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CHAPITRE VI

CARACTÈRES DISTINCTIFS DE LA SOCIOLOGIE. — DEMONSTRATION POSITIVE DE l'existence d'uNE SCIENCE SOCIALE.

Ce n'est pas la métaphysique, avec ses systèmes grandioses et fragiles, qui a fondé la science de l'homme et des sociétés; la biologie, la physiologie de l'esprit et la sociologie sont redevables de leurs progrès actuels non pas aux théories plus ou moins sublimes nées de l'examen superficiel du corps humain en général et des facultés intellectuelles supérieures et quasi divines qui lui sont prétenduement innées, ni aux conceptions en apparence profondes sur cet être mystérieux et complexe appelé État : non, ces diverses sciences ont pu être considérées comme rationnellement constituées sur une base progressive seulement à partir du jour où leurs éléments les plus simples et les plus généraux ont été reconnus et observés. L'étude de 1^ cellule en physiologie et du passage de la vie purement automatique à la vie psychique chez l'enfant nous a plus instruit à cet égard que vingt siècles de discussions transcendantes sur la nature de l'homme et celle de l'âme. En nous éloignant de plus en plus de l'absolu et du divin et en nous rapprochant davantage de nos origines purement animales, nous avons appris à nous connaître tels que nous sommes, fils de la bête et non de la Divinité.

La sociologie ne s'est pas encore dégagée, comme la biologie et la psychologie, de la métaphysique, elle table encore toujours sur les phénomènes les plus complexes et les moins connus de son domaine ses trompeuses théories transcendantes; à lire Hobbes, Hegel et leurs continuateurs, l'État est une espèce de dieu redou*

table qui préside aux destinées sociales et consolide ou détruit les empires suivant •Fobsa'vance ou la non-observance de certaines formules mystiques dont quelques hommes de génie, comme Moïse sur le Sinaï, ont reçu la révélation.

Les recherches sur les origines des civilisations primitives ont battu en brèche toute cette fantasmagorie; les sociétés les plus complexes ont été décomposées jusque dans leurs éléments les plus simples, et c'est dans ces derniers que nous allons enfin, après tant et de si hautes et fallacieuses tentatives avortées, découvrir ce qui distingue une société des autres organismes. Ce ne sera plus la grandeur, mais la simplicité de la conception qui pourra sembler étonnante.

Nous avons exposé la dépendance de la sociologie vis-à-vis des facteurs antécédents et ambiants de la matière inorganique et organique; nous avons établi que le lien, parfaitement visible et tangible, entre les phénomènes les plus élevés de la biologie et de la psychologie et les phénomènes, tout au moins les plus bas, de la sociologie, était lui-même organique, c est-à-dire établissait, entre ces diverses combinaisons de plus en plus parfaites de la matière, une véritable filiation naturelle. Il s'agit maintenant, après indication de ce que la biologie, la psychologie et la sociologie ont de commun, de distinguer ce que la dernière présente de particulier. Nous sommes ramené ainsi, ayant analysé les conditions du problème, à la question soulevée au commencement de cette Introduction : Existe- t-il une science sociale?

Les travaux les plus récents ne résolvent pas cette difficulté ; au delà de Spencer, malgré l'accumulation précieuse des observations et des découvertes faites, Fessor de la sociologie s'est arrêté; on nous la montre comme la continuation des sociétés animales et le développement de la biologie et de la psychologie, mais on ne nous dit pas en quoi et à partir d'où elle s'en différencie.- La sociologie est aujourd'hui aux mains des biologistes et des psychologues : c'est un progrès, puisque après cette dernière tentative de l'expliquer par les sciences immédiatement antérieures, il ne reste plus à la science sociale qu'à s'émanciper

ou à reconnaître qu'elle n'çi. pas droit à une existence autonome.

L'explication de la sociologie par la biologie et la psychologie est la dernière période d'enfantement de la plus complexe des sciences, et quand on se remémore l'évolution embryogénique parcourue, à ce point de vue, par celle-ci dans l'évolution générale des sciences, on reste stupéfait devant l'incohérence de ses origines et sa consolidation indéniable, même actuelle.

Alors qu'il y a quelques siècles à peine, la biologie elle-même était confondue avec les sciences les plus simples et les plus générales, comment les phénomènes sociaux eussent-ils pu recevoir une explication positive? Les mathématiques et l'astronomie ne passaient-elles pas pour régler le cours des événements tant de la vie individuelle que de l'existence collective? Les esprits les plus éclairés des temps anciens partageaient ces croyances : « Antonin, fils de Commode, écrit Eluis Lampride, dans sa Vie de Commode Antonin, ne vécut que quatre ans, bien que les mathématiciens lui eussent promis, d'après le cours des astres, une destinée égale aux deux frères. »» Les historiens grecs et latins fourmillent de raisonnements du même genre. Les grands événements sociaux, confondus généralement avec les faits et gestes des personnes célèbres et quasi divines auxquelles la direction semblait en être abandonnée, étaient, de même, rapportés à des phénomènes numériques, astronomiques et physiques ; ces superstitions, encore vivantes chez de puissantes nations, n'ont pas même entièrement disparu des couches inférieures de nos civilisations les plus avancées. La chimie, et spécialement la chimie organique, puis la biologie et enfin la psychologie, en donnant aux hommes la conception d'une composition organique des choses et de leur contexture non seulement interdépendante, mais sériée et hiérarchique, furent les explications successives de plus en plus directes et exactes des phénomènes sociaux. L'histoire de la création naturelle, y compris celle de la sociologie, est aujourd'hui parfaite ; il ne reste plus qu'une ultime opération à effectuer pour que là sociologie soit constituée en science indépendante : il faut couper le cordon qui la lie encore à la biologie et à la psychologie.

Où et comment celte séparation du superorganîsme social doit se faire, quelques simples observations vont le déterminer; la difficulté n est pas dans l'opération même, elle était dans le diagnostic qui en établissait la nécessité.

H. Spencer a parfaitement compris que la constatation de certaines différences était la condition sine quâ non de la démonstration de l'existence d'une science sociale. Malheureusement, après avoir noté quelques-unes de ces différences, principalement au point de vue de la complexité et de la masse, et en avoir négligé encore un plus grand nombre, des plus importantes, il finit par une assimilation à peu près complète des lois de la sociologie avec celles de la biologie et de la psychologie. Ses protestations à cet égard ne résistent pas à l'examen des faits (i).

Voici les caractères originaires de la sociologie, d'après Tillustre philosophe évolutionniste anglais :

L'organisme social est discret et non concret.

Il est asymétrique et non symétrique.

Il est sensible dans toutes ses unités.

Il suffit souvent de résumer une théorie pour en constater immédiatement la faiblesse.

Il n'est pas exact, en premier lieu, que l'organisme individuel soit consistant et que l'organisme social ne le soit pas ; on entend par science concrète une science qui a pour domaine un objet particulier; la géologie est une science concrète; la chimie, au contraire, qui a pour objet les lois générales de la composition et de la décomposition moléculaires, est une science abstraite. La science sociale, en tant qu'elle reste généralisée dans l'étude des lois des phénomènes sociaux, abstraction faite de leurs agrégats superorganiques, est abstraite ; du moment où elle s'applique aux agrégats mêmes, elle est concrète. Tout ce qu'on pourrait soutenir, c'est que le corps social est moins concret que le corps individuel ; cette différence quantitative, fort discutable d'ailleurs, ne suffit pas à l'intervention d'une science supplémentaire spéciale.

(1) Sociologie^ lome II, p. 191.

La même observation s'applique au caractère moins symétrique du superorganisme social; les cristaux sont plus symétriques que le corps humain, celui-ci Test à un degré plus élevé que la société. Il n'est pas exact de soutenir qu'il n'y ait aucune symétrie dans la société ; cette symétrie, moins immuable, il est vrai, est un de ses plus beaux aspects morphologiques ; par cela même qu'il y a des lois sociales, il y a une règle, une mesure, une structure plus ou moins symétrique et constante, dont la variabilité est moindre en réalité qu'en apparence.

L'organisme social est sensible dans toutes ses unités, mais ce caractère se confond avec celui des unités elles-mêmes ; c'est une tautologie; dans le corps individuel, les unités composantes sont plus ou moins sensibles, elles ne le sont pas différemment dans le corps social.

Les dissemblances purement quantitatives indiquées par Spencer sont trop vagues et trop générales pour servir de base à une différenciation scientifique ; au lieu de puiser ses observations dans les faits les plus simples, comme il le pratique d'ordinaire, il s'est plus attaché aux apparences superficielles et aux formes qu'à la réalité même.

De ces différences superficielles, essayons donc de pénétrer dans des couches un peu plus profondes de la phénoménalité superorganique sociale; peut-être, après avoir ainsi déblayé la question de ce qui lui est étranger et avoir soigneusement recueilli ses facteurs spéciaux, arriverons-nous à la constatation du fait primordial et simple qui distingue essentiellement, en dehors des dissemblances quantitatives plus générales, la sociologie de toutes les sciences antécédentes, y compris les plus élevées, dont elle dépend directement.

Nous allons successivement passer en revue les différences, non plus générales, mais spéciales, observables en sociologie, d'après les divers aspects où elle peut se présenter à nos investigations, soit comme un superorganisme total, soit comme l'ensemble d'agrégats partiels, soit comme composés d'organes et de sousorganes particuliers avec leurs fonctions correspondantes, soit

au point de vue dynamique ou statique, soit comme simples rapports abstraits.

Au fond du creuset, nous trouverons la solution du problème.

I. Dans les corps organisés supérieurs, nulle partie, séparée du reste, ne peut vivre; il nen est plus tout à fait de même dans les organismes sociaux : on peut en distraire des organes, des sous-organes et, à plus forte raison, des unités composantes, et ces organismes ainsi détachés ne seront pas nécessairement dépouillés de certains caractères vitaux. Quand on retranche un bras ou une jambe au corps humain, ces membres retombent, en vertu des lois chimiques, dans le domaine de la matière inorganique; une famille transplantée d'une contrée civilisée dans une île déserte peut continuer à subsister comme famille ; un État peut se séparer et ses deux parties continuer à vivre et à être pourvues du même nombre et du même genre d'appareils structuraux et de fonctions. Seules, les unités composantes du corps social, c'est-à-dire les individus, enlevées à la vie sociale et réduites à l'isolement absolu, comme Robinson dans son île, retombent au degré inférieur de vie purement biologique. Encore ne perdent-ils point toute vitalité collective, car ils ne se dépouillent pas, au moins immédiatement, par le seul fait de leur amputation du corps social, ni des besoins, ni des habitudes, ni des émotions, ni des idées sociales par eux héritées ou bien acquises dans le cours de leur existence antérieure; le régime cellulaire ne crée pas immédiatement l'idiot et la brute.

