SOCIAUX
Une portion de matière organisée susceptible de manifester des phénomènes biologiques et psychiques est quelque chose de plus complexe que les éléments séparés qui, par leur combinaison, constituent la matière de la chimie et notamment de la chimie organique ; en effet, cette portion contient naturellement et toujours plusieurs de ces éléments spéciaux dont la combinaison produit sa complexité supérieure.
Cette combinaison plus complexe d'unités elles-mêmes combinées produit ainsi une force collective également supérieure à celle des unités organiques antérieures.
Pour le même motif, une parcelle de matière superorganique, susceptible de manifester des phénomènes sociaux, est quelque chose de plus complexe que les individualités dont la combinaison forme les corps sociaux et constitue le domaine de la sociologie ; en effet, chaque partie de matière superorganique, susceptible de fonctions sociales, contient naturellement et toujours plusieurs de ces individualités dont une combinaison nouvelle produit ces phénomènes composites.
Cette combinaison plus complexe d'unités elles-mêmes combinées produit ainsi, à son tour, une force collective supérieure à la force collective des organismes biologiques et psychiques.
Cette hiérarchie n'est pas une œuvre artificielle de Tintelligence subjective ; elle est objective et naturelle.
La sociologie étant une science particulière et distincte, non
seulement à cause de la complexité et de la grandeur croissantes de ses phénomènes, mais aussi du caractère spécial qu y revêt, comme nous venons de le voir, à un certain degré de son évolution, la force collective, il va de soi, par cela seul, qu'elle est sujette à des raisonnements, au même titre que tout ce qui est matière de nos connaissances.
L'étude de la psychologie nous a prouvé qu'il existe une alliance étroite entre le raisonnement et la" classification : Fun et l'autre sont des aspects différents du même procédé mental. Le raisonnement est une classification de rapports, il part de propositions simples pour aboutir à des propositions composées ; toute classification de rapports étant nécessairement une classification des objets ou des êtres observés, raisonnement et classification sont impliqués l'un dans l'autre.
Raisonner de la sociologie ou rechercher les rapports des phénomènes sociaux, c'est donc, en réalité, noter leurs rapports communs et différentiels et unir ou disjoindre les phénomènes suivant cette ressemblance ou cette dissemblance. Établir, leur hiérarchie, c'est les classer d'une façon encore plus méthodique, suivant leur complexité et leur spécialité croissantes.
Cette hiérarchie sociologique n'est pas non plus une œuvre artificielle de l'intelligence subjective, elle est objective et naturelle.
On peut dire qu'une science est réellement constituée du moment où sa classification correspond exactement aux lois du raisonnement; la principale de ces lois est celle qui fait reposer tout le problème de la certitude sur la méthode même de l'esprit humain, lequel va du simple au composé, du particulier au général, du concret à l'abstrait.
Contrairement au préjugé de Comte, cette méthode est une et identique aussi bien pour les sciences sociales que pour toutes les sciences antécédentes ; seuls les instruments d'observation et d'expérimentation et les raisonnements qui en sont la suite deviennent plus étendus et plus compliqués à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie des sciences. La classification des sciences
sociales doit donc être basée sur leurs rapports communs ou différentiels et graduée suivant la complexité croissante et les caractères de plus en plus spéciaux de ces rapports.
Tous les phénomènes relatifs à la vie organique peuvent être ramenés soit à l'ordre physiologique proprement dit, soit à Tordre psychique. L'intelligence n'apparaissant qu'à un certain point de la vie organique, la distinction entre les phénomènes physiologiques et psychiques est basée sur une classification naturelle des êtres, et les raisonnements qui ont pour point de départ cette classification réaliste sont également des raisonnements réalistes.
En ce qui concerne la physiologie de l'homme, la distinction entre les phénomènes physiologiques et psychiques subsiste, bien que la connexion entre les deux classes de phénomènes y soit beaucoup plus étroite que dans les organismes inférieurs.
Nous avons insisté sur ce point fondamental, que les phénomènes sociaux sont le produit de toute la nature, tant inorganique qu'organique, c'est-à-dire physique, physiologique et psychique antécédente. Le superorganisme social, avec toutes ses subdivisions, est un degré encore plus élevé de la matière inorganique et organique, par une combinaison supérieure en grandeur et en complexité de ces dernières.
Or, du fait seul que la vie sociale ne se conçoit pas sans la fusion étroite des deux facteurs généraux que nous avons désignés sous les noms de territoire et population, il résulte à toute évidence qu'à la difiërence des phénomènes physiologiques, en général, qui peuvent se concevoir comme dénués, dans les organismes inférieurs, de toute intelligence, les phénomènes sociaux, au contraire, même les plus grossiers, sont nécessairement imprégnés d'intelligence, la population faisant partie intégrante de leur composition.
Impossible de rencontrer un phénomène social qui ne soit pas, en même temps, plus ou moins intellectuel, conscient ou inconscient, réflexe ou raisonné, peu importe pour le moment.
Les phénomènes sociaux présentent donc, tous et à la fois, des caractères inorganiques, physiologiques et psychiques; seulement
ils nous offrent ces caractères communs dans des proportions différentes.
En faisant le dénombrement des phénomènes sociaux, nous avons noté des phénomènes économiques, familiaux, scientifiques, moraux, artistiques, juridiques et politiques.
Il est visible que certains d'entre eux ont avec la classe des phénomènes physiques des rapports plus immédiats que d'autres; il en est qui dépendent moins directement de la matière inorganique et plus de la physiologie; d'autres, enfin, sont caractérisés par la prédominance des caractères émotionnels et intellectuels et s'éloignent de plus en plus des phénomènes inoi^ganiques et physiologiques.
Ce qui distingue donc, en réalité, les phénomènes sociaux les uns des autres, c'est, encore un coup, comme pour toute la série des phénomènes relatifs aux sciences antécédentes, leur degré de généralité et de complexité.
Les phénomènes sociaux primaires sont les plus généraux, c'est-à-dire ceux qui s'éloignent le moins du monde inorganique et du monde organique, y compris l'homme pensant; les phénomènes sociaux supérieurs sont ceux où la trame des caractères inorganiques et organiques généraux se découvre le moins sous les tissus superposés et complexes des caractères spéciaux.
L'unité de méthode, tant logique qu'historique, se retrouve donc en sociologie aussi bien qu'en psychologie et dans toutes les sciences antécédentes. L'évolution des sciences, conforme à l'évolution même de la nature, procède du général au spécial, du simple au composé, du concret à l'abstrait.
C'est en nous conformant à ce développement, à la fois méthodique et naturel, des phénomènes sociaux, que nous allons essayer de procéder à leur classification hiérarchique.
