DÉNOMBREMENT DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX
De l'étude des conditions sociales externes, nous passons, par une transition méthodique, à celle des combinaisons sociales internes, dont la correspondance avec les premières constitue le domaine de la sociologie.
De quoi sont composés les phénomènes sociaux? Quels sont leurs éléments irréductibles, c'est-à-dire à la fois les plus simples et les plus généraux? Contrairement à l'opinion de Comte, qui, modifiant brusquement sa propre méthode, supposait que, en biologie et en sociologie, nous connaissions l'ensemble avant les détails, nous avons déjà montré que cette prétendue connaissance anticipée n'est qu'apparente et illusoire et qu'en réalité nous ne pouvons connaître l'ensemble qu'après les détails. L'esprit humain n'a pas deux méthodes scientifiques ; ses conceptions d'ensemble, insuffisamment basées sur une connaissance incomplète des éléments, n'ont jamais été que des systèmes religieux ou métaphysiques, dont les innombrables hypothèses des philosophes anciens et modernes sur la nature de l'homme et des sociétés sont le désolant exemple.
Ces fausses conceptions densemble, non dérivées de la méthode inductive et de l'observation des faits les plus simples et les plus généraux préalablement à celle des faits complexes et spéciaux, ont seules permis cette longue éclosion d'utopies sociales qui, étayées sur un point de départ purement subjectif, ainsi qu'il arriva à Comte, aboutissaient, par une série de déductions plus ou moins rigoureusement conduites, à des conclusions absolument antisociales.
Les phénomènes sociaux n'étant, sauf leurs caractères origi-
naux, qu'une surcroissance des phénomènes inorganiques, biologiques et psychiques, participent nécessairement, surtout dans la composition de leurs éléments les plus simples, de la nature de ces facteurs primaires, et, comme les organismes, en général, n'ont pas une existence autonome absolue, mais relative, c'est-àdire en correspondance avec le milieii externe, les phénomènes sociaux, supérieurement organisés, correspondront à tous ces facteurs primordiaux, dont l'hostilité ou la sympathie sont la condition sine quâ non de la vie sociale.
Si la biologie et la psychologie, qui sont les sciences immédiatement antérieures à la sociologie, manifestent l'action de forces, c'est-à-dire d'une distribution et redistribution incessante de matière et de mouvement, suivant certaines lois dérivées de la composition chimique et physique des tissus, il est certain que la sociologie, au moins dans ses caractères les plus généraux, présentera des phénomènes analogues.
Si le milieu ambiant de la sociologie est, à la fois, inorganique et organique, elle ne pourra certainement correspondre avec ce milieu-là qu'en participant de cette double nature. Les phénomènes biologiques d'accumulation, de dépense ou d'usure et de réparation des forces se continueront donc socialement dans les phénomènes économiques de la production, de la consommation et de la circulation, lesquels sont les modalités inférieures de l'existence physiologique des sociétés.
La physiologie psychique se développera socialement dans les croyances, les mœurs, la morale, les sciences, le droit et la politique.
L'induction nous montre que la société présente, en effet, des phénomènes de cette nature, cela est indéniable. Les agrégats^ d'individus les plus rudimentaires accusent des phénomènes économiques, philosophiques, moraux, artistiques, une certaine admi-| nistration de la justice et une direction plus ou moins coordonnée, c'est-à-dire politique, ne fût-ce qu'en vue de résister aux ennemis du dehors, bêtes ou gens. Une société absolument dépourvue de ces éléments ne serait pas une société ; seulement, ces phénomènes
eux-mêmes ne se développent pas uniformément, ni dans le temps, ni dans l'espace : ils se produisent, au contraire, dans un ordre hiérarchique dont nous aurons à rechercher la loi et qui n'exclut cependant pas leur interdépendance mutuelle.
Les phénomènes sociaux peuvent ainsi se diviser, dans leurs grandes lignes, en phénomènes économiques, artistiques, intellectuels, moraux, juridiques et politiques. Ceux-ci sont, à leur tour, décomposables en subdivisions spéciales.
Ainsi, une divison naturelle des phénomènes économiques est celle qui les diflerencie en phénomènes de circulation, de consommation, de production.
Les mœurs, suivant qu'elles reflètent la force collective rudimentaire ou la vie économique, morale, artistique, juridique et politique, peuvent être soit militaires ou industrielles, soit religieuses ou civiles, soit artistiques ou scientifiques, soit autoritaires ou juridiques; elles peuvent n'être que des habitudes ou des usages, ou constituer un code moral obligatoire, ou une morale simplement libre et raisonnée.
Les arts peuvent s'appliquer à la guerre, à l'industrie et au commerce, à la religion, à la science, à l'éloquence du barreau et à celle de la tribune.
Les sciences, il est presque superflu de l'indiquer, se subdivisent en autant de branches qu'il y a d'objets différents de connaissances. Elles englobent aussi bien les croyances les plus superstitieuses, y compris la métaphysique, que la philosophie la plus {)ositive.
Le droit s'applique à la fois à la guerre, à l'industrie, à la propriété et à tous les phénomènes de l'ordre économique; il comprend une législation artistique; par le Code pénal, il peut dominer, à l'aide de règles rigoureuses, non seulement la morale, mais oncore la religion même; il réagit sur le» manifestations de la ])onsée et se subordonne la politique, où il fait pénétrer l'équilibre et la justice sous le nom de droit public et de droit international.
Les phénomènes politiques, à leur tour, s'imprègnent de tous les phénomènes antérieurs, dont ils subissent l'impulsion. Purement guerrière à l'origine, la politique devient tour à tour écono-
mique, morale, scientifique, juridique, pour finir par se résoudre, comme nous le montrerons par la suite, dans une méthode positive de coordination et de direction sociales, basée sur les données, également positives, de toutes les autres sciences.
