeil politique; celui-ci est, en réalité, une dérivation directe de celui-là. L'Empire romain, au moment de son apogée, et la Monarchie française, avant son déclin définitif, nous en offrent des preuves décisives; à Rome, l'organe législatif se confondait si bien avec les organes juridiques, que les jurisconsultes Gaïus, Paul, Papinien, Ulpien et Modestin furent transformés en véritables législateurs, en vertu de la Loi des citations; quant à la France, personne n'ignore combien les Etats généraux se réunirent rarement et irrégulièrement sous la Monarchie, tandis que les Parlements, corps essentiellement administratifs et judiciaires, empiétaient continuellement sur la législation.
Quant aux formes plus archaïques encore de la volonté directrice collective, elles se retrouvent dans l'histoire de toutes les civilisations anciennes et modernes. Ce que nous appelons l'Etat a commencé par être une réunion de chasseurs, de pêcheurs, un campement de guerriers, une réunion de familles; l'Etat ou la cité n'ont jamais été, ni dans l'Inde, ni en Grèce, ni à Rome, ni en Germanie, une abstraction d'individualités, comme de nos jours, mais une réunion de familles, de curies, de tribus, de clans, formant chacun de petits États indépendants dans leur sphère, avec leur direction militaire, leur administration économique, leurs cérémonies traditionnelles, leur culte, leur justice et enfin leur autorité volontaire propres. L'État ancien n'était pas une personnalité distincte et abstraite, comme on veut nous représenter l'Etat moderne; il se confondait avec tous les organes du corps social, avec les citoyens armés, avec la propriété, la famille, le culte, etc.; la meilleure preuve en est dans la nature même des
guerres dans l'antiquité; ainsi, à Rome, en Grèce et ailleurs, la guerre n'avait pas lieu seulement entre les États représentés par des organismes spéciaux et différenciés de l'ensemble du corps social, mais entre les populations entières de chaque nation; le vaincu était exposé a perdre tout : sa liberté et le droit de porter les armes, ses propriétés, son autorité familiale, ses dieux, son droit, en un mot tous les organes de sa direction volontaire, pour devenir la chose du vainqueur; les traités de paix liaient tous les citoyens personnellement et directement ; si l'un d'eux les enfreignait, il était livré à l'ennemi ; de même le peuple n'était pas lié par les traités cojiclus par ses généraux, il pouvait les renier en les extradant ; il était rare du reste que les chefs ne se livrassent pas volontairement; la duplicité romaine et la mauvaise foi punique, n'étaient que l'application des règles politiques du temps. La formation d'organes spéciaux de la politique, tels que les assemblées législatives, distincts du corps social, est un fait relativement récent, cette différenciation du reste n'eu est qu'à ses débuts; le principe volontaire autoritaire avant été successivement expulsé, comme nous l'avons exposé, d'une façon plus ou moins complète de la vie économique, de la famille, de l'art, de. la morale et déjà en partie du droit, s'est fortifié dans ses derniers retranchements, c'est-à-dire dans tous les organes qui ont pour objet l'exécution de la volonté générale, là où cette volonté n'est pas encore suffisamment dirigée par une organisation indépendante et suffisamment complète des organismes sociaux eux-mêmes. Le fait même que l'Etat devient de plus en plus une abstraction, prouve que son universalisation et sa direction sont plus apparentes que réelles ; nous assistons en ce moment à un progrès identique à celui qui a substitué les grandes religions monothéistes au polythéisme ancien, et les deux ou trois formules métaphysiques qui subsistent encore, à tous les deux ; quand les superstitions se sont épurées on des principes abstraits, on a pu constater leur inanité et leur faiblesse ; il en sera de même de l'État; quand le pouvoir qu'il s'arroge sera encore un peu plus impersonnel et abstrait qu'il ne l'est, on s'apercevra qu'il
n'est rien, si ce n'est ce qu'il a été dans tous les temps : l'ensemble du superorganisme social; il y a seulement cette difï'érence, que dans le passé ce superorganisme se gouverne lui-môme et dans chacun de ses organes, par voie autoritaire réflexe et instinctive, et que dans l'avenir il se dirigera d'une façon de plus en plus indépendante, raisonnée et consciente.
Plus on rétrograde vers les sociétés primitives, moins on distingue de magistratures; les magistratures, c'est-à-dire les pouvoirs, ne se forment que quand les agrégats ont atteint une certaine croissance qui, à son tour, produit une différenciation des fonctions, ou plutôt, puisque originairement ces fonctions sont régies autoritairement, une différenciation des pouvoirs. Quand Aristote, et Bodin longtemps après lui, définissent le magistrat, «. l'officier qui a puissance en la République de commander », cette définition suppose déjà des sociétés fortement constituées et organisées; la filiation despotique des pouvoirs reste cependant matériellement tangible ; la magistrature commence par être une véritable propriété; cette origine commune se retrouve encore de nos jours dans la division, sous la Révolution française, des citoyens en actifs et en passifs, et actuellement, en Belgique et ailleurs, en censitaires et non censitaires; même dans certains pays, la liberté de la presse est soumise au régime du cautionnement et du timbre, comme si ce n'était pas assez qu'en fait elle exige de grands capitaux! Ce sont là évidemment des restes d'un temps où l'office électoral et l'office scientifique revêtaient des formes despotiques et relevaient directement du pouvoir.
Ce n'était pas seulement le système économique qui dominait et domine encore la politique, c'étaient principalement aussi les idées religieuses. La religion déterminait si bien les anciennes formes politiques, que les Athéniens, par exemple, s'en remettaient au tirage au sort pour la nomination à certaines magistratures, notamment à celles qui avaient rapport aux choses sacrées; ils croyaient, en effet, que 'la divinité était le plus intelligent des électeurs ; la démocratie athénienne agissait peut-être sous ce rapport avec plus de bon sens, que les démocraties modernes qui,
imbues du principe métaphysique de souveraineté, ont la prétention de désigner leurs candidats d'après la majorité des bulletins de vote ; il' y avait certainement plus de garanties d'impartialité dans le premier système que dans le second.
Une dictature militaire, économique, familiale, religieuse, justicière, voilà, en résumé, ce qui caractérise soit séparément, soit à la fois, l'appareil politique ancien dans les sociétés où la direction générale a cessé d'être indivise et incohérente, pour se fixer dans une organisation, dans un noyau central plus ou moins consolidés. Cette dictature est, après l'intervention communautaire homogène, le mode d'adaptation le plus simple aux circonstances extérieures également simples contre lesquelles les premières sociétés ont à exercer leur volonté. Les révolutions l)opulaii'es sont des réminiscences de cet état primitif homogène où la communauté tout entière prend part à l'action en vue d'une attaque ou d'une défense nécessaires et légitimes ; de même la dictature, dans les temps modernes, est basée également sur le droit de nécessité, Nothrecht, comme s'expriment les théoriciens allemands ; elle est, en effet, un retour aux formes anciennes de la force volontaire collective ; seulement, au lieu d'être la règle, l'intervention incohérente de la communauté, d'un côté, et la dictature, de l'autre, tendent à devenir l'exception. Si le régime révolutionnaire et la dictature persistaient, ils entraîneraient bientôt le retour aux formes anciennes correspondantes, la prépondérance de la justice militaire ou ecclésiastique, la restauration des privilèges personnels et patrimoniaux, en un mot, une régression complète de l'organisme social vers ses formes simplistes rudimentaires; à ce point de vue, les dictatures militaires, sous lesquelles l'Europe tremble depuis cent ans, sont restées une menace permanente pour la civilisation; elles la détruiront si nous ne parvenons à les briser.
Le premier qui fut roi ne fut pas simplement, comme dit le poète, un soldat heureux ; la royauté ne fut pas le produit accidentel d'une combinaison habile, d'un coup de force ou d'un hasard; elle est le fruit d'une tradition organique et d'une struc-
ture correspondante de la propriété, de la famille, de la religion ; son autorité était sainte et liée à toutes les croyances; elle se rencontre chez les primitifs, aussi bien dans les populations pacifiques que guerrières, sous des formes variées, suivant les circonstances. Il y a cette différence avec les formes despotiques anciennes, non-seulement que ces formes sont actuellement beaucoup plus différenciées, mais qu'elles ont été successivement réduites à l'administration, à la législation et à l'exécution des intérêts et de la volonté du plus grand nombre, mais par des moyens de moins en moins autoritaires et suivant des modes de plus en plus juridiques, représentatifs et contractuels.
Cependant, dans tous les cas et dans tous les temps, ce qui détermine les grandes lignes de la structure politique, c'est la conformation plus générale des organes économiques et des croyances ou de la science. Une organisation économique et des croyances despotiques sont un obstacle absolu à des formes politiques réellement démocratiques. Ce qui prouve que la politique est avant tout dominée par l'économique, c'est que chez tous les peuples, sans exception, même de nos jours, nous voyons la plèbe sacrifier ses droits politiques à un tyran, du jour ofi elle reconnaît que les formes libérales ou républicaines ne sont que les fantômes de formes mortes sans réalité tangible, matériellement évaluable. En Grèce, à Rome, en Italie, au moyen ûge, et depuis lors en- France, les soutiens des formes républicaines ont été principalement les aristocraties ; il en sera ainsi tant que l'organisation économique ne sera pas elle-même démocratique.
L'avènement de la plèbe romaine coïncida avec l'écroulement des formes politiques et religieuses anciennes; cette révolution fut essentiellement laïque ; les tribuns du peuple étaient les seuls qui n'accomplissaient pas de sacrifices; ce qui semblait alors un signe d'infériorité était, en définitive, le gage d'un progrès considérable. Déjà, dans la Constitution de Servius, la religion était en sous-ordre, tandis que sous Numa elle était encore dominante. Quand la plèbe eut conquis le droit au service militaire, qui, à Rome et en Grèce, était considéré comme la préparation à toutes
les magistratures publiques, quand elle eut obtenu l'égalité religieuse et civile, elle eut par dessus, comme corollaire, le droit politique, mais elle vint se buter, elle et ses tribuns, contre la question économique; elle fit des Césars ses tribuns, par haine des classes privilégiées et de leur aveugle et impitoyable oppression.
En somme, là où la force n'est pas ou est insuffisamment organisée, la volonté sociale s'affirme toujours ou a une tendance rétrograde à s'affirmer, soit par la dictature, soit par la révolution, le plus souvent même par l'une et par l'autre ; la dictature est le retour à la stabilité autoritaire qui succède à l'incohérence et à l'homogénéité diffuse primitive ; la révolution est le retour plus direct encore à cette dernière, l'appel à la force populaire quand le droit social étant méconnu, il n'y a plus d'autre recours possible.
La formation d'un appareil politique et de ses divers organes spéciaux a précisément pour objet de régulariser les actions volontaires de la force collective, de même que la fonction de l'appareil et des organes juridiques est, comme nous l'avons vu antérieurement, de mettre fin aux hésitations, aux contestations et aux conflits qui déchirent la conscience sociale et empêchent, par cela même, sa volonté de se manifester dans un sens ou dans l'autre. Quand le groupe entier, non encore différencié, subit d'une façon générale et confuse les impressions du dehors ou les incitations du dedans, son activité volontaire est, nécessairement aussi, déréglée et adaptée aux faits les plus simples; dans ce cas, naturellement, rien ne sépare l'excitation, d'un côté, et l'examen, la délibération et l'exécution, de l'autre ; la riposte succède immédiatement à l'attaque, l'activité est ce qui s'appelle réflexe. Ce mode est, du reste, le plus convenable aux sociétés primitives; elles auraient cent fois le temps de périr si, au lieu d'agir instantanément, elles délibéraient et jugeaient.