Les phénomènes économiques sont évidemment les plus généraux et les moins complexes de la sociologie. Impossible de noter un phénomène de la vie collective qui ne contienne des éléments économiques : la reproduction de l'espèce, la continuité des races et des civilisations sont certaines, déterminées par les conditions
économiques ; des peuplades entières ont disparu et disparaissent encore par suite de famines. Le problème de la population luimême a pour facteur principal et direct les subsistances ; c est ce que démontrent toutes les théories des économistes, aussi bien malthusiens que socialistes ; cette dépendance est si étroite, que la question de la population a toujours été considérée comme faisant partie intégrante de la science économique.
Les phénomènes économiques sont plus généraux que ceux relatifs à la reproduction de Tespèce, qui viennent immédiatement après. Il est démontré aujourd'hui que le besoin génésique, source de toutes les grandes et nobles institutions familiales, est, au point de vue tant individuel que social, postérieur au besoin de la nutrition. L'instinct génésique ne se manifeste qu'à la puberté, et même alors le travail physique et intellectuel , une grande fatigue y mettent un frein, de même que l'oisiveté y constitue un excitant. Le cri de l'estomac domine celui de l'amour. Les relations sexuelles, chez les populations primitives, sont irrégulières, parce que les besoins génésiques le sont également, comme chez les animaux supérieurs ; la permanence et la régularité, bases de la continuité de l'union familiale, sont la conséquence de la permanence et de la régularité de la vie économique.
La statique sociale démontre que la matrimonialité, le nombre des enfants naturels relativement à celui des enfants légitimes et le mouvement général de la population subissent l'action directe du prix des denrées alimentaires, et notamment des plus essentielles.
Le besoin génésique et les phénomènes sociaux qui en dérivent sont donc plus complexes et plus spéciaux que les phénomènes purement économiques.
Ils sont une continuation de la vie collective économique. La production des objets consommables et échangeables a pour effet la reproduction de leurs agents producteurs. En se plaçant au point de vue élevé de l'évolution générale de la matière, on peut dire que la matière inorganique produit la matière végétale, celle-ci la matière animale, y compris l'homme, lequel produit la matière sociale.
Une disette de céréales et de fourrages décime les bœufs et les menitinis; la diminution des subsistances animales resserre la vitalité humaine et contracte les formes élémentaires de la sociabilité, — les formes économiques, — et, par celles-ci, les formes génésiques; la vie moyenne, le chiffre des naissances, la population, les mai'iages diminuent , et les relations sexuelles irrégulières, comme les naissances illégitimes, augmentent.
Les arts industriels, qui succèdent aux phénomènes de la production tant économique que génésique, et, à leur suite, les beauxarts, impliquent tous, particulièrement les premiers, et, parmi les beaux-arts, ceux qui sont les moins idéaux, tels que Farchitecture et la sculpture, des éléments économiques. Ceux-ci, au contraire, ne supposent pas nécessairement l'intervention artistique.
Les mœurs, la morale, le droit renferment également des éléments économiques; il suffit d'indiquer que les mœurs et la morale de peuplades anthropophages, militaires, pastorales, agricoles sont caractérisées par les dissemblances de leurs modes de production et de consommation.
Il y a un droit industriel, commercial. On peut, au contraire, concevoir et il y a, en réalité, des sociétés dont l'existence économique n'est réglée par aucune idée juridique; ce n'est que très tard que la morale et le droit réagissent, à leur tour, sur les relations économiques des sociétés humaines.
Quant à la politique, s'il faut entendre par là une direction méthodique et consciente de la société par elle-même, nous montrerons dans la suite que les phénomènes que nous avons, jusqu'ici, honorés de ce titre n'étaient que la manifestation de la force collective dans ce qu'elle a de plus grossier et de moins conscient; la vie politique, dans le vrai sens du mot, apparaît à peine dans les sociétés modernes, qui la confondent encore toujours avec la force collective inconsciente et autoritaire. Au surplus, il a existé et il y a encore des sociétés humaines dont les rapports économiques ne sont réglés par aucune direction politique, même de l'espèce rudimentaire ci-dessus, tandis qu'il n'est
aucune société ayant une direction politique dont les phénomènes économiques ne soient un des objets principaux de cette direction.
Les sociétés politiques ont une vie économique; les sociétés économiques n ont pas nécessairement une existence politique.
Les phénomènes économiques sont donc, à la fois, les plus généraux et les moins complexes des phénomènes sociaux, puisqu'ils se mêlent à tous les autres, qui y ajoutent seulement certains caractères spéciaux.
Mettez en présence des hommes et la nature inorganique et organique : il jaillira tout d'abord de ce contact des faits économiques.
Ces faits pourront, à leur tour, être de nature différente, suivant qu'ils se rapportent à la circulation, ou à la consommation, ou à l'élaboration des produits. La circulation des produits, leur consommation et leur élaboration seront un des aspects de la science économique; la circulation, l'usure et la reproduction de la population en constituent l'autre aspect.
Ce double point de vue correspond aux deux facteurs de la sociologie, le territoire et la population, lesquels, réunis, forment la matière du superorganisme social, dont le territoire peut être comparé à l'ossature, et la population aux muscles et à la chair.
Des conditions territoriales externes et du milieu économique qui en résulte dépendent l'existence même et la propagation de l'espèce.
Dans l'hémisphère austral, les Fuégiens sans abri et à peine vêtus, dans une région battue par de fréquentes tempêtes de pluie et de neige, n'entretiennent leur précaire existence qu'au moyen des poissons et des mollusques que le hasard leur procure; la famine et la maladie les déciment ; leur vie est dans une dépendance étroite avec le milieu climatérique et les subsistances aléatoires que ce milieu leur offre ou leur retire souverainement. De là l'impossibilité pour eux de s'élever au-dessus des échelons les plus bas de la vie sociale. Ces populations nous donnent l'exemple d'une société humaine où les conditions de la vie à plusieurs sont à peine différenciées des conditions de l'existence
physiologique individuelle. A part la reproduction physiologique et à peu près purement animale de l'espèce, la vie économique, psychique, morale, juridique et politique est réduite, chez ces peuplades, à des manifestations presque exclusivement égoïstes et isolées, analogues à Factivité solitaire de Robinson dans son île. L'embryon sociétaire n'apparaît chez ces misérables que dans leur association pour la recherche des moyens de subsistance et dans l'union sexuelle temporaire accompagnée d'une affection réciproque très limitée des parents et de leur progéniture. En dehors de ces instincts sociaux, nés de besoins purement physiologiques, on ne rencontre encore aucun des caractères spéciaux et supérieurs de la vie sociale.