II. Dans les corps organisés supérieurs, l'ablation d'une partie ou d'un organe peut entraîner soit une simple souffrance momentanée, soit une moindre vitalité et même la destruction totale de l'organisme ; les amputations et les lésions subies par le superorganisme social sont beaucoup moins dangereuses ; sa composition étant bien plus diifuse, son tissu se reconstitue plus aisément ; il faut que les organes essentiels les plus fondamentaux d'une société, par exemple les organes de la circulation, soient supprimés ou gravement atteints pour que sa dissolution soit à craindre; tant que la vie politique, juridique, morale, scientifique

ou artistique est seule réduite ou anéantie, le salut n'est pas désespéré, bien que Torganisme entier souffre de cette déperdition de forces vitales ; le jour où l'existence économique, c'est-à-dire la vie de nutrition de la société, est compromise, la vie sociale entière est en danger, à commencer par les formes les plus hautes, la patrie, la justice, la morale et. la pensée.

III. Le superorganisme social a une continuité plus grande que les organismes individuels : cela est vrai des sociétés même rudimentaires. Toutefois, les sociétés momentanées et irrégulières formées, surtout dans les civilisations primitives, en vue d'un but commun, inconscient ou non, notamment de nutrition ou pour la reproduction de l'espèce, peuvent être et sont encore, dans des cas spéciaux, inférieures en durée et en continuité à celles des individus. Plus le superorganisme social devient complexe et étendu, plus cette continuité est assurée par une correspondance davantage exacte et parfaite avec le milieu ambiant. Quand la vie sociale ne correspond qu'aux phénomènes externes les plus généraux; quand, par exemple, la nutrition dépend exclusivement des hasards de la pèche ou de la chasse; quand le progrès n'a pas même encore su prémunir la vie collective contre les brusques variations du climat, celle-ci naturellement est précaire et instable. Plus la société rétrograde vers ses origines animales, plus sa continuité est en péril ; à mesure que sa structure et ses fonctions se développent et se spécialisent, sa prolongation est mieux garantie. La théorie du progrès social continu est une vérité non absolue, mais relative.

IV. Les phénomènes sociaux accusent des successions de changements plus longues ou plus rapides, ou offrent ces deux caractères à la fois. Ils présentent aussi un plus grand nombre de changements simultanés; il y a, en effet, dans une société, plus de parties dissemblables que dans l'organisme individuel ; par conséquent, une force incidente doit y produire une quantité plus considérable de changements également dissemblables. Ainsi, une crise économique, due à une mauvaise récolte, produira dans le corps social toute une série de troubles non seulement écono-

miques, mais aussi intellectuels, moraux, juridiques et parfois même des agitations et des bouleversements politiques. En biologie, au contraire, surtout chez les êtres inférieurs, la privation de nourriture, dont l'absorption est la seule fonction de ces derniers, ne produira qu'un phénomène uniforme et unique. Par le fait même, les successions de changements seront plus longues ou plus rapides dans la société; dans le corps individuel, toutes les parties de l'organisme seront aifectées presque en même temps, surtout si ces parties sont peu nombreuses; dans le corps social, elles le seront à la suite les unes des autres, et souvent à des intervalles très éloignés ; un fait économique nuisible met parfois un siècle à dérouler ses conséquences; la liberté inconditionnée du capital et du travail, substituée, en 1791, au régime delà réglementation et des privilèges corporatifs, vient d'aboutir à un antagonisme social dont les péripéties déterminent, pour ainsi dire, à elles seules toute notre évolution morale, juridique et politique actuelle.

V. L'hétérogénéité de fonction est, en général, corrélative à celle de structure ; cette hétérogénéité est ce qui distingue le plus la matière organique de la matière inorganique; cette diflerenciation est portée au plus haut degré en sociologie, où les fonctions et leurs organismes diffèrent presque radicalement; plus on s'élève dans la perfection sociale, moins il y a de ressemblance entre les divers organes affectés aux différents services sociaux et moins la fonction de l'un peut être remplie par l'organe de l'autre. Dans les sociétés rudimentaires, le chef peut encore, à la fois, être le commandant militaire, l'organisateur du travail et le distributeur des richesses, l'administrateur des mœurs et de la justice, le suprême directeur politique, et, par là, elles participent, à un certain degré, de la nature des êtres individuels, surtout inférieurs. Cette confusion n'est plus possible dans les sociétés un peu complexes : au fur et à mesure que leur degré de composition s'accroît, leurs fonctions et leurs organes deviennent de moins en moins propres à se suppléer les uns les autres. Il ne pourrait venir à l'esprit de personne aujourd'hui de charger, par exemple, la

Banque Nationale des attributions du ministère de la guerre et celui-ci de l'administration de la fortune publique ou privée et de la justice. Cette rétrogradation vers Tuniformité de fonction et de structure n'est plus possible, sinon, par exemple, dans les moments critiques, où la société se contracte et se réduit à une masse pour ainsi dire purement homogène, soit agressive, soit défensive; alors réapparaît le type social primitif, moulé sur les types individuels, même inférieurs, et l'on voit le chef militaire rationner les subsistances, rendre la justice; nos tribunaux militaires sont encore un spécimen de cette structure quasi animale, déterminée par certaines nécessités de conservation sociale; en temps de guerre, ils absorbent même la juridiction civile ordinaire. Cette contraction ou réaction sociale s opère en commençant par les formes les plus parfaites et les plus délicates, et leur absorption successive par les plus grossières et les plus générales, pour finir, le cas échéant, dans leur annihilation dans la forme structurale collective la plus simple, celle qui est constituée exclusivement en vue de l'attaque ou de la défense par la force brutale.

VI. La différenciation sociale, de plus en plus raffinée et multiple, des fonctions et des organes par lesquels la sociologie se distingue des sciences antécédentes aboutirait à une infériorité évidente du superorganisme social vis-à-vis des organismes individuels, où la dépendance et l'homogénéité sont plus étroites, si cette tendance à la différenciation et à la dislocation n'était contrebalancée par un phénomène supérieur : l'interdépendance des fonc^ tions et organes sociaux. Déjà, dans les organismes individuels les plus élevés, la coordination des diverses parties est un signe caractéristique de leur perfection; c'est dans le superorganisme social que cette coordination revêt une importance capitale. Elle devient telle, qu'à un certain degré de complexité, toutes les parties spéciales du superorganisme semblent remplir un office également essentiel, que l'existence des unes dépend absolument de celle des autres et qu'une lésion particulière entraîne une lésion générale. Cette interdépendance des phénomènes sociaux est même ce qui a fait perdre de vue leur classification hiérarchique; A. Comte et

H. Spencer, trompés par rimportance incontestable de ce caractère sociologique, ont absolument perdu de vue que cette cohérence des parties est en correspondance avec une perfection au moins égale de leurs délimitations respectives. En d'autres termes, plus la société est complexe et parfaite, plus ses formes et ses fonctions sont coordonnées, plus aussi la structure de ses organes et les fonctions qu'ils exercent deviennent spéciales. C'est précisément cette généralité décroissante et cette spécialité progressive qui constituent le fondement légitime de la hiérarchie des sciences sociales.

VIL Les modes de multiplication des organismes sont sexuels ou asexuels. Bien que le superorganisme social se relie directement, par le besoin génésique, aux modes biologiques de conservation et de reproduction de l'espèce, les formes sociétaires se produisent selon des modalités bien plus nombreuses et plus complexes que l'amour. Le mariage est un organisme social de reproduction, mais ce n'est pas le seul, parce qu'il y a dans les sociétés humaines d'autres organismes que des organismes individuels. Il existe mille formes de sociétés économiques, artistiques, religieuses, philosophiques, morales, juridiques et politiques, qui n'ont pas besoin, pour se créer, d'une multiplication plus considérable d'unités physiologiques individuelles; il y a plus d'organismes sociaux dans un petit pays de six millions d'habitants, comme la Belgique, que dans tel pays où la population et le territoire sont dix fois plus considérables ; les modes de multiplication des organismes sociaux s'éloignent donc de plus en plus des modes de reproduction et de multiplication physiologiques. Ils résultent non seulement de rapports sexuels ou asexuels , mais encore de certaines combinaisons psychiques et collectives supérieures dont le jeu se prête à des créations infiniment complexes et variables de formations sociétaires.

VIII. Dans les organismes végétaux, animaux, humains, la croissance est fixée dans des limites assez étroites, en rapport avec leurs espèces, le volume qu'ils ont en naissant et la matière utile qu'ils peuvent s'assimiler pendant la durée de leur existence ; la

période de désintégration, en un mot, succède rapidement à celle d'intégration et transforme ces organismes de matière à Tétat d'équilibre instable en celle à Fétat d'équilibre relativement stable. Les types organiques sont donc particulièrement fixes et rigides ou, du moins, les écarts qui peuvent se produire dans une période de vie individuelle, humaine ou autre, sont insignifiants eu égard à la structure acquise à la suite d'actions ou de réactions presque infinies dans le passé; même un excès de croissance dans une direction ne se produit qu'au détriment du reste de l'organisme, et cet excès ou, pour nous servir du mot propre, cette monstruosité ne pourrait être permanent et se consolider qu'à la condition de correspondre à une croissance générale.

Les types sociaux sont beaucoup moins fixes et bien moins restreints dans des bornes étroites ; leur période d'intégration est bien plus longue, sinon même susceptible d'une durée illimitée. C'est précisément la variabilité constante des structures sociales qui nous fait perdre de vue la continuité réelle de leur développement; nous nous attachons trop à l'aspect extérieur de l'édification et de la destruction apparente des civilisations, et pas suffisamment à ce que ces formations et ces déformations ont d'essentiellement relatif. Bien qu'il y ait eu, à n'en pas douter, dans le passé, certaines structures sociales détruites sans même laisser trace de leur passage, c'est-à-dire un héritage ancestral dont les sociétés présentes se soient enrichies, la variation des types tend de moins en moins, en sociologie, à coïncider, comme en biologie, avec la destruction de l'organisme et les sociétés ne meurent généralement que pour revêtir des formes supérieures, ce qui n'est pas le cas des êtres individuels, malgré toutes les promesses décevantes de la métaphysique et de la religion. Actuellement, les organes sociaux existants sont déjà tellement reliés au passé et leur développement international universel est devenu, sous certains rapports, si complet, que la continuité de leur contenu et de leur croissance, quelles que soient leurs modifications structurales et à cause même de leur facilité à s'y prêter, semble assurée, sous réserve cependant de cataclysmes physiologiques ou physiques qui, ren-

dant à un certain moment la vie en général impossible ou plus pénible que la somme de ses avantages, entraîneraient, par cela même, la suppression de la vie sociale.