L'observation des phénomènes sociaux, dont nous venons de faire un dénombrement encore grossier, montre que ces phénomènes sont, en réalité, ce qu'en biologie on appelle des fonctions. Parmi les phénomènes sociaux, les uns remplissent une fonction relative à la nutrition et au bien-être : ce sont ceux qui concernent la vie sociale, économique ; les autres ont pour fonction l'état et le développement de la société au point de vue moral , intellectuel, artistique, juridique et politique. Chacune de ces fonctions peut, à son tour, se différencier en fonctions particulières , ainsi que nous l'avons déjà indiqué en traçant les subdivisions des branches principales des phénomènes sociaux. Ainsi, la fonction économique se partage en fonctions spéciales relatives soit à la circulation, soit à la consommation, soit à la production des richesses.
S'il y a des fonctions sociales, il existe nécessairement des organes appropriés à l'exercice de ces fonctions. Les routes, les canaux, les chemins de fer, la poste, le télégraphe, le téléphone et, à un degré plus élevé encore, les banques d'escompte et de crédit, avec tous leurs perfectionnements, tels que les virements, sont d^s organes de la fonction économique en général et de la fonction circulatoire en particulier.
L'esclavage, la propriété et le salariat, la coopération, le travail en chambre, l'atelier, l'usine, etc., sont des organes de la production.
L'organisme fiscal, dans son inique brutalité rudimentairej est un spécimen d'organe de la fonction de consommation collective.
Non seulement il y a parmi les phénomènes sociaux des fonctions et des organes, mais ces fonctions et ces organes sont impliqués dans des organismes , c'est-à-dire dans des agrégats d'ensemble qui, à leur tour, remplissent des fonctions plus complexes; c'est ainsi que, de la même manière, les fonctions et les
organes spéciaux du corps humain sont coordonnés dans l'organisme général de ce dernier.
Les éléments ou unités physiologiques constitutives du corps social sont les êtres humains individuels, considérés aussi bien en eux-mêmes que dans leur correspondance avec le milieu inorganique et organique ambiant ; la biologie et la psychologie nous font connaître les lois de ces unités ; mais les individus, ni seuls, ni même additionnés, ne sont pas un organisme social : seuls, ils ne sont que des unités composantes de la sociologie ; envisagés comme nombre, ils ne sont qu'un amas de matériaux ; l'addition de tous les individus de l'espèce humaine ne constitue pas un organisme. La vie sociale, pas plus que la structure sociale, ne sont représentées par le chiffre total de la population du globe : elles le sont par la vie collective de cette population en correspondance avec elle-même et avec tout le milieu externe.
Les agrégats ou organismes sociaux sont les produits combinés des unités physiologiques comprises sous l'expression générique de population et de tous les facteurs constituant les sciences antécédentes à la biologie; ces derniers facteurs inorganiques forment, pour ainsi dire, la charpente et le squelette du corps social, tandis que les éléments organiques en constituent la chair, les muscles et les nerfs ; on ne peut concevoir un corps social sans lui donner pour base à la fois le monde inorganique et le monde organique; on peut, au contraire, se figurer ces derniers sans l'existence du superorganisme social, d'autant plus aisément qu'à une certaine époque de l'évolution planétaire, ce superorganisme n'existait pas encore.
Quels sont donc les superorganismes ou agrégats d'individus ou de groupes inférieurs dont l'observation, tant historique qu'actuelle, nous autorise à constater l'existence?
L'agrégat le plus général, le superorganisme primordial, celui qui relie directement l'individu à la société, est ïagrégat sexuel. Lâche, irrégulier, incohérent et peu stable à l'origine, cet agrégat se consolide et se fortifie dans le cours de la civilisation. Les brutalités primitives du rapt et de la violence, qui président aux
premiers rapports du couple androgyne, se transforment en un tout presque indissoluble, où la partie la plus faible tend même, à tort ou à raison, à devenir la maîtresse, à tel point que les chaînes et la longue chevelure, symboles de son infériorité antique, sont devenues le couronnement et la parure honorifique de sa redoutable puissance.
L'organisme androgyne s'étend par sa faculté prolifique et produit un agrégat plus considérable, la famille. Les nécessités de résistance aux forces ambiantes font, des misérables familles que nous voyons vivre presque à l'état sauvage en Australie et en Afrique, des familles de plus en plus consolidées et surtout plus contralisées et étendues, telles que les familles modernes.
Le couple androgyne et la famille embrassent, du reste, en eux-mêmes toute la série des fonctions et des organes économiques, moraux, artistiques, scientifiques, juridiques et politiques dont nous avons fait le dénombrement plus haut ; chacun de ces agrégats a son organisation matérielle, ses mœurs, ses divinités, son industrie plus ou moins artistique, son droit, sa direction générale; leur organisation, leur structure et leur fonctionnement, surtout à l'origine, sont peu différenciés de la structure et du fonctionnement physiologiques des individualités qui les composent. N'estil pas naturel, en effet, que les plus forts, les plus expérimentés, les plus âgés, les plus habiles, soient les maîtfes? N'est-ce pas là une garantie d'existence et de croissance? Ce n'est que dans la suite des temps, quand les forces individuelles se neutralisent et s'affinent sous la réaction bienfaisante des forces collectives, que le progrès peut se manifester par une diminution du pouvoir despotique de l'ancêtre ou du chef de famille.
Un troisième agrégat, de nature beaucoup plus complexe et dont les types varient également au point de vue de la structure, de la forme et du développement, ce sont les groupes politiques, dans le sens le plus large de ce mot, en y comprenant les tribus nomades ou fixes, les communes, les nations ou ces grandes sociétés même, issues généralement de la conquête, qui , à certains moments de l'histoire, embrassèrent la majeure partie du monde'
connue et celles qui, encore aujourd'hui, se composent de plusieurs millions de familles.
D'après A. Comte, les organes sociaux sont Xindividu, la famille, la société. Nous avons déjà indiqué la confusion qui résulte de l'assimilation inexacte des organismes sociaux et de sous-organismes sociaux. La famille et la société sont des organismes ou, pour mieux dire, des superorganismes doués d'organes remplissant des fonctions diverses, dénombrées ci-dessus, bien que d'une façon encore superficielle. La classification de Comte pèche encore en ce sens que l'individu n'est ni un organe ni, à plus forte raison, un superorganisme social : il ne constitue que l'unité sociologique ; quant au terme société, il est beaucoup trop vague et étendu : le couple androgyne et la famille sont également des sociétés ; il y a des sociétés militaires, industrielles, de production, de consommation, de circulation, de même qu'il y a des organismes moraux, artistiques, scientifiques, juridiques et politiques. L'énumération de Comte n'est donc ni complète, ni suffisamment scientifique.