On peut donc concevoir et il existe réellement des sociétés embryonnaires où la vie collective se réduit à une certaine union transitoire déterminée par le besoin physiologique amoureux, par un certain attachement en vue de la conservation et de la propagation de l'espèce et par une association momentanée ou plus ou moins fixe dans le but d'assurer la subsistance de leurs membres. On ne peut, au contraire, ni concevoir ni observer l'existence d'une société présentant un certain développement moral, juridique ou politique, en dehors d'une coopération économique imposée soit par la nature, soit par l'autorité, soit par le libre concours des volontés des parties coopérantes.
Les phénomènes économiques sont historiquement et logiquement antérieurs aux autres phénomènes sociaux; aucun phénomène social n'est pur d'un mélange de facteurs économiques ; ceux-ci se retrouvent partout, ils peuvent être conçus et rencontrés à l'état simple sans aucune matière ni de morale, ni de science, ni de droit, ni de politique. Il est, au contraire, impossible de concevoir ni d'observer ces derniers en dehors de leur composition économique.
Les phénomènes sociaux supérieurs sont, à la fois, une dépendance de la vie économique, à laquelle ils viennent s'ajouter comme une excroissance, et un résidu dont la formation et le développement sont inexplicables par les seules lois économiques
au même titre que la physiologie et la psychologie individuelles sont, à elles seules, impuissantes à servir d'explication à la vie collective économique.
Les phénomènes supérieurs de la sociologie réagissent, il est vrai, à leur tour sur les phénomènes généraux et inférieurs, mais cela ne change rien à leur ordre statique et dynamique de structure et d'évolution et ne constitue qu'un phénomène sociologique spécial d'interdépendance, semblable à celui que l'on peut observer entre toutes les sciences, tant inorganiques qu'organiques. Cette interdépendance logique et organique des sciences ne fait pas obstacle à leur classification hiérarchique et représente seulement l'unité réelle du cosmos, dont la science doit nécessairement séparer et abstraire des lois de plus en plus spéciales, pour le connaître scientifiquement.
Après les conditions physiques et physiologiques qui sont les facteurs primordiaux et comme la trame de la structure et de l'évolution sociales, les conditions économiques sont donc les plus générales et les plus décisives. Les subsistances étant devenues insuffisantes dans certaines contrées eu égard à la population, une partie de cette dernière émigré. C'est là ce qui explique notamment ces grands mouvements des premiers temps historiques caractérisés par des déplacements considérables de véritables troupeaux humains trop à l'étroit dans leurs habitats primitifs. Les émigrations venues de l'Orient se firent par les vallées des grands fleuves et leur direction fut ainsi, avant tout, déterminée par des lois géologiques ; il est évident, dans tous les cas, que les nécessités économiques jouèrent ici un rôle prépondérant ; la science, l'art, la morale, le droit et la politique consciente furent non les causes directes, mais, tout au plus, les causes accessoires de ces émigrations. Les appétits nous gouvernent et nous gouverneront toujours plus que les idées. Quand les chrétiens s'enrôlaient sous la croix, ils obéissaient à l'impulsion inconsciente du besoin : ce n'était pas un tombeau vide, mais des terres, des villes et des châteaux, la richesse, en un mot, qu'ils allaient conquérir. Ce n'est pas le progrès de la civilisation qu'ont
en vue les émigrants modernes, mais Texploitation. Les sciences, les arts, la justice ne seront, tout au plus, que des conséquences indirectes et aléatoires de leurs entreprises ; en attendant, elles en sont à peine les prétextes. Les émigrations et les colonisations se feraient et se sont faites, en réalité, aussi bien sans eux, malgré eux et contre eux.
Ceux qui, à l'exemple de presque tous les historiens, envisagent, surtout dans la formation et le développement des sociétés, les faits superficiels les plus apparents sans essayer d'arracher cette enveloppe qui sert comme de déguisement à l'histoire, se complaisent à nous raconter les faits et gestes des prêtres, des chefs de guerre et des législateurs qui présidèrent en apparence aux grands mouvements sociaux : c'est là une pure fantasmagorie ; la nature inorganique et organique, y compris notre constitution physiologique et psychique, est la seule providence de l'histoire et les facteurs économiques en sont les premiers ministres ; tout le reste en est une dépendance et n'a de liberté d'action que dans la mesure où certains caractères spéciaux et originaux lui permettent de réagir sur les causes plus générales.
L'anthropophagie ne commence pas par être une croyance religieuse et un rite; la croyance, au contraire, dérive du fait et, à plus forte raison, la morale et le droit qui résultent de la croyance et de l'habitude; l'anthropophagie, chez certaines peuplades aussi bien que sur un navire dépourvu de vivres, est déterminée, avant tout, par le manque de subsistance, bien qu'elle puisse perdurer ensuite, même après la disparition de sa cause et par la réaction naturelle des croyances et des coutumes, fortifiées, en outre, par la consolidation du droit et de l'autorité politique.
Peu à i)eu, cependant, si, à la faveur de circonstances heureuses, la nécessité économique qui a produit l'anthropophagie vient à disparaître, insensiblement, les croyances et le rite se transforment, la coutume devient moins constante, on se contente du simulacre de sacrifice sanglant, tel que celui de l'hostie chrétienne; la morale, enfin, proteste jusqu'à ce que le droit exclue et condamne et que la politique extermine comme perturbateurs les
derniers fidèles qui étaient naguère Tappui même de leur autorité.
Les révolutions intellectuelles, morales, juridiques et politiques qui ne sont pas basées sur une transformation économique correspondante et antérieure n'ont aucune consistance; au contraire, lorsqu'elles sont la continuation naturelle et méthodique d'une évolution économique positive, lorsque, en un mot, elles sont l'adaptation de l'idée au fait, aucune réaction, sauf une réaction économique, un cataclysme physique ou une dégénérescence physiologique, ne peut prévaloir contre elles. La subordination des phénomènes politiques, juridiques et autres aux phénomènes économiques explique la facilité avec laquelle certaines révolutions politiques s'accomplissent et la difficulté que d'autres ont à se consolider. Il est positif qu'en France, par exemple, le régime démocratique est plutôt nominal que réel; le suflrage universel s'y résout, en définitive, dans la souveraineté de quelques-uns, souveraineté qui, à l' encontre de la prétendue souveraineté populaire, a pour fondement une autocratie économique bien caractérisée.
Si la Révolution essentiellement politique de 1789 a réussi et si aucun régime n'a pu détruire ses principes essentiels, c'est que ces derniers s'appuyaient sur une révolution économique en grande partie réalisée, dès avant 1789, par la bourgeoisie et dont les conséquences n'ont fait que se dérouler au profit de celle-ci depuis cette époque.