Cette différence entre la croissance sociale et la croissance individuelle est une application des lois les plus simples de la matière. Plus les organismes sont élevés, plus la division de leurs organes et de leurs fonctions est, coname nous l'avons indiqué, considérable, plus nécessairement aussi la circulation y est complexe. La structure est en rapport avec cette extrême division et cette circulation intense. Dans les végétaux, l'organisme, au point de vue de la croissance, n'est guère limité par l'usure; ils ont, en eff'et, une tendance à accumuler plus qu'ils ne dépensent. Il n'en est déjà plus de même chez les animaux, où la dépense tend toujours à l'emporter sur l'assimilation, jusqu'à ce que, à un certain moment, leur équilibre instable se résolve en un équilibre mortel.

Dans les organismes individuels, le premier pas dans la vie est déjà un pas vers la mort. Dans les sociétés, une combinaison supérieure de matière et de force produisant une plasticité supérieure, c'est-à-dire une faculté d'adaptation toujours progressive, permet de varier, pour ainsi dire à l'infini, le rapport de l'usure à l'assimilation. Cette épargne résultant du capital social ainsi économisé est déjà tellement considérable, qu'elle contre-balance non seulement l'usure ordinaire, mais même les déperditions accidentelles, et permet d'assurer, à ce point de vue, à l'humanité une croissance indéfinie.

L'étendue possible de cette croissance dépend du degré d'organisation ; celui-ci n'a pas de limites actuellement déterminables, à part les limites de l'intégration planétaire. La croissance, qui est l'accroissement de volume, et le développement, qui est l'accroissement de structure, sont impliqués l'un et l'autre dans l'évolution sociale ; cette évolution elle-même semble donc sans bornes assignables pour le moment.

IX. Plus un organisme individuel est considérable et complexe, moindre est sa fécondité, son activité étant absorbée d'une

façon plus générale par les besoins égoïstes de son propre développemeiki. Les organismes inférieurs se produisent et se détruisent avec une très grande facilité ; les sociétés sont de moins en moins éphémères à mesure qu'elles gagnent en complexité et en étendue. Là est la base et l'explication de leur continuité toujours plus grande ; de locales et de régionales ou nationales, elles deviennent internationales et mille liens de plus en plus étroits les enserrent et les plient à des milliers de nécessités vis-à-vis desquelles une adaptation chaque fois plus parfaite constitue la perfection incessante de la vie collective ; les petits agrégats sociaux locaux à existence précaire se consolident ainsi par leur agglutination croissante et élèvent, par là, graduellement la moyenne de la vie des sociétés jusqu'à ce que la constitution du superorganisme international universel corresponde enfin d'une manière adéquate à la continuité même de la vie sociale.

Les organismes les plus petits se reproduisent avec une rapidité très grande par la méthode non sexuelle ; les plus élevés parmi les organismes ne se reproduisent point par cette méthode, et, entre ces deux extrêmes, on voit, en général, décroître la reproduction non sexuelle en même temps que croît le volume. Dans les superorganismes sociaux, la reproduction est, en partie, sexuelle, en tant qu'ils ont leur tissu composé d'unités physiologiques humaines; mais, comme nous l'avons vu, elle est aussi partiellement combinée avec d'autres modes indiqués ci-dessus et qui assurent le développement et la continuité des sociétés.

En biologie, la reproduction est toujours une opération de séparation et de soustraction, qui restreint plus ou moins et parfois même arrête le développement de l'ancêtre ; en sociologie, la production de structures nouvelles par voie d'évolution des structures antérieures est, d'ordinaire, un accroissement et un perfectionnement de l'agrégat social.

Ce qui domine dans les sociétés supérieures, c'est la consolidation de la structure et la continuité du développement ; c'est ainsi, du reste, aussi que le progrès de la structure dans un organisme diminue la quantité de substance propre à produire

des rejetons; le protoplasme, une fois spécialisé en tissu, ne saurait plus se généraliser ni se transformer en autre chose.

X. En sociologie, la coordination des fonctions et des organes n'est pas, comme en biologie, dans une correspondance aussi simultanée avec leur division ; en biologie, il est bien plus difficile de constater sur le fait si la fonction naît de l'organe, ou l'organe de la fonction ; ils sont, pour ainsi dire, contemporains. Dans le superorganisme social, il résulte d'observations journalières que, par exemple, la spécialisation actuelle et extrême des professions tant industrielles que libérales ne corresponde guère encore à une coordination équivalente ; la fonction sociale peut donc précéder de beaucoup la formation de son organe ; souvent, dun autre côté, surtout dans les civilisations avancées, l'orgmie peut être créé d'une façon intelligente et méthodique en vue de susciter une fonction reconnue nécessaire ; le danger de cette façon de procéder est dans le peu de stabilité de ces créations précipitées.

XL Signalons aussi cette fusion intime qui s'opère, en sociologie, de toute la nature tant organique qu'inorganique, contrairement à la conception générale du superorganisme social ; même d'après Comte et Spencer, ce superorganisme ne se compose pas seulement de l'agrégat des unités humaines, mais de ce dernier combiné avec tous les éléments du monde inorganique et organique externe. Il est aussi impossible d'imaginer une société sans le monde inorganique qu'une tortue sans sa carapace. La circulation et la production individuelle sont inséparables des routes, des chemins de fer, des banques, de l'atelier et de l'usine; les croyances, les sciences, les arts ont pour ossature les temples, les universités, les livres, les académies, les théâtres ; c'est la population dans ses rapports réciproques, mais aussi dans ses relations avec le reste du monde externe, qui forme les sociétés; cette fusion étroite se remarque particulièrement dans les phénomènes sociaux inférieurs relatifs à la vie économique; la science économique s'occupe autant de l'objet opéré, consommé et distribué que de l'agent opérateur, consommateur et distributeur. Plus les fonctions et les organes sociaux sont élevés, plus la matière, quils

revêtent, se raffine et se rapproche, comme la pensée physiologique, d'une organisation matérielle moins grossière, analogue à celle du cerveau.

XII. En physiologie, les unités ou cellules qui concourent à la formation de l'organisme individuel, bien que reliées entre elles et, suivant l'expression originale de Claude Bernard, se donnant la main, ne sont pas douées de raisonnement et n'agissent pas volontairement. Au contraire, les unités sociologiques, c'est-àdire les êtres humains, sont toutes, et prises isolément, pourvues d'une certaine sensibilité allant jusqu'aux formes les plus complexes de l'intelligence. De là des formes ou types sociétaires qui ne se rencontrent pas dans l'organisme physiologique, où toutes les fonctions et organes correspondants sont nécessairement et forcément dans une dépendance étroite qui n'est pas susceptible de variations volontaires et raisonnées.

Nous touchons ici, après avoir noté les distinctions existant entre les formes les plus complexes de la biologie et de la sociologie, au fond même de la question. Nous avons, jusqu'à présent, observé les agrégats composés et nous avons certes indiqué entre ceux de la sociologie et ceux de la biologie des différences notables, mais qui toutes cependant peuvent être considérées comme purement quantitatives ; entre les deux ordres de phénomènes observés, les différences appréciables se réduisent toutes à une question de plus ou de moins.

A. Comte et H. Spencer ont signalé une partie des différences de la sociologie d'avec les sciences antécédentes. Le premier, d'une façon assez vague et générale, a insisté particulièrement sur la plasticité et la continuité supérieure des phénomènes sociologiques ;xes caractères, néanmoins, n'étaient que relatifs et, même dans le corps social, ils ne s'affirment que dans les sociétés modernes dont le système international est suffisamment constitué; les sociétés n'ont pas toujours été continues et plastiques, elles le deviennent.

Spencer a mieux indiqué la plupart des signes spéciaux qui différencient la sociologie de la biologie et de la psychologie ; il

n'est pas parvenu, toutefois, à en dégager les dissemblances essentielles, parce que, bien qu'à un moindre degré que Comte, il s'est laissé aller à considérer davantage les superorganismes les plus complexes dans leur ensemble que dans leurs éléments constitutifs primaires les plus simples.

Comte, en qui prédominait la conception de l'ensemble social, dont il supposait, en outre, la connaissance possible avant celle des parties, devait nécessairement aboutir, malgré sa reconnaissance des propriétés plastiques du corps social, à une systématisation autoritaire et rigide de l'État. Spencer, qui voit surtout dans les sociétés humaines une simple agrégation d'unités humaines, dont le caractère est déterminé par le caractère de ces dernières, devait se laisser emporter par le courant individualiste dans une interprétation trop absolue des phénomènes sociaux par leurs équivalents biologiques et psychologiques individuels.

La conception réaliste des sociétés n'est ni autoritaire ni iiîdividualiste; pour en saisir la nature, il ne faut pas s'adresser à l'observation superficielle de ses agrégats les plus complexes : on doit s'attacher à tirer de l'analyse de ces agrégats un élément commun à tous les phénomènes sociologiques et qui ne se rencontre pas dans ceux qui forment le domaine des sciences antécédentes. La constatation de cet élément commun et distinctif sera la démonstration positive de la légitimité de la science sociale.

Nous venons, dans notre analyse des différences entre la sociologie et les sciences immédiatement antérieures, d'aboutir, en dernier lieu, à une différence non plus seulement quantitative, mais encore qualitative : le caractère intelligent de chacune des unités sociologiques, par opposition au caractère inintelligent de chacune des cellules ou unités physiologiques.

Le corps humain, composé de cellules, est une association; le corps social, composé d'êtres humains individuels, est une association; l'un et l'autre constituent des organismes, plus ou moins coordonnés, plus ou moins plastiques, plus ou moins divisibles, plus ou moins étendus, aux parties et aux fonctions plus ou moins interdépendantes, d'une durée plus ou moins continue. Mais tous

les phénomènes physiologiques ne sont pas intellectuels et tous les phénomènes intellectuels ne sont pas sociaux.

En biologie et en psychologie, il y a un concours organique des unités composantes en vue de leur adaptation aux nécessités ambiantes ; le tissu cellulaire constitutif de tout l'organisme est une véritable association; les idées elles-mêmes s'associent et forment réellement des grappes.

