CHAPITRE V
FORMATION NATURELLE DE LA SOCIOLOGIE PAR LA BIOLOGIE ET LA PSYCHOLOGIE.
La biologie et la psychologie ne sont pas seulement les facteurs déterminants les plus directs de la sociologie; elles en sont la matrice, et la sociologie est leur fille absolument naturelle, dans le sens physiologique de cette expression.
Dans les phénomènes inorganiques et organiques, jusques et y compris la biologie, l'évolution ne peut être décrite sous une forme sérielle unique, et, bien que, dans les végétaux et les animaux, on puisse distinguer une certaine continuité entre les espèces éteintes et celles modernes, ainsi qu'entre les espèces les plus simples et les plus composées, l'unité d'origine, aussi bien que celle des créations spéciales, révèle, jusqu'ici, des lacunes importantes qui lui conservent un certain caractère hypothétique.
Les phénomènes psychologiques présentent déjà cette particularité, que les changements d'états de conscience idéaux ou émotionnels qu'ils impliquent sont, avant tout, sériels, en ce sens qu'ils vont invariablement du simj)le au complexe, de l'action réflexe à l'instinct, de celui-ci à la mémoire, à la volonté, à la raison et à la méthode; les changements biologiques sont, au contraire et surtout, simultanés, toutes les opérations de notre organisme se réalisant, bien que dans des proportions variables, en même temps par des actions successives et par des actions réciproques.
Dans le même ordre d'idées, l'évolution biologique, tout en accusant la variabilité des espèces, ne démontre pas leur genèse d'un type unique; l'évolution psychologique, au contraire, nous
donne la conception d'un développement- sériel continu, depuis les organismes les moins intelligents jusqu'à ceux dont les organes sont susceptibles des manifestations émotionnelles et idéales les plus élevées.
La sociologie, à son tour, tient, à la fois, de la biologie et de la psychologie, en ce qu'elle révèle à un degré supérieur leur double caractère propre et dominant, c'est-à-dire simultané et sériel. Là cependant ne réside pas sa supériorité originale, mais dans le phénomène suivant, d'une importance considérable au point de vue de la doctrine de l'évolution.
Cette doctrine reçoit, en effet, une consécration décisive tirée de la genèse même du superorganisme sociologique ; ce que nous ne pouvions constater, ni en biologie, ni en psychologie, d'une façon expérimentale complète, c'est-à-dire la transition directe de la matière inorganique à la matière organique et, de l'autre côté, de la matière organique à la matière intelligente, c'est-à-dire la série unique et continue de la création naturelle, cette transition ou le passage des phénomènes d'ordre biologique et psychique aux phénomènes d'ordre social, il est loisible de la saisir sur le fait en sociologie ; nous pouvons, en un mot, établir par l'observation et l'expérience, même directe, comment des organismes individuels deviennent un ou des superorganismes sociaux.
Il est évident que le lien entre la biologie et la psychologie, d'un côté, et la sociologie, de l'autre, doit se trouver entre les extrémités opposées de ces phénomènes, c'est-à-dire entre les phénomènes les plus élevés et les plus complexes de la biologie et de la psychologie, d'une part, et les phénomènes les plus bas et les plus simples de la sociologie, d'autre part. L'agrégat social le plus simple étant le couple androgyne, les fonctions sociales les plus simples celles de reproduction sexuelle et de nutrition de l'espèce, il est certain que la relation directe de la biologie à la sociologie sera entre ces phénomènes inférieurs et les phénomènes supérieurs avoisinants de la biologie, relatifs à la génération, à la nutrition, d'autant plus qu'ils sont englobés dans la loi commune d'usure et de réparation de la matière et de la force.
De la psychologie à la sociologie, la transition se fera aussi naturellement entre les phénomènes les plus complexes de la première, par exemple les phénomènes sympathiques ou antipathiques, altruistes, etc., et les phénomènes sociaux les plus simples déjà indiqués et relatifs à la reproduction et à la conservation de l'espèce, l'union sexuelle et la lutte en commun pour la subsistance. De même que, par exemple, le fait biologique de l'union des sexes se transforme en désir psychologique de cette union et dans les sentiments sympathiques qui en résultent, de même ces derniers la rendent de plus en plus régulière et permanente et créent le superorganisme androgyne, dont le développement constitue le pivot de tous les développements sociaux ultérieurs.
Toutefois, bien que le lien entre la sociologie et la psychologie unisse surtout directement leurs extrêmes opposés, une même relation indirecte unit aussi toutes les parties de cette dernière à la sociologie.
Avant de démontrer de plus près leur évolution sérielle directe, il n'est pas inutile d'indiquer, d'une façon générale, les caractères communs de la science sociale et des deux sciences qui la précèdent immédiatement ; on en comprendra plus facilement la nature supérieurement organique, par rapport tant à la vie qu'à l'intelligence . En constatant les ressemblances existant entre les phénomènes biologiques et psychiques, d'un côté, et les phénomènes sociologiques, de l'autre, au point de vue tant morphologique que physiologique proprement dit, on n'en sera que mieux préparé à se pénétrer de cette vérité, que les superorganismes sociaux ne sont pas chose artificielle et que ces mots ne sont point une simple figure de théorique, mais représentent quelque chose de réel.