11 en est encore à peu près de même, bien qu'à un moindre degré, lorsque l'accroissement social étant devenu plus considérable et l'adaptation aux circonstances ambiantes plus spéciale,
l'activité elle-même plus complexe du groupe nécessite une direction également plus spéciale, par exemple militaire ou économique ; à ce moment surgit naturellement un pouvoir régulateur central ; la formation de cet organe particulier constitue évidemment un degré supérieur d'organisation de la force collective, une économie de temps et de dépense, une facilité au point de vue de la correspondance de l'activité volontaire aux conditions de l'attaque ou de la défense. L'instinct social d'abord, le raisonnement ensuite tendent, à partir de ce moment, à intervenir dans la politique, de même que lorsque, chez les animaux et chez l'homme doués de centres nerveux, les multiples impressions externes commencent par entrer en rapport, par être pesées et triées avant que la volonté reçoive l'autorisation de leur répondre.
Livrée à elle même, l'activité volontaire est un facteur essentiellement modificateur et perturbateur, un élément de désordre. Il n'est donc pas étonnant que la fonction politique et ses organes soient ceux qui paraissent les plus agités et les plus soumis à des bouleversements continuels ; rien ne paraît en efï'et plus libre que la volonté, rien ne semble plus mobile et plus changeant; rien n'est cependant en réalité plus régulier, plus déterminé par des causes générales; nulle part les agitations de la surface ne correspondent à une immobilité plus grande du fond ; il n'y a de comparable que la mer profonde, oCi tout est mouvement à la superficie et calme au fond.
Nous avons vu que la première et fondamentale diff'éreociation du corps social est celle qui se produit quand son organisme se sépare "des milieux naturels et sociaux externes, par la formation d'un pouvoir de résistance ou d'attaque analogue à l'enveloppe dont les animaux rudimentaires revêtent leur structure primitive.
Cette force externe est la première manifestion collective absolument réliexe dans laquelle s'incarne l'organisme de la volonté sociale. La force publique ou, si l'on préfève, guerrière eut l'organe primordial de la volonté collective, c'est-à-dire le
premier organe politique ; elle représente l'absolutisme inconditionné, absorbant en lui toute manifestation delà vie économique, familiale, artistique, morale et juridique; rien ne lui résiste, tout lui obéit, ou plutôt il n'y a rien en dehors d'elle; à la défense ou à l'accroissement du corps social dont elle est le seul organe, elle sacrifie impitoyablement tout : richesse, liens du sang, les droits de la beauté et de' la pensée, l'honneur et le droit. Tout plie devant cette raison d'Etat inflexible et supérieure qui, depuis les civilisations primitives, en passant par la Grèce et par Rome, jusqu'à nosjours, a produit ces admirables, mais horribles dévouements et sacrifices civiques, qui paraîtront sans doute monstrueux à la postérité. Encore aujourd'hui, l'armée a son honneur spécial, son code à elle, punissant de mort la simple désobéissance. L'organisation de cette force publique n'a pas été et n'est pas encore le produit d'une surprise de la tyrannie, elle est la création positive et nécessaire de l'humanité; elle est l'organe primordial de son activité volontaire, une nécessité de sa lutte pour l'existence; les sociétés, en effet, ne se forment et ne se développent primitivement qu'au détriment des sociétés voisines, en leur résistant et en les attaquant. Le moule social de la volonté collective, le plus général, celui sur lequel se formeront les divers stades de cette volonté est donc un moule naturellement et légitimement autoritaire, -
Il en résulte qu'au fur et à mesure du développement des civilisations et de la formation des divers phénomènes sociaux, dont nous avons exposé la classification hiérarchique, l'organisme de ces diverses fonctions sociales aura tout d'abord une structure également autoritaire.
Le premier caractère du progrès social se fera donc par une différenciation organique des j)Ouvoirs. La circulation des biens, leur consommation, leur production auront des formes autoritaires, telles que la communauté indivise sous la direction du chef de tribu, de famille, la propriété individuelle constituée en monopole au profit de quelques-uns, le système féodal, l'impôt, etc.
La famille sera la vôri table propriété de son chef, avec droit de vie et de mort sur la femme, les enfants et les esclaves assimilés aux animaux.
Les jeux artistiques seront réglés sévèrement, de même que les croyances, le cérémonial et le rituel, par un pouvoir sacerdotal inflexible.
La morale sera révélée, imposée et sanctionnée sous des peines terribles.
Le droit sera édicté de par la volonté du maître et se manifestera d'abord et principalement par le châtiment, de même que les rapports internationaux privés et publics, par la piraterie, le vol et la guerre.
Nous avons vu comment ces organismes autoritaires étaient nés successivement les uns des autres par voie de différenciation, chacun empruntant à son prédécesseur sa structure autoritaire et commençant par faire servir celle-ci à sa propre constitution.
Ainsi le chef militaire est le premier chef économique, le premier chef économique devient le chef de la famille dans le sens large des anciens, le chef de famille devient le premier chef des jeux, le premier prêtre; le prêtre devient le premier moraliste, le moraliste, le premier juge.
Or, tous ces pouvoirs étaient émanés graduellement de l'organisme collectif. Toutes les constitutions modernes, depuis 1789, en reconnaissant que tous les pouvoirs émanent de la nation, n'ont donc pas instauré un principe nouveau, elles n'ont fait que proclamer la constatation d'un fait constant, l'immanence de l'autorité dans la société et son développement naturel par voie de différenciation et de séparation. Le régime constitutionnel moderne n'est guère allé au delà du principe de 1 émanation directe des pouvoirs et do leur séparation.
La science politique est en réalité la science des fonctions qui règlent la volonté sociale et des organes qui sont au service de ces fonctions.
La volonté collective n'a d'abord pas d'autre organe que la force collective homogène elle-même; elle se manifeste successi-
vement sous cette forme, comme nous 1 avons observé dans toute la série des organisme--» sociaux : économique, familial, artistique, scientifique, moral et juridique. La première diffërenciatiou dans chacun de ces organismes s'opère par la formation d'une autorité centrale, d'un pouvoir. Ce pouvoir, tout d'abord, est également indivis, il règle la guerre, la vie économique, l'ordre familial, domine l'art et la science, régit la morale, commande le droit et exécute enfin par lui-même la volonté générale dont il est l'émanation et l'incarnation. A cette structure, déjà plus parfaite cependant que l'état homogène et amorphe primitif, succèdent des formes nouvelles, caractérisées d'un côté par la séparation des pouvoirs et, de l'autre, par une lente et presque insensible transformation de ces derniers, en commençant par les plus généraux pour finir par les plus complexes, en fonctions sociales dont la cohésion devient d'autant plus étendue et plus forte, que le principe autoritaire s'y rétracte et s'y affaiblit; nous avons tenté de décrire méthodiquement ces progrès dans les chapitres précédents, uniquement pour indiquer la marche systématique à suivre dans l'étude des sciences sociales; nos dernières observations ont eu pour objet des constatations semblables dans l'évolution juridique.
En supposant la fonction juridique organisée dans ses diverses parties, depuis le droit commercial jusqu'au droit public externe, il reste cependant un ultime résidu de propriétés sociales, que niledioit, ni, à plus forte raison, les organes sociaux antécédents au droit ne suflftsent à englober et à régulariser complètement; ces forces sont précisément celles par lesquelles s'exerce la volonté collective au moment où elle se décide et transforme ses délibérations en actes.
Cette fonction sociale étant la plus complexe et la plus spéciale, est naturellement moins avancée dans son organisation que les appareils antérieurs; nous en sommes encore, sous ce rapport, même dans les pays les plus avancés, au régime constitutionnel de la séparation des pouvoirs. Il faut remarquer cependant que déjà la plupart des constitutions politiques ne répondent
déjà plus sous ce rapport à la réalité des choses; le pouvoir judiciaire n'est plus, comme nous avons pu le voir, un véri^table pouvoir, dans le sens autoritaire du mot; c'est principalement dans l'organisation juridique commerciale qu'il a définitivement perdu ce caractère et en partie seulement dans le droit civil proprement dit et dans une proportion encore beaucoup moindre dans le droit administratif et surtout dans le droit public externe et interne; le principe de souveraineté tend de plus en plus à se restreindre au pouvoir législatif ei finalement au pouvoir exécutif. C'est en ce dernier, qu'au sortir de Tindivision homogène et incohérente primitive, s'est incarné le principe d'autorité d'une façon également indivise; nous avons constaté en effet, en décrivant méthodiquement les appareils successifs de la force collective, que le pouvoir exécutif absorbait à l'origine tous les autres pouvoirs ; aujourd'hui, non-seulement les pouvoirs se sont différenciés et séparés, mais en somme, malgré certaines réactions transitoires correspondant à la faiblesse de certains organismes, par exemple économiques, le principe autoritaire, le commandement, ju^, jussus, s'est presque totalement transformé en une série de fonctions sociales dont la structure était d'autant plus vaste et plus forte que c'est la forme contractuelle et l'assentiment général qui en relient et cimentent les diverses parties.
Le pouvoir exécutif, d'après les considérations précédentes, se confondait naturellement avec l'administration et la législation ; toutes les nations européennes ont passé par ce stade de civilisation où les chefs de l'État administraient et légiféraient soit directement, soit par l'intermédiaire de ministres, de conseils d'Etat, de gouverneurs ou d'autres délégués du pouvoir central, dans les communes, les provinces ou le royaume.
La nécessité, provoquée par la croissance du corps social, de déléguer une partie de l'autorité judiciaire et administrative est le premier empiétement sur le pouvoir exécutif absolu; c'est aussi le premier indice de la tendance sociale à soumettre le pouvoir au droit; cela est si vrai que, par le seul fait de la for-
mation du pouvoir administratif, même comme simple délégation du prince, il se constitue à. la longue un droit administratif, c'est-à-dire un ensemble d'abord de coutumes, puis de règles précises et de doctrines, qui, par leur seule existence, sont une garantie en faveur du public contre l'action despotique du pouvoir central et de l'administration elle-même. De là à soumettre les conflits des particuliers et du pouvoir à une juridiction suprême, d'abord du prince, puis des tribunaux, la conséquence est pour ainsi dire inévitable. Toutefois, encore actuellement, sauf de rares exceptions, comme en Suisse et aux États-Unis, le principe autoritaire continue généralement à vicier le système administratif, car partout ailleurs les actes administratifs, pourvu qu'ils soient pris conformément à certaines dispositions organiques et de droit public, qui sont elles-mêmes et plus encore autoritaires, échappent à toute juridiction, même à celle des cours de cassation.
hQ pouvoir législatif, en tant que différencié du pouvoir exécutif, commence lui-même par se confondre avec l'appareil juridique et administratif, comme on le voit parfaitement par l'histoire des Parlements de France. La tendance, dans tous les pays, des corps judiciaires et administratifs fut toujours de se transformer en assemblées délibérantes et législatives et celle de ces dernières à empiéter graduellement sur le pouvoir exécutif; les pouvoirs ainsi concédés ou conquis, subissant l'influence de leur structure ancienne, commençaient toujours par se mettre en hostilité avec l'autorité dont ils étaient parvenus à se détacher, de telle sorte que le progrès politique se faisait d'abord par un déchirement et un déplacement d'une partie de la souveraineté avant d'en arriver, comme il le fait en ce moment, à se réaliser par la diminution incessante de cette souveraineté et sa transformation en fonctions.
De même que nous avons pu l'observer à propos de tous les organismes sociaux antécédents, les organes politiques passent aussi de l'irrégularité à la régularité, de l'intermittence à la permanence et à la fixité. Cela n'est pas seulement vrai pour le
pouvoir exécutif lui-même, mais pour les corps administratifs et législatifs et, chose remarquable, qui confirme nos constatations antérieures sur l'influence déterminante des phénomènes sociaux les plus généraux, ici, comme ailleurs, la régularité et la cohésion sont, en dehors des nécessités de l'attaque et de la défense, principalement provoquées par des raisons d'ordre économique et financier.