Une différence fondamentale existe : en biologie et en psychologie, le concours organique, même conscient, n'a jamais lieu qu'entre unités inconscientes, l'unité physiologique, cellule, ignore qu'elle est associée : sa sensibilité ne s'élève pas à ce degré d'intelligence et de raisonnement; son mode d'association est donc toujours automatique et involontaire.

L'association physiologique proprement dite et l'association des idées sont toujours involontaires; tout au plus peut-on, avec D. Hartmann, les envisager comme étant le résultat d'une "s^onté inconsciente de l'organisme.

Le concours social mutuellement consenti, soit d'une façon purement automatique et réflexe, soit instinctivement, soit d'une manière raîsonnée et même méthodique : voilà donc essentiellement ce qui distingue tout organisme social de tout organisme individuel.

Le consentement réciproque n'apparaît pour la première fois que dans les phénomènes spciaux. Tant que ces phénomènes n'impliquent pas ce consentement, ils peuvent se confondre et ils se confondent, en effet, sauf les différences quantitatives préindiquées avec les phénomènes biologiques et psychiques.

Dès que le consentement, sous une forme quelconque, intervient, le caractère spécial à la sociologie existe et cette dernière peut être constituée en science particulière.

Plus ce consentement revêt des formes intelligentes et libres, c'est-à-dire plus il est raisonné et méthodique, plus la séparation de la sociologie d'avec les sciences antécédentes est tranchée ; plus il dégénère et tombe vers les formes inférieures et simplistes de l'instinct, de l'action réflexe et du pur automatisme, plus la

sociologie tend à se confondre avec les phénomènes immédiatement antérieurs de la psychologie et de la biologie.

Il n y a de différence entre les sociétés animales et les sociétés humaines que dans la quantité de raisonnement et de consentement qui préside à leur coordination. Au contraire, il y a, entre les sociétés animales et humaines, d'un côté, et les organismes physiologiques et psychiques, de l'autre, cette différence qualitative capitale : l'intervention du concours des volontés, d'une part, l'absence de ce concours, de l'autre. La quantité de ce concours détermine seulement le degré de supériorité relative des sociétés, elle n'établit entre elles aucune différence fondamentale, comme le fait l'inexistence de ce concours.

Les types sociaux se forment à partir du moment où le groupement volontaire, même automatique, se réalise. Que le consentement mutuel se manifeste dans un fait social excessivement simple, comme le troc, ou sous l'un de ses aspects les plus complexes, comme une constitution politique, la différenciation est également complète.

Le consentement mutuel est une formation régulière et naturelle de la psychologie et de la biologie, mais, en même temps, quelque chose de nouveau qui n'apparaît dans aucune de ces sciences, ni dans les sciences antérieures.

Du besoin génésique naissent le besoin, puis le désir de la cohabitation, d'abord irrégulière, puis permanente, de l'homme et de la femme ; de là les premiers types familiaux, parfois si élevés et si purs, dont les civilisations anciennes nous offrent tant et de si nobles exemples ; de là l'évolution *du droit marital et paternel de ses formes autoritaires vers des formes de plus en plus égalitaires et contractuelles. La famille étant l'agrégat social le plus rapproché de l'agrégat individuel, il est naturel que les formes despotiques de la dépendance réciproque des parties qui caractérisent les agrégats physiologiques aient perduré et perdureront sans doute plus longtemps que dans les agrégats sociaux supérieurs, plus complexes et plus malléables. C'est un fait admis que la famille est essentiellement conservatrice, modératrice et auto-

ritaire de sa nature. Encore au xviii® siècle, Mirabeau n'était-il pas la victime du despotisme paternel? Diderot, Tabbé Prévost, dans leurs drames et leurs romans, ne préludaient-ils pas à une révolution plus générale en luttant contre cette puissance du père de famille si profondément enracinée dans les esprits même les plus avancés, parce qu elle a ses origines directes dans l'organisation même de l'individu? Certes, la constitution familiale aura toujours une tendance réactionnaire prédominante à se mouler sur les types physiologiques autoritaires individuels; mais l'évolution des phénomènes sociaux plus complexes l'entraînera, de son côté, dans une voie opposée, c'est-à-dire à se perfectionner dans le sens du consentement raisonné et contractuel. Comparons seulement les familles primitives, la famille grecque, romaine, féodale, monarchique, avec la famille telle que l'organise le Code Napoléon et la part toujours plus large faite à la femme et à l'enfant, et nous devrons reconnaître que le lien familial tend davantage à cesser d'être un lien de dépendance physiologique pour devenir un simple trait d'union contractuel basé sur Taffection, c'est-à-dire le consentement de plus en plus raisonné et libre et, en même temps, de mieux en mieux consolidé des parties intéressées.

Du besoin purement physiologique à l'origine, et absolument despotique, de la nutrition naît l'accord automatique, instinctif et puis raisonné, en vue de la chasse, de la pêche et de la production et de la consommation en général. A partir des sociétés les plus rudimentaires, nous voyons la forme contractuelle s'introduire dans la vie économique, notamment par le troc. Le contrat d'échange n'est-il pas devenu de plus en plus la base de toute l'évolution économique des sociétés modernes? Les trois quarts de notre Code civil et de notre droit commercial ne sont-ils pas consacrés dès maintenant à la circulation des biens et des services, et la liberté du contrat ne tend-elle pas à s'implanter jusque dans les testaments, au détriment de l'organisme familial antérieur, rigoureux et despotique, qui sacrifiait, par exemple, la femme à un héritier éloigné ou le reste des enfants à l'aîné?

Plus le concours superorganique social est raisonné et libre-

ment consenti, plus la société se dégage de l'esclavage économique, cette forme rudimentaire correspondant à la dépendance physiologique d'après laquelle certains membres du corps social, dits inférieurs bien qu'essentiels, sont soumis à la royauté des organes plus élevés.

L'esclavage, le colonat, le servage, le fermage et le salariat, ces modes de coopération collective autoritaire, ne tendent-ils pas à faire place à des syndicats agricoles, industriels, débarr rassés de plus en plus de toute direction et suprématie autres que celles résultant du concours des volontés de leurs membres ?

Les arts industriels et les beaux-arts ne sont-ils pas de plus en pins consacrés au perfectionnement, à Fembellissement des objets et des monuments d'un usage collectif; ne se dégagent-ils pas sans cesse des formules hiératiques et autoritaires pour s'adapter exclusivement aux croyances, aux idées et aux nécessités sociales? Cette adaptation, d'abord automatique, puis instinctive, et enfin de mieux en mieux raisonnée et appropriée aux convenances collectives, ne constitue-t-elle pas un contrat de plus en plus parr fait entre l'artiste et la société? L'artiste lui-même n'est-il pas devenu chaque jour plus indépendant de la condition inférieure et subalterne où il se trouvait jusqu'à la Révolution de 1789, qui le transforma, de pensionné et de parasite du prince, de la noblesse ou des financiers, en un véritable échangiste? Sa condition nouvelle d'échangiste ne fait-elle pas de lui un facteur social et de son art une fonction sociale qui ne lui permet plus, si ce n'est dans des limites très étroites, d'obéir à sa seule fantaisie et de produire des œuvres qui ne conviennent pas à la collectivité? Il y a donc, entre lui et la société, un contrat général, tout au moins tacite, qui se manifeste dans l'universalité des cas particuliers et presque par un véritable contrat d'entreprise. L'école naturaliste, ainsi comprise, est la juste expression d'un grand progrès artistique.

Plus on s'élève dans la hiérarchie des phénomènes sociaux, plus leur caractère contractuel devient apparent, de la même manière que l'intelligence se manifeste dans les formules plus

complexes de la sociologie et la vie en général dans celles de la biologie.

Les croyances, qu'elles soient religieuses, métaphysiques ou positives et scientifiques, impliquent nécessairement leur acceptation sociale. Cette acceptation résulte, à Torigine, d'une soumission collective plus ou moins automatique et réflexe maintenue par des institutions rigoureuses et difficilement modifiables; à mesure que les croyances s'élèvent et se confondent de plus en plus avec les données de la science , ce serait presque se servir d'une expression contradictoire que de parler de croyances imposées; les croyances scientifiques, par cela même qu'il faut les démontrer, doivent être librement acceptées. Cette liberté, qui est de l'essence des sociétés en ce qui concerne leurs croyances, n'enlève rien à leur caractère organique. Les croyances actuelles, pour être librement consenties , n'en sont pas moins un lien collectif aussi solide que celles du passé. Nous défions la philosophie positive de donner lieu à autant de désordres et de bouleversements sanglants, à autant de relâchements des liens sociaux que l'une quelconque des religions que précisément notre incohérence et notre faiblesse intellectuelle primitives ont imposé aux générations éteintes !

Les mœurs et leur intégration dans la morale sont certes, dans les civilisations rudimentaires et même actuelles, soumises à une censure véritablement despotique, dont Sparte, Rome et les nombreuses ordonnances féodales et monarchiques, toutes également odieuses au point de vue moderne, mais justifiées par l'évolution sociale naturelle, sont d'inoubliables spécimens; plus les mœurs et la morale sont grossières, plus elles se modèlent sur les formes despotiques des habitudes physiologiques et sur les croyances et les préjugés engendrés par l'imperfection de ces habitudes et les folles ou cruelles croyances nées de la faiblesse de nos connaissances; de là un rigorisme compressif plus apparent que réel ; le relâchement des mœurs est, en somme, bien plus considérable quand elles sont despotiquement fixées par l'usage ou la tyrannie religieuse et civile, que lorsqu'elles sont

socialement coordonnées par une législation librement débattue et acceptée, et, mieux encore, par le simple consentement des membres de la société éclairés par de saines et irréfutables notions scientifiques. Il suffit de se rappeler la véritable infection sociale engendrée par les mœurs grecques, romaines et monarchiques, pour avoir la conviction absolue que, notre Code pénal fût-il tout à fait supprimé, notre organisme social actuel ne supporterait pas un instant sans une répression spontanée, immédiate et énergique, les turpitudes morales des temps anciens. Ce soulèvement de la conscience collective ne serait cependant que la sanction de règles morales librement reconnues et convenues. En revanche, l'autorité tenterait vainement dïmposer aux sociétés modernes des mœurs et des idées morales que la conscience générale n'aurait pas préalablement acceptées.

On le voit, plus on s'élève dans l'échelle des phénomènes sociaux, plus le contrat mutuel, plus la convention, dans le sens large de cette expression et non dans sa signification artificielle du convenu, constitue le signe distinctif de la coordination sociale.