M. Wyroubofl', l'un de ses disciples les plus distingués, n'a pas hésité à l'améliorer en rejetant lindividu comme organisme social, et il remplace le terme générique de société par trois autres divisions : les classes, les nations et les races (1) ; cette énumération a également le défaut d'être superficielle, incomplète et peu précise. Elle est superficielle parce qu'elle ne tient compte que des caractères extérieurs que revêtent les corps sociaux, considérés dans leur ensemble, sans pénétrer leur nature intime ; la division en classes et nations tient à des dissemblances organiques profondes, dont l'explication ne se trouve que dans les dissemblances physiques, économiques, morales, juridiques et autres, qui diff*érencient les organismes ; les nations, dans le sens propre du mot, n'indiquent que les agrégats humains résultant de la naissance commune sur un même territoire ; quant aux races, elles expriment simplement une certaine similitude de structure et
(1) Uevut fie philosophie positive, tome VIII, pp. 303 à 313.
de développement résultant soit de caractères physiologiques spéciaux, soit de qualités ou défauts physiques ou psychiques hérités ou produits par la longue action des temps et des milieux; les races ne sont pas des organismes sociaux par elles-mêmes, elles n'indiquent qu'une prédisposition naturelle des membres qui y appartiennent à s'intégrer socialement, d'une façon seulement plus favorable, en vertu de la loi générale qui pousse à l'agglutination des unités qui se ressemblent.
Le couple androgyne, la famille, les tribus et les sociétés en général dans leur ensemble superorganique, avec leurs subdivisions organiques et fonctionnelles économiques, morales, artistiques, scientifiques, juridiques et politiques, voilà la véritable énumération des agrégats sociaux, énumération susceptible encore de sous-divisions organiques et fonctionnelles plus spéciales, que nous aurons à rechercher de plus près.
S'il faut, à l'exemple de Comte et de WyroubofF, admettre l'existence d'un organisme aussi considérable que l'humanité ou la race, on doit convenir que cette conception est au moins prématurée et que le grand être humanitaire n'a pas encore d'existence objective réelle. N'est-il pas plus raisonnable de se borner à reconnaître ce qui existe déjà eff'ectivement ? N'observons-nous pas depuis longtemps l'existence et le développement d'organismes internationaux, qui prennent de jour en jour une extension et une coordination plus puissantes ? Le monde romain n'a-t-il pas été la réalisation, par la force, de ces relations internationales, qui tendent à unifier pacifiquement, aujourd'hui, l'Europe, l'Amérique, une partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Australie par les routes, les fleuves, les mers, la poste, le télégraphe, les chemins de fer, le crédit, les unions monétaires, les unions douanières, les traités de commerce, les conventions relatives à la propriété artistique et littéraire, à l'extradition des criminels, etc., qui nivellent la consommation, la production, les arts, les idées, et font que toutes les réformes et tous les reculs, en un mot toutes les perturbations locales, se répercutent presque en même temps dans toutes les parties de plusieurs conti-
nents, comme les sensations dans tous les centres nerveux de l'organisme individuel? A quoi bon imaginer l'hypothèse d'un grand être humanitaire quand on a sous les yeux le corps international produit naturellement par les relations des organismes sociaux particuliers ?
La structure, les organes et les fonctionnements de \'07^ganisme intermalional se révèlent, dès aujourd'hui, d'une façon suffisamment nette pour que son admission parmi les agrégats sociaux ne puisse être taxée d'utopie.
La raison pour laquelle l'existence du corps international a été méconnue jusqu'ici, comme constituant un organisme au même titre que tous les autres, est doublement naturelle. On ne pouvait avoir, il y a plusieurs siècles, l'idée de ce qui n'existait encore qu'à l'état de masse informe, soumise, pour ainsi dire, aux seules actions et réactions de la force collective la plus rudimentaire, c'est-à-dire de la force militaire ou de la guerre, ce premier architecte de toutes les sociétés et de toutes les civilisations. L'Amérique fut une proie avant d'être une associée de l'Europe. Il fallait ensuite que la structure, les organes et les fonctions des agrégats sociaux plus simples, tels que la famille et les sociétés locales, nationales et autres, fussent suffisamment développés et connus avant qu'il fût possible de procéder à cette coordination intercontinentale et internationale supérieure, dont la contexture dépassera en complexité et en grandeur tous les agrégats sociaux observés jusqu'ici.
La science positive, tout en n'excluant pas d'une façon définitive et absolue des prévisions d'un avenir plus ou moins certain et reculé l'hypothèse d'un sui^erorganisme humanitaire, comme dit Comte, ou mondial, comme s'expriment d'autres, ne peut, sous peine d'utopie actuelle, noter comme directement observables que des phénomènes internationaux et même intercontinentaux revêtant les caractères multiples des phénomènes sociaux en général et comportant des organes et des fonctions appropriés.
Outre ces restrictions et réserves nécessaires, et quelles que soient l'étendue et la complexité actuelles ou futures du super-
organisme social, dans aucun cas, il n'y aura cependant lieu de lui attribuer un caractère d'antériorité et de supériorité qui puisse autoriser le culte d'un grand Etre humanitaire, comme l'a proposé Comte; une telle idolâtrie doit être impitoyablement rejetée, par cette seule considération qu'il est contradictoire pour l'humanité de s'adorer elle-même, en imaginant un symbole de sa propre puissance. En dehors de cette considération, il ne faut pas oublier que ce superorganisme, si considérable qu'on le suppose, n'est que le développement des superorganismes plus simples auxquels il est directement subordonné, de la même façon que ces derniers dépendent des organismes individuels et, par l'intermédiaire des unités composantes de ceux-ci, de toute la phénomalité inorganique antécédente.