Un coup d'œil, même superficiel, sur les caractères communs à la biologie et à la sociologie confirme cette loi de Baër, qu'aux premières périodes de leur existence tous les organismes se ressemblent par le plus grand nombre de leurs caractères et ne se diflërencient que graduellement dans le cours de leur croissance. La société, à l'origine, en théorie et en fait, ne se différencie guère
du type immédiatement inférieur, l'iiidividu ; elle n'en diffère aloi"s que par le nombre des unités composantes, c'est-à-dire par la masse; de même que les animaux inférieurs sont amorphes, de même les sociétés primitives sont flottantes et sans forme bien définie. Ce n'est qu'à un degré supérieur de leur évolution que tous acquièrent une forme définie et une structure qui les sépare nettement du milieu.
Dans les sociétés, aussi bien que dans les animaux, nous observons qu'à une augmentation de la masse correspond généralement une structure plus compliquée; il y a cependant des êtres et des sociétés d'un volume très considérable et d'une infériorité évidente vis-à-vis des agrégats moindres. L'éléphant et le singe sont inférieurs à l'homme, tout au moins à un certain degré de civilisation ; la Grèce ancienne était supérieure à l'empire persan ; il est donc plus exact de croire que, dans les sociétés comme chez les animaux, la hiérarchie consiste dans une complexité supérieure de structure, même en l'absence d'une supériorité de masse, mais qu elle est encore plus élevée quand, à cette complexité, vient se joindre cette dernière supériorité.
En biologie aussi bien qu'en sociologie, la diff'érenciation progressive de structure s'accompagne d'une différenciation progressive des fonctions; en réalité, la structure et la fonction sont les deux faces correspondantes de l'organisme ; il y a autant de diff'érence, au point de vue de la complexité de fonction et de structure, entre les animaux rudimentaires, où l'organisation interne peut se substituer à l'organisation externe, à tel point qu'on peut les retourner comme un gant ou un sac, qu'entre les sociétés primitives, dont toute la structure consiste, par exemple, dans une certaine intégration formée autour d'un chef unique, aussi bien pour la direction des phénomènes internes de chasse ou de pêche, c'est-à-dire économiques, que pour la direction militaire externe.
En biologie comme en sociologie, la complexité des fonctions et des organes se développe en même temps que leur solidarité. Ainsi, le système musculaire correspond de mieux en mieux au système nerveux, les actions répondent d'une façon de plus
en plus exacte aux excitations du dehors; des animaux inférieurs et peu diflërenciés au point de vue de leurs fonctions et de leurs organes se séparent aisément en tronçons qui forment autant d'êtres distincts, parce que leur ensemble n'est pas constitué de fonctions et d'organes hétérogènes dépendant les uns des autres, tandis que, chez les animaux supérieurs, l'ablation d'un organe influe sur toutes les fonctions et sur tous les organes, si même elle n'entraîne pas la dissolution de l'organisme entier. Dans les sociétés inférieures, où les mêmes individus remplissent, pour ainsi dire, les mêmes fonctions sociales et où, par conséquent, tous les organes sont homogènes, la solidarité des fonctions et des organes est quasi nulle et il est possible de faire l'ablation, par exemple, de la moitié du corps social, y compris son chef, sans empêcher le surplus de fonctionner comme auparavant, et un autre chef de s'établir dans des conditions semblables, de la même manière que nous voyons repousser des pattes ou des tètes aux organismes inférieurs.
Dans les sociétés douées déjà d'organes et de fonctions, mais dont les parties distinctes vivent par groupes encore peu unis, les atteintes portées à une fonction spéciale sont moins sensibles au restant de la société que dans les agrégats dont les rapports sont plus nombreux et plus étroits. L'Europe se souciait fort peu autrefois des famines qui pouvaient désoler les populations sauvages des États-Unis, avec lesquelles elle n'avait aucun rapport ; mais aujourd'hui la moindre crise monétaire, agricole au autre, au delà de l'Atlantique, est presque inévitablement répercutée dans toute les parties et dans tous les organes et fonctions du corps européen, devenu solidaire de l'Amérique.
La vie de la société, aussi bien que la vie individuelle, repose sur la vie d'unités plus petites; en d'autres termes, l'existence des agrégats composés est subordonnée à celle de leurs unités physiologiques ou sociologiques composantes : que l'alimentation normale de l'individu, par une cause physique ou sociale, vienne à être réduite, la société dépérit; un traité de commerce désavantageux, en ruinant les particuliers, détruit une nation aussi efficacement,
sinon plus, qu'une guerre malheureuse. Par le même motif, les structures sociales qui sacrifient l'individu ou la famille à l'État sont une cause de mort sociale, la société se fortifiant par le développement de ses membres et non par leur écrasement. Au contraire, une catastrophe militaire, par exemple, peut détruire en un instant la vie de l'agrégat social, tout en laissant subsister celle de ses unités; c'est ainsi que la société juive a cessé de constituer un État.
En sociologie et en biologie, plus la structure et les fonctions sont coordonnées, complètes et en correspondance exacte dans leurs mouvements avec le milieu, plus la vie est assurée et relativement étendue, sinon en durée, au moins en complexité et intensité. L'existence des animaux inférieurs, légèrement différenciée du milieu ambiant, est soumise aux variations des phénomènes les plus généraux de ce milieu ; un déplacement de quelques degrés, le simple retrait de la mer, etc., suffisent à la disparition des organismes inférieurs; des populations primitives ont été et sont, même de nos jours, détruites par une pèche infructueuse; encore au moyen âge, l'Europe était décimée par des famines périodiques, tandis que la complexité actuelle de sa structure et de ses fonctions, en plaçant sa vie en correspondance avec des conditions de plus en plus spéciales, la met de mieux en mieux à l'abri des perturbations instantanées et générales.