Ce concours des volontés reçoit sa consécration la plus élevée dans les phénomènes juridiques. Qui dit justice dit nécessairement réciprocité et contrat. Suum cuique tribuere, cela n'est possible que par un débat minutieux se terminant par une véritable convention. Moins la force intervient dans le droit, plus il est social, c'est-à-dire plus il représente le libre accord des associés. La perfection d'un jugement réside non seulement dans son équité, mais dans la procédure qui le prépare. S'il est la conséquence d'un accord préalable des parties, par exemple par un arbitrage, il unit à son équité intrinsèque l'assentiment des parties; c'est la forme la plus haute de la justice : la forme synallagmatique et contractuelle.

Il n'y a pas de justice dans l'organisme physiologique, il n'y a qu'une dépendance rigoureuse des parties entre elles; cette dépendance est tellement ])rédominante que, lorsque, par le progrès de ses connaissances, l'intelligence humaine en arrive à concevoir.

comme dans le catholicisme, un certain ordre social, elle ne trouve rien de mieux que de superposer Tesprit au corps et le spirituel au temporel. Voyez, dans les civilisations anciennes et même modernes, ces malheureux jugés et condamnés devant des magistrats qu ils nont pas élus, suivant une procédure qu'ils ignorent, en vertu de lois à la confection desquelles ils n'ont point participé, le plus souvent sans débat et sans qu'ils sachent ce qui se passe; comparez-les maintenant à ces membres d'un syndicat dont ils font librement partie et qui soumettent volontairement et en vertu de statuts librement acceptés, à certains d'entre eux, les contestations qui les divisent, promettant d'avance de s'incliner devant leur décision comme étant l'émanation de la justice sociale, et vous verrez immédiatement dans quel sens se font l'évolution et la séparation de la sociologie dans la physiologie et la psychologie : elles s'opèrent, évidemment, au point de vue de la justice, vers la convention et le contrat.

C'est surtout en politique que, plus tardivement, il est vrai, mais à un degré encore plus élevé, se réalise, avec des formes plus étendues et plus complexes, une différenciation analogue.

En ce qui concerne le droit public interne, les chartes, les joyeuses-entrées, les constitutions sont de véritables contrats; les lois sont censées être des conventions débattues et acceptées par tous, et cette présomption tend de plus en plus à devenir une réalité; tout le progrès politique est dans cette direction. Les formes autoritaires primitives tendent de jour en jour à s'effacer ; le prince ne tient plus son droit de Dieu ni de luimême, c'est un fonctionnaire chargé par ses mandants d'une mission déterminée par un contrat synallagmatique ; les pouvoirs politiques despotiques d'autrefois se transforment en véritable mandat.

Quant à la politique externe, la guerre elle-même et sa procédure ne sont-elles pas déjà régies par des conventions ; les rapports internationaux ne sont-ils pas réglés par des traités de paix, de commerce, des tarifs, même une monnaie commune aux contractants? Les conditions de ces conventions ne sont-elles pas soumises

aux intéresses, aux syndicats, aux chambres de commerce, aux représentants de la nation? La substitution du contrat à l'ancien droit de la force, calqué sur la sujétion des membres au corps et de celui-ci à Tesprit, parcelle lui-même de la Divinité, n'est-elle pas la philosophie même de l'évolution politique?

Le principe, aujourd'hui, n'est plus contestable : la société n'a que des organes et des fonctions ; elle ne doit pas avoir de maîtres, mais seulement des fonctionnaires et des mandataires; le progrès est dans la succession de représentations de plus en plus réalistes aux représentations, encore en partie fictives, qui vicient le libre consentement des membres de la société.

Dans aucun ordre de phénomènes autre que Tordre sociologique, on ne rencontre ce caractère distinctif et spécial : le concours organique résultant, à la fois, non seulement de l'adaptation physiologique et psychique aux conditions externes, mais du consentement de deux ou plusieurs unités douées de sensibilité et d'intelligence.

Voilà ce qui différencie qualitativement le superorganisme social de n'importe quel organisme ; toutes les autres dissemblances sont purement quantitatives et n'autoriseraient pas la création d'une science particulière : la sociologie.

Au lieu de nous ingénier à imaginer des théories sociales aussi brillantes que fragiles, nous avons commencé par indiquer les caractères communs de la sociologie et même sa filiation avec les sciences immédiatement antécédentes ; nous avons ensuite éliminé successivement les différences purement quantitatives, et il nous est resté un résidu, un phénomène étranger à tous les autres phénomènes de la nature : le consentement mutuel, la convention, le contrat.

La formation, la constitution et le développement de ce résidu, sous des modes de plus en plus étendus et complexes, composent le domaine de la sociologie; ce domaine commence là où la physiologie et la psychologie finissent et où un certain accord social s'établit. Cet accord social revêt d'abord naturellement les formes ancestrales des organismes dont il est issu; il s'en dépouille successivement dans toutes les branches de son activité.

dans la famille, dans la vie économique et artistique, dans les croyances, dans la morale, le droit et la politique, et se transforme de plus en plus en contrat raisonné et parfait.

Le concours superorganique social est d'abord obligatoire; comme le concours des diverses parties de Torganisme individuel, il commence par être déterminé exclusivement et obligatoirement par l'action des forces externes et la réaction de plusieurs agrégats individuels.

Ce concours est automatique, puis réflexe, instinctif; l'expérience sociale crée la mémoire collective, qui permet l'intervention du raisonnement, d'une certaine hésitation, d'un débat social, et enfin l'établissement d'une politique positive et méthodique.

Cet accord, de plus en plus intelligent et parfait, a successivement pour objet l'existence économique, la reproduction de l'espèce, la vie artistique, les croyances et les sciences, les mœurs et la morale, enfin le droit et la politique, tant interne qu'externe.

Plus on s'élève dans l'échelle des phénomènes sociaux, plus interviennent le raisonnement et la méthode ; car, plus on s'éloigne de l'ordre servile qui caractérise la physiologie, plus aussi l'accord devient libre et soumis à des motifs élevés. L'égoïsme individuel s'efface devant le droit social; ce caractère supérieur se reconnaît jusque dans la guerre, cette forme rudimentaire de discussion sociale où tant de victimes sont immolées et tant de richesses perdues pour assurer le développement des survivants.

Forces collectives inconscientes à l'origine, les sociétés deviennent de plus en plus conscientes de leurs besoins et des actes qui peuvent leur en procurer la satisfaction ; cette intégration et cette consolidation de leur conscience s'opèrent par leur émancipation de toute autorité externe sociale ou individuelle et par une organisation collective supérieure basée sur le contrat.

Les thèses également absolues de « l'individu contre l'État »» et de « l'État contre l'individu » ne représentent que des stages passagers de l'évolution sociale : la solution de leur antinomie est dans le développement du contrat social, non plus placé, avec Rousseau, au commencement des sociétés, mais à leur apogée.

La force collective et les unités humaines constituent la matière des sociétés humaines; elles en sont les éléments irréductibles et irréconciliables, si ce n est de leur propre consentement, suscité par le besoin de s'associer, c'est-à-dire par le contrat.

Il n'y a de société, dans le sens vrai du mot, que là où les unités physiologiques et la force sociale collective sont également respectées. Cette garantie réciproque ne peut être approximée que par le développement et le perfectionnement du contrat de société.

Prenez n'importe quel texte de notre législation civile, commerciale, criminelle ou constitutionnelle : il n'en est aucun article qui n'implique l'idée d'un contrat,

La formation organique du langage écrit et parlé suppose non pas une entente préméditée en vue de cette formation, ce qui serait exclusif de la conception d'une évolution organique, mais lacceptalion automatique ou instinctive, et plus tard raisonnée, de ce mode de communication des. besoins et des idées.

Ce qui a longtemps induit en erreur, ce sont les théories fallacieuses du libre arbitre, d'où la fausse conséquence que le consentement ne pouvait exister qu'à la condition d'être absolument libre dans le sens le plus absolu du mot; le concours des volontés, comme la volonté elle-même, peut n'être pas et n'est même généralement pas libre; la volonté, malgré la contradiction apparente des mots, peut être involontaire, c'est-à-dire automatique, réflexe, instinctive, en un mot inconsciente comme les actes dont elle est la préparation. La volonté, au sens large et scientifique du mot, n'est que la transformation de la volition, c'est-à-dire de l'idée, raisonnée ou non, en acte. L'idée, la volition et l'acte même, comme dans l'absorption des aliments, la déglutition et la digestion, peuvent passer complètement inaperçus.

Le corps social, envisagé dans son ensemble ou dans chacune de ses parties, peut donc se définir, en prenant pour base le caractère commun à cet ensemble et à ces parties et qui le différencie de tous les phénomènes en général, y compris les phénomènes organiques, physiologiques et psychiques : un superorganisme, c'est-à-dire une manifestation organisée supérieure de la

force collective, dont la tendance structurale et fonctionnelle est de se distinguer toujours davantage des simples organismes individuels, en vue d'une adaptation de plus en plus complète et s])éciale aux nécessités internes et externes et par une intervention à mesure plus intelligente et méthodique de la volonté collective manifestée par le consentement mutuel de chacune des unités ou agrégats d'unités composantes.

La société est donc une forme plus complexe, plus large du développement vital par l'adaptation à des circonstances internes ou externes plus complexes et de nature particulière, par le moyen d'une entente collective.

La sociologie a, par conséquent, droit à l'existence comme science : la démonstration de la nature spéciale de son domaine vient d'être faite.

Il peut n'être pas inutile maintenant de revenir un instant sur nos pas et d'examiner plus en détail les caractères spéciaux qui distinguent cette science nouvelle des sciences antécédentes. Il est certain que ces caractères sociaux seront les plus importants et les plus visibles dans les phénomènes sociologiques, qui s'écartent le plus de la biologie et de la psychologie, et, dans chaque ordre de phénomènes sociologiques, là où cet ordre est le moins rapproché, à la fois, de son point de départ et de ses origines simplement organiques. Ainsi, les caractères distinctifs de la sociologie seront plus dessinés dans la politique et le droit que dans la circulation des biens et la constitution de la famille; ils le seront également davantage dans les croyances scientifiques que dans les croyances religieuses, dans le droit international que dans le droit pénal.

Si nous comparons les phénomènes supérieurs de la biologie et de la psychologie avec les phénomènes sociaux inférieurs relatifs à la circulation, à la consommation et à la production des biens, à la conservation et à la reproduction de l'espèce, ainsi qu'à la vie artistique, émotionnelle et intellectuelle collective, il est certain, comme cela résulte de nos constatations antérieures, que ce qu'il y a de plus frappant tout d'abord, ce sont les rapports communs,

les heÊ& qui les unissent les uns aux autres et en constituent la filiation naturelle. Les phénomènes supérieurs de la biologie et de la psychologie, la nutritkm» Tamour sexuel, l'hérédité, Taction réflexe, Tinstinct, la mémoire, te raisonnement, la méthode, la sélection des plus forts et des plus inttUigents, les sentiments égoïstes, altruistes et sympathiques servant dfi transaction à Faction réflexe sociale se trouvent au sommet des sôences organiques et à la base de la science sociale, unis par une jiarenté étroite.