Bien que la société réagisse sur l'individu et sur les formes sociales les plus simples, telles que la famille, ce sont, en somme, sur ces formes les plus simples qu'elle se modèle, et c'est d'elles qu'elle dépend. L'humanité dépend directement de l'individu. Aucune divinité n'est créatrice; toutes sont des créations; le créateur, c'est la créature.
Plus les agrégats sociaux sont considérables et complexes, plus ils sont doués de plasticité, c'est-à-dire susceptibles de modifications ; leur type est moins fixe que le type individuel ; il leur naît continuellement de nouveaux organes, nécessités par de nouvelles fonctions, provoquées par de nouveaux besoins ; de là, une plus grande somme d'intervention possible de l'action directrice et intellectuelle humaine; plus les sciences sont complexes, plus on constate, en eff'et, qu'elles sont susceptibles de combinaisons, d'arrangements et d'améliorations. En regard de la fixité des phénomènes mathématiques, astronomiques et physiques, la mobilité des phénomènes chimiques, biologiques et psychologiques est flagrante; de même, le pouvoir de notre action sur ces derniers, par exemple dans l'élevage et l'éducation du bétail, poussés aujourd'hui à tel point que, en un certain nombre d'années, il est possible de créer des animaux domestiques présentant des caractères physiologiques et moraux prévus.
Plus l'organisme sociologique se développe et se complique, plus sa plasticité devient également considérable; il est certain que les sociétés modernes, grâce à leur intensité et à leur étendue vitales supérieures, réalisent actuellement, en quelques années, des évolutions autrement importantes que celles que les sociétés primitives mettaient des siècles à accomplir.
L'intensité et l'étendue de la vie sociale sont, en outre, une garantie de la continuité du progrès ; il est probable que nous ne verrons plus, de nos jours, ces destructions sociales si ordinaires chez les tribus sauvages primitives et actuelles, pas plus que ces arrêts et reculs de certaines civilisations historiques.
La plasticité supérieure des phénomènes sociaux varie même suivant la nature de ces derniers; il est notoire, par exemple, que les phénomènes politiques sont plus variables que les phénomènes économiques; nous rendrons compte de cette différence quand nous nous occuperons de la classification et de la hiérarchie des phénomènes sociaux, et nous verrons qu'elle résulte de leur degré inégal de complexité et, par conséquent, de plasticité.
Le grand corps social, international et intercontinental, dont la création se poursuit de jour en jour n'est pas une création artificielle de l'esprit; il est une réalité. Tant au point de vue inorganique et physique qu'au point de vue économique, moral, scientifique, juridique et politique, ses diverses parties sont dans une coordination de plus en plus étroite, et cette coordinatioîi véritablement vitale est le caractère distinctif de tout organisme.
La Chine est, par l'Inde et l'Amérique, en relation avec l'Angleterre, dont les moindres mouvements influent sur tout le système européen ; l'Australie, qui commença par être une simple colonie pénitentiaire presque isolée, sent aujourd'hui, presque instantanément, par l'électricité, les moindres pulsations de l'Europe et de l'Amérique; l'Afrique même, au nord, au midi et sur ses flancs, nous est unie, et Anglais, Allemands, Français, Hollandais, Italiens, Portugais et Belges ont noué des relations avec les parties les plus inconnues de son intérieur.
Ce grand corps social se distingue de l'unité individuelle
humaine non seulement par sa plasticité et sa complexité supérieures, mais par des phénomènes qui lui sont propres. Il naît par parties en des temps et des lieux séparés et divers ; de ces parties, plusieurs meurent et disparaissent avant de s'intégrer et de se rejoindre dans l'espace et le temps ; aucune limite, si ce n'est celle de notre planète, au point de vue de l'espace et de la durée, ne pourrait êlre assignée à son développement. Contrairement à la théorie de Drapper, tirée de l'analogie avec le développement individuel, et vraie seulement en partie pour les agrégats sociaux les plus simples, tels que les familles et les tribus, rien, jusqu'ici, ne nous autorise à soumettre l'évolution du corps social au cycle fatal des quatre âges de la vie individuelle.
Nous venons dç dénombrer les agrégats sociaux actuellement observables ; en sociologie , aussi bien que dans toutes les autres sciences, c'est seulement par l'observation successive de phénomènes de moins en moins simples et généraux que nous pouvons espérer atteindre à une connaissance positive de ces agrégats en général, et spécialement de l'agrégat international, dont il nous a suffi, pour le moment, de constater l'existence. C'est ainsi qu'en physiologie, l'observation de l'ensemble du corps humain est insuffisante pour nous initier à sa nature intime, laquelle ne peut nous être révélée que par l'étude successive des tissus, du squelette, des muscles, des nerfs, des organes et de leurs fonctions, et de leur coordination générale, qui seule constitue cette connaissance positive de l'ensemble qu'A. Comte, à tort, supposait être antérieure à celle des détails.
L'unité sociale est donc l'individu; les agrégats sociaux primaires, le couple androgyne et la famille. L'union sexuelle est le trait d'union physiologique de la biologie et de la sociologie ; elle est la première forme sociale collective et humaine (en dehors de quelques sociétés animales) qu'il nous soit donné d'observer. Soit que nous nous reportions aux limites les plus reculées du temps, c'est-à-dire même aux rares vestiges des âges préhistoriques; soit, ce qui revient à peu près au même, que nous nous transportions dans les parties les plus sauvages de l'Afrique ou de l'Australie
ou dans ces résidus inférieurs qui peuplent, à notre honte, les basfonds des civilisations les plus avancées, partout et en tout temps, s'il n'y a pas d'autre lien social, nous rencontrerons tout au moins un genre de société grossière , irrégulière et intermittente , basée sur l'union de l'homme et de la femme. Cette union, même temporaire, est la forme la plus simple de tout agrégat social. ■
La constitution d'une famille, même très relâchée, est déjà un phénomène d'ordre supérieur ; elle ne fut possible qu'avec les progrès du bien-être et d'une certaine sympathie sociale correspondante.
C'est par l'union sexuelle et la famille que s'opère la première élaboration sociale; c'est le chef de famille qui est aussi le premier directeur politique, de même qu'il est le premier prêtre et le premier juge et peut-être, à sa mort, le premier Dieu.