Sous l'Empire romain, les assemblées provinciales se composaient de députés élus par les villes et pris parmi les décurions, les propriétaires fonciers non décurions et les membres des collèges d'artisans, plus les hauts fonctionnaires de la province, lesquels en faisaient partie de droit. La grande paix romaine en était arrivée ainsi à une représentation, au moins administrative, tout à fait réaliste des grands intérêts sociaux, bien supérieure à notre organisation moderne, qui souffre encore de la grande déviation structurale que lui ont imprimée l'invasion des barbares et le christianisme.
Indépendamment des municipes, avec leurs représentations propres, il y avait dans les provinces des fora et des conciliabula, qui, de même que les 7nunicipes, avaient généralement leur sénat et des magistrats locaux ; c'étaient à la fois des centres commerciaux, judiciaires et administratifs. Quant aux communes et régions rurales, vici et pagi, elles avaient des administrateurs subalternes, des conseils communaux et des assemblées.
Dans les Gaules, les premières assemblées avaient généralement été irrégulières et sans autorité; le prince les convoquait quand lui-même en avait besoin, soi-disant pour entendre les vœux et les plaintes du pays, mais en réalité, sous un semblant de bienveillance, pour lui soutirer des impôts. César convoqua plusieurs assemblées dans les Gaules ; Auguste, en l'an 27, créa un conseil composé des députés des soixante villes et dont le siège fut d'abord à Narbonne, puis à Lyon ; c'était une véritable assemblée nationale, qui, avec l'organisme municipal et les assemblées provinciales dont Dioclétien fit une institution générale et permanente, complétaient cette organisation administrative et politique que la
France n'a guère eticore dépassée, si ce n'est par l'extension du pouvoir des assemblées législatives depuis 1789(1).
Les Reichstage de la monarchie franque ne furent guère différents, à l'origine, des comices centuriates des Romains; Bluntschli observe même, avec raison, que l'organisation des classes et des ordres, ainsi que les formes de délibération et de vote, y étaient beaucoup moins parfaites qu'à Rome; elles n'atteignirent jamais, en effet, le haut développement des villes romaines et des assemblées communales, provinciales et nationales gauloises ; l'aristocratie des seigneurs et des ecclésiastiques y était à peu près seule consultée ; cette grande différence provenait principalement de la faiblesse du développement économique allemand, d'où il résultait que ces assemblées représentaient moins des intérêts commerciaux, industriels et communaux, que des intérêts territoriaux monopolisés par les chefs militaires et religieux. Ici, encore une fois, au surplus, la représentation politique correspondait à la réalité objective, avec cette différence, que le développement de cette dernière était inférieur à ce qu'il était en Italie et en Gaule et à ce qu'il fut depuis en Angleterre, en Espagne et dans beaucoup d'autres pays.
Les formes politiques sont, en somme, partout et toujours en correspondance avec la structure économique, familiale, artistique, scientifique, morale et juridique des sociétés, c'est-à-dire autoritaires ou socialement indépendantes, dans la mesure et dans la proportion où cette structure, avec ses organes spéciaux, l'est également. Le pouvoir exécutif est absolu là où les fonctions sociales sont confondues dans son autorité supérieure ; le régime de la séparation des pouvoirs, avec ses conflits inévitables entre le judiciaire, l'administratif, le législatif et l'exécutif, est dominant là où les divers offices sociaux sont déjà différenciés, mais conservent encore, en tout ou en partie, leur enveloppe despotique primitive; le véritable régime démocratique est celui où
(1) Vos IherinG, Euprit du droit Romain; MoHHSEN et Marquardt, Anliquités romaines ; Glasson, Histoire du droit et des inslituiions de la France.
tous les organes sociaux ont aci|Liis un dé\'eloppement et une perfection tels, que dans chacun d'eux la fonction s'effectue avec le ina>;iinuin de cohésion et le minimum de contrainte; ce résultat politique est atteint quand les divers intérêts sociaux ont leurs représentations particulières et générales, économiques, familiales, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et finalement générales, ofi leurs intérêts, librement débattus, aboutissent à des transactions mutuelles, c'est-à-dire à de véritables contrats sociaux, dont les règles ne découlent plus du commandement du prince ni de la souveraineté du nombre, mais de cette évolution progressive et splendide que nous avons vu partir de l'organisation successive des forces sociales égoïstes et instinctives de la nutrition et de la reproduction des individus et de l'espèce, pour s'élever par l'art, la science, la morale, et finalement par le droit, à une régularisation de plus en plus spéciale et plus haute.
En ce moment, la politique en est à sa période métaphysique; d'abstraction en abstraction, le principe autoritaire s'est réfugié dans une abstraction de plus en plus quintessenciée, après laquelle il n'y a plus que le vide absolu ; l'état moderne, en politique, est devenu quelque chose de semblable à l'être-suprême en religion ou à la cause unique matérialiste ou spiritualiste des métaphysiciens; or, nous avons vu, par l'étude de la fonction religieuse et métaphysique, que ce haut degré d'épuration est en réalité une véritable évaporalion après laquelle il ne reste que la réalité positive et scientifique, que les nuages religieux et métaphysiques obscurcissaient.
Actuellement les partis politiques, qui se disputent avec tant de passion les derniers restes du principe de souveraineté, correspondent aux anciennes sectes religieuses et aux diverses doctrines métaphysiques, avec lesquelles ils ont en commun la discipline rigoureuse, l'élroitesse des vues et un insupportable esprit d'intolérance. Lorsque la Révolution de 1789 supprima les divers ordres qui représentaient l'État, elle fit œuvre de progrès, parce que ces divers ordres, tant économiques qu'ecclésiastiques et seigneuriaux,
représentaient un passé autoritaire, qui n'était plus de saison; quand, ensuite, la Convention, issue de la souveraineté populaire, frappa le pouvoir exécutif à la tète parce qu'il trahissait l'intérêt général et ne prétendait pas se soumettre à ses élus, cette action violente était encore l'indice d'un progrès désirable; mais quand, après avoir ainsi poursuivi le principe de souveraineté jusque sur les sommets, le peuple français, à la suite de Rousseau et des autres métaphysiciens de la politique, eut la prétention de reconstituer l'État en faisant dériver tous les pouvoirs de la souveraineté populaire, représentée par le suffrage universel, il aboutit, comme il le devait, à ce qui est le dernier mot de toute métaphysique, c'est-à-dire à une mystitication ; le but qu'il voulait atteindre lui échappa et la souveraineté populaire, au lieu d'être maîtresse de l'Etat et du pouvoir, se trouva vinculée par des liens d'autant plus solides, que la loi {leœ, lien) était ou semblait être rexj)ression de la volonté générale.
On avait perdu de vue qu'en dehors des corporations et des ordres qu'il était juste et nécessaire de supprimer, les fonctions administratives, législatives, judiciaires et executives devaient se transformer en des délégations et des représentations effectives des divers intérêts et organismes sociaux; au lieu de cela, on supprima l'organe en même temps que la forme autoritaire, qui n'en était que la structure transitoire. Alors que, comme nous l'avons vu, les divers intérêts sociaux s'organisaient d'une façon de plus en plus indépendante et parfaite, un progrès essentiel fut absolument négligé, ce fut de créer les organes politiques nécessaires à l'expression de leur volonté particulière et à la direction de leur activité commune et générale. Au lieu d'organiser d'une façon réaliste et scientifique la représentation politique des parties intéressées, on n'aboutit qu'à une stérile agitation des partis; on abolit les ot-'dres, on perdit de vue Yordre social positif, dont nous avons, dans les chapitres précédents, tenté la description méthodique, en dehors de tout système, et par la simple observation.
Pourquoi, dans tous les pays constitutionnels, républicains ou
monarchiques, à suffrage universel ou non, un conflit général et irréductible existe-t-il entre le pouY<.>ir exécutif, les assemblées législatives et le corps électoral? Pourquoi celui-ci n est-il le maître qu'un jour, celui de l'élection, et le sujet tout le reste du temps? Parce que la loi n'est pas l'expression d'un accord intervenu entre les divers intérêts représentés directement ou par leurs délégués, mais le résultat d'un acte de foi, d'une démission et d'une abdication des fonctions représentatives et executives, à la suite d'une consultation électorale nécessairement aveugle, puisque ceux à qui elle s'adresse ne sont que des individus, c'està-dire les éléments inconscients des organes sociaux et non ces organes mêmes. Or, nous savons, par toutes nos études antérieures, que le principe autoritaire est en raison inverse de l'oi'ganisation ; dans le l'égime politique dont nous nous occupons, la souveraineté, qui n'existe pas dans les organes, ne peut donc, à plus forte raison, subsister dans les individus; seulement, par une fiction constitulionnelle qui légitime l'appellation de métaphysique que nous avons appliquée à la doctrine politique en vigueur, la majorité de ces derniers délègue la souveraineté à des assemblées qui imposent la loi à la minorité ou directement, ou par l'intermédiaire de ces assemblées, au moyen du pouvoir exécutif chargé de l'appli- (juer. Dans ces conditions, la loi, qui. naturellement, est encore plus précise que le droit et la morale, en arrive à être à ce point l'expression do la volonté inconsciente des sociétés, que ce n'est que par une nouvelle fiction que le peuple, souverain nominal de qui tous les pouvoirs sont supposés émaner, connaît cette loi, à laquelle il ne participe réellement que par les inconvénients et les souffrances, en un mot, par la sujétion et les charges qu'elle lui impose.
D'un autre côté, le conflit est continuel entre les assemblées législatives et le pouvoir exécutif; telle est la forme actuelle et pi'obablement ultime de l'anarchie politique.
Charles P"", en Angleterre, Louis XVI, Charlea X, Louis- Pliili])[)e, en France, sont des exemples des triomphes des assemblées législatives sur le pouvoir exécutif; Cromwell, Napoléon P"", Napoléon III sont des exemples en sens inverse.
Comment cet antagonisme pourra-t-il être résolu?
Il ne pourra l'être que par l'évolution organique naturelle dont nous avons indiqué les lois et dont les prodromes sont déjà suffisamment déterminés en ce moment pour que l'aboutissement final n'en soit pas douteux.
Cette évolution consiste dans la transformation successive de toutes les formes aiUorilaires en formes purement fonctionnelles, reliées entre elles non plus par la compression, mais par le consentement exprès ou tacite de tous les membres du corps social.
Cette transformation est déjà surtout évidente dans l'appareil économique et particulièrement dans son organe le plus général, celui de la circulation :les routes, les chemins de fer, les postes, les télégraphes, la circulation monétaire et fiduciaire, celle ci moins cependant que les premiers, sont de véritables fonctions absolument autonomes, où le pouvoir exécutif n'intervient guère qu'à titre nominal. Ils obéissent désormais à leurs lois propres d'une application aisée et sur lesquelles tous les échangistes sontd'accord, à savoir : que le prix du service rendu par chacun de ces organes ne peut dépasser leur coût d'entretien et de développement Voilà le contrat accepté par tous les intéressés, d'une façon consciente ou non; la politique, c'est-à-dire l'autorité, n'a absolument rien à y voir.
Il en sera de même pour la consommation et la production; les foires,^ les marchés, les bourses, les entrepôts, les expositions seront des organes de plus en plus régulateurs de la consommation; affranchissez seulement les organes de l'exploitation du privilège capitaliste par une juste organisation du crédit, et la consommation, directement mise en rajiport avec les syndicats de production, saura bien, ainsi que ces derniers, s'organiser en dehors de toute immixtion du pouvoir, sans intervention ni de la loi, ni du roi.