L'évolution individuelle prouve, au surplus, l'antériorité de la vie économique et de la vie génésique ou familiale ; le besoin de la nutrition et, après lui, le besoin génésique sont les premiers et les plus grossiers de l'individu ; les phénomènes de la sensibilité et surtout ceux de la conscience ne viennent qu'après et ne sont pas même indispensables à l'existence individuelle.
Si, des conditions politiques et économiques modernes, nous remontons au moyen âge, nous constatons ,de la même manière, par exemple comment, de la forme propriétaire d'alors, est née la féodalité, puis l'unité monarchique. La structure économique était le moule et la matrice de la société féodale ; d'elles furent
en vue les émigrants modernes, mais Texploitation. Les sciences, les arts, la justice ne seront, tout au plus, que des conséquences indirectes et aléatoires de leurs entreprises ; en attendant, elles en sont à peine les prétextes. Les émigrations et les colonisations se feraient et se sont faites, en réalité, aussi bien sans eux, malgré eux et contre eux.
Ceux qui, à l'exemple de presque tous les historiens, envisagent, surtout dans la formation et le développement des sociétés, les faits superficiels les plus apparents sans essayer d'arracher cette enveloppe qui sert comme de déguisement à l'histoire, se complaisent à nous raconter les faits et gestes des prêtres, des chefs de guerre et des législateurs qui présidèrent en apparence aux grands mouvements sociaux : c'est là une pure fantasmagorie ; la nature inorganique et organique, y compris notre constitution physiologique et psychique, est la seule providence de l'histoire et les facteurs économiques en sont les premiers ministres ; tout le reste en est une dépendance et n'a de liberté d'action que dans la mesure où certains caractères spéciaux et originaux lui permettent de réagir sur les causes plus générales.
L'anthropophagie ne commence pas par être une croyance religieuse et un rite; la croyance, au contraire, dérive du fait et, à plus forte raison, la morale et le droit qui résultent de la croyance et de l'habitude; l'anthropophagie, chez certaines peuplades aussi bien que sur un navire dépourvu de vivres, est déterminée, avant tout, par le manque de subsistance, bien qu'elle puisse perdurer ensuite, même après la disparition de sa cause et par la réaction naturelle des croyances et des coutumes, fortifiées, en outre, par la consolidation du droit et de l'autorité politique.
Peu à peu, cependant, si, à la faveur de circonstances heureuses, la nécessité économique qui a produit l'anthropophagie vient à disparaître, insensiblement, les croyances et le rite se transforment, la coutume devient moins constante, on se contente du simulacre de sacrifice sanglant, tel que celui de l'hostie chrétienne; la morale, enfin, proteste jusqu'à ce que le droit exclue et condamne et que la politique extermine comme perturbateurs les
au même titre que la physiologie et la psychologie individuelles sont, à elles seules, impuissantes à servir d'explication à la vie collective économique.
Les phénomènes supérieurs de la sociologie réagissent, il est vrai, à leur tour sur les phénomènes généraux et inférieurs, mais cela ne change rien à leur ordre statique et dynamique de structure et d'évolution et ne constitue qu'un phénomène sociologique spécial d'interdépendance, semblable à celui que l'on peut observer entre toutes les sciences, tant inorganiques qu'organiques. Cette interdépendance logique et organique des sciences ne fait pas obstacle à leur classification hiérarchique et représente seulement l'unité réelle du cosmos, dont la science doit nécessairement séparer et abstraire des lois de plus en plus spéciales, pour le connaître scientifiquement.
Après les conditions physiques et physiologiques qui sont les facteurs primordiaux et comme la trame de la structure et de l'évolution sociales, les conditions économiques sont donc les plus générales et les plus décisives. Les subsistances étant devenues insuffisantes dans certaines contrées eu égard à la population, une partie de cette dernière émigré. C'est là ce qui explique notamment ces grands mouvements des premiers temps historiques caractérisés par des déplacements considérables de véritables troupeaux humains trop à l'étroit dans leurs habitats primitifs. Les émigrations venues de l'Orient se firent par les vallées des grands fleuves et leur direction fut ainsi, avant tout, déterminée par des lois géologiques ; il est évident, dans tous les cas, que les nécessités économiques jouèrent ici un rôle prépondérant ; la science, l'art, la morale, le droit et la politique consciente furent non les causes directes, mais, tout au plus, les causes accessoires de ces émigiations. Les appétits nous gouvernent et nous gouverneront toujours plus que les idées. Quand les chrétiens s'enrôlaient sous la croix, ils obéissaient à l'impulsion inconsciente du besoin : ce n'était pas un tombeau vide, mais des terres, des villes et des châteaux, la richesse, en un mot, qu'ils allaient conquérir. Ce n'est pas le progrès de la civilisation qu'ont
en vue les émigrants modernes, mais Texploitation. Les sciences, les arts, la justice ne seront, tout au plus, que des conséquences indirectes et aléatoires de leurs entreprises ; en attendant, elles en sont à peine les prétextes. Les émigrations et les colonisations se feraient et se sont faites, en réalité, aussi bien sans eux, malgré eux et contre eux.
Ceux qui, à Féxemple de presque tous les historiens, envisagent, surtout dans la formation et le développement des sociétés, les faits superficiels les plus apparents sans essayer d'arracher cette enveloppe qui sert comme de déguisement à Thistoire, se complaisent à nous raconter les faits et gestes des prêtres, des chefs de guerre et des législateurs qui présidèrent en apparence aux grands mouvements sociaux : c'est là une pure fantasmagorie ; la nature inorganique et organique, y compris notre constitution physiologique et psychique, est la seule providence de l'histoire et les facteurs économiques en sont les premiers ministres ; tout le reste en est une dépendance et n'a de liberté d'action que dans la mesure où certains caractères spéciaux et originaux lui permettent de réagir sur les causes plus générales.
L'anthropophagie ne commence pas par être une croyance religieuse et un rite; la croyance, au contraire, dérive du fait et, à plus forte raison, la morale et le droit qui résultent de la croyance et de l'habitude; l'anthropophagie, chez certaines peuplades aussi bien que sur un navire dépourvu de vivres, est déterminée, avant tout, par le manque de subsistance, bien qu'elle puisse perdurer ensuite, même après la disparition de sa cause et par la réaction naturelle des croyances et des coutumes, fortifiées, en outre, par la consolidation du droit et de l'autorité politique.