Bien que l'organisme androgyne et l'organisme familial soient les plus rapprochés de l'organisme individuel , on observe cependant aisément certaines différences apparentes. Ainsi, les liens de subordination entre l'homme, la femme, l'enfant, tout en étant, surtout à l'origine, très étroits, le sont moins que ceux qui unissent les diverses parties du corps humain ; ils se prêtent à des modalités plus nombreuses, suivant les circonstances inorganiques ou sociales externes ; même la famille peut s'agrandir artificiellement par l'esclavage ou l'adoption ; le fonctionnement individuel n'implique aucune idée supérieure analogue, par exemple, à celle de droit et de devoir, que nous voyons surgir du développement familial.
La famille est plus que l'addition de plusieurs individus d'âge et de sexe différents ; c'est pourquoi elle est un phénomène sui generis, inexplicable par les seules lois de la biologie; elle est un organisme social remplissant une fonction sociale et dont certains organes spéciaux accomplissent des fonctions également spéciales, correspondantes aux divers phénomènes sociaux économiques, moraux, etc., dont nous avons fait la nomenclature.
Les familles essaiment ou s'agrandissent par l'union forcée ou volontaire d'autres individus et d'autres familles; elles forment
— godes tribus en principe généralement errantes sous l'influence des milieux qui ne permettent pas, tout d'abord, avant d'y être accommodés par une civilisation supérieure et persistante, de subvenir aux besoins de l'homme à la même place. Ce n'est que beaucoup plus tard que les tribus forment des agglomérations fixes, des communautés et des États. Longtemps encore, les grandes réunions sociales issues de la famille se modèlent, dans leur organisation, sur leur type primitif; longtemps l'ancêtre commun, puis le chef, exercent l'autorité d'une façon rigoureuse et indivise; à eux la direction militaire, le règlement et le partage des subsistances, l'administration de la justice, la conservation des mœurs et des usages ; à la fois seuls commandants, propriétaires, prêtres, juges, en un mot, souverains, leur pouvoir, inexorable pour les plus faibles, est à peine contre-balancé d'un côté par l'ennemi du dehors, c'est-à-dire par la guerre, de l'autre par celle des guerriers les plus forts à l'intérieur.
Un progrès se réalise quand cette autorité indivise, se dégageant du type familial absolu, se subdivise en fonctions distinctes, dont le développement, de plus en plus considérable et complexe, produit nécessairement des organes spéciaux. C'est ainsi que l'administration civile, celle de la religion et de la justice, se dégagèrent successivement de l'autorité centrale et se partagèrent même, dans la suite, en fonctions et organes encore plus spéciaux, par exemple, pour ce qui concerne la justice, en civile proprement dite, pénale, commerciale, etc.
La production, la consommation et la circulation des biens sont primitivement réglées par le souverain ; c'est lui qui emmagasine les produits et les distribue, de même qu'il répartit le travail destiné à les procurer. Avec le développement social, cette organisation indivise se partage et les diverses fonctions économiques deviennent de plus en plus autonomes; dès aujourd'hui, par exemple, la fonction circulatoire économique représentée par les chemins de fer, la poste, les banques, etc., est à peu près absolument indépendante de toute direction politique ; son action n'est plus guère déterminée que par ses propres lois ; loin d'en recevoir
du souverain, la banque, notamment, tient en ses mains la destinée des empires.
La circulation du sang dans le corps humain et la circulation dans les banques a bien donné naissance à des comparaisons, en partie fondées sur certaines analogies communes à l'organisme individuel et aux organismes sociaux ; mais, essayez donc d'expliquer l'escompte, le crédit, le virement, la monnaie, etc. , uniquement par les lois de la biologie !
Le couple androgyne, la famille, les tribus, les Etats et les superorganismes internationaux, ainsi que les phénomènes fonctionnels et organiques relatifs à leur entretien économique, ne sont pas, comme nous l'avons déjà indiqué, les seuls grands phénomènes sociaux qui constituent, par leur coordination, le corps social dans son ensemble ; il en est d'autres encore, plus inexplicables par les seules lois des sciences antérieures.
Ainsi, l'individu peut avoir des habitudes déterminées primitivement, comme le mot l'indique, soit par son organisation physiologique héritée ou propre, soit par son habitat, c'est-à-dire par son milieu ; mais l'idée d'usages, de mœurs et surtout l'idée morale impliquant une certaine consolidation de ces phénomènes, en même temps que la notion d'un idéal perfectionné à atteindre, n'apparaît que dans la société et d'abord dans la famille. De là, primitivement, la fonction religieuse, qui imprima et imprime encore à des masses considérables de sociétés humaines le sceau de son type idéal ou rétrograde. Expliquez donc les religions et la morale par les seules lois de la biologie !
Si les mœurs et la morale sociales étaient exclusivement des phénomènes biologiques et psychologiques de la vie individuelle, ces facteurs, si importants en sociologie, à tel point que les réformes les plus justes viennent parfois se briser contre eux quand elles les heurtent trop violemment, seraient exclusivement déterminés par la constitution physiologique et psychique et par le milieu ambiant. Il est apparent cependant qu'il n'en est pas ainsi : la morale sociale est aussi le produit de l'organisation collective ; les mœurs d'une tribu nomade ne sont pas celles d'un
peuple agriculteur; celles d'une petite ville de province ne sont pas celles dune grande cité ; la morale d'une nation militaire ne ressemble pas à la morale d'un peuple industriel. Plus l'organisme social est parfait, plus la morale s'élève ; le fond reste toujours, à un certain degré, soumis aux lois de l'organisme individuel, mais modifié par l'influence d'une force plus complexe, qui l'enserre et le pétrit, le dégrade ou l'élève, le corrompt ou le purifie, selon que l'organisme social se corrompt ou se conserve, rétrograde ou progresse.