Il est inutile d'indiquer que la circulation, la consommation et la production, débarrassées de tout privilège et de toute immixtion autoritaire, c'est la famille étendue et affranchie, les droits de la femme, de l'eiifant et du vieillard assurés.
C'est en même temps l'art ramené à sa destinée sociale, arraché au culte du veau d'or, à celui de l'Eglise, à la glorification du libertinage, à l'apothéose de tous les despotismes et consacré à l'ennoblissement du travail, à l'embellissement du foyer domestique, à l'embellissement de la science et du droit, à la paix et non plus à la guerre, au culte des bienfaiteurs et non plus des destructeurs de l'humanité.
Quant à la morale, elle cessera d'être imbue des fausses idées économiques, familiales, religieuses et juridiques; elle se conformera de plus en plus aux données scientifiques qui épurent irrésistiblement nos croyances et nos mœurs; ici, comme partout ailleurs, la raison positive vaincra la raison autoritaire ou d'État. Cette évolution est du reste déjà en grande partie accomplie; l'expulsion du pouvoir dans la morale et dans la science n'attend pour se compléter qu'une organisation générale plus eflëctive des forces collectives, principalement économiques.
Il en sera de même du pouvoir judiciaire. Nous avons déjà montré la tendance incontestable de la procédure à se dépouiller de son formalisme et celle, non moins indéniable, du droit pénal, grâce aux progrès de la physiologie psychique, à se confondre avec un système, non j)lus de vengeance, mais d'amélioration préventive, de sécurité et de simple réparation sociales. En ce qui concerne le droit civil proprement dit, en dehors des questions d'état, qui relèvent naturellement des conseils de famille, jugeant par eux-mêmes ou comme jury, toutes les questions relatives aux biens trouveront leurs juges naturels dans les délégations des syndicats d'échangistes, de consommateurs et de producteurs. Les conseils de prud'hommes, d'arbitrage, les tribunaux de commerce, sont des applications en voie de formation de cette organisation nouvelle, qui fera de la magistrature judiciaire non plus un pouvoir, mais une fonction, appliquant non plus la loi issue de l'autorité législative ou executive, mais les règles contractuelles admises par les Parlements spéciaux et généraux, qui serviront de représentation aux diverses fonctions de la société : chambres de commerce, chambres de l'industrie, chambres de l'agriculture, cham-
bres artistiques, corps scientifiques, etc., etc., ainsi que la réunion de chacun d'eux dans un Parlement central.
Pour se faire une idée de ce que seront probablement dans l'avenir nos assemblées législatives et nos pouvoirs exécutifs, il faut, à moins de s'exposer à s'égarer dans des rêveries utopiques, se reporter aux types sociaux déjà suffisamment organisés; ces tyjjes, d'après toutes nos constatations antérieures, se rencontrent surtout dans l'appareil circulatoire collectif qui, grâce à sa plus grande simplicité, a été le premier à compléter les diverses parties de sa constitution; telles sont les unions de crédit' et les banques populaires; là, tout membre a voix au chapitre, contrairement à ce qui se passe dans ces banques privilégiées, dites nationales, et dans ces puissantes sociétés, comme la Société générale, où le privilège, jusque dans le droit de vote et entre actionnaires eux-mêmes, correspond si bien au monopole social dont ces institutions jouissent.
Les syndicats d'échangistes, de consommateurs, de producteurs, les conseils de famille, les cercles artistiques, les comités scolaires et les corps scientifiques, voilà les organes politiques spéciaux, les assemblées diverses qui délibéreront et décideront de leurs intérêts particuliers, qui organiseront leur discipline, leur justice, leur administration et qui, directement ou par leurs délégués, dans des assemblées représentatives régionales ou générales, constitueront les Parlements et les comités administratifs et exécutifs dans l'avenir. Il est certain que dans cette organisation réaliste des intérêts sociaux, chacun de ces intérêts étant libre dans sa sphère et n'étant en relation avec les autres que parce qu'il reconnaît que ces rapports sont pour lui la source d'avantages supérieurs, les questions de parti et la prépondérance des majorités perdent à peu près absolument leur importance actuelle; la loi n'est plus dès lors un acte de souveraineté, une obligation imposée par la majorité à la minorité, ou même, ce qui est plus grave, comme en Belgique, par la minorité à la presque généralité, mais le résultat d'une entente, d'un accord, de concessions réciproques, comme il arrive dans les contrats entre particuliers, bien entendu
quand ces derniers traitent dans des conditions suffisamment libres et égales Cet accord contractuel devient d'autant plus facile, que la liberté et l'indépendance organique des intérêts particuliers est plus grande; ainsi, la question est soulevée de savoir s'il faut subsidier un culte dans le pays; cette question évidemment intéresse directement les adhérents de ce culte et l'organisation religieuse dont ils font partie; cela n'a que des rapports très éloignés avec le commerce, l'industrie, l'agriculture; il ne s'agit déjà plus dès lors d'un intérêt général qui doive faire l'objet d'une délibération générale; mais la décision à intervenir peut se rapporter plus ou moins directement à l'ordre des familles, à l'éducation morale et scientifique; il pourra donc y avoir lieu à une délibération commune entre les représentants du culte, les conseils de famille, les comités scolaires et les corps scientifiques; n'interviendront naturellement dans les subsides demandés que les adhérents individuels du culte, si leur zèle religieux va jusque-là, les familles, les comités scolaires, les corps scientifiques, qui trouveront leur avantage à y participer ; même dans chacun de ces groupes, les membres individuels qui croiraient ne pas devoir accepter les décisions de la majorité de leur groui)e seraient toujours libres de s'en détachei", pour se faire recevoir dans un de ceux dont les tendances répondent le plus à leurs i)ropres aspirations.
Au point de vue de la forme politique générale, la structure fédérative est certainement aussi celle qui correspond le plus parfaitement aux formes contractuelles qui caractérisent la structure politique des groupes particuliers ; elle est également celle qui s'adapte le plus facilement et le plus largement à ces relations internationales et universelles, qui, par la seule cohésion résultant de l'entente et de la paix, tendent à créer cette unité ou plutôt cette union de tous les peuples que le principe autoritaire a vainement tenté par la contrainte et par la guerre. Une seule contrainte est légitime, c'est celle que la société met au service des engagements librement débattus et consentis, aussi bien entre particuliers, qu'entre groupes de particuliers.
Le système parlementaire, basé sur le principe métaphysique
de la souveraineté delà nation et, comme conséquence, des majorités, fictives ou non, et des partis, tombe dès maintenant, à peu près partout, sous le mépris et le dégoût; le parlementarisme n'est heureusement qu'une forme transitoire et autoritaire d'un organisme politique en voie de fonctionnement et de développement ; il est au système représentatif véritable ce que la religion est à la science, un acheminement nécessaire vers la réduction continue de l'absolu.
« Conventions vainquent lois », ce principe, déjà formulé par nos anciens jurisconsultes, ne signifiera plus seulement qu'il est permis par des contrats de déroger aux lois qui ne sont pas d'ordre public, mais que les conventions, les statuts contractuels, les traités seront de plus en plus la règle ou l'expression de l'ordre, c'est-à-dire de l'organisation publique, et la loi l'exception ; ainsi comprise, cette formule indique la tendance constante de l'évolution politique ou volontaire des sociétés.
Ainsi, le superorganisme collectif, parti de l'indivision et de la confusion des pouvoirs, transite par leur différenciation successive, pour arriver, en les affaiblissant et en les détruisant les uns par les autres, jusques et y compris le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, à les transformer en fonctions; c'est ainsi qu'à travers l'histoire, la force collective manifeste sa volonté persistante de se diriger de mieux en mieux directement ellemême par le perfectionnement de ses procédés et de sa méthode. On ne saurait toutefois trop y insister : même les formes politiques autoritaires étaient en réalité fonctionnelles, puisqu'elles correspondaient à la structure primitive des sociétés; le progrès, en politique comme ailleurs, a consisté à prendre conscience de leur caractère réel de fonctions et d'en favoriser plus ou moins systématiquement la régularisation de plus en plus effective dans cette direction. La forme autoritaire n'est pas plus un accident ou le résultat d'une surprise que la forme contractuelle; celle-ci continue naturellement la première; entre elles, pas plus qu'en géologie, il n'y a eu de cataclysmes et de révolutions brusques ni de créations suivant des plans différents ; les privilèges écono-
miques, le despotisme familial, la tyrannie sacerdotale, l'absolutisme monarchique, la souveraineté de la loi, toutes ces dépouilles actuellement usées et méprisées, sont les vêtements primitifs et appropriés, les langes du droit et de la paix.
Moins les fonctions sociales sont dégagées de leur enveloppe autoritaire, plus la direction de la politique générale est également autoritaire. Quand toutes les fonctions sociales, y compris même la fonction économique externe, étaient confondues dans l'organisme enveloppant, d'attaque et de défense, externe, la direction sociale était nécessairement aussi externe et principalement guerrière ; la guerre était la condition de l'existence du groupe dont l'alimentation même, comme chez les animaux inférieurs, s'opérait indifféremment par l'ensemble de toute l'enveloppe extérieure. Quand l'esclavage, avec ses formes correspondantes de la famille, de la religion, de la morale et du droit, assura une certaine cohésion au développement économique externe, ce fut en définitive un premier pas vers la paix, une adaptation plus régulière à des conditions plus complexes, un progrès de la vie ; de même, quand la famille se constitua et que plus tard son chef devint le prêtre, le dieu, le directeur de la gens ou du clan, le juge et le législateur.
Par suite de ce progrès continu, il y eut toujours dans la direction sociale deux tendances irréductibles, représentées actuellement d'une façon adoucie et mitigée par les partis et leurs chefs et aspirant l'une au retour ou à la conservation des formes anciennes, l'autre à l'acquisition des formes nouvelles; or, précisément parce que révolution se faisait principalement alors dans le sens de la seule différenciation des pouvoirs, il en résulta que l'organisation et le rôle des partis furent toujours également autoritaires et que leur discipline et leur procédure ne cessèrent jamais, même de nos jours, d'être guerrières. Sans invoquer même les coups d'Etat et les révolutions politiques de ces derniers temps, on peut constater que, jusque dans les circonstances les plus ordinaires, la tactique de tous les partis est toujours restée au fond militaire; ils ont leur discipline, leurs chefs;
la raison et les engagements pris doivent s'incliner devant les nécessités de la lutte ; si un simple commerçant faisait ce que pratique régulièrement un député, il serait deshonoré et expulsé de la bourse ou de son union syndicale; tout ce qui vient du parti adverse est jugé mauvais; tout se fait à coups de majorités, c'està-dire de force, fût-ce à la majorité d'une voix ; la discussion est un simple simulacre, jamais l'issue n'en est douteuse, jamais elle ne convertit personne; le converti serait considéré comme un déserteur et un traître; la science n'a que faire dans les Parlements, sauf celle de la tactique; de là le rô^^ne des corrompus et des incapables, même sous le régime capacitaire et du suffrage universel.
Le principe moderne, heureusement en discrédit, de la souveraineté du peuple est en effet un principe contradictoire; il est la réduction à l'absurde du système autoritaire, sa dernière incarnation sociale ; souveraineté implique en effet sujétion ; la loi fût-elle l'émanation de la volonté des neuf-dixièmes de la nation, elle serait injuste pour le dixième restant à qui elle est imposée ; mais elle n'est pas même l'expression de la majorité là où le suffr-age de tous n'est pas organisé, c'est-à-dire ne correspond pas à la représentation de chacun dans la direction des organismes sociaux les plus simples et les plus nécessaires comme condition préliminaire et fondamentale du système représentatif pour les intérêts les plus spéciaux et les plus complexes. Nous avons fait jusqu'ici de l'idéalisme politique; certes, il convient que tous soient électeurs communaux, provinciaux et généraux, mais ce qui est capital, ce qui est la vraie garantie du régime démocratique, c'est que chacun soit électeur, par exemple, dans sa banque, dans son syndicat professionnel, qu'il y nomme ses administrateurs et ses juges; les droits politiques proprement dits ne seront une réalité que lorsque ces droits primordiaux seront conquis ; alors, mais alors seulement, le mensonge, qui est au fond de toutes les constitutions politiques modernes, commencera à disparaître par la substitution méthodique du principe scientifique de la représentation organique des fonctions à celui de l'organisation des pouvoirs.