Toutefois, si les formes sociales sont les formes apparentes dans les phénomènes sociaux les plus élevés, c'est là une affirmation trop absolue, qu'il faut atténuer, en ce sens que, les phénomènes sociaux inférieurs étant aussi les premiers constitués, l'intégration et la coordination des fonctions et organes y correspondant y est également plus avancée que dans les phénomènes d'ordre plus complexe. Le concours volontaire et contractuel dans ces derniers ne devient, en réalité, plus apparent qu'à un moment assez avancé de leur évolution, alors que leur intégration et leur coordination sont elles-mêmes au moins partiellement effectuées.

Moyennant ces réserves, la différenciation du superorganisme social apparaît évidente dans ses fonctions les plus générales et les plus simples, les fonctions économiques. La circulation sur les roules, les canaux, les chemins de fer, d'après des tarifs débattus et convenus, la circulation des valeurs représentatives des produits, effets de commerce, monnaie, billets de banque, >vari'ants, suivant une série de conventions contractuelles et légales à peu près volontairement acceptées, le service collectif de la poste et du télégraphe, à des prix soigneusement discutés et spontanément payés, sont des modèles de constitution superorganique de services publics, du reste encore perfectibles. Ces services publics ont cependant commencé par être une fonction privée, puis un monopole; ce n'est que successivement qu'ils ont acquis leur haut caractère social.

Si l'on peut encore assimiler l'esclavage et le servage primitifs

à la condition organique des membres les moins ékfféyrfcr corps humain dans Téchelle de la sensibilité^ à emx dont les fonctions sont le plus automatiques et le» moins raisonnées, quelle ressemblance, si ce n'est loialame et vague, subsiste-t-il encore entre la biologie, la psydtologie, d'une part, et l'économique, de l'autre, lorsque \e9 lois de la production, de la consommation et de la répartition sociales des richesses sont réglées, par exemple par ïe contrat de louage de services et d'entreprises ou par une convention entre syndicataires ou membres d'une société coopérative, où les conditions du travail et les parts de chacun sont déterminées après délibération, sans tenir compte des intérêts égoïstes, mais seulement de l'intérêt commun? La substitution du contrat social à la loi simplement organique, physiologique ou psychique, voilà donc ce qui dislingue de plus en plus le fonctionnement de l'organisme collectif économique de celui de l'organisme nutritif individuel.

Ce n'est pas chez les nations militaires et continentales, d'ordinaire principalement agricoles, que la civilisation se développe en même temps que le contrat commercial et particulièrement le contrat de société. C'est, pour le passé, à Athènes, à Corinthe, dans les îles grecques, à Carthage et dans la Phénicie et ses colonies, et, actuellement, à Londres, à Liverpool, à Anvers et aux États-Unis que les formes collectives et sociétaires économiques prennent l'extension la plus considérable.

La législation économique et commerciale des anciennes cités commerçantes nous en apprendrait cent fois davantage que toutes les formules du droit romain, si peu sociales et si égoïstes, malgré leurs belles définitions.

L'art, soit industriel, soit émotionnel et idéal, est, en tant que social, une réalisation non seulement unilatérale et subjective, mais acceptée et, par conséquent, collective, du beau.

Les croyances n'existent qu'à la condition d'être acceptées ; du moment qu'elles sont discutées d'un côté et imposées de l'autre, elles cessent d'avoir force collective et s'écroulent malgré tous les anathèmes, les bûchers ou les lois pénales. Plus encore que les croyances religieuses et métaphysiques, les croyances scienti-

fiqiies sont collectives et doivent être librement raisonnées et acceptées. Qui dit répression de la pensée dit négation du droit collectif et de l'essence même du contrat social.

La vie intellectuelle et morale des sociétés, après avoir été réglée tout d'abord par les besoins, les instincts, les émotions, les idées et les habitudes individuels, c'est-à-dire par des préjugés égoïstes, ne se consolide et ne se développe-t-elle pas de plus en plus par la libre coordination des intelligences, résultant d'une entente sociale et sympathique plus large et plus élevée?

Quelle ressemblance, si ce n'est éloignée, y a-t-îl entre l'attitude physiologique de l'individu et la rectitude de ses raisonnements, de ses convictions, entre la droiture de son maintien et la droiture d'un jugement rendu par un tribunal? Où, dans le corps humain, sont le débat et le lien de droit entre deux ou plusieurs unités également intelligentes? Où cette fonction judiciiaire collective, d'abord autoritaire et, plus tard, contractuelle de la décision à laquelle ce débat est obligatoirement ou volontairement soumis? Où cette procédure convenue qui garantit de toute surprise? Où le représentant de la société, qui accuse, et le jury, c'est-à-dire la société elle-même, qui tranche le fait, sinon le droit?

Dans les sociétés rudimentaires, où le droit émane encore de l'autorité — toutefois automatiquement reconnue, ne l'oublions pas, — du maître, la confusion est encore possible entre l'organisme psychique et la faculté judiciaire individuels et l'organisme collectif; mais, dans les sociétés telles que nos civilisations occidentales, la séparation devient toujours davantage distincte et l'organisme judiciaire a de plus en plus pour thème de ses variations progressives la discussion, l'entente, la convention et le contrat.

La politique ou la science de la méthode sociale, la plus élevée de toutes les sciences, puisqu'elle a pour objet la direction de la volonté consciente collective en vue d'agir sur tous les phénomènes sociaux conformément à leur nature et à leur tendance propres, la politique a pu, pendant longtemps, être assimilée à la fonction directrice de l'organisme cérébral, et ce point de vue

étroit pouvait même être partiellement exact aussi longtemps que la politique sociale se confondît plus ou moins avec le despotisme gouvernemental, c'est-à-dire avec l'impulsion, apparente plus que réelle, de quelques individualités ou de certaines castes; mais depuis que les relations internes et externes se règlent de jour en jour par des constitutions et par des traités de plus en plus soumis à l'approbation des agrégats sociaux intéressés, nous voj'ons bien encore des cocontractants et des sociétés, mais nous constatons, en même temps, une dissemblance essentielle entre les procédés cérébraux individuels et le progrès social.

Ce qui peut tromper sur le caractère véritablement contractuel d'un grand nombre de phénomènes sociologiques et principalement de ceux qui. étant les plus simples et les plus généraux, sont les premiers à être intégrés et coordonnés , c'est leur automatisme. De même que, en physiologie psychique, la fréquente répétition de certaines manifestations intellectuelles, à l'origine même complexes et laborieusement raisonnées, les transforme en émotions, en idées, en volitions exactes, pour ainsi dire mécaniques, ainsi une cause analogue reproduit des résultats identiques dans les fonctions sociales. Le service de la poste, celui du télégraphe, celui des chemins de fer, la circulation des effets de commerce par l'intermédiaire des banques, devenus de véritables offices publics représentés par des organismes collectifs, impliquent une série de contrats et d'offres et de demandes que leur fréquence et leur consolidation seules font passer inaperçus dans la pratique.

Les phénomènes sociaux se différencient donc, d'abord quantitativement, au point de vue de la masse, de la continuité et de leur plasticité supérieure, et ensuite qualitativement, des phénomènes de la biologie et de la psychologie, à mesure que leurs rapports se règlent non plus d'après l'autorité et la loi, mais suivant le contrat, que ce dernier soit conscient ou inconscient.

La libre association contractuelle est ce qui distingue essentiellement les sociétés humaines des agrégats individuels, ainsi que des sociétés animales ou primitives.

L'avenir réserve peut-être à l'humanité des formes supérieures

encore à celles contractuelles ; malgré cette hypothèse, les formes dès à présent apparentes et indiquées suffisent pour constituer la science sociale.

Le rapport commun de tous les organismes, c'est d'être une force collective plus ou moins sensible, plus ou moins intelligente, plus ou moins discrète, plus ou moins complexe, plus ou moins continue et durable, plus ou moins fine ou malléable. Nous avons exposé, à cet égard, les variations des organismes selon qu ils étaient individuels ou sociaux.

Ce qui est spécial au superorganisme social, dans son ensemble et dans chacune de ses parties, c'est le contrat résultant du débat qui naît inévitablement entre organismes particuliers ayant, en vertu de leur similitude, des tendances physiologiques et psychiques à la sociabilité. Nulle part, ni chez les animaux, ni chez l'individu, il ne serait possible de trouver, dans leurs manifestations vitales, la trace d'un contrat. Ce phénomène nouveau apparaît au fur et à mesure que les troupeaux humains primitifs se dégagent de l'autorité despotique des fatalités physiques, biologiques et même psychiques, de la nature tant inorganique qu'organique individuelle. Toutefois, comme cette séparation et cette émancipation ne peuvent et ne pourront jamais, en vertu même de l'universalité des lois les plus générales de la matière, s'efl'ectuer ni immédiatement, ni complètement, la transition de l'autorité au libre socialisme est éternelle; il n'y a, dans ce progrès, ni point de départ, ni point d'arrivée.

Ainsi, la sociologie a de commun avec les phénomènes organiques antérieurs la force collective, portée par elle à une complexité vitale suprême en vue d'une adaptation plus complète à des besoins et à des nécessités plus considérables et plus nombreux. L'association n'a rien de mystérieux, c'est une évolution organique, aussi nécessaire que celle qui se produit ])ar le phénomène opposé, la lutte pour l'existence; l'une explique l'autre, et il serait aussi déraisonnable de négliger l'une que l'autre dans l'appréciation de la structure et de l'évolution sociales.

Plus il y a contrat, plus il y a société ; moins il y a contrat, plus

Tagrégat social se rapproche, par sa forme purement grégaire, des sociétés animales et, par l'intermédiaire de celles-ci, de l'organisation individuelle caractérisée par l'absence de tout contrat et la dépendance rigide des organes et des fonctions les uns vis-à-vis des autres. Cette antinomie prétendument insoluble, liberté et autorité, entre les termes de laquelle oscillent les partis, se résout dans une formule synthétique supérieure ; le contrat. Le progrès social n'est ni vers la liberté, ni vers l'État et la loi, il est vers le socialisme contractuel basé sur l'assentiment, inconscient ou non, des individus ou agrégats d'individus intéressés.