Ainsi, à certains moments, spécialement quand la société recule vers les mœurs guerrières et que l'homme semble revenir à ses anciennes habitudes carnassières de bête de proie, tous les caractères, à commencer par les plus bas pour finir par les meilleurs, sont entraînés, par une même émotion sociale, à des actes véritablement criminels, mais que la perversion absolue du sens moral social revêt d'un cachet grandiose. Robespierre et Marat étaient ennemis de la peine de mort, et tel homme d'État qui, dans la vie privée, ne ferait pas de mal à un insecte, n'hésitera pas à sacrifier des milliers de ses semblables dans un but social et ne passera cependant pas pour être un malhonnête homme. Expliquez cela, si la morale collective n'a pas de caractères spéciaux qui la distinguent de la morale individuelle !
La morale sociale est donc un phénomène en partie sui generis, dont les lois forment l'objet d'une science spéciale.
Demandez-vous, par exemple, s'il est possible d'expliquer par les seules lois de la biologie les deux faits suivants : Dans les centres industriels, il naît régulièrement un grand nombre d'enfants naturels, et le public y est indifierent. Dans certaines bourgades de Hollande, au contraire, bien que les relations avant le mariage soient très fréquentes et même d'usage, le mariage prévient toujours et immédiatement la divulgation de la faute. — Il est certain que ces difi'érences dans les mœurs ne sont complètement explicables que par des diversités sociologiques.
Il en est de même des phénomènes artistiques et scientifiques dont les organes, encore insuffisamment constitués en académies,
universités, etc., sont destinés tôt ou iard à prendre un développement et à revêtir une autorité plus considérables que le vieil organisme religieux.
L'architecture, la sculpture, la peinture et la musique sont, il est vrai, des applications de nos sens et, par là, elles se relient à la physiologie et à la psychologie, de même que les arts industriels sont l'application de nos connaissances acquises à un but pratique. Cependant, si les arts industriels et les beaux-arts n'étaient que la représentation ou la satisfaction de nos besoins ou de nos émotions individuels, par des images sensibles, utiles ou belles, ou utiles et belles à la fois, la biologie et la psychologie suffiraient à les expliquer. Mais s'il s'agit d'une pagode ou d'une église ou bien de ces grandes manifestations de la vie collective qui réunissent dans de vastes salles de sj^ectacle le peuple d'Athènes ou de Paris et font , naître chez lui des émotions sociales et surhumaines qu'il ne ressentirait pas sans cette coordination artistique d'éléments divers qui, mis en rapport avec le public, suscitent en lui des émotions inconnues à chaque individu abandonné à ses sensations privées? Y a-t-il quelque chose de moins libre que l'art, en tant qu'il s'adresse à la collectivité, et l'œuvre la plus belle, au point de vue de l'artiste, ne doit-elle pas, pour réussir, aussi bien dans le présent que dans l'avenir, être une œuvre sociale ? N'est-ce pas un phénomène collectif spécial qui fait que certains discours, après avoir enthousiasmé des assemblées, paraissent sans beauté ou sans force à la lecture?
Comment expliquer, si ce n'est par des lois spéciales, ce grand phénomène social, la justice, dont l'organisme d'abord indivis et concentré dans les mains d'un seul homme, chef de famille, de tribu, de nation, s'est différencié dans le cours des temps en presque autant d'organismes particuliers qu'il y a de branches de l'activité humaine? Certes, cette faculté de notre intelligence qu'on appelle vulgairement la judiciaire est l'embryon de la justice sociale; mais tachez donc de formuler en lois biologiques et psychologiques le droit de la guerre !
S'il est incontestable que les phénomènes sociologiques sont en relation étroite avec les phénomènes qui forment l'objet des sciences antérieures, et cela conformément à cette évolution naturelle qui rattache les organismes supérieurs aux organismes les plus simples, il faut en conclure que l'étude des sciences antécédentes est un indispensable préliminaire de la sociologie : l'acoustique est la base de la musique; les mathématiques, la physique, la mécanique sont indispensables à l'architecte, et toutes ces sciences, plus la biologie et la psychologie, au sculpteur et au peintre.
D'un autre côté, les phénomènes sociologiques ajoutent à l'exercice de nos diverses facultés physiologiques et psychiques des caractères particuliers, qui constituent, par exemple, la fonction sociale de l'art et déterminent sa structure spéciale en correspondance avec cette fonction supérieure.
Si telle nation est plus artiste que telle autre, qui est plus industrielle, si telle civilisation se distingue surtout par son architecture, telle autre par la musique; si celle-ci s'est rendue célèbre par les progrès du droit, celle-là surtout par la politique, ces divergences, souvent très radicales, tiennent non seulement à une éducation héritée ou acquise plus parfaite de tel ou tel sens, dans tel peuple ou telle race, mais au développement social déterminé, par exemple, par des considérations externes de climat, de situation géographique ou de voisinage d'autres nations; ces différences, en un mot, tiennent à des divergences sociales. La Grèce nous domine encore par son art, Rome par son droit; le milieu, le climat, la race en sont des explications insuffisantes, si l'on ne tient pas compte de la structure et de la vie sociales.
Il en est de même des phénomènes purement intellectuels ou scientifiques ; certes, rien n'est plus dépendant de l'intelligence individuelle que l'intelligence collective, mais la vie intellectuelle de deux millions d'hommes réunis dans un grand centre de civilisation où l'intensité, la rapidité et la masse des fonctions cérébrales est facilitée par tous les autres facteurs de la civilisation, n est-elle pas différente, par exemple, de celle de vingt millions de paysans
disséminés sur une grande étendue de territoire, sans relation aucune pour ainsi dire? Les plus importants progrès scientifiques ne sont même |X)ssibles qu'en société ; les découvertes sont œuvre collective au moins autant qu'individuelle.