Les assemblées souveraines et les divers partis dans lesquels elles se subdivisent, n'en restent pas moins des organes politiques transitoires et réformables, il est vrai, mais qui remplissent historiquement un office social très positif; les assemblées législative'», continuant d'une façon plus générale l'œuvre des légistes, opposent leur autorité et celle de la loi au pouvoir absolu du prince ; quant aux partis, ils remplacent avantageusement les antagonismes sociaux violents antérieurs; ils limitent l'autorité même de la loi et préparent la substitution de la représentation réelle AesjMrties intéressées, du régime contractuel et fédératif aux fictions basées sur l'unité, l'indivisibilité et la souveraineté nationales. A ce point de vue, le rôle des doctrinaires politiques est le même que celui des doctrinaires de la philosophie.
La politique autoritaire est la forme primitive de l'activité volontaire, réflexe ou instinctive de la société. Au degré le plus bas de l'évolution sociale, quand toute l'organisation se borne à la constitution d'une force externe d'attaque ou de résistance vis-à-vis du milieu ambiant, l'adaptation vitale est naturellement très simple et toutes les parties homogènes de l'organisme obéissent à la fois à la même impulsion. La formation d'un système de circulation du dehors au dedans, suivi d'une circulation correspondante inverse, puis d'un système de consommation et de production internes, produits l'un et l'autre par une différenciation de l'organisme simpliste antérieur, est le point de départ d'une complexité organique et fonctionnelle supérieure et de combinaisons d'actions sociales à la fois plus nombreuses, plus spéciales et plus enchevêtrées. De là, dans la direction sociale, des conflits, des antagonismes inévitables; delà, une première hésitation de la volonté collective sur la ligne de conduite à suivre pour répondre avantageusement soit aux excitations du dehors, soit aux besoins du dedans, soit pour tenir compte des deux à la fois; de là une certaine délibération, un commencement de raisonnement. L'intérêt social exige-t-il la guerre ou la paix? Une certaine séparation organique ne serait-elle pas utile, de manière à ce que l'autorité centrale se consacre principalement à l'activité mili-
taire, laissant à des délégués la direction du reste? Plus l'organisme économique interne se développe, i^lus le pouvoir militaire et les pouvoirs dérivés se restreignent et se localisent, plus les formes pacifiques l'emportent sur les formes despotiques et violentes.
Ajoutez à ce développement économique, que nous avons antérieurement décrit, les accroissements consécutifs des organes de la famille, de l'art, de la religion, de la métaphysique, de la science, de la morale et du droit, il est évident qu'à ce progrès dans l'organisation des besoins nutritifs et génésiques, de la sensibilité afiective et artistique, des facultés idéales et juridiques, correspondront une régularisation et une précision de plus en plus méthodiques des actions volontaires du superorganisme social; ce perfectionnement dans la direction générale et dans les appareils appropriés sera la conséquence directe du même perfectionnement dans la direction particulière et dans les appareils de toutes les fonctions antécédentes. Ceci confirme le principe déjà énoncé, qu'aucun progrès de la politique générale n'est stable s'il ne repose sur un progrès préliminaire des organes sociaux antécédents, à commencer par les plus simples; cette loi est fondamentale au point de vue de la science politique, laquelle n'est autre que l'application de la méthode positive à la direction des sociétés par elles-mêmes.
Ce qui vicie, en somme, le régime actuel dans les pays parlementaires, c'est que l'appareil cérébral volontaire et le système nerveux par lequel il se relie aux excitations du dehors et du dedans, ne répondent pas à la constitution et aux besoins du corps social ; il n'y a pas de correspondance spéciale ni générale entre les questions et les solutions, par conséquent pas de base positive pour la direction de la volonté collective; c'est ainsi que chez certains individus doués de tous les organes qui caractérisent l'être humain, mais dont le système nerveux et céi'ébral sont imparfaitement constitués, les actions sont incohérentes, désordonnées, arbitraires, indéterminées. La politique a aussi ses conservateurs idiots et ses épileptiques révolutionnaires. La per-
fection de la volonté sociale ne peut être que le résultat du perfectionnement de la méthode politique, laquelle est le dernier mot de la science sociale positive.
Supposez maintenant la transformation de l'appareil politique suffisamment accomplie dans le sens indiqué par sa propre évolution et par celle de tous les organes sociaux antécédents, supposez les assemblées délibérantes, plus ou moins centrales, formées, non plus de représentants souverains, sans mission définie, mais de délégués des diverses fonctions collectives particulières, il est certain, dès lors, que les intérêts ainsi mis en présence, depuis les plus généraux, c'est-à-dire ceux de la nutrition sociale, jusqu'aux plus élevés et aux plus idéaux, c'est-à-dire ceux de la science, de la morale et du droit, entreront en conflit non plus d'une façon confuse et abstraite, mais sous des formes précises et concrètes ; ils apparaîtront alors à tous dans leur réalité, simples s'ils répondent à des questions simples, complexes s'ils embrassent des facteurs multiples; comme dans les contrats entre individus, la question de fait prendra le pas sur les divergences personnelles ; plus le problème à résoudre sera compliqué, plus il provoquera d'hésitation, plus on sera disposé à reconnaître de bonne foi qu'il ne peut être tranché d'une façon simpliste au profit exclusif de l'une des parties en présence; la décision tendra ainsi, dans toutes les matières, depuis les questions les plus générales du droit privé jusqu'aux plus hautes du droit public interne et externe, à se résoudre en un vaste système de concessions et de transactions réciproques, c'est à-dire, à tous les degrés, en un véritable pacte social toujours sujet à révision et à perfectionnement. Qui dit organisation du pacte social, dit par cela même organisation de la paix.
Ainsi, le progrès politique est en correspondance exacte avec le progrès de la conscience collective ; le plus haut point de conscience est atteint par une société quand, à la politique réflexe, instinctive et autoritaire, qui est son point de départ, elle est parvenue, en passant par les formes de raisonnement imparfait, dont les assemblées parlementaires sont un spécimen, à se consti-
tuer une organisation représentative, analogue aux systèmes cérébraux les plus parfaits; dans ces conditions, cette représentation exacte dans la conscience collective de la réalité sociale, produit naturellement aussi la direction volontaire la plus régulière possible, c'est-à-dire une direction méthodique.
Cette évolution ne peut évidemment être l'œuvre d'un jour, ni d'une année, ni d'un siècle, elle n'a ni fin, ni commencement précis déterminables, elle est constante, elle est un devenir continu et instable, à raison même des variations incessantes de la matière inorganique, organique et surtout de la matière sociale, la plus malléable et la plus instable de toutes les matières. Cet inéquilibre, ce progrès intense sont les conditions nécessaires de la longévité et de l'activité supérieures des sociétés; la politique a pour fonction de régulariser cet inéquilibre et ces variations, de les assimiler à la société en y adaptant l'organisation de cette dernière.
La fonction de la politique, d'après tout ce qui précède, est la direction delà société par elle-même et en correspondance avec les facteurs physiques et physiologiques, sous l'impulsion des fonctions économiques, artistisques, civiles, morales et juridiques en vue de régulariser et de gouverner par voie de réaction et de modification, les perturbations auxquelles l'évolution, généralement inconsciente de ces dernières, donne nécessairement lieu.
La politique est la science ou la théorie de la volonté collective, cherchant à modifier par son intervention les conditions plus générales de la vie sociale, en vue d'une adaptation de plus en plus parfaite de cette dernière avec celles-là.
Il n'y a pas de libre arbitre collectif, pas plus qu'il n'y a de libre arbitre individuel ; l'examen des fonctions sociales antécédentes et des deux facteurs généraux, territoire et population, qui sont à la base de ces fonctions, nous a montré quels sont les motifs déterminants qui servent d'impulsion à la politique; ces motifs sont, en première ligne, des désirs économiques, artistiques, familiaux, moraux et en dernier lieu juridiques.
Quand une société a atteint ce point de civilisation où les besoins
moraux et juridiques sont suffisamment déA^eloppés pour élever ses aspirations au dessus des simples désirs économiques, génésiques, et artistiques quand, en un mot, son idéal est devenu la réalisation progressive et incessante de la morale et du droit, dans les divers ordres de phénomènes plus généraux, sa volbnté, c'est-à-dire sa politique, sans cesser de recevoir l'impulsion des fonctions les plus simples, se détermine seulement davantage par des désirs d'un ordre plus élevé; cette évolution de la politique collective est adéquate à l'évolution de la volonté individuelle qui, elle aussi, choisit déplus en plus ses impulsions et détermine ses actions dans un ordre de besoins de plus en plus idéaux et moraux.
Contrairement aux anciennes théories autoritaires, la fonction politique est une émanation de toutes les fonctions antérieures dont elle subit l'impulsion réflexe, automatique, inconsciente et sur le tard seulement raisonnée et consciente, alors que ces fonctions sont morales et juridiques ; elle n'agit elle-même sur ces fonctions que par voie de réaction et dans des limites assez étroites, aussi étroites en définitive que celles imposées à la volonté individuelle.
L'ancienne politique, basée sur lo principe d'autorité, comme toutes les autres fonctions sociales, s'imaginait être une entité extérieure et supérieure à la société; de là toutes les formes aristocratiques, monarchiques et autres, dont la prétention fut toujours d'imposer à la société une direction purement volontaire ; cette ancienne politique, agissant à rebours de la société même, a toujours eu la pi'étention de réformer celle-ci en agissant directement sur le droit, comme en ces derniers temps, par une législation de plus en i)lus encombrante qui est le vice fondamental de notre époque; avant cette constitution autoritaire et artificielle du droit, elle agissait de même sur la morale, surtout par la religion et les croyances superstitieuses favorisées par un art officiel; avant cela, l'autorité s'incarna dans la famille, dont elle crut régler le développement à son gré et, avant tout, elle s'imposa à toute la vie économique.
Mais le développement social naturel se faisait entretemps malgré et contre l'autorité, par une suite de revendications, concessions et conquêtes ininterrompues; sans le savoir, la politique autoritaire se retirait devant la liberté économique, familiale, artistique et morale, jusqu'aujourd'hui même, ofi la question se trouve posée entre le droit même de l'Etat de légiférer et celui de la société de n'obéir directement qu'à elle-même. Le droit des majorités, dont l'expression suprême s'est incarnée dans le suffrage universel et la souveraineté du peuple, est désormais mis en question, et il faudra bien que l'autorité politique abdique cette dernière prérogative; l'anarchie est la formule inconsciente et irraisonnée de ce désir et de ce besoin désormais incompressibles ; mais l'anarchie ne se comprend pas elle-même, la société ne peut être ni individualiste, ni autoritaire; sa formule supérieure est le contrat; c'est dans le perfectionnement progressif des types sociaux contractuels que réside son développement futur.