L'évolution sociétaire part de la force collective homogène formée du rapprochement des unités humaines sous la poussée des nécessités internes et externes; les hommes s'associent parce qu'il vaut mieux s'unir que mourir; la formation des sociétés ne nécessite pas l'intervention d'une autre causej ni créatrice, ni providentielle; la même inflexible loi du besoin et le désir du mieux qu'elle suscite produit dans la suite toutes les améliorations, même non absolument indispensables; celles-ci découlent d'un principe secondaire, mais de plus en plus puissant : celui de la prévoj^ance sociale. L'évolution collective progresse par la division successive de son organisme homogène en organismes spéciaux, d'où résulte une perfection de structure et, conséquemment, de fonctions, qui facilite une adaptation de plus en plus complète au milieu ambiant et une amélioration de la vie générale.

Le phénomène le plus considérable des temps modernes, la révolution la plus profonde que nous sommes en voie d'accomplir avec une rapidité de plus en plus intense, bien que très souvent inconsciente, comme il arrive aux révolutions véritablement organiques, dont les étapes successives dépassent la vie d'une génération, ne sont embrassées qu'après coup par les générations à venir, c'est l'importance chaque jour plus prédominante acquise par le contrat de société, depuis les formes les plus simples du ceatrat commercial jusqu'aux plus complexes des traités internationaux jwidiques et politiques.

La grande extension des sociétés anonymes, pour choisir uû

exemple dans une fonction sociale particulière, est une preuve de l'influence de plus en plus décisive de l'élément contractuel. A la sujétion économique de l'individu à l'individu, elles débutent par substituer une exploitation impersonnelle; puis, ce lien de dépendance, si apparent, par exemple dans la plupart de nos banques, même nationales, va se démocratisant, entre autres dans les unions de crédit, où la base même de l'organisme est le contrat mutuel. Ces libres associations sont régies par des statuts volontairement acceptés et des règlements qui prévoient et aplanissent les contestations possibles; et cette véritable démocratie économique se révèle jusque dans les organes directeurs ou politiques de ces organismes, où l'assemblée générale, composée de tous les membres du corps social, choisit des mandataires qui acceptent cette mission dans les limites convenues par le pacte collectif.

Sur le modèle analogue simpliste de cette société de crédit mutuel se mouleront les formes plus complexes de la fonction économique, des arts, des croyances, des mœurs du droit et de la politique des autres organismes sociaux plus considérables de l'avenir. C'est dans l'étude de ces phénomènes usuels et presque grossiers de la vie sociale de circulation et de nutrition, et non dans l'exposé de ces phénomènes superficiels et concrets, tels que les guerres et les grands événements historiques, que se découvrent avec le plus de limpidité la source et la pente générale du grand fleuve de l'histoire.

Le perfectionnement successif du contrat social, tant au point de vue de la liberté des sociétaires que de l'adaptation à l'objet de la société, voilà la loi du progrès ; sa loi régressive est caractérisée par le i^etour aux formes purement familiales, puis individuelles et animales.

Le contrat social que Rousseau et son école plaçaient au berceau des sociétés comme un paradis perdu par notre faute est, au contraire, l'héritage péniblement conquis des sociétés arrivées à l'état de maturité, au même titre que les actions conscientes et raisonnées ne sont pas le lot de l'enfance, mais l'apanage des formes organiques développées et supérieures.

L'esclavage, le colonat, le servage, le salariat, cet embryon du contrat d'entreprise et de louage des services, d'où, plus tard, par une nouvelle entente collective, naîtront les libres syndicats de producteurs et d'échangistes, sont les formes transitoires de plus en plus sociales de la force collective évoluant toujours davantage du type autoritaire et rigide calqué sur le type animal individuel et à travers les formes déjà plus plastiques de la psychologie, telles que la suprématie de la loi et du gouvernement des plus riches et des plus intelligents ou de ceux présumés tels, vers le type idéal de la libre association.

L'homme, d'abord propriété de son semblable en vertu du droit du plus fort ou du plus habile, au même titre que le bétail, puis propriété du maître du sol et transmissible avec ce dernier, enfin salarié du détenteur des instruments de travail, ne contractait pas : il subissait et subit trop encore le poids de la force collective rudimentaire et peu organisée, symbolisée par les égoïsmes individuels en qui cette force s'incarne provisoirement. Heureusement, en vertu de la loi de différenciation progressive de l'homogène, les fonctions et organes sociaux s'émiettent successivement et, par leur division, semblable à la division physiologique des agrégats particuliers, nécessitent davantage, à moins d'une désintégration mortelle, l'intervention de la socialisation contractuelle d'abord entre les maîtres eux-mêmes, puis entre ceux-ci et leurs sujets, colons, serfs ou salariés, jusqu'à ce dernier stade, où toute autorité et toute loi, tout despotisme et tout code s'eflbndrent, sauf l'autorité, le despotisme, la loi résultant de la volonté collective approuvée par le contrat.

Les civilisations et les États qui n'étaient pas ou ne sont pas même aujourd'hui façonnés sur ce type n'étaient donc point des sociétés? Et de quel droit, objectera-t-on peut-être, supprimeriezvous une part, la plus grande, du présent et du passé?

A cela nous répondrons catégoriquement : Non, ce n'étaient pas des sociétés dans le sens absolu de cette expression et avec la valeur exacte que nous y attachons aujourd'hui ; ces civilisations, à raison de leur masse et de leur complexité supérieures à celles

des organismes individuels, étaient cependant des superorganismes naissants, d'autant plus que, à vrai dire, l'absolu n existe nulle part et qu'aucune forme sociale, même rudimentaire, n est dénuée d'un certain concours des volontés; il ne faut pas perdre de vue, en eilet, que ce concours peut être automatique, réflexe et instinctif aussi bien que raisonné. Les formes sociales, c'est-àdire celles du contrat, deviennent seules de plus en plus parfaites; plus la structure superorganique se distingue de la structure physiologique et des agglomérations purement grégaires, plus on constate que cette différenciation est due à l'intervention de l'élément contractuel. Le signe distinctif auquel nous reconnaissons un corps social n'en exclut donc, en réalité, aucun, ni dans le passé ni dans le présent ; tout groupertient humain est plus ou moins social; le devenu^ contractuel exclut l'absolu.

Même les animaux présentent certains phénomènes sociétaires ; rien ne ressemble plus à maintes civilisations primitives que les républiques des fourmis et des abeilles et que le fonctionnement et l'organisation du corps humain lui-même; aussi, les œuvres politiques des anciens abondent en raisonnements et en arguments tirés d'analogies de ce genre.

Les loups eux-mêmes, dont la réputation antisociale est telle que Hobbes s'en est servi pour caractériser l'antagonisme de l'homme vis-à-vis de l'homme, s'associent en certaines circonstances pour la chasse, et cette association, née du besoin, n'exclut pas une certaine entente, au moins instinctive.

En réalité, la lutte pour l'existence a deux faces : elle nécessite aussi bien l'entente que la guerre; celle-ci implique ellemême un certain accord, comme l'entente emporte la résistance ou l'attaque vis-à-vis de ce qui est externe, étranger, ennemi.

Il y a des sociétés plus parfaites les unes que les autres, voilà la vérité relative, et leur plus ou moins de perfection dépend de celle de leur lien contractuel. L'esclave grec et romain, le colon, le serf, le salarié, l'ouvrier coopérateur sont des types successifs du progrès social. La non-participation actuelle, si ce n'est auto-

matique et en vertu de Toifre et de la demande, des ouvriers dans les bénéfices, leur non-intervention dans la gérance et la possession des exploitations agricoles et industrielles, Texclusion des commerçants en général de la direction de la Banque dite Nationale et, jusque parmi les actionnaires de celle-ci, le monopole du suffrage réservé aux titulaires d'au moins dix actions sont des spécimens d'une organisation contractuelle, c'est-à-dire sociétaire, imparfaite.

Le pacte féodal, que Guizot vante comme si libéral et qui reliait les plus grands propriétaires fonciers aux moins puissants, n était pas, en réalité, un contrat parfait, parce qu'il n'était point librement consenti, mais imposé par une supériorité d'autant plus despotique qu'elle avait ses racines dans la puissance du sol ; au surplus, le serf attaché à la glèbe n'y était pas même partie intervenante. Ce lien social était aussi faible que celui qui unit les époux dans les contrées où le consentement de la femme n'est pas même exigé pour la validité du mariage.

Ainsi, la socialisation de plus en plus spéciale et coordonnée des forces collectives est la loi d'évolution progressive des sociétés. A leur origine comme à celle de la vie animale, tant physiologique que psychique, tous les membres de la société remplissent les mêmes fonctions et leur organisation rigide et à peine sociale, soumise aux variations, tant améliorantes que destructives, des agents les plus généraux de la nature, est homogène. Cette diffusion uniforme est tout le contraire d'une société; tous les membres ont l'exercice apparent des mêmes droits et des mêmes devoirs, mais, en réalité, ils ne font que remplir le même office et le despotisme à leur égard est un progrès. L'erreur de certains socialistes qui recherchent dans les sociétés primitives la légitimité, par exemple, du suffrage universel et de la propriété collective, repose sur une appréciation superficielle de phénomènes qui ne sont rien moins que sociaux.

Le développement se fait dans le sens de l'hétérogénéité et nécessairement par une centralisation autoritaire de la fonction qui se sépare la première ; les fonctions restées indivises subissent

la loi de celle dont Forganisme, par un exercice plus fréquent, se distingue et se consolide avant les autres.

La fonction et Forganisme militaires, suscités par les besoins de Tattaque et de la défense, ont généralement été les premiers à donner aux agglomérations humaines une structure spéciale et déterminée ; le superorganisme social s'est formé de plus en plus par Tapparition d'organes religieux, civils et administratifs, par la division en castes et en classes, par la propriété, la justice, les métiers, etc. Plus les fonctions et les organismes devenaient spéciaux, plus l'autorité centrale militaire, religieuse ou civile perdait de son pouvoir et plus, en même temps, la conservation du corps social exigeait l'application d'un ciment énergique ; de là, l'intervention du raisonnement, de la discussion, du vote d'ordonnances, de lois, c'est-à-dire d'un certain consentement au moins entre la majorité des membres effectifs du corps social et la sujétion des autres par leur assentiment, présumé ou non, à ce régime mi-partie despotique, mi-partie contractuel.