La variété de croissance, au point de vue de la masse, généralement proportionnée, du reste, à la complexité de structure, est, en elle-même, une cause de variété dans la certitude progressive de la vie; il est de fait que les Veddahs des forêts qui, comme les Boschismans, vivent par couples, sont moins assurés de se perpétuer et d'exister que les Fuégiens, qui s'unissent en groupes de douze à vingt, et que les Australiens, Tasmaniens ou Andamènes, qui s'assemblent en sociétés de vingt à cinquante; encore, leur vie individuelle et sociale est-elle loin d'être garantie à l'instar de celle de nos sociétés occidentales, où, grâce à une corresjwndance de plus en plus exacte avec tous les facteurs externes et internes, même les plus spéciaux, nous voyons, au moins dans les
Etats très avancés, non seulement croître l'échcille moyenne de la vie individuelle, mais se fortifier le groupement social en le mettant à l'abri notamment des bouleversements politiques internationaux, à tel point que, de nos jours, notre civilisation, même conquise, absorberait ses maîtres apparents dans sa vitalité supérieure.
En sociologie et en biologie, l'accroissement des agrégats, au point de vue de la masse, s'opère par la multiplication de leurs unités ou par l'union de groupes d'unités, ou des deux manières à la fois ; avec le développement de. la masse, les fonctions deviennent plus hétérogènes, ainsi que les organes; des différenciations les plus générales, le progrès va vers les plus spéciales. Ainsi, une première différenciation sociale s'opère quand les hommes valides se consacrent exclusivement à la guerre et à la chasse, les vieillards et les femmes à l'administration et aux travaux intérieurs; quand le chef n'est plus, à la fois, le prêtre et le juge; quand le prêtre ne dicte plus -que les croyances et que le domaine scientifique lui échappe; quand le juge n'a plus la sanction de la morale, mais seulement du droit pénal; quand l'organisme juridique se complique des défenseurs du prévenu et d'un ministère public, d'un jury décidant le fait et d'un tribunal appliquant la loi ; quand chaque fonction sociale a ses tribunaux spéciaux. Ce progrès est analogue à celui qui s'opère en biologie, où la vie s'élève, en raison de la différenciation et de la coordination des fonctions, jusqu'à cette évolution suprême où l'intelligence s'intègre spécialement dans la matière cérébrale et où s'établissent, en outre, des localisations cérébrales organiques au moins générales.
On sait que le type structural des mêmes espèces animales est identique et que cette ressemblance se rencontre aussi dans leurs fonctions; cette identité est frappante, plus spécialement chez l'homme ; de la même manière les sociétés tendent, à moins d'être arrêtées ou déviées dans leur évolution, à se modeler sur un type uniforme; de là, ces répétitions et ces ressemblances historiques, étonnantes à première vue, dans les mœurs, les croyances religieuses et jusque dans les systèmes philosophiques, entre sociétés sans rapport aucun. « Une structure plus complexe, dit
le docteur Hooker, s'accompagne, en général, d'une tendance plus prononcée à garder la même forme, ou, réciproquement, les moins complexes sont aussi les plus variables. » Cela est vrai aussi bien des organismes biologiques que sociaux. Rien ne ressemble plus à une société civilisée qu'une autre société également civilisée; au contraire, plus on descend vers les sociétés simples, plus les différences deviennent caractéristiques. A mesure que les formes spéciales et supérieures disparaissent, les sociétés ne se ressemblent plus que par des caractères très généraux, jusqu'à ces degrés tout à fait inférieurs où la vie sociale se réduit, pour ainsi dire, aux simples fonctions de l'existence individuelle.
Quand l'organisme social rudimen taire se confond ainsi presque entièrement avec l'organisme individuel, nous distinguons d'autant mieux les rapjjorls communs les plus généraux qui unissent la sociologie à la biologie ; nous constatons, en effet, en ce moment, que les fonctions et les organes individuels et sociaux correspondent presque parfaitement et que leurs appareils communs se réduisent à un appareil opérateur ou musculaire, distributeur ou circulatoire, et régulateur ou nerveux et cérébral, de telle sorte que la division physiologique la plus générale des fonctions correspond à la division sociologique la plus générale du travail.
Nous voyons la formation des organes dans les corps individuels marcher, par des procédés successifs analogues, au procès social ; chez les animaux inférieurs, les organes ne sont pas distincts, ils n'ont, tout au plus, que des unités ou cellules accomplissant chacune et isolément la même fonction ; de même, dans les sociétés rudimentaires, chaque ouvrier fait d'abord le même travail seul ; les unités ou cellules s'unissent et forment un organe ; les ouvriers se réunissent en corporations dont la création s'opère par la tendance sociologique héréditaire, favorable d'abord au progrès, plus tard en partie nuisible, d'exercer le même métier de génération en génération. La division des castes n'a d'autre origine que la division physiologique des fonctions transformée en division sociale.
Dans le cours de l'évolution organique, depuis les types inférieurs jusqu'aux plus élevés, la transition se fait par des modifications insensibles; on observe toutefois que, chez les types supérieurs, les phases transitoires sont plus abrégées et parfois supprimées ; de même, aujourd'hui, l'usine s'établit de suite là où il y a du minerai, sans passer par l'évolution économique préliminaire. Le phénomène hétérochrone, comme s'exprime Haeckel, d'après lequel le cerveau apparaît, pour ainsi dire, anticipativement chez l'embryon des mammifères, correspond au phénomène social qui se produit, aux États-Unis, dans le Far- West, où l'on voit des villes dont les rues et les places ne sont qu'ébauchées et qui sont pourvues d'avance d'hôtels, d'églises, d'un bureau de poste, etc.