Que sont les monarchies et les républiques constitutionnelles, si ce n'est un contrat entre mandants et mandataires, les rois et présidents, si ce n'est de véritables fonctionnaires? Qu'importe que la formule soit mensongère, elle n'en existe pas moins ot prouve que les sociétés modernes ont un idéal autre que le despotisme; tôt ou tard, les chefs politiques se transformeront en véritables fonctionnaires. Quand? Quand la politique elle-même, procédant à sa propre réduction successive, aura émancipé l'ordre économique, quand elle aura ruiné les derniers vestiges du despotisme familial, du despotisme religieux et métaphysique, quand la dernière loi aura été celle qui supprime les codes et la législation, pour y substituer le libre contrat entre les groupes sociaux émancipés. Mais cela, c'est l'œuvre du temps, œuvre toujours imparfaite et progressive, œuvre d'évolution lente ou rapide, violente ou pacifique, suivant les circonstances et l'intelligence des intéressés.
Le grand politique, de nos jours, sera celui qui comprendra que la fonction politique a pour objet l'élimination de l'absolu et de l'autorité dans tous les ordres de phénomènes sociaux et qui
agira dans ce sens. Par cela même, les grands politiques dans le sens ancien du mot, tendront de plus en plus à disparaître, la politique cessant de plus en plus d'être personnelle, pour devenir ce qu'elle est en réalité, impersonnelle et collective; il faut choisir entre les hommes d'État et les serviteurs ; préférer les premiers, c'est rétrograder vers les types sociaux anciens dont la structure en rapport avec les nécessités d'alors était aggressive, prédatrice et compressive. L'idéal le plus élevé des sociétés modernes et futures étant la réalisation du droit, il est naturel également que cet idéal, qui implique le débat et le contrat, soit essentiellement pacifique et libéral. Ceci explique pourquoi les sociétés les plus avancées ont le moins d'hommes d'Etat et qu'étant les moins comprimées, elles soient, en ce qui concerne les phénomènes politiques seulement, les moins stables. Il n'y aura plus jamais en France, en Angleterre et en Italie, à moins d'une régression sociale, de ministres se perpétuant au pouvoir comme Bismarck et certains ministres russes ; le gouvernement même n'y sera plus jamais aussi stable; en revanche les institutions économiques, civiles, morales et juridiques y seront de plus en plus parfaites et à l'abri de toutes perturbations autres que les aggressions étrangères. Là seulement est le grand danger de toute civilisation qui est en avance sur les autres, c'est d'être moins solide contre la force brutale. Une consolation, c'est qu'en fait la civilisation plus avancée, conquise politiquement, inocule son droit supérieur à la conquérante, et finit généralement par l'absorber; l'histoire est pleine de ces enseignements consolants, qui sont la revanche du droit sur le vol.
Au contraire, une révolution politique, en Russie, où la forme politique est si stable depuis hmgtemps, serait une révolution qui mettrait en question les bases mêmes de la société russe. Ce que les sociétés civilisées perdent en stabilité superficielle, elles le gagnent et au delà en équilibre réel, tandis que les anciens types sociaux, en apparence si stables, disparaissent souvent en entier en même temps et du même coup que leurs despotes.
Machiavel avait constaté que tous les dix ans les mœurs
changent, les lois sont usées et violées et la stabilité politique perdue; Machiavel vivait au milieu de ces républiques florentines où la lutte était si vive entre la liberté et le despotisme ; mais cela n'était pas vrai à cette époque, en Orient par exemple, oîi les mœurs et les lois changeaient fort peu, de même que la forme gouvernementale.
D après la théorie de Jefferson, dix-neuf ans sont la durée ordinaire des formes politiques, et nous savons que depuis 1789, en France, il y a dans ce pays environ tous les quinze ans une révolution, mais ces révolutions changent fort peu de chose aux formes économiques, morales et judiciaires qui en sont la base fort stable et qui évoluent généralement d'une façon très lente et très pacifique jusqu'au jour où lés progrès accomplis dans leur sein en un long temps permettent de réaliser en peu de temps une transformation législative et politique, en correspondance avec ce fond ; les bouleversements politiques sont plus apparents que réels, l'agitation de la surface de l'Océan n'empêche pas le fond d'être à peu près immobile et ce n'est que lorsque par une révolution géologique brusque et plus souvent lente, ce fond même change que la surface est véritablement aussi modifiée.
La fonction politique, qu'il ne faut pas confondre avec le principe autoritaire, n'est seulement devenue une fonction véritablement sociale que dans les derniers temps, et cela est vrai aussi bien historiquement que logiquement. Logiquement, la volonté sociale ne pouvait se manifester d'une façon indépendante, de même que la volonté consciente chez l'individu, qu'après un certain développement des fonctions plus générales antécédentes et après qu'un certain ordre se fût établi dans la classification hiérarchique des diverses branches de nos connaissances ; il fallait, par exemple, que Ton eut une conception suffisante non seulement du droit en général mais des divers droits spéciaux, avant de songer à légiférer au sujet de ces droits et de faire de la législation une fonction spéciale distincte du pouvoir exécutif, dans lequel, jusqu'alors la fonction législative et, avant cela, les fonctions judiciaires, morales, civiles et économiques avaient été confusément englobées.
Historiquement le législatif est issu de l'exécutif et du judiciaire, de la religion et de la vie économique, et ce n'est qu'en dernier lieu que l'exécutif devient une simple fonction sociale réduite à son rôle véritable qui est celui du mandataire vis-à-vis du mandant.
A l'origine, et chez les peuples les plus sauvages, d'abord les pouvoirs sont instables, confus et peu définis ; le plus fort, généralement le père, détenteur également des biens est aussi le chef du culte, des mœurs, l'administrateur du droit, la loi vivante et indiscutable, le directeur politique; il englobe toute autorité et cotte formation sociale est parfaitement naturelle et inévitable pour quiconque n'admet pas les idées innées ou une révélation fixant dès l'origine et ne varietur les fondements des idées et des types sociaux.
La séparation du pouvoir civil et du pouvoir religieux sont des conquêtes tout à fait modernes et même- encore bien incomplètes ; le sultan est encore à la fois le maître des âmes et des corps, le chef militaire, le grand juge et le pontife suprême; sa puissance n'est limitée que par la coutume et par la menace des interventions étrangères; après le prince du Monténégro, il est celui dont la liste civile est la plus forte proportionnellement aux revenus du pays, elle est même d'un dixième du budget; sa maison consomme par jour 1,200 moutons; les deux personnages les plus considérables de l'empire sont le Cheik-el-Islam qui est son délégué au culte et le zadrazam ou grand vizir, assisté d'un conseil de ministres (1). Dans la série des organismes, politiques, la Russie est à peu près sur le même échelon.
C'est une fausse appréciation historique que celle qui nous montre en Grèce et particulièrement à Rome le pouvoir politique indépendant de la religion; nulle part, au contraire, plus que là la religion, la morale n'étaient confondues et même prédominantes en politique ; nul acte de la vie politique et de la vie privée n'échappait au rituel religieux, ce qui est l'indice des civilisations rudimentaires; la concentration et l'indivision des
(i) E. Reclu^. Géographie universelle.
fonctions sociales y étaient extraordinaires ; même sous les derniers rois de France, les Parlements ont surtout un caractère judiciaire et religieux; ce n'est qu'avec les États généraux, d'abord intermittents, que le léj^islatif se sépare du judiciaire, de même qu'avec la papauté, le spirituel, par cela même qu'il se crée un royaume, se sépare de l'exécutif temporel. A partir de 1789 la division s'accuse plus nettement, le judiciaire devient une fonction sociale distincte et indépendante de plus en plus de l'exécutif; de même la législation ; mais ici la lutte est loin d'être terminée; la Convention semblait avoir réussi à se rendre indépendante et mên]e à se soumettre l'exécutif, mais précisément parce qu'elle dégénéra en un despotisme économique, moral et judiciaire et qu'elle trahit ainsi le vrai principe révolutionnaire, elle dégénéra elle-même en une dictature finalement militaire qui remit tout en question pendant quelques années en confondant et réunissant en fait toutes les fonctions sous l'autorité d'un type militaire régressif calqué sur le modèle des anciens conquérants mais avec toutes les impossibilités modernes qui rendaient ce monstre atavistique éphémère.
Actuellement encore, la lutte continue pour les mêmes raisons entre le législatif et l'exécutif; elle ne cessera que lorsque l'ordre économique lui-même sera fondé sur sa base véritablement sociale: le contrat.
Avant que la fonction judiciaire, la législative et l'executive ne se fussent plus ou moins différenciées, elles ne formaient qu'un tout et le pouvoir était principalement administratif; les divers services dépendant du pouvoir central s'exerçaient au moyen de délégués ou d'employés de ce pouvoir central ; Richelieu, Mazarin, Louis XIV et Louis XV étaient de véritables administrateurs ayant des sous-ordres ou secrétaires d'État; les ministres étaient de véritables employés dépendant exclusivement du prince ; il en résultait que la justice, par exemple, était véritablement nomade; elle se transportait avec ou sans le prince là où elle devait être rendue et à intervalles irréguliers.
Le pouvoir central politique avait la prétention de tout gou-
verner et, en réalité, il gouvernait tout à l'origine, dans les limites du libre arbitre individuel et collectif, tant que la confusion existe entre les diverses fonctions de l'ordre social; en fait, la fonction politique directrice absorbait toutes les autres fonctions.
Ce n'est que successivement, quand la vie économique, familiale, artistique, morale et juridique se dégage de ce nucleus primitif, que la politique, de plus en plus s'élargissant et diminuant en tant que résistance, se transforma en science sociale au service de la société, se gouvernant elle-même par l'intermédiaire d'organes que nous étudierons plus loin.
Dans les agrégats tout à fait inférieurs, les moins cohérents, il n'existe même pas de pouvoir central ; même celui du chef de famille y est très peu stable et régulier, comme chez les animaux ; mais là où existe déjà une certaine cohésion, le chef est à la fois le régulateur de la circulation, de la consommation et de la production économique ; c'est lui qui représente la famille, préside à l'emploi des loisirs par les réjouissances publiques, danses, etc., règle les cérémonies, les mœurs; il est le sorcier, le juge, le chef politique et militaire.
Par voie d'évolution naturelle, ces fonctions, •en commençant par les plus générales et les plus simples, se détachent successivement du pouvoir indivis primitif; à mesure que les mouvements sociaux s'étendent et se compliquent, il est inévitable en effet que le chef délègue ses pouvoirs et que peu à ])eu cette division des pouvoirs, toujours en correspondance avec une division adéquate des fonctions, aboutisse à l'émancipation de ces fonctions, qui, en dernier lieu, finissent par se gouverner elles-mêmes, avec ou sans l'intermédiaire de leurs propres délégués.
Au surplus, tout pouvoir est l'émanation de la société même ; les organes en apparence les plus despotiques et les plus au-dessus de la société sont des création» sociales ; c'est l'homme qui a enfanté sesdieuxet ses rois, mais, avec le progrès, d'autres organes plus obéissants deviennent nécessaires à son activité.
La formule anarchiste, « Ni Dieu ni maître » est exacte, mais seulement en tant qu'expression d'un développement organique
tendantiel, et non en tant qu'expression d'une revendication immédiate et absolue.
La vie économique et la fonction génésique s'émancipent les premières; en réalité, malgré la tendance réactionnaire d'une partie du socialisme contemporain, le pouvoir central si l'on entend par là l'autorité politique, ne reprendra plus, à moins d'une décadence peu probable, la direction des phénomènes économiques; l'intervention sociale s'y produira par l'entente et l'organisation de tous les consommateurs et producteurs; la tendance indéniable à cette intervention légitime se manifeste actuellement sous sa forme simpliste, par l'invocation de l'intervention de l'Etat; mais l'ère des Colbert est close, celle plus libre des syndicats de circulation, de consommation et de production commence.