Dans notre recherche des phénomènes, des fonctions, des agrégats, des organismes et des organes sociaux, nous avons indiqué déjà un ordre considérable de particularités de cette nature, connues vulgairement sous la dénomination de politiques, et qui embrassent tout ce qui est relatif à la formation, à la destruction, à la conservation, au développement, en un mot à la direction générale des sociétés. Il est certain que cet ordre de phénomènes, qui demande, au surplus, à être délimité d'une façon moins vague, ne peut être expliqué exclusivement par les lois des sciences antérieures; impossible de comparer d'une façon absolue le mode de création d'un individu et sa naissance à la formation des Etats. Bien plus, tous les individus composant un État peuvent continuer à vivre et à se multiplier et l'État cesser d'exister ; un État composé d'une population considérable peut être socialement inférieur, même à la guerre, à un État moins populeux ; les types sociaux sont aussi bien moins fixes que les types individuels ; ils se conservent et se perpétuent dans l'espace et le temps d'après des modes différents et dans des limites bien plus étendues. C'est surtout en prouvant les différences qui existent entre la biologie, la psychologie et la sociologie, que nous établirons la légitimité de l'existence d'une science sociale.
C'est spécialement dans l'ordre économique, dont la constitution sociale, quoique grossière en bien des points, est cependant plus parfaite que celle des autres catégories sociales, que les divers phénomènes collectifs, que nous avons notés d'une façon générale, apparaissent le plus clairement. Les agrégats, les organismes, les fonctions avec leurs nombreuses subdivisions sont aisément discernables dans l'appareil économique; l'organisme et la fonction circulatoire notamment y ont acquis un développement supérieur qui rend dès maintenant possible la constitution d'une science sociale économique, du reste toujours perfectible et progressive.^
Une erreur fondamentale de Comte a été de prétendre « qu'on ne doit nullement voir dans l'économie politique un élément déjà constitué de la future physique sociale, qui, par sa nature, ne saura être fondée qu'en embrassant d'une seule grande vue philosophique l'ensemble rationnel de tous les divers aspects sociaux « , Autant dire que l'économie sociale ne sera une science parfaite que lorgque toutes les autres sciences sociales seront parfaites : c'est là une de ces allégations absolues, sans portée au point de vue de l'évolution relative et de l'interdépendance des sciences ; cela revient à dire qu'il est possible, comme l'a essayé Comte, de faire un cours de sociologie d'ensemble antérieurement à la connaissance des détails; l'expérience désastreuse du maître a prouvé la fausseté de cette aventureuse méthode antipositive.
Il y a des phénomènes collectifs relatifs à l'ordre économique ; ces phénomènes sont représentés socialement par des fonctions et des organes; fis entrent dans la composition d'agrégats considérables que nous voyons tous les jours agir sous nos yeux. Non seulement ils sont subordonnés aux phénomènes inorganiques et organiques antécédents, mais ils exercent, à leur tour, leur influence sur toutes les fonctions, organes et agrégats des autres classes de phénomènes sociaux. Les mœurs, les arts, les sciences d'une nation industrielle ou commerçante revêtent un caractère différent de ceux d'une population agricole; les idées morales d'une race habituée à se consacrer au commerce de l'argent sont autres, en partie, que celles de ces primitives communautés agricoles généralement hostiles à toutes les formes de l'usure; les sciences, dans l'industrielle Angleterre, ont un caractère plus positif et plus pratique qu'en Italie, par exemple, où une vie économique moins âpre, sous un ciel plus clément et sur une terre renfermant moins de richesses minières, devait constituer une tendance naturelle aux beaux -arts et à cette multitude de traités politiques d'une hardiesse inouïe, qui n'a été dépassée nulle part.
Est-il nécessaire d'indiquer que les diverses branches du droit se
sont développées suivant les nécessités économiques des nations? Le droit commercial et industriel, presque nul il y a un siècle, n'a-t-il pas atteint une importance au moins égale à celle du droit civil, et même, dans le droit commercial, les chapitres relatifs aux contrats de transport et aux diverses formes de sociétés n'ont-ils pas acquis, notamment chez les nations industrielles de l'Europe occidentale, des proportions qui étaient loin d'être prévues il y a trente ans et dont on n'a pas d'idée ailleurs?
N'y eût-il, dans l'ordre économique, que le phénomène collectif de la division du travail, par cela même il y aurait lieu à une science économique. Est-ce à dire que l'économie sociale soit indépendante de la morale, de la justice et de la politique? Certes, non, et elle ne sera une science socialement parfaite que lorsqu'elle sera équilibrée dans son propre organisme par ces fonctions sociales; mais notre constitution physiologique n'est-elle pas aussi soumise non seulement à toutes les lois physiques et chimiques antécédentes, mais encore aux perfectionnements que lui apportent l'action des fonctions mentales individuelles et toutes les catégories de forces sociales, aussi bien économiques que morales, juridiques et i)olitiques? Cela empêche-t-il la physiologie d'être une science spéciale, c'est-à-dire embrassant un certain nombre de faits naturels ayant des caractères communs et déterminés?
L'objet de ce chapitre n'est pas, du reste, de prouver la légitimité d'une science sociale; nous nous contentons, pour le moment, d'y dénombrer, en apparence et sauf revision, les phénomènes sociaux.
Nous avons, jusqu'ici, après avoir établi l'union intime, en sociologie, des phénomènes inorganiques et organiques antérieurs, et après avoir procédé à une première division des facteurs qui concourent à sa composition, en territoire et population, constaté l'existence à' agrégats sociaux plus ou moins considérables et complexes, dont les types principaux sont :
Le couple androgyne ;
La famille ;
La tribu ;
Les communes et nations ;
Les agrégats internationaux.
Nous avons rencontré dans ces agrégats des fonctions relatives à la vie sociale économique, morale, artistique, scientifique, juridique et politique, et des organes correspondant à ces fonctions; ces organes et fonctions se subdivisent, à leur tour, en organes et fonctions seco7idaires en correspondance avec des phénomènes spéciaux, tels que la circulation, la consommation, la production en économie politique, qui, à leur tour, se divisent en fonctions et organes encore plus spéciaux, tels que la circulation des producteurs, la circulation des produits, la circulation des valeurs représentatives des produits, fonctions dont les organes sont les voies de transport, la monnaie, les banques, etc.
Nous avons reconnu que les phénomènes élémentaires de la sociologie sont, en résumé, soit économiques, soit moraux, soit artistiques, soit scientifiques, soit juridiques, soit politiques ; il n'y a aucun fait sociologique qui ne rentre dans cette classification. Nous réservons pour le moment la question de savoir si ces éléments sont ou non réductibles à des éléments plus simples et plus généraux, et s'ils sont ou non susceptibles eux-mêmes d'une classification hiérarchique en raison de leur degré de complexité relative.