Nous avons vu, par l'exemple du Rhizopode et de l'Australien, que, moins l'organisme et le superorganisme sont avancés, plus les parties en sont indépendantes et que, lorsque les parties sont peu différenciées, l'une accomplit aisément la fonction de l'autre; en retournant le polype commun, on fait de l'estomac la peau et de la peau l'estomac, sans que l'animal en souffre; l'homme primitif accomplit indifféremment toutes les fonctions sociales, du reste très vulgaires, que lui impose la nécessité, et il le fait naturellement et sans effort ni souff'rance, aussi habile, par exemple, à fabriquer ses armes de guerre qu'à en faire usage. C'est dans le même ordre d'idées que la gravité des lésions organiques ou superorganiques est proportionnée au degré d'avancement des organes atteints; on a même soutenu, non sans une certaine apparence de raison, que les blessures des populations sauvages guerrières se guérissaient plus facilement que celles faites à un homme civilisé, ce qui s'explique, en effet, aisément par les différences générales résultant de leur adaptation à des milieux autres et à leur plus ou moins grande énergie héritée et acquise de supporter les douleurs.
On retrouve aussi en sociologie cette distinction fondamentale, commune à tous les animaux, des parties externes et internes, distinction qui constitue la différenciation la plus générale de la mer-
phologie individuelle aussi bien que. sociale. Les parties externes ont pour fonction la résistance ou l'action contre les forces et les êtres du milieu, la préhension de la proie, la lutte contre les ennemis, tandis que les parties internes utilisent au profit du corps entier les substances nutritives dont les parties externes se sont emparées. Dans les organismes, tant individuels que sociaux, après que les appareils externes et internes se sont nettement diflerenciés, un troisième appareil se forme, placé entre les deux premiers et ayant pour fonction de faciliter leurs rapports : c'est l'appareil distributeur, représenté en sociologie par la circulation, le commerce, etc.
De même, les appareils de direction et de dépense, appareils nervoso-moteurs dans l'animal, correspondent à l'appareil gouvernemental et militaire dans la société; dans les deux cas, l'agrégat propre à agir comme un seul être dans sa lutte avec d'autres agrégats est l'effet indirect de la persistance de ce conflit. Dans l'individu comme dans la société, cet appareil commence par la formation d'un centre coordinateur supérieur, qui exerce une action directrice sur des centres inférieurs ; les centres nerveux locaux deviennent dépendants du centre nerveux supérieur ; cette centralisation s'opère, dans les individus et dans les sociétés, par un accroissement de volume et de complexité du centre nerveux supérieur, et en même temps se forment des appareils internonciaux mieux combinés, et enfin des appareils qui transmettent instantanément les informations et les commandements.
A l'appareil régulateur principal qui régit les organes afférents aux relations externes s'ajoute, durant l'évolution, un appareil régulateur pour les organes affectés à l'entretien, et ce deuxième appareil devient aussi indépendant.
Enfin, l'appareil distributeur, qui, s'il se produit nécessairement après les autres, leur est indispensable pour leur faire acquérir un développement plus considérable, finit par posséder un appareil régulateur qui lui est propre.
Par le système nerveux , la biologie se relie à la psychologie ; les phénomènes sociologiques ont, à leur tour, avec cette dernière
des caractères communs, spécialement visibles entre les phénomènes les plus élevés de la psychologie et les phénomènes inférieurs de la sociologie.
Le faible système nerveux des animaux inférieurs, en rapport avec leur faible système contractile ou musculaire, caractérise également la vie monotone des sociétés primitives. Nous remarquons aussi que, de même que le système nerveux ne dépend pas seulement de la masse, mais de la complexité des mouvements, de même la supériorité de l'évolution sociale ne réside pas exclusivement dans la masse des unités constitutives de l'agrégat social, mais dans la disposition complexe de ces unités et de leurs fonctions.
Voyons maintenant la structure du système nerveux.
Dans les organisations inférieures, les fils et centres nerveux sont éparpillés, tandis que, dans les organisations supérieures, il existe une variété et une concentration des connexions nerveuses en rapport avec l'accroissement des combinaisons et des divisions des fonctions. Les sociétés rudimentaires australiennes réduites à l'action sociale la plus simple et, pour ainsi dire, sans lien entre elles, et les sociétés occidentales, caractérisées à la fois par une vie aussi complexe que concentrée, présentent une analogie générale complète avec l'une et l'autre structure.
La même gradation qui se remarque dans les fonctions du système nerveux se constate dans les fonctions sociales. Dans les types inférieurs, le système nerveux est purement passif, c'est-à-dire récepteur d'excitations venues du dehors ; les types plus élevés, non seulement répondent à des excitations externes et internes, mais encore les provoquent par leur autorité propre; enfin, dans les types supérieurs, l'adaptation et la combinaison des mouvements avec le monde extérieur sont pondérées et réglées par la fonction régulatrice du cerveau. C'est une observation banale, que les peuplades sauvages, placées au plus bas degré de l'échelle sociale, subissent, pour ainsi dire, absolument l'influence des agents externes, à tel point que leur existence est à la merci de ces agents ; l'amélioration progressive de la vie sociale grâce à certaines conditions favorables ne se comprend que lorsque ces
sociolés cessent d'être des réceptacles passifs de la nature ambiante en se différenciant d'elle par leur activité propre. Quant aux fonctions régulatrices, telles que le gouvernement, l'administration, la justice, les assemblées délibérantes, dont l'objet est d'adapter, d'une façon raisonnée et consciente, l'action sociale aux. nécessités externes et internes, elles caractérisent certainement les sociétés les plus civilisées.