L'art également s'est déjà dégagé en partie, mais insuffisamment de la direction des princes et de la religion, même il s'émancipe des chefs d'écoles, pour s'affermir librement dans un réali>me transfiguré et sublimé, non plus par de vaines croyances et des symboles, mais par les sciences ; la fonction morale se dégage de plus en plus de la religion, de même que celle-ci est de plus en plus séparée de la politique ; la fonction juridique reste encore plus ou moins dépendante du pouvoir politique, mais l'émancipation des fonctions antécédentes est un gage certain de son émancipation prochaine; les fonctions les plus élevées se mettent naturellement en correspondance avec les plus générales, et la justice sera fatalement de plus en plus une délégation sociale dont les décisions seront de plus en plus respectées, parce que leurs organes auront de plus en plus été librement constitués.
La fonction juridique internationale restera la dernière à se régulariser; là sera le dernier retranchement du despotisme, là sera la dernière citadelle d'où, s'appuyant sur la force militaire, le pouvoir cherchera à remettre en question l'émancipation définitive de l'humanité; mais qui ne voit dès maintemant que, par la nation armée et le suffrage universel, derniers appuis de la tyrannie, celle-ci se suicide elle-même et doit aboutir naturelle-
ment à la suppression de la guerre, de même qu'à la suppression de toute loi compressive et à leur remplacement par des tribunaux arbitraux pour le droit public externe, de même qu'à un système essentiellement contractuel pour la vie publique interne. La diplomatie et la guerre, voilà les dernières fonctions que les ])euples auront à arracher au despotisme.
Le plus grand homme politique ne peut plus être de nos jours que celui qui, tout en ruinant le plus possible le pouvoir despotique dans toutes les fonctions sociales, faciliterait et favoriserait en même temps le plus possible l'organisation de ces mêmes fonctions en services autonomes, bien que reliés entre eux, non plus par un pouvoir externe, mais par une véritable fédération contractuelle.
Il ne s'agit pas de faire du socialisme d'État, cela c'est appliquer à un idéal nouveau les procédés anciens ; il s'agit de créer un État (status) socialiste.
La guerre ou le droit de la force, celle première accoucheuse des sociétés, après avoir présidé au développement économique, familial, religieux ou moral et juridique, sera successivement annihilée par une lente résorption sociale et, enfin, définitivement annihilée quand, par l'évolution du droit et sa répercussion sur toutes les fonctions sociales antécédentes, elle se résoudra, comme toutes les contestations relatives à ces derniers, en un débat portant sur l'interprétation et l'exécution d'engagements contractuels internationaux. Cette judicature suprême, en voie de formation, aura nécessairement ses organes.
La guerre ou le droit de la force est à la base de toutes nos institutions économiques, familiales, morales, juridiques et politiques; ces dernières surtout en sont imprégnées ; toute la symbolique politique, par exemple le parlementarisme, est guerrière, tout s'y fait à coups de force et de majorités; la tactique parlementaire est plus appréciée que la science sociale
Toutefois le parlementarisme est un progrès, il introduit dans la direction sociale le débat, les transactions, inconscientes ou non, manifestées par tant et de si étonnantes palinodies, au fond
innocentes, et témoignages instinctifs de la nécessité des concessions réciproques et des contrats.
Le parlementarisme lui-même a emprunté ses procédés et pris naissance, non pas chez les nations guerrières et conquérantes, mais chez les peuples pacifiques et industriels : l'Angleterre, les États-Unis, la Suisse, la Belgique.
Le développement industriel, aboutissant à un régime contractuel de plus en plus complet, est l'exemple le plus frappant des véritables tendances sociales; la force brutale préside à ses premières manifestations. Ce sont les faibles en général, les femmes et les vaincus qui sont astreints au travail et ce fut, là déjà, une première différenciation fonctionnelle permettant l'immixtion dans le travail d'une direction centrale régulatrice à laquelle le loisir et le respect d'un chef étaient indispensables ; les armes et les objets du chef étaient aussi ordinairement les plus soignés et ornés d'abord par lui-même, le loisir lui permettait cette distinction ; le chef fut le premier maître, le premier père, le premier artiste, le premier sorcier ou prêtre, comme il fut le premier juge et le premier législateur; si la fonction économique avait été simplement calquée sur la division physiologique des fonctions individuelles, le pouvoir serait resté concentré et indivis dans un individu, mais les fonctions sociales se rendirent de plus en plus indépendantes ; les fonctions économiques se séparèrent et agirent de plus en plus librement ; la guerre fut tellement la fonction primordiale, qu'elle remplaçait dans une certaine mesure le travail ; elle était jusqu'à un certain point le travail même, à tel point qu'on ne peut dire si les sociétés primitives et même de grandes sociétés, telles que la république romaine, ont vécu plus du travail ou de la guerre.
La concurrence économique est une forme déjà mitigée de la guerre purement militaire, ce fut un acheminement vers le contrat, vers la paix.
Les progrès de la famille furent une deuxième barrière contre la guerre et le despotisme; la famille romaine, par exemple, avec son culte, son droit, ses formes politiques fut, il faut le reconnaître,
le foyer de la morale et du droit ; elle fut absolument maîtresse d'elle-même sous les plus fortes tyrannies. Cependant, ses commencements sont caractér isés par l'emploi de la force brutale; l'union sexuelle primitive était le résultat d'un rapt, la femme était volée, poursuivie, assommée et violée ; elle n'avait de valeur que comme toutes les autres choses, objets ou animaux ; plus tard, elle fut vendue par les siens, mais le simulacre du rapt continua à subsister même de nos jours ; l'achat de la femme au chef de sa famille fut cependant l'origine du contrat de mariage dont l'extension, favorisée par l'abolition de la plupart des privilèges maritaux, coïncidera avec l'émancipation de la femme et de la famille.
Dans la famille même, l'aîné s'émancipe avant les filles et les frères et il s'émancipe en imposant son privilège aux cadets, aux plus faibles ; c'est à l'aîné, représentant la famille, que se transmettent dans la Rome antique les biens, le culte et le pouvoir.
Expulsée de la vie économique et familiale, l'autorité l'est aussi de l'art et puis successivement de la pensée et de la morale; l'art, la science, la philosophie, dégagés de l'autorité religieuse et politique, sont une nouvelle barrière contre le pouvoir : — les guerres religieuses intestines ou externes, la censure, les inquisitions prennent fin.
Alors le pouvoir se retranche dans le droit, par lui et pour lui, il imagine mille tortures, mille cruautés; l'odieux et le ridicule se disputent la justice, jusqu'à son "émancipation, par exemple en France, en 1789.
Les codes de procédure furent la première étape de l'affranchissement de la justice ; jusque-là, sauf en ce qui concerne les contestations relatives à la propriété et à son usage, le droit était un tissu d'absurdités et d'horreurs.
Expulsé en partie du droit, le despotisme se réfugie dans la loi; l'iniquité, cependant, depuis 1789, disparaît de plus en plus de la loi, par l'abolition de tous les privilèges, se réduisant au point de vue législatif au dernier de tous les privilèges, celui des majorités, poussé à l'absurde par la conquête du suffrage universel.
Mais voilà que le monde économique, familial, artistique, moral.
juridique s'affranchit de plus en plus et se gouverne lui-même ; que reste-t-il à faire au suffrage universel? A abdiquer. Dès lors, le despotisme politique est chassé de la législation comme il l'a été du travail, de la famille, de l'art, de la science, de la philosophie, de la morale et du droit.
Voilà donc le despotisme réduit à son état primitif : la guerre et la diplomatie.
La guerre, mais c'est le peuple même qui veut la paix, que le despotisme a été forcé d'armer; la diplomatie, mais c'est le peuple même, le peuple souverain, de par son droit de suffrage, qui vote les hommes, l'argent et les traités.
Que reste-t-il désormais à la force brutale? Quelques convulsions cadavériques, dont nous verrons prochainement la fin.
Quelle est donc la fonction sociale de la politique? Cette fonction a consisté et consiste encore à dégager et à coordonner les forces collectives naturelles, en commençant par les plus générales et les plus simples, pour finir par les plus spéciales et les plus complexes; cette fonction accomplie, elle laisse comme résidu la science sociale, c'est-à-dire la science de la direction des diverses parties et de l'ensemble de la société par eux-mêmes, sans l'intervention d'une autre autorité que celle résultant de leurs engagements contractuels, de plus en plus conscients et parfaits.
Ce résultat sera atteint par la constitution de la politique en une science sociale, la plus complexe de toutes, puisqu'elle est subordonnée à toutes les sciences sociales antécédentes, ainsi qu'à toutes les sciences p.sychiques, physiologiques et physiques.
Cette subordination effective se manifeste clairement dans l'évolution même de la science et des formes politiques; ainsi, il est certain que les sociétés les plus primitives sont absolument déterminées dans leurs actions par les phénomènes physiques en rapport avec la constitution physiologique et psychique de leurs unités; la conception d'un système social, en supposant qu'il en existât une, ne pouvait être que celle d'une adaptation générale, vague et irrégulière, manifestée par une série d'actes de même nature, aux nécessités physiques et physiologiques, l'existence des sociétés
primitives étant soumise aux conditions les plus simples de la nature ; dépendant par exemple d'un simple changement climatérique et d'une série d'influences bienfaisantes ou malfaisantes, mais irrésistibles, les sociétés devaient être quelque chose de peu fixe et d'éphémère, et leur conception d'une simplicité adéquate, par exemple celle d'une sujétion étroite vis-à-vis de bons ou mauvais génies. Ce furent ensuite les nécessités de la lutte économique pour la vie qui donnèrent aux sociétés leur première direction; les plus heureux à la guerre, à la chasse, à la pêche, à la rapine, devinrent insensiblement des chefs de plus en plus permanents ; en eux se centralisèrent la distribution, la consommation et la production et, comme ces chefs étaient généralement les pères de famille, à la fois les plus forts et les plus expérimentés, la société se modela naturellement sur le type familial, lequel lui-même avait reçu sa structure des nécessités de la lutte pour l'existence quotidienne; quand les sociétés s'élevèrent à un système de plus en plus cohérent de croyances, ce fut à son tour le type familial qui s'empara de la direction de ces dernières, les premières religions furent enfermées dans la famille; le culte fut généralement celui des ancêtres et le premier prêtre le chef de famille ; les croyances, se généralisant avec la cohésion des familles, devinrent successivement locales, nationales et plus ou moins universelles, et il s'en dégagea des systèmes de morale qui, à leur tour, se moulèrent tout d'abord sur le type religieux antécédent, jusqu'au jour où la morale se rendit à son tour indépendante et donna naissance à la constitution d'un droit positif; celui-ci également se moula tout d'abord sur le type moral par le droit pénal, dans lequel se confondaient tous les droits spéciaux et ofi le châtiment frappait sans distinction toutes les infractions à ce qui semblait être contraire aux notions du bien et du mal; la loi, en dernier lieu, se dégage du droit, mais comme les codes, elle commence par être un ensemble d'ordres et de défenses obligatoires par décision supérieure, en attendant de devenir la loi volontairement et librement acceptée par les intéressés, c'est-à-dire un véritable contrat social.
De même, la science politi(jue, dans ses systématisations succossives, emprunte ses conceptions progressives aux phénomènes sociaux immédiatement antécédents, et son enchaînement véritablement organique correspond à l'enchaînement non moins organique de la formation naturelle des sociétés.