Peu à peu, cependant, si, à la faveur de circonstances heureuses, la nécessité économique qui a produit l'anthropophagie vient à disparaître, insensiblement, les croyances et le rite se transforment, la coutume devient moins constante, on se contente du simulacre de sacrifice sanglant, tel que celui de l'hostie chrétienne; la morale, enfin, proteste jusqu'à ce que le droit exclue et condamne et que la politique extermine comme perturbateurs les
bases de la psychologie, ainsi toutes ces sciences, en y ajoutant la science économique, sont le fondement des idées et des croyances sociales; la vie psychique individuelle émane naturellement de la matière organisée; d'une façon identique, l'intelligence collective est un produit de l'organisme collectif, dont la première manifestation, d'ordre économique, est d'abord purement matérielle. C'est ainsi que l'intelligence individuelle, avant de s'élever à la plénitude de la conscience, passe par l'inconscience, l'action réflexe, l'instinct, tous actes relatifs aux fonctions et aux organes les plus grossiers, mais les plus essentiels de notre existence.
Otez de la vie sociale la recherche en commun de la subsistance, et il ne sera pas même question de société ; c'est ce travail collectif, imposé d'abord par la plus dure nécessité, en vue de la conservation et de la reproduction tant de l'individu que de l'espèce, qui est le premier ciment social et, par conséquent, la source de toutes les émotions et de toutes les idées collectives.
Le monde idéal est si bien un produit du monde économique, que toutes les notions, toutes les croyances, les sciences, les mœurs, la morale, le droit et la politique y trouvent leur explication première; au contraire, ces derniers ne seront jamais une justification suffisante des faits économiques. Une nation a telles mœurs ou telles croyances parce que, industrielle ou agricole, sa politique est démocratique ou conservatrice, parce qu'elle a une organisation économique déterminée ; mais il ne viendra à l'esprit de personne et on n'a jamais observé qu'une civilisation était pastorale parce qu'elle croyait aux astres; agricole parce qu'elle était monogame ; maritime parce qu'elle était protestante, etc.
Le monde, en majeure partie, est gouverné par les lois de ses phénomènes les plus généraux ; les phénomènes plus spéciaux sont régis, à leur tour, par leurs lois spéciales les plus générales; les lois économiques sont les plus considérables de la sociologie ; les idées, les croyances, les religions, les philosophies sociales sont dérivées de notre constitution économique, laquelle est une résultante de la connexion sociale issue du territoire et de la population.
Nous verrons dans la suite qu en vertu de l'interdépendance des phénomènes sociaux, la politique, le droit, la morale, les mœurs, l'art, les idées et les croyances réagissent, à leur tour, sur Tordre économique; mais cela ne les empêche pas, au point de vue de leur moindre généralité et de leur spécialité plus complexe, d'être postposés à l'économie sociale.
L'idée, avant de transformer le monde dans la mesure qui lui appartient, est formée par lui.
La sociologie étant, d'après Comte et suivant toute l'école positive et socialiste, la recherche des lois de la société dans les phénomènes sociaux eux-mêmes, on comprend maintenant combien sa prétendue loi de l'évolution sociale, basée sur la transition du fétichisme à l'idolâtrie, au polythéisme, au monothéisme, à la métaphysique et enfin à la philosophie positive, est, sans compter ce qu'elle peut avoir d'inexact en elle-même, peu conforme à la réalité, dont, chose bizarre, elle néglige, à la fois, l'aspect le plus général, l'évolution économique, et les aspects les plus élevés, le droit et la politique sociale proprement dite, auxquels la loi de Comte ne s'applique que fort indirectement.
Que les mœurs sont déterminées par les conditions territoriales et physiologiques , et ensuite par les conditions économiques, cela n'est pas discutable. Les mœurs anglaises, c'est-à-dire d'une population insulaire vivant d'industrie et du commerce international, diffèrent de la façon la plus caractérisée des mœurs du peuple français, par exemple, peuple principalement cultivateur et continental. Le Français est comme attaché à son sol, il voyage peu; il a le spleen chez lui, l'Anglais à l'étranger; l'Anglais, peut-on dire, emporte sa patrie avec lui; c'est, avant tout, son home; le Français se dépense davantage dans ce cercle étroit qu'il appelle le monde et qui est effectivement son monde. Cette différence quant aux mœurs n'existe pas seulement de peuple à peuple : le milieu économique la détermine dans un même pays, si petit soit-il ; ainsi, en Belgique, les mœurs du bassin industriel de Charleroi contrastent de la façon la plus frappante avec celles des paysans flamands; elles diflferent jusque dans la nature des délits et des crimes.
H. Spencer, comprenant combien il est inexact de soutenir avec Comte que les idées gouvernent le monde, se rapprochait davantage de la réalité en prétendant que le monde est dirigé ou bouleversé par les sentiments, auxquels les idées servent seulement de guide. D'après lui, le mécanisme social ne repose pas finalement sur des opinions, mais presque entièrement sur le caractère, et ce n'est pas l'anarchie intellectuelle, mais l'antagonisme moral qui est la cause des crises politiques ; d'après le chef du positivisme anglais, tous les phénomènes sociaux sont produits par l'ensemble des sentiments et des croyances humaines; les sentiments sont, en grande partie, déterminés d'avance, tandis que les croyances le sont généralement après.
La vérité est que les sentiments et les croyances, aussi bien que les mœurs, sont eux-mêmes déterminés par toute la phénoménalité antécédente, plus les phénomènes économiques, et que ce serait, en réalité, bâtir le monde social sur des nuages que de l'élever sur des éléments aussi flottants que ceux indiqués par Spencer et Comte.
L'antériorité de la vie économique sur la vie sentimentale, idéale et morale explique seule l'antériorité incontestable de l'égoïsme sur l'altruisme; le premier est en rapport direct avec la lutte physiologique et économique, tant individuelle que sociale, pour l'existence; le second n'en dérive qu'indirectement, par la réaction postérieure des notions plus élevées de morale et de justice.
« La faim, suivant Livingstone, a une grande influence sur le caractère. »î Les enfants, les sauvages et, dans certaines conditions, les peuples prétendument civilisés, en fournissent de fréquents exemples. Que signifie cette vérité presque banale, si ce n'est que ce sont les nécessités économiques qui sont le moule de nos habitudes, de nos croyances et de nos mœurs?
H. Spencer signale que « les Fuégiens, qu'on dit très tendres pour leurs enfants, ne laissent pas de les vendre comme esclaves aux Patagons »». Cela veut dire que c'est le besoin qui détermine les sentiments de ces misérables populations.
Il parle aussi du ** grand amour que les naturels de la Nouvelle-
Guinée ont pour leurs enfants et, néanmoins, chacun en donnera rat ou deux au marchand en échange de ce dont il a besoin m.
Eyre rapporte que les naturels d'Australie ont pour caractère une affection parentale profonde ; «* et pourtant, outre qu'on les accuse d'abandonner les enfants malades, Angas affirme que, dans le Murray, il leur arrive quelquefois de tuer un enfant pour en employer la graisse à amorcer des hameçons ^ !