Tout comme un nerf est incapable d'excitations ni de décharges continues, les fonctions sociales n'agissent que d'une façon intermittente; la quantité de changement produit dans la société est aussi en raison de la généralité et de l'étendue de la fonction où s'accomplit la révolution, de la même manière que, dans le système nerveux, la quantité de changement est proportionnelle à la longueur du nerf.
Dans le système nerveux, une action spéciale détermine toujours une répercussion universelle sur le système entier; ce phénomène correspond à l'interdépendance des phénomènes sociaux, interdépendance constatée dans les sociétés les plus simples et les plus complexes.
De même que les états de conscience sont facilités ou entravés sous l'influence de certaines conditions de pression , de température, de quantité ou de qualité du sang, de même qu'il y a des stimulants et des sédatifs, ainsi il est indéniable que la conscience collective est impressionnée différemment par des conditions de nature identique. Il est reconnu que certaines pratiques gouvernementales qui laisseraient indifférentes les nations du Nord soulèveraient une révolution dans le Midi.
Les changements nerveux ne sont pas tous également accompagnés d'états de conscience : en sont notamment dépourvus ceux qui se produisent dans le système nerveux viscéral (grand sympathique, cœur) et dans les nerfs vaso-moteurs (artères), dont ils règlent le diamètre sans que nous en ayons conscience, si ce n'est indirectement. Combien de changements et même de révolutions s'opèrent dans les sociétés sans que celles-ci en aient conscience ! Les plus importants sont même ceux qu'elle ignore le plus, tels
que les transformations économiques, tandis que toute l'attention se fixe sur les agitations apparentes de la politique, de telle sorte que, comme dans le système nerveux, les fonctions fondamentales sont précisément celles qui passent inaperçues.
Les états de conscience déterminés par les changements produits dans les fonctions nerveuses exigent, pour laisser une trace, qu'ils aient une certaine durée. De même, ce n'est qu'une action persistante et soutenue en vue d'une réadaptation ad hoc qui permet à la conscience sociale de se rendre compte de sa transformation.
Les émotions, ces excitations vives, actuelles et directes des centres nerveux, ont leurs phénomènes correspondants dans ces émotions collectives qui, à certains moments de l'histoire, soulèvent les masses et leurs gouvernements, surtout dans les grands centres, sans permettre, pour ainsi dire, à aucune délibération consciente d'arrêter ou de régulariser ces brusques mouvements d'ensemble.
La tendance persistante des sociétés vers une amélioration progressive a sa source dans ces états de conscience idéaux ou rappelés, plus ou moins forts et non satisfaits, désignés en psychologie sous le nom de désirs.
De même que, dans l'individu, la relativité des sensations dépend soit de la structure de l'espèce à laquelle^ il appartient, soit de la différence de structure dans une même espèce (oiseaux diurnes ou nocturnes et daltonisme), soit de l'état constitutionnel de l'individu, soit, d'une façon encore plus spéciale, de la différence des parties affectées ou de leur structure, soit, enfin, des mouvements relatifs du sujet et de l'objet (différence du froid dans une eau courante ou stagnante) ; de même, les sensations collectives diff'èrent suivant les conditions identiques de structure, de constitution ou de différenciation des parties ou des mouvements sociaux. Un peuple esclave ne ressent pas l'injure comme un peuple libre ; chez les nations industrielles munies d'organismes délibérants, les agressions sont moins subites et moins fréquentes que chez les tribus guerrières dépourvues d'organismes de ce genre.
Les états de conscience sociaux sont susceptibles de reviviscence comme les états individuels ; les uns et les autres sont la source de l'expérience, dont le résultat le plus fécond, en sociologie aussi bien qu'en biologie et en psychologie, est de permettre à l'individu et à la société de régler leur action d'après la série et l'expérience des états antérieurs.
L'associabilité des états individuels de conscience, d'après laquelle les émotions et les idées provoquées par des sensations antérieures à l'occasion d'une sensation spéciale se relient dans notre esprit à chacune de nos sensations postérieures, cette associabilité se constate dans les groupes sociaux, où le retour d'événements similaires, même à de longues distances, dans le temps ou dans l'espace, réveille toute la série des émotions et des motions passées, à tel point qu'on a pu croire que la politique constituait un cercle vicieux. On se trompait : ce phénomène prouve seulement qu'elle est expérimentale.
La genèse psychique correspond à celle des nerfs, les sens deviennent de plus en plus spéciaux dans un certain ordre; de même, les sciences et les arts, en tant que produits de l'évolution collective, sont directement soumis à la genèse psychique, et, par cette dernière, indirectement à celle des nerfs. Il est certain que, par exemple, le sens de la vue s'est développé au cours de la civilisation, et, par là, la notion des couleurs et les émotions qu'elles soulèvent en nous ; les arts sont donc précédés, dans leurs progrès, de progrès correspondants dans l'évolution des idées et des émotions, et ces dernières par des modifications des nerfs et des sens.
En sociologie comme en psychologie, le progrès de l'intelligence s'opère par des états automatiques intermédiaires de plus en plus complexes, et les idées acquièrent davantage la propriété de se produire indépendamment des impressions directes, à tel point que les théories sociales en arrivent à s'imposer avant toute expérience.