A son tour, le domaine légal et législatif s'effondre et se disloque par l'émancipation de forces nouvelles, et à une division de plus en plus universelle des fonctions doit alors correspondre une concentration toujours plus effective de l'organisme; cette période, que nous traversons en ce moment, caractérisée par Tefflorescence naturelle des théories anarchiques issues de la différenciation excessive des fonctions, ne peut trouver son contrepoids que dans un lien social aussi étendu et aussi flexible que la désagrégation correspondante ; ce lien ne peut pas être le despotisme, puisque le noyau autoritaire central s'est séparé à l'infini ; il ne peut résulter que de l'entente même entre les fonctions et les organes émancipés, c'est-à-dire du contrat.

Le socialisme scientifique ne peut avoir désormais d'autre formule que le perfectionnement du contrat social par l'intervention et le consentement de toutes les parties intéressées. La garantie des minorités et des majorités n'est plus possible par leur souveraineté quelconque, mais seulement par la représentation effective de toutes les fonctions sociales et leur adhé-

sion réciproque par la communion sociale résultant du contrat.

Cette forme supérieure, la seule, par sa complexité et sa malléabilité indéfinies, capable de s'adapter dans tous les sens et sans limites aux diverses fonctions sociales les plus composées et les plus plastiques imaginables, n'est, au surplus, qu'un idéal dont l'approximation reste toujours imparfaite; nos attaches avec les anciennes formes autoritaires nées du passé et de notre propre constitution biologique sont et resteront toujours formidables. Combien de liens purement organiques et physiques enserrent encore notre vie sociale, cela ne se constate que trop lorsqu'on observe, par exemple, que les nationalités, une des formes les plus générales de nos groupements sociétaires, se déterminent non seulement par le fait de l'hérédité physiologique, mais encore par la fatalité de la naissance sur un territoire quelconque sans que notre consentement intervienne en rien pour déterminer le choix de nos associés !

Tout ce que l'on peut dire, c'est que la société est la mère de ses propres manifestations, même despotiques ; il n'existe pas un être absolu et métaphysique, appelé État ou autrement, en dehors de la société, qui ne soit point lui-même une formation et une création sociales; la société n'obéit qu'aux lois de son propre développement ; elle n'a de maîtres que ceux qu'elle se donne et qu'elle expulse de son organisme quand et comme il convient à sa nature, aussi légitimement qu'elle se les est assimilés ; le principe d'autorité réside dans la société même ; il est une des formes de sa structure ; plus il y a d'autorité, moins il y a de contrat, moins l'organisation sociale est coordonnée; la somme de structure autoritaire est toujours proportionnée à la somme d'anarchie sociale qui existerait si, automatiquement ou consciemment, l'autorité ne venait servir de lien provisoire.

A mesure que les agrégats sociaux se développent en se dégageant des fatalités naturelles, les conditions du contrat deviennent moins onéreuses et moins pénibles pour les parties contractantes ; le rôle des parasites autoritaires, légaux, administratifs, judiciaires, économiques et politiques diminue de telle sorte que

chaque unité ou agrégat du corps social reçoit de mieux en mieux la contre-partie équivalente de son apport dans la circulation générale.

En même temps, l'organisme social s'élève de plus en plus et embrasse un plus grand nombre d'agrégats spéciaux et d'unités individuelles. Les contrats nationaux deviennent internationaux dans tous les ordres de phénomènes, et la vie collective, s'adaptant sans cesse à des conditions nouvelles progressives en intensité et en continuité à la vie moyenne des groupes, se développe au même titre que celle des individus.

La première fois que deux hommes s'entendirent sur les conditions d'un contrat, ils jetèrent dans le monde, probablement à leur insu, le germe de l'organisation sociétaire pacifique de l'avenir ; ce germe, en se développant, devait de plus en plus restreindre l'action inconsciente de la force collective telle qu'elle prédomina dans les superorganismes sociaux primitifs, et il continue encore à exercer une influence plus considérable qu'on ne pense dans nos civilisations les plus avancées.

La vie des sociétés où prédomina si longtemps et où prédomine encore l'adaptation inconsciente de la force collective aux nécessités générales externes et internes et où l'équilibration à l'intérieur et à l'extérieur s'opéra non point par des contrats, mais par la soumission instinctive à ces nécessités, peut être assimilée à celle des animaux d'organisation inférieure dont l'existence dépend des conditions les plus générales du milieu, par exemple d'une température donnée ou d'une certaine humidité. Dans les sociétés, comme chez les animaux de ce genre, l'adaptation ne se fait d'abord qu'eu égard aux conditions élémentaires de la vie : toutes les unités remplissant une fonction unique réduite, par exemple, à l'attente et à l'absorption de la proie, meurent en même temps dès que cette proie leur échappe ou bien, plus puissante, les absorbe elles-mêmes.

Nous verrons, en étudiant les phénomènes de la force collective, quelles sont, en général, les structures et les formes des sociétés dont la vie inconsciente se règle par la défense ou l'attaque, en

opposition avec celles dont la morphologie et les fonctions sont déterminées par des conditions plus complexes.

En résumé, puisque les phénomènes sociaux sont caractérisés par un phénomène propre, qu on ne retrouve nulle part ailleurs, à savoir : le concours des volontés, inconscientes ou non, des parties qui composent Fagrégat, l'étude des divers organes et fonctions constitutifs des agrégats sociaux constitue bien une science spéciale, la plus complexe de toutes, puisque tous les phénomènes dont la connaissance fait Tobjet des sciences antérieures concourent à sa formation.

Le caractère propre des phénomènes sociaux, naturellement peu apparent dans les agrégats embryonnaires, dont la vie se sépare à peine de la vie individuelle animale et humaine, éclate de plus en plus dans les sociétés supérieures transformant la force collective inconsciente originaire en force collective consciente, raisonnée et méthodique. Ainsi naissent, disparaissent, se reforment successivement les types sociaux économiques, moraux, artistiques, scientifiques, juridiques et politiques, comme les types individuels, à rencontre des anciennes théories, qui concevaient des formes sociales comme des créations prédéterminées et fixées suivant les causes finales ou certaines unités de plan ou de composition. La théorie sociale se fait donc transformiste, comme les théories relatives aux sciences antérieures.

Plus on s élève dans l'échelle hiérarchique des diverses sciences sociales, telle que nous allons tenter de l'établir, plus les phénomènes apparaissent malléables et plastiques. Déjà la chimie organique, la biologie et la psychologie nous ont démontré l'extrême facilité avec laquelle la matière organique se modifie sous l'action des forces ambiantes ; extraordinairement rapide est la redistribution de la matière et du mouvement dans les tissus organiques et spécialement dans les organismes supérieurs, où le mouvement et la chaleur sont encore plus grands.

Les phénomènes sociaux ou superorganiques étant les plus élevés de tous, la circulation et la vie y sont naturellement plus intenses et les organes et les fonctions s'y transforment d'une

façon bien plus visible, surtout dans les sociétés où le développement est le plus complexe et le plus considérable.

Autrefois un changement social quelque peu considérable ne se constatait qu'à de longs intervalles, et bien que la distance qui séparait le passé de cette révolution fût comblée par des évolutions intermédiaires, cela donnait une certaine apparence de vérité à la théorie des révolutions, calquée sur Fancienne théorie des révolutions du globe ; aujourd'hui la révolution est, pour ainsi dire, constante; elle se résoud dans la théorie transformiste appliquée aux «sociétés. L'hypothèse révolutionnaire était, en réalité, une hypothèse providentielle : c'était Dieu, changeant à un moment donné le système du monde ou de l'histoire d'après un plan nouveau et perfectionné.

De même que le mouvement social est le plus intense et le plus accéléré dans les phénomènes supérieurs de la sociologie, de même le consensus du contrat social apparaît avec le plus de clarté et de nécessité dans ces phénomènes. Cela est si vrai, notamment au point de vue de l'organisation politique, qui est au sommet de l'échelle sociologique, que beaucoup d'agrégats sociaux en arrivent, par exemple, à pratiquer le suffrage universel, dans cet ordre purement politique, sans même avoir voix délibérative dans le système économique.

Descendez, au contraire, l'échelle des sciences sociales, considérez surtout les sociétés humaines embryonnaires, ainsi que les sociétés animales supérieures : à mesure que vous atteignez les degrés les plus bas, le contrat social s'affaiblit; la force autoritaire et automatique augmente; la théorie darwinienne, la lutte sans trêve ni merci entre tribus, troupes, troupeaux et individus, fondant le progrès sur le triomphe des plus forts, des plus intelligents, des plus beaux, toutes les modalités de la guerre, y compris la sélection naturelle, sexuelle, le fer, le feu et le sang, s'imposent comme la plus inéluctable des fatalités.

Déjà cependant chez les animaux supérieurs, ainsi que Ta si bien exposé M. Edmond Perrier dans ses leçons sur « le rôle de l'association dans le règne animal et chez les peuplades primi-

tives M, le concours en vue d'un but commun d'attaque ou de défense s'affirme en face du struggle for life, et ce concours entre individualités originairement hostiles se développe successivement en un concours identique entre les tribus concurrentes. L extension des contrats internationaux correspond, en même temps, au développement des fonctions internes, dont l'absorption de moins en moins absolue n'est plus nécessitée par les seules préoccupations extérieures : d'où une diminution certaine de l'autorité et une augmentation adéquate du contrat.

Les phénomènes sociaux, reconnaissables par cette iSguration contractuelle de plus en plus tranchée, ont donc une existence objective et réelle particulière ; ils manifestent des caractères spéciaux inconnus aux autres phénomènes, y compris ceux de la biologie et de la psychologie; ils se classent, par conséquent, au-dessus de ces derniers, en vertu de leur généralité décroissante et de leur complexité croissante. La démonstration positive de l'existence de la sociologie comme science particulière est ainsi accomplie, parce que sa limite séparative d'avec les sciences antécédentes est reconnue.

Cette limite cependant, pas plus que celles établies entre les autres sciences, n'est absolue; aucune société n'est purement contractuelle; aucune n'est complètement dégagée des phénomènes antérieurs : une telle conception serait contraire aux lois générales de la matière et de la vie. La société absolue serait celle où les liens entre les agrégats individuels et sociaux seraient uniquement contractuels; c'est là un idéial que le progrès n'atteindra jamais, parce que ce serait l'équilibre social absolu, correspondant à la mort; l'équilibre instable et imparfait est une des conditions de la vie.

La vie sociale, c'est-à-dire la correspondance toujours complète et parfaite de ses organes et de ses fonctions à des conditions de plus en plus nombreuses et particulières, est un éternel devenir; en cela, elle ne fait que se conformer aux lois universelles de la matière et de la force.

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