Chez les Tasmaniens, on enterrait l'enfant vivant à côté de la mère morte.
Chez les peuples primitifs ou sauvages, la cruauté est, avant tout, déterminée par le besoin ; c'est seulement chez des populations déjà plus avancées que, par un sentiment consacré par l'habitude, on rencontre la cruauté pour la cruauté, comme, chez nous, il existe de la religion sans foi, ou le sacrifice de la Messe sans victime véritable et sanglante.
Ainsi, notre constitution physiologique et psychique, combinée avec la nature inorganique et organique externe, détermine notre évolution et notre constitution économiques ; toutes ensemble sont les facteurs généraux de nos relations génésiques, des arts, de nos sentiments, de nos croyances, de nos idées et de nos mœurs.
Les mœurs, consacrées par l'habitude, se fixent et s'universalisent de plus en plus ; elles s'épurent en nous montrant un idéal toujours plus parfait et deviennent la matière d'une science : la morale.
Plus l'organisme collectif se perfectionne, plus la morale s'élève ; mais ce qui détermine son soulèvement continu, c'est d'abord le progrès des conditions économiques, puis celui de la famille, des arts, des croyances, des sentiments, des idées et des mœurs. Ce qui jette le trouble le plus profond dans les notions morales, ce n'est pas l'évolution des idées, ni celle des sciences, ce sont, avant tout, les perturbations économiques. Le moyen le plus sûr d'empêcher la perpétration de l'assassinat et du vol, c'est, préalablement, de supprimer la misère; la pauvreté est bien plus destructive de l'ordre, de la famille, de la société que les idées condamnées
comme subversives; la morale dépend des mœurs; les moeurs, des croyances et des habitudes ; ces dernières, des relations familiales et économiques.
Chez les barbares , la vie humaine était évaluée à prix d argent; le meurtre pouvait être racheté par l'assassin en payant à la famille de la victime une somme déterminée. La conception postérieure de la pénalité se confondait, à ce moment, avec les dommages-intérêts. Pourquoi? Parce que l'individu tué représentait, avant tout, une valeur économique et que l'indemnité offerte correspondait à cette valeur. La société n'intervenait que rarement, parce que, dans ce système, l'intérêt de la famille lésée était seul engagé. Aujourd'hui, le développement économique a suscité d'autres croyances, d'autres idées, d'autres mœurs, et enfin une autre morale, qui attend, à son tour, une nouvelle évolution économique pour s'épurer encore davantage ; la vie humaine est prisée beaucoup plus haut, et comme le lien social est, à la fois, plus complexe et plus étendu, la société s'intéresse davantage à ce qu'aucune de ses parties ne soit offensée ; son intervention s'affirme d'abord par des peines terribles, en dehors de l'action privée du chef d'indemnité; ces peines cependant, de leur côté, disparaissent et s'adoucissent à mesure que, les antagonismes matériels et moraux venant à disparaître, la sanction, immanente à la société, de toute infraction aux lois sociales suffît davantage à en prévenir le retour.
La morale est donc quelque chose de plus complexe que les relations génésiques, les croyances et les mœurs, lesquelles sont déjà plus complexes que les phénomènes économiques. Les croyances, les mœurs, les usages et les coutumes se fixent, se consolident et s'étendent, par la tradition, dans le temps et dans l'espace, pour donner naissance à la conception du droit, dont le développement coïncide généralement avec la rédaction et la codification des 'traditions locales en une règle plus élevée et uniforme.
L'étude des législations repose sans conteste sur celle des arts, des relations familiales, des usages, des coutumes, des mœurs et des croyances ; les plus grands jurisconsultes de notre époque
vont puiser dans la coutume primitive les éléments de la constitution et de révolution organiques du droit. Peut-être n'a-t-on pas suffisamment insisté sur ce point essentiel, que toutes ces coutumes, même celles qui n'ont pas exclusivement pour objet direct les rapports sociaux économiques, tels que le mariage, la puissance paternelle, la filiation, etc., ont cependant leur point de départ et leur explication fondamentale dans des rapports économiques.
Les travaux modernes de Stuart-Mill, Tylor, Maine, Kœnigswarter, Giraud-Teulon, Gide, Bachofen, Mac-Lennan, Lehr et Bishop, bien que n'indiquant pas en termes formels cette dépendance, l'établissent implicitement ; il n'est pas déniable, par exemple, que la polygamie, la polyandrie, le patriarcat et la famille moderne sont façonnés et déterminés, avant tout^ par le milieu économique, de même que la puissance paternelle et la puissance maritale, dans les législations romaine et moderne, se sont établies et ont historiquement évolué dans le sens où ces législations étaient dirigées par la constitution et l'évolution de la propriété.
Ainsi, les croyances et les sciences sont une dépendance directe de l'état social économique, au même titre que celui-ci dérive de la condition physiologique et psychique et du milieu inorganique formulés par nous sous la dénomination générale de territoire et population.
L'état économique, les arts, les croyances et les sciences déterminent les mœurs.
Les mœurs se développent, se condensent dans la morale.
Quant au droit, il naît des conditions physiques, organiques, individuelles, et il se développe successivement dans les croyances, les sciences, les mœurs et la morale.
Les phénomènes juridiques sont plus complexes que tous les autres phénomènes sociaux, à l'exception des phénomènes politiques. Il a existé, il existe encore et l'on peut, au surplus, concevoir des organisations sociales régies exclusivement par des nécessités économiques, par des croyances, des idées et des mœurs absolument contraires à la justice la plus élémentaire et par un code
moral qui est la négation même du droit. Au contraire, il n'existe pas et Ton ne pourrait se figurer un système social ayant une certaine organisation judiciaire sans une conception morale, sans mœurs, sans idées, sans croyances et sans un développement économique auxquels le droit est superposé, c est-à-dire qu'il suppose.
De ce que le droit procède de tous les phénomènes sociaux antérieurs, il est aisé de comprendre comment il s'est fait que l'économique, la famille, les croyances, les idées, les mœurs, la morale ont pu se former et se sont effectivement formés à l'origine, puis se sont développés et consolidés pendant longtemps en dehors de toute règle juridique. La question des rapports de l'économie politique et du droit, et même de savoir si de tels rapports existent, est encore à l'état de controverse. La présente classification des phénomènes sociaux en indique, pensons-nous, la véritable solution : le droit étant de formation postérieure, les conditions économiques, les croyances, la science, les mœurs, la morale même ont dû se développer dès l'abord en dehors de toute considération juridique; quand, enfin, le droit se constitue, il intervient comme il apparaît déjà de nos jours et comme il apparaîtra, espérons-le, de plus en plus, c'est-à-dire par voie de réaction et en tenant nécessairement compte de la résistance que lui opposent des phénomènes qui, à raison de leur antériorité et de leur généralité même, sont plus rigides et moins flexibles que le droit; aussi la justice sociale laisse toujours à désirer et le fait ne saurait jamais satisfaire ni assouvir l'idéal d'équité que nous portons en nous-mêmes. Cette imperfection et cette impuissance sont, du reste, un excitant permanent au progrès.