Nous savons déjà que les émotions résultent de la perception immédiate de douleurs ou de plaisirs ; à cette perception vient se
joindre celle des idées qu éveillent des perceptions analogues antérieures, et ces perceptions pénibles ou agréables ont non seulement leur source dans la vie de l'individu, mais elles lui sont, en partie, transmises héréditairement. Ce lien qui, pour les idées comme pour les émotions, relie les générations actuelles au passé par voie d'hérédité, constitue déjà, par lui-même, une forme de la vie sociale ; d'un autre côté, il est notoire que les émotions sociales, telles que nous en constatons dans les moments de grandes révolutions et dans ces paniques ou ces enthousiasmes subits qui s'emparent , à certains instants , sans la moindre réflexion, des armées ou des assemblées populaires, ne sont pas uniquement provoquées par la perception de triomphes ou de désastres immédiats, mais aussi par le réveil de plaisirs ou de peines analogues dans le passé. Une défaite ou une victoire antérieures, peuvent être, par elles-mêmes et sans autre considération, soit stratégique, soit d'une nature quelconque, une cause de victoire ou de défaite dans l'avenir, par le seul fait des émotions fortifiantes ou débilitantes qu'elles rappellent.
L'histoire, aussi bien que la biologie et la psychologie, enseigne que les émotions violentes paralysent l'intelligence; elles obscurcissent la conscience individuelle et la conscience collective; elles sont cause, en effet, que les représentations idéales les plus faibles acquièrent, à un moment donné, le même niveau que les représentations les plus fortes ; de là provient le trouble du discernement, qui fait prendre aux sociétés et aux individus, dans certaines circonstances, des décisions peu ou point délibérées et nullement en rapport avec l'importance réelle du conflit ou du but à atteindre. Nous verrons dans la suite comment le raisonnement, tant réflexe que conscient, à tous les degrés, s'opère dans les sociétés et quels en sont les organes; signalons seulement ici que les classifications, qui sont un des procédés les plus élevés du raisonnement individuel, sont également un des modes par lequel la psychologie sociale moule l'intelligence collective sur la réalité des organismes sociaux.
C'est surtout dans l'observation des phénomènes les plus élevés
de la psychologie que nous constatons la communauté d'origine de ces derniers et de ceux de la sociologie et le lien qui les rattache les uns aux autres.
Les plus élevés des phénomènes psychologiques et de leurs correspondants biologiques sont certainement ceux relatifs à la sociabilité.
La sociabilité est subordonnée à deux fonctions générales, qui sont la conservation de l'individu et celle de l'espèce ; chacune de ces fonctions détermine si les habitudes de l'individu seront solitaires ou sociales, ou en partie solitaires et sociales.
A des fonctions habituellement solitaires ou sociales correspondent nécessairement des habitudes de l'un ou de l'autre genre; de ces habitudes naît le désir de satisfaire, le mieux et le plus souvent possible, la fonction, et si cette dernière est sociale, le désir penche de plus en plus vers le progrès de la vie en commun ; la satisfaction de ce désir constitue le bonheur individuel et collectif, sa non-satisfaction, la soufi'rance.
Des états mentaux sont incontestablement produits dans les animaux, y compris l'homme, et surtout chez ce dernier, par le seul fait de la présence d'autres animaux semblables ou par les actions d'animaux semblables.
Les craintes sympathiques, les paniques, l'imitation du suicide et de certains crimes, et, d'un autre côté, les plaisirs sympathiques, sont les éléments psychologiques correspondant à des fonctions et à une structure adéquate, par lesquels la vie individuelle se relie naturellement, parla chair, les os, les muscles, les nerfs et l'esprit, à la vie sociale.
Si les animaux sont, en général, incapables de sympathiser avec des sentiments qui ne se manifestent que par des signes faibles, nous voyons cependant cette incapacité décroître à mesure qu'on s'élève dans la série animale, jusqu'à ce qu'enfin, dans l'homme, on constate ces sympathies purement idéales qui l'attachent à des êtres qu'il n'a jamais vus et qui, en sociologie, se manifeste pour les joies et les souffrances de nations éloignées ou disparues, et même pour le bien-être et le bonheur de l'humanité à venir.
A un certain moment donc, la biologie et la psychologie perdent leur caractère individuel et revêtent un caractère social. Ce point de contact, ce lien se rencontrent en biologie, spécialement dans les organes et les fonctions qui ont rapport à la reproduction sexuelle et dans les divers organes et fonctions que la reproduction de l'individu et de l'espèce déterminent, tels que la fécondation, la gestation, l'allaitement et la nutrition des petits, en général, et, en psychologie, dans les idées et les émotions suscitées par les sensations habituelles de ces organes et de leurs fonctions.
La sympathie naît de la vie en troupe ; la vie en troupe, de l'union des sexes et de la paternité ; plus les habitudes qui en résultent sont permanentes, plus la vie sociale est complète.
En reconnaissant que la race humaine a des facultés éminemment sociales, il ne faut cependant pas perdre de vue — et la doctrine de l'évolution est, à cet égard, un préservatif — qu'elle est également, par ses origines animales, sa structure et les conditions passées et même actuelles de son existence, prédatrice. Cette dernière faculté a été essentielle pour sa conservation et ses progrès au moins autant que la première. Le mépris de la douleur pour soi et pour les autres fut une des conditions primitives du bonheur, et la trace s'en trouve, toute saignante encore, dans les religions passées et présentes et dans le long martyre de l'humanité laborieuse. Les supplices, la guerre, les souffrances de tout genre ont coïncidé même avec une certaine jouissance qui fait, par exemple, que, dans quelques religions, la torture volontaire devient une volupté.
L'excès de sympathie à l'origine eût pu être une cause de destruction de l'espèce humaine, autant que l'excès de force prédatrice le serait certainement aujourd'hui.