Les formes primitives de la vie sociale étant déterminées tout d'abord au point de vue de l'attaque et de la résistance, par la constitution d'une enveloppe externe, le premier effet de l'État est de tendre à la fixation des frontières. Tant que le superorganisme collectif n'est constitué qu'en vue de l'attaque et de la défense, ces frontières sont, comme chez les hordes sauvages, flottantes et leur destruction coïncide avec la destruction même de l'État. A mesure que les appareils internes se développent et bien que ce développement commence par être naturellement autoritaire, l'État se fixe et se consolide, surtout lorsque la forme autoritaire, grâce aux progrès de la civilisation, s'élève à la forme contractuelle, c'est-à-dire positivement sociale ; lasuprême stabilité de l'État est obtenue quand cet État est devenu une véritable société non-seulement interne, mais internationale ; mais ce moment aussi coïncide avec la transformation de l'enveloppe autoritaire ou de la frontière en un système fédératif, caractérisé par la substitution d'un système organique de relations pacifiques entre les divers groupes sociaux. C'est une évolution de ce genre qui a abaissé les frontières entre les cités, les provinces d'autrefois, c'est elle qui a permis à la Suisse, par exemple, d'englober en une fédération des cantons de race, de langue, de mœurs différentes et nous permet d'espérer un jour pour l'Europe et le monde entier une transformation du même genre.
L'État [status) de l'avenir n'aura donc plus pour organe fondamental la guerre, il ne se cantonnera plus dans des frontières, il ne gouvernera plus ni la circulation, ni la consommation, ni la production ; cet ce direction lui est du reste dès à présent en partie enlevée; des groupes naturels, liés entre eux par des traités, rempliront ces fonctions.
L'État ne dirigera point non plus, ni la famille, ni l'art, ni la
science; il n'enseignera pas la morale; ces diverses fonctions seront libres, c'est-à-dire résorbées dans l'organisme économique, familial, artistique et scientifique.
L'État ne rendra plus la justice; chaque fonction sociale aura ses organes juridiques et entre chacun de ceux-ci se formera un appareil juridique constitué de leurs délégués. De même les rapports internationaux auront pour arbitres les délégués des divers gi-oupes spéciaux.
Le devoir actuel de l'État est donc de se dépouiller successivement de toutes ses prérogatives autoritaires, en facilitant et en suscitant la formation des groupements ou syndicats collectifs, économiques et autres; son rôle est de se socialiser.
Cecf explique la tendance du socialisme contemporain à s'em^parer de l'État, tendance qui se manifeste d'une façon inconsciente par un appel ijicessant à l'autorité pour l'organisation du travail, par la limitation de sa durée, la fixation d'un minimum de salaire, l'enseignement professionnel, la construction de maisons ouvrières, l'entretien et la nourriture des enfants. Tous ces résultats seraient atteints, soit par l'établissement d'un impôt plus ou moins progressif sur le revenu, soit par l'abolition de l'héritage, soit par le retour de la propriété à l'État. Ces solutions simplistes ne sont pas l'idéal que nous permet d'entrevoir la tendance constante de l'humanité. Cet idéal est dans la réduction indéfinie de l'appropriation individuelle de la rente par l'organisation de plus en plus parfaite de la circulation et du crédit, il est dans la possibilité pour tout père de famille de nourrir et d'élever ses enfants et d'en être le seul prêtre. Les procédés gouvernementaux ne sont que les réminiscences des civilisations primitives, et notamment de la Grèce et de Rome. Qi>e l'État abdique seulement de plus en plus en faveur des groupes naturels, et il n'est pas une réforme, quelque haute qu'elle soit, que ceux-ci ne puissent réaliser par leur propre initiative. La société se forme par l'élimination successive du principe de souveraineté et non par son absorption dans celui-ci. Toutefois, comme nous l'avons déjà dit, l'intervention de l'autorité se mesure toujours au
degré de croissance des organismes sociaux ; la faiblesse relative de ces derniers légitime historiquement et en partie cette intervention transitoire .
L'appareil politique devient ainsi, de plus en plus, non plus la représentation de la force publique externe ou d'une minorité en possession de l'autorité familiale, du pouvoir sacerdotal, justicier ou législatif, ni même d'une majorité, comme dans les pays à suffrage universel, en un mot, la représentation des imiii^oirs, mais la représentation directe des fonctions.
Dès lors les rapports collectifs ne se règlentplusnipar décret, ni même par la loi, mais pai^ l'entente, par le contrat entre les divers intéressés; un million de producteurs agricoles d'une région quelconque n'ont pas plus le droit d'imposer leur loi à cinq cents producteurs industriels de la même région que quelques privilégiés à la majorité; la démocratie ne doit pas être la souveraineté du plus grand nombre, mais la suppression de toute souveraineté par la substitution du pacte fédératif et contractuel à la loi. Il dépendra donc alors, dira-t-on, et c'est la seule objection qu'on puisse faire, d'une minorité défaire échec auxvœuxdu plus grand nombre? Non, car cette minorité, en se refusant à des concessions réciproques, c'est-à-dire en refusant de contracter, cesserait du même coup de faire partie du corps social; elle se suiciderait elle-même, une circulation incessante étant la condition générale de sa propre existence. La minorité, et la majorité auront toujours, dans une fédération, un intérêt social supérieur à se faire des concessions réciproques, plutôt qu'à opérer la scission et à s'entre-détruire.
Mais ceci est l'avenir, avenir bien reculé, mais que nous avons pour devoir de réaliser. Tout en reconnaissant donc que d'anciens préjugés invétérés et la nécessité de remédier à des crises et à des besoins immédiats légitiment le recours direct à l'intervention du pouvoir, il convient de préparer l'abdication de celui-ci. A cet efFet^ la réforme fondamentale à lui arracher, c'est la reconnaissance légale des syndicats professionnels, c'est-à-dire la reconnaissance de leur droit à l'existence, au même titre que
les individus, avec liberté entière d'organiser leurs échanges par la circulation, leur consommation et leur production par le crédit, leur enseignement par leurs écoles, leur droit par leurs conseils de famille et leurs conseils d'arbitrage, leur législation, enfin, par leurs contrats.
L'organisation de la force collective réelle sous un régime social, et non plus l'organisation du pouvoir, voilà le problème sociologique soumis à nos investigations.
A ce point de vue, toutes les constitutions politiques actuellement en vigueur sont vicieuses, en ce qu'elles n'ont pour objet que l'organisation des pouvoirs publics, c'est-à-dire de la domination des uns par les autres. Les constitutions à venir auront pour objet l'organisation des fonctions sociales, elles ne seront plus l'œuvre de législateurs, mais de contractants.
Que devient dès lors la politique? Elle devient la science de la méthode sociale au service des membres de la société, c'est-à-dire la volonté collective consciente et maîtresse d'elle-même, dans les limites où cette volonté peut modifier les phénomènes sociaux en vue de l'amélioration de la vie collective.
Quelles sont ces limites? C'est ce que nous verrons dans la dernière partie de cette Introduction, consacrée à la dynamique sociale ; nous savons déjà cependant qu'il n'y a pas plus de libre arbitre social que de libre arbitre individuel absolu. Reste à voir si la force perturbatrice et modificatrice politique n'est pas plus puissante en sociologie que la volonté dans l'individu; nous pouvons dès maintenant prévoir l'affirmative, puisque nous savons que les phénomènes sociaux sont plus malléables que les phénomènes psychiques et physiologiques individuels et surtout que ceux delà nature inorganique; il en résulterait qu'en sociologie les réformes sont plus aisément réalisables que partout ailleurs, mais à condition précisément que la volonté collective se conforme à la méthode et s'exerce par des organes et des appareils d'organes suffisamment perfectionnés.
Les considérations précédentes nous permettent maintenant de tenter une définition positive de l'État; cette définition ne
peut évidemment s'appliquer à dos formes historiques transitoires ni à des conceptions provisoires de la société; elle doit pouvoir s'étendre à tous les temps et à tous les pays. Nous ne pouvons donc pas nous contenter de définir l'État comme le faisaient les anciens, et notamment les Grecs et les Romains; pour eux, malgré les grands progrès qu'ils réalisèrent au point de vue de la différenciation fonctionnelle et organique des pouvoirs, l'idée dominante, jusque dans les derniers temps de la République romaine, fut la confusion à tous les points de vue de l'État avec l'ensemble de la communauté indivise, respublica. Cette définition était en rapport avec les premières organisations politiques de la Grèce et de l'Italie; l'État avait réellement commencé par être une communauté économique et familiale, dont le chef était en même temps le prêtre et le directeur universel; cette communauté était basée non-seulement sur les liens du sang, mais sur un système de coopération économique ; l'esclave était de la famille et participait à son culte. La cité ne fut qu'une réunion de familles, un organisme plus étendu, déjà plus différencié, mais d'une structure générale à peu près identique.
Dès avant l'Empire, l'ancienne conception politique est détruite, le mot resjniblica est conservé, mais l'idée qu'on y attache n'est plus la même. A la forte centralisation impériale qui s'annonce et par laquelle l'État va se séparer définitivement de la société, Ciceron ne trouve à opposer qu'une formule de légiste, absolument idéaliste « Qu'est-ce qu'une cité {civitas), écrit-il, si ce n'est une association de justice ? » Définition incomplète et vague, qui ne répondait nullement à la structure politique du temps, et qu'ont reprise sur le tard certains théoriciens sentimentaux et spiritualistes de notre époque.
La définition de Bodin est un retour à la conception familiale et autoritaire primitive; d'après lui: « République est un droit gouvernemental de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine; ...la famille bien conduite est la vraie image de la République, et la puissance domestique ressemble à la puissance souveraine. »
Pour Montesquieu, l'État était le pouvoir, et la science politique avait pour objet l'organisation et la séparation de ces pouvoirs, qui intervenaient souverainement dans toutes les parties de l'activité sociale, quelle que fût, du reste, la forme du gouvernement. L'essai de régime constitutionnel, commencé en France par Louis XVI, à la suite de Montesquieu et de l'introduction des idées politiques anglaises, fut, en somme, un affaiblissement de l'autorité et permit aux doctrines de Rousseau, basées sur le principe de la souveraineté populaire, dé faire leur trouée dans la pratique politique; à partir de ce moment, les gouvernements, même les i)lus réactionnaires, professèrent qu'ils tenaient leur autorité de la nation, et toute Révolution devint légitime à condition de réussir.
Nous avons indiqué antérieurement le caractère, non-seulement transitoire, mais contradictoire, du régime constitutionnel et de celui de la souveraineté populaire; l'un et l'autre ont abouti, en fin de compte, à la théorie moderne de l'État abstrait, dont les écrivains d'Outre-Rhin sont les principaux théoriciens. A cette doctrine, il suffit de répondre, en nous appuyant sur toutes nos observations précédentes, que la séparation absolue de l'autorité et de la société a pour véritable signification, non la consolidation du pouvoir, mais son divorce avec le corps social.
L'État ne peut donc pas se définir d'une façon abstraite : « l'ensemble des pouvoirs politiques et administratifs préposés au gouvernement d'une nation ». Cette définition de Bluntschli ne s'applique qu'à la dernière incarnation moderne du pouvoir, elle n'est que locale et temporaire, elle n'est vraie ni pour l'antiquité, ni pour l'avenir.
Une seule définition positive et réaliste, applicable à tous les temps et à tous les pays, est possible ; le lecteur a pu la formuler depuis longtemps à la suite de nos réflexions :
L'État est Vensemhle coordonné ries organes et des appareils d'organes, économiques, familiaux, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et politiques, dont le fonctionnement, dans l'espace et le temps, constitue la vie du superorganisme social.
Cette définition s'applique à toutes les phases de l'État, depuis la forme indivise et autoritaire jusques et y compris sa forme abstraite actuelle et positive et réaliste de l'avenir ; elle embrasse à la fois sa structure et son évolution.
Quant à la politique, notre analyse et nos descriptions antérieures se résument dans la définition suivante :
La politique est la fonction sociale la plus complexe de toutes, dont l'objet est, par le moyen d'organes et d'appareils dorganes, de régulariser d'une façon de plus en p/ws parfaite et méthodique les divers modes d'activité volontaire, réflexe, instinctive ou raisonnée de chacune des parties et de l'ensemble du superorganisme social.
Au point de vue scientifique et dogmatique, la politique est la théotne de la volonté collective.