Oui, la force, c'est-à-dire toute la phénoménalité antécédente, prime le droit; mais le droit finit par façonner la force à son image; quand le droit naît par voie de formation naturelle et inconsciente, il commence lui-même par être le droit de la force ; c'est comme un criminel que, par le droit de la guerre, il s'insinue dans les rapports des êtres de sang et de proie qui composent les sociétés humaines.
Comme il agit par voie de réaction, il est naturel que ce soient tout d'abord la morale, puis les mœurs, puis les idées et les croyances, puis la famille et, seulement en dernier lieu, les rapports économiques qui subissent son influence. Ceci explique comment les formules juridiques, par exemple le cuique suum des Romains, ont pu être si parfaites alors que les rapports les plus élémentaires et les plus généraux de la société, tels que les rapports économiques, restaient soumis aux abus les plus odieux de la force et du vol. Aujourd'hui encore, le cuique suum, au point de vue de la répartition des richesses produites par le travail, est la plus cruelle des mystifications. Qui oserait cependant contester la formule?
La gamme spéciale des droits suit, somme toute, la même évolution hiérarchique que les phénomènes sociaux en général. D'abord se constitue le droit économique et artistique, puis le droit familial, sans lesquels les droits de la conscience et la liberté des croyances, ainsi que le droit pénal, qui leur sont postérieurs, sont soumis au régime plus ou moins arbitraire de la simple autorité et de la force; d'eux tous dépend le droit public national et international.
Ces derniers servent de transition aux phénomènes les moins généraux et les plus complexes de tous, les phénomènes politiques. Ceux-ci sont les moins indépendants de tous; ils subissent rinfluence des phénomènes antérieurs, sur lesquels, à leur tour, ils influent par voie de réaction. Pas de science politique sans la connaissance de toutes les sciences antérieures ; pas de bonne politique sans la soumission de celle-ci à la direction des phénomènes antécédents. Les grands politiques se conformeront donc d'abord aux lois physiques, physiologiques et psychiques, puis aux lois économiques, artistiques, familiales et morales, enfin à la justice, dont ils se rapprocheront d'autant plus qu'ils respecteront davantage les lois des phénomènes antérieurs, principalement les lois physiologiques des individus et les lois économiques des superorganismes collectifs.
Que le droit et la politique dépendent de la constitution territoriale et des conditions économiques, c'est ce qui a été pressenti,
démontré déjà en partie par Montesquieu , les physiocrates , le XYiii® siècle et, d'une façon plus décisive encore, par la grande école socialiste, ainsi que par les géographes et les illustres voyageurs anciens et modernes.
Un exemple éclatant de la subordination de la politique à l'économique est cité par Elisée Reclus : « L'association douanière ou ZoUverein, écrit-il dans sa Géographie universelle, qui devait, sous la direction de la Prusse, contribuer pour une forte partie à l'établissement de l'empire, avait déjà commencé en l'année 1828, par l'Union commerciale de la Prusse et de son enclave, le grandduché de Hesse; quelques parties du royaume, enfermées ellesmêmes entre des territoires étrangers, restaient encore en dehors de l'association ; la ceinture de douanes entourait alors un espace d'environ 288,500 kilomètres carrés, peuplé de 13,300,000 habitants. Peu à peu, d'autres petits États, limitrophes de la Prusse, vinrent agrandir l'Union, et, en 1851, le Hanovre, qui avait le plus énergiquement résisté à la politique prussienne d'annexions commerciales, finit par céder à son tour. U Allemagne douanière était déjà constituée vingt ans avant de l'être comme puissance politique. «
Non seulement, donc, il y a une classification et une hiérarchie naturelles des phénomènes sociaux, mais chacun de ceux-ci présente, en dehors même des caractères distinctifs qui diversifient absolument la sociologie de la biologie et de la psychologie, des différences qui, à première inspection même, ne permettent pas la moindre confusion.
Les relations d'une certaine masse d'hommes entre eux ou avec une autre masse d'hommes créent des rapports qui, tout en participant de la nature physiologique et psychique des unités composantes, laissent un résidu inexplicable par les seules lois des sciences antécédentes à la sociologie. La force collective du superorganisme social n'est pas l'équivalent des forces collectives additionnées des organismes individuels, pas plus que ceux-ci ne sont l'équivalent de l'addition de leurs unités physiologiques composantes.
La guerre, les traités de paix, de commerce, les contrats civils et commerciaux exigent une explication au delà des lois générales de la matière inorganique et organique. L'organisme indir viduel et ses sous-organes sont à peu près les mêmes partout ; il n'en est pas ainsi du superorganisme social. Chez certains peuples, tels organes sociaux ne sont-ils pas absolument ignorés, surtout les plus élevés, comme la justice et la législation? N'en existe-t-il pas où la fonction commerciale, même à l'état rudimentaire du troc, est complètement inconnue? Nous avons déjà indiqué la durée, la plasticité et le mode de conservation supérieurs des nations. Ne voyons-nous pas des communes, des provinces, des États, des associations civiles, commerciales, industrielles, religieuses, scientifiques, naître ou disparaître, se former et se dissoudre, se rapetisser ou s'étendre, renaître même après une dissolution plus ou moins longue, sans que ces phénomènes correspondent à des phénomènes individuels de même nature? La guerre, qui extermine les individus, fonde et agrandit les empires; l'excès de population peut les ruiner dans certaines circonstances, non moins que sa diminution. La biologie ne peut expliquer que par à peu près le système représentatif ou la dictature; assimilez, si possible, le cerveau au gouvernement, le ventre à la bourgeoisie, les bras au travailleur, mais avouez que ce ne sont là que des à peu près et des figures de rhétorique !
Les phénomènes juridiques n'ont qu'un équivalent très lointain dans te système le plus élevé de notre organisation psychique ; ils sont représentés en sociologie par des organes bien plus complexes. Ainsi, dans le débat judiciaire, l'organisme juridique est composé des juges, du ministère public, des conseils des parties en cause, parfois, en outre, d'un jury ; aucune de ces unités individuelles, isolées ou additionnées, ne représente la justice; l'organe se compose de la contexture de ces divers agents; supprimez l'un d'eux, l'organe est incomplet; réduisez-les, substituez, par exemple, à la procédure moderne une procédure faite par un juge unique en l'absence même de l'accusé, et la justice, de sociale qu'elle était, devient l'acte arbitraire et individuel d'une intelli-
gence plus ou moins équilibrée, qui le plus souvent, se déterminera, dans ses décisions par des motifs autres que les seuls intérêts sociaux.