Le darwinisme, avec sa théorie de l'évolution des espèces et de la sélection naturelle des plus forts et des mieux doués pour le struggle for life, a peut-être trop perdu de vue que les facultés antagonistes ne sont pas les seules que possèdent les animaux et spécialement l'homme. Ces facultés sont, surtout chez ce dernier,
contre-balancées par les instincts sympathiques, serviables et altruistes qui se rencontrent même chez les animaux et qui s'épanouissent plus librement encore dans les hommes réunis en société. Nous verrons qu'à un certain moment, le striiggle for life, entre êtres humains, tend de plus en plus à se transformer, dans l'intérêt même de la conservation de l'espèce humaine, en une association pacifique et industrielle, avec partage équitable des bénéfices, contre les fatalités matérielles.
La coalition pour la guerre ou la chasse est, du reste, contemporaine de la lutte pour l'existence; ce sont les pôles opposés d'une nécessité identique.
Les constatations suivantes, empruntées à des phénomènes sociaux plus complexes, achèvent d'établir la liaison qui existe entre ces derniers et les phénomènes antécédents de la biologie et de la psychologie :
Il est presque inutile d'insister sur ce point, que c'est surtout dans les sentiments égoïstes que se retrouve le caractère commun qui relie la société à l'individu. Que d'institutions, purement sociales en apparence, sont encore, en réalité, la tolérance, par la société, consciente ou non, d'appétits ou de facultés purement égoïstes !
Ce qui est intéressant à noter pour le moment, c'est la liaison des facultés égoïstes et altruistes individuelles avec les phénomènes sociaux proprement dits.
L'instinct de la sexualité devient la sympathie amoureuse, celle-ci une institution de plus en plus parfaite : le mariage.
L'instinct de la préhension de l'aliment se transforme en propriété, celle-ci successivement en esclavage, servage, salariat, association.
La contrainte physique primitive , si dure dans les institutions passées, aboutit de plus en plus à la liberté contractuelle ou sociétaire.
Les croyances qui nous dominent et qui ont donné lieu à tant d'institutions religieuses ou politiques dans le passé et ont déjà suscité tant d'institutions scientifiques et sociales dans le présent,
et qui en susciteront encore plus dans l'avenir, n'ont-elles pas leur source psychologique dans les sentiments, c'est-à-dire dans ces associations d'états de conscience complexes basés sur des connaissances positives rassemblées sans observations directes ou mal définies, mais dont l'ensemble s'impose à tous comme par un accord unanime, mais tacite?
Les animaux supérieurs et, au-dessus d'eux tous, l'homme, n'ont-ils pas une notion de la peine et du plaisir, notion héritée ou acquise? Cette notion ne se transforme-t-elle pas chez l'homme en celle du bien et du mal par la représentation idéale du plaisir ou de la peine, non seulement en lui-même, mais aussi chez autrui ? Ces notions, en partie héritées, et cette association d'autrui au bonheur de l'individu ne sont-elles pas déjà par elles-mêmes des sentiments sociaux? Ces sentiments sociaux ne prennent-ils pas corps dans les sentiments religieux, basés sur la crainte des nôtres, des ancêtres, des morts et des dieux, sentiments qui, à leur tour, se transforment, avec le temps, en conscience du juste et de l'injuste, et sont le fondement de la justice sociale?
H. Spencer a établi, dans sa Psychologie, que l'origine des sentiments esthétiques réside dans les mouvements sans objet des facultés qui ont un rôle dominant dans la vie de l'animal et dont il dépense l'excès en actions idéales. Les arts les plus élevés, tels que la peinture et la musique, dont les manifestations revêtent actuellement un caractère social si imposant , auraient donc une origine commune avec le phénomène esthétique du chien de chasse, par exemple , qui dépense son excès de force en un simulacre de chasse, sachant qu'il n'a rien à chasser que l'ennui de son inaction,
La sociologie a encore ceci de commun avec la biologie et la psychologie, que la décadence des groupes sociaux et de leur activité économique et scientifique s'opère, en premier lieu, par la dépression de la propriété matérielle, c'est-à-dire des organes et fonctions économiques, lesquels sont les phénomènes les plus généraux et les plus simples de la sociologie, de la même manière que le ramollissement cérébral commence par la perte de la conscience des faits les plus simples.
De tout ce qui précède, il résulte, à l'évidence, que la sociologie est dans un rapport étroit de dépendance avec tous les phénomènes antécédents, tant inorganiques qu'organiques; il est certain, par exemple, que l'élève du bétail dépend du plus ou moins de richesse des cultures, que de l'une et de l'autre dépendent la longévité et le bien-être humains et, comme conséquence, l'activité de nos fonctions cérébrales dont le haut degré seul a permis à la sociologie de se constituer.
L'union sexuelle, en assurant la reproduction de l'individu et de l'espèce par la naissance et l'entretien des petits, est l'origine de la famille et des diverses institutions qui s'y rapportent, depuis la promiscuité et la polygamie et polyandrie primitives jusqu'à la famille moderne, qui n'a pas encore dit le dernier mot de son évolution. La famille, à son tour, fut la source des tribus, des nations, etc.
Mais il n'existe pas seulement, entre les phénomènes inorganiques, organiques, psychiques et sociologiques, des caractères communs et une dépendance étroite ; organiquement et fonctionnellenient, les phénomènes sociologiques naissent directement, par voie de création spontanée et naturelle, des phénomènes qui leur sont immédiatement antérieurs, c'est-à-dire d'une façon directe de la psychologie et de la biologie, et indirecte des phénomènes chimiques et physiques.