La reconnaissance de fonctions et d'organes sociaux implique une division de la science sociale en morijhologie ou science des formes, des structures et des organes sociaux, et en sociologie proprement dite ou science des fonctions sociales.
C'est là cependant une division qui ne correspond pas à des , diff'érences naturelles absolues ; en sociologie, en eff'et, aussi bien \ qu'en biologie, l'étude des organes est presque inséparable de celle des fonctions, et vice versa; la fonction paraît, en général, préparer l'organe, sinon le créer, et, en bonne méthode, son étude semble devoir précéder celle.de la morphologie.
A la division en morphologie sociale et en sociologie proprement dite correspond assez exactement une autre division sociologique en phénomènes statiques et dynamiques ; cette division
également n'a qu'une valeur relative, e^ ce sens qu'en réalité c'est seulement par une classification artificielle qu'il nous est possible de séparer les phénomènes sociaux, en les considérant isolément, soit à l'état de repos, soit à l'état de mouvement. Même les phénomènes inorganiques, bien qu'ils soient généralement statiques, subissent aussi des changements ; ce qui distingue surtout les phénomènes organiques, y compris ceux d'ordre psychique, c'est qu'ils présentent des changements successifs plus variés, plus rapides, plus visibles immédiatement, plus dissemblables et, en même temps, plus combinés, plus coordonnés et de plus en plus en correspondance exacte avec un plus grand nombre de particularités du miHeu ambiant. Cette correspondance dans le temps et dans l'espace est portée au plus haut degré dans la vie des agrégats sociaux, surtout dans ceux qui ont atteint une civilisation de complexité supérieure.
C'est à tort que Comte et, à sa suite, M. Wyrouboff' ont assimilé d'une façon absolue la statique sociale aux organismes et la dynamique aux fonctions ; ces assimilations ne sont pas naturelles ; bien que la dynamique soit surtout fonctionnelle et la statique surtout relative à la structure et aux organes, il y a une statique tant des fonctions que des organes sociaux, de même qu'il y a une dynamique tant des organes que des fonctions. Cela résulte à toute évidence de cette considération générale quo. dans la réalité, toute modification de la fonction entraîne une modification plus ou moins correspondante et rapide de l'organe, de même que toute déformation de l'organisme altère nécessairement la fonction. L'idée d'évolution s'applique, du reste, aussi bien aux fonctions qu'aux organes. La division en statique et dynamique, en morphologique et fonctionnelle, n'est donc scientifique que si l'on ne perd pas de vue son caractère relatif; elle correspond surtout à notre manière d'envisager les choses, suivant que nous attachons plus d'importance à leur évolution ou à leur équilibre; mais ces dernières expressions, à leur tour, sont inséparables, car l'évolution même n'est qu'une équilibration en mouvement.
En sociologie, autant qu'en biologie, les fonctions et les organes sont à la fois déterminés par leur correspondance avec le milieu ambiant, leur transmission par hérédité et leur acquisition par le développement propre du groupe et des individus. De même, les fonctions de nutrition, de formation, de croissance, de développement et de multiplication se rencontrent aussi bien en sociologie qu'en biologie, avec des caractères distinctifs, il est vrai. Les phénomènes biologiques et psychiques, si importants, connus sous le nom àliérédité se manifestent également dans l'observation des phénomènes sociaux.
La tendance des unités physiologiques à reproduire l'organisme par l'intermédiaire des cellules spermatiques ou germinatives , tendance qui constitue l'hérédité biologique et psychique, que vient accroître encore l'acquisition postérieure des habitudes et des idées ancestrales, cette tendance est l'un des faits les plus importants de la sociologie, où la similitude presque générale des sociétés à reproduire dans leur formation et leur développement les formes et la croissance des sociétés antérieures est la base même de cette continuité et de cette unité qui apparaissent de plus en plus aujourd'hui dans l'histoire de la civilisation générale.
Cette hérédité cependant n'est pas plus absolue en sociologie qu'en biologie; elle est limitée par une loi non moins générale, qui est celle de variation; en sociologie comme en biologie, nul agrégat, nul organisme, nul organe ou sous-organe n'est la reproduction exacte des formes antérieures ; les variations constantes des milieux suffiraient à expliquer celles correspondantes des sociétés ; elles sont des facteurs favorables pour le progrès et la liberté; on doit y ajouter cependant l'influence des différents types de races qui, bien que moins fixes que les espèces en biologie, ne limitent pas moins, dans une certaine mesure, l'identité dans la formation et la croissance des divers agrégats sociaux,
La sélection naturelle, c'est-à-dire non seulement la conservation, mais encore la production des espèces les plus aptes, et \ adaptation de celles-ci à des modifications ambiantes d'où résulte leur divergence, sont également des phénomènes qui ont leurs corres-
pondants plus complexes en sociologie ; il en est de même de ces lois encore plus générales qui soumettent tous les corps organiques quelconques à la nécessité d'une réparation au moins égale à leur usure. Ce sont là des phénomènes généraux qui relient la sociologie à l'ensemble des lois de la nature et de la redistribution universelle de la nature et de la force.
Il nous suffit, pour le moment, d'avoir indiqué, d'une façon du reste encore empirique, la plupart des phénomènes sociaux les plus apparents pour que leur dénombrement puisse être considéré, au moins provisoirement, comme suffisant pour nos inductions ultérieures.
Tous sont relatifs soit à la conservation et à la reproduction de l'espèce, soit à la vie économique, aux arts, aux croyances, aux mœurs, à la morale, au droit ou à la politique; tous se classent sous l'une ou l'autre de ces rubriques, suivant leurs ressemblances et leurs différences; tous sont les produits naturels des phénomènes antérieurs , principalement de ceux de la biologie et de la psychologie, mais tous également s'en distinguent par des caractères originaux et propres, dont la constatation sera la démonstration positive de la légitimité de la constitution de la sociologie en science particulière.