Cette origine biologique et psychique de la sociologie se constate surtout, comme on pouvait le prévoir, entre les phénomènes les plus élevés de la biologie et de la psychologie et les phénomènes inférieurs de la sociologie qui sont, ainsi que nous l'établirons, les phénomènes économiques.
Les phénomènes de la nutrition individuelle ont, les premiers, provoqué la coopération sociale en vue d'assurer d'une manière plus régulière la nutrition de l'espèce.
C'est la nature inorganique, puis organique, qui a déterminé tout d'abord d'une façon générale et fatale les mœurs de l'individu et, comme conséquence, celles de l'espèce ; c'est donc elle qui est le fondement de la morale, dont la loi primordiale est encore et sera toujours de régler notre conduite tout d'abord con-
forméinent aux lois de la nature extérieure et de notre nature propre, tant physique qu'intellectuelle; toute morale, quelque raffinée qu elle soit, non constituée sur cette base, est une morale fausse. La nutrition dépend tant de notre constitution biologique que du monde extérieur ; à son tour, elle détermine notre habitat, nos mœurs, notre caractère, nos idées morales, scientifiques et juridiques. Contre la faim, il n'y a pas de moralité ou de droits supérieurs qui tiennent. Son cri domine physiologiquement celui de la conscience; rien ne lui résiste, ni la notion du bien et du mal, ni l'appareil judiciaire, ni les plus fortes institutions politiques.
Que les sciences, en tant que fonctions sociales, et que l'activité intellectuelle des sociétés, au point de vue de ses fonctions, de ses organes ou institutions, soient une création directe de la psychologie individuelle, c'est ce qui n'a guère besoin d'être démontré. Nos assemblées parlementaires ne sont, en réalité, que des agrégats de consciences et d'états individuels d'où jaillissent des émotions, des idées et des décisions collectives qui, bien que nées de la coagulation de diverses idées et émotions personnelles, en diffèrent cependant parfois tellement, au point de vue du résultat et de l'ensemble, qu'il est arrivé souvent qu'aucun membre particulier des assemblées dont il s'agit n'aurait, étant livré à sa seule ^conscience, adopté la mesure qui entraîne l'unanimité de tous en tant que collectivité délibérante.
L'origine biologique et psychologique des phénomènes supérieurs de la sociologie est naturellement moins apparente; on peut cependant facilement reconnaître dans les fonctions intellectuelles régulatrices et pondératrices du cerveau, par exemple, le point de départ de la justice, ce phénomène éminemment social, puisqu'il nécessite au moins la présence de deux individus. Ces mots justice, jugement, justesse indiquent la filiation non seulement psychique, mais purement matérielle du droit.
Quand on dit de quelqu'un : « C'est un homme droit, « on semble se servir d'une simple image empruntée à notre structure physiologique; il n'en est rien; en réalité, l'homme du droit (voyez le magistrat, le légiste et même simplement l'honnête homme) marche
la tête plus haute que l'homme faux, bestial, félin. Il y a donc entre eux une variante, non essentielle, il est vrai, mais effective, de structure.
Cette variation est déterminée par des habitudes psychiques et physiologiques différentes. La justice n'est, en somme, que la forme la plus élevée de l'adaptation de la vie collective d'un individu ou d'un agrégat à des conditions externes imposées par d'autres individus et d'autres agrégats. La justice vient de la justesse.
L'origine biologique et psychologique commune à tous les phénomènes de la sociologie est encore démontrée par ce fait, quils sont tous constitués d'éléments purement matériels, puis d'éléments organiques et enfin d'éléments psychiques. Les éléments matériels se remarquent surtout dans les phénomènes inférieurs de la sociologie ; il est évident que les facteurs physiques sont prépondérants en économie politique; que la population ouvrière, facteur organique, vient en deuxième ligne, et que c'est la combinaison de ces deux facteurs qui détermine le troisième, le plus spécial, qui forme la psychologie économique, dont un phénomène est, par exemple, cette action réflexe résultant d'un état inconscient d'après lequel l'ouvrier payé à pièces a une tendance à proportionner son travail au taux du salaire, besognant plus quand celui-ci est moindre.
Le sens de la beauté et l'art ne sont-ils pas, en partie, engendrés par la sélection sexuelle?
Plus on s'élève dans l'échelle des sciences sociales, plus les phénomènes se spécialisent et deviennent d'ordre moral et intellectuel, comme dans le droit et la politique, tout en ne quittant point leur base naturelle, sans laquelle elles se perdent dans les nuages de la métaphysique.
Dans la vie collective, aussi bien que dans l'existence individuelle, la méthode et le raisonnement conscients sont une exception infime; l'inconscience, l'action réflexe, l'instinct président bien plus à notre conduite privée et à la politique sociale que la mémoire, le raisonnement et la volonté, stériles ilôts jusqu'ici à
demi émergés de la mer immense dont les vagues, sans cesse montant et descendant, figurent, dans leur rythme, le jeu monotone de l'inconscience étendue et profonde où végète l'organisme social.
La sociologie continue donc organiquement la psychologie, comme cette dernière la physiologie, et celle-ci tous les phénomènes plus simples ; elle est l'expression suprême du cosmos ; de purement étendue et numérique qu'elle est dans l'espace et le temps, la matière en mouvement, c'est-à-dire toujours en équilibre instable et soumise à une redistribution continue, s'élève à travers les phénomènes physiques et, par l'intermédiaire des combinaisons chimiques, à Texistence physiologique; celle-ci, à son tour, devient sensible, puis intelligente et, en dernier lieu, sociale. Cette filiation est aussi naturelle et légitime que celle de l'enfant vis-à-vis de sa mère.