Plus on s'élève dans Téchelle des sciences sociales, moins les phénomènes deviennent explicables par les simples lois des sciences antérieures à la sociologie. Tel est le cas de la science politique proprement dite, véritable science de la direction de la volonté sociale. Celle-ci est bien plus libre que la volonté individuelle, laquelle est déterminée par des motifs et des fatalités autrement moins plastiques et plus rigides que les phénomènes qui font Tobjet de la politique.
Dans les phénomènes juridiques, qui se rapprochent déjà d'un degré des phénomènes physiologiques et psychiques individuels, la liaison est plus apparente avec ceux-ci; notre cerveau et notre système nerveux constituent un véritable microcosme de nos assemblées législatives et judiciaires. Les phénomènes psychiques supérieurs revêtent, du reste, un caractère tellement élevé qu'ils sont presque inséparables des phénomènes sociaux; certes, l'intelligence est une propriété de l'individu , mais supprimez du processus psychique tous les éléments empruntés à la vie sociale, et l'intelligence individuelle, comme hypnotisée et endormie, se réduira à bien peu de chose.
Ce que nous venons de dire devient encore plus apparent quand, descendant d'un nouveau degré l'échelle des phénomènes sociaux, nous considérons les phénomènes moraux, y compris la morale proprement dite. Il est certain que les mœurs sociales sont déterminées, en grande partie, par les habitudes individuelles et que ces dernières sont, même trop souvent, une mesure trompeuse de la moralité non seulement des individus, mais des groupes sociaux. Celui qui ne se plie pas aux habitudes générales est bien près d'être considéré comme un être immoral et, par un préjugé analogue, nous sommes trop enclins à considérer comme des nations immorales celles dont les mœurs s'éloignent plus ou moins des usages de notre milieu.
Nos croyances et nos sciences, en tant que constituant des
fonctions et des organismes sociaux, se rapprochent encore bien plus de la nature des phénomènes psychiques individuels. Toutefois, les religions et les sciences ne sont pas des phénomènes purement individuels : elles donnent lieu à des institutions et à des mouvements sociaux considérables. Les Églises, les doctrines, les dogmes, les universités, avec leurs divisions en facultés basées encore métaphysiquement sur les propriétés supposées de l'entendement, sont des organes sociaux, remplissant de véritables et indispensables fonctions sociales. Tout individu peut posséder des connaissances mathémathiques, mais l'unité de valeur et Tunité de mesure, le franc et le mètre, sont des institutions sociales ; tout individu peut observer les astres, mais l'observatoire est un établissement public; tout individu peut étudier les sciences physiques, mais l'administration des télégraphes est un office national et international; chacun peut apprendre la chimie et cultiver des céréales ou des légumes, mais les laboratoires et les écoles agricoles, tout comme l'agriculture en général, représentent de grands intérêts sociaux. Les facultés et les académies de médecine sont autre chose que des additions de savants, et l'étude des lois qui président à l'incubation, à la naissance, au développement de la pensée n'offre pas seulement un intérêt individuel, mais un intérêt social, notamment au point de vue de la responsabilité pénale et des véritables procédés à mettre en pratique dans l'enseignement public.
La science en général est l'ensemble de nos connaissances acquises et héritées par les générations qui se sont succédé ; elle n'est plus, à ce haut point de vue, un phénomène intellectuel d'ordre simplement individuel, mais d'ordre social et collectif, engendré dans l'espace et le temps. Que chacun, faisant son bilan scientifique, se demande seulement ce qui vient de son propre fonds et ce qu'il a hérité de ses ancêtres ou acquis par échange de ses contemporains, et il reconnaîtra que ses acquisitions personnelles sont un infiniment petit en regard du patrimoine collectif dont il a la jouissance.
Si, des sciences et des croyances, nous descendons encore d'un
échelon jusqu'aux beaux-arts et aux arts industriels, nous rapprochant ainsi du degré inférieur des phénomènes sociaux, c'est-àdire des phénomènes économiques, et particulièrement des phénomènes de la production, les plus élevés de ce dernier ordre, tout en constatant le lien de plus en plus direct et étroit qui les relie à la physiologie et à la psychologie, et, par celles-ci, à toute la matière organique et inorganique antécédente, nous reconnaissons toutefois sans peine le caractère éminemment social de ces grandes manifestations de notre activité physiologique et intellectuelle.
Les arts industriels et, plus encore, les beaux-arts nécessitent un certain loisir, par conséquent une provision de subsistances, une épargne, un capital privé ou social tels, qu'une certaine latitude, un certain jeu soient laissés à la satisfaction des sens. Les belles formes se confondent, du reste, primitivement avec les formes les mieux adaptées à la destination de l'objet, et cette adaptation est restée encore une des conditions modernes de l'art le plus directement en rapport avec les arts industriels, l'architecture. La sculpture, le dessin, la gravure, la peinture, la littérature et la musique, en se différenciant de plus en plus de l'utilité économique primordiale, idéalisent de mieux en mieux la beauté par l'expression non plus seulement des formes matérielles et des couleurs, mais des émotions et des idées. Ces manifestations suprêmes de l'art sont inséparables de loisirs considérables ; ces loisirs, euxmêmes ne sont possibles que par un grand développement du bien-être, sinon général, du moins de certaines castes ou classes, comme en Egypte, dans l'Inde et dans la Grèce. L'art est la satisfaction d'une activité idéale et de besoins corrélatifs; ceci explique comment le despotisme religieux et politique n'est pas nécessairement hostile à l'art ; celui-ci peut fleurir quand la liberté disparaît : l'art grec, l'art italien, l'art flamand en sont la preuve; quand les idées sont comprimées, comme sous la tyrannie autrichienne en Italie et en Allemagne, le génie musical triomphe. Le loisir provenant du bien-être et de la liberté et celui résultant de la suppression brutale de certaines manifestations de notre activité, notamment intellectuelle, produisent, l'un et l'autre, une irrita-
bilité de la sensibilité, d*où naissent des jeux, c'est-à-dire des représentations idéales d'actions réelles, et ces œuvres artistiques où rhumanité trouve la satisfaction idéale d'une activité psychique encore inconsciente et insuffisante.
L'inaction libre ou forcée est la condition si7îe quâ non de l'art ; à la diflërence du producteur ordinaire, l'artiste travaille irrégulièrement, à ses heures, c'est-à-dire quand le repos l'a rendu sensible et irritable ; le genus irritabile valwn a cette explication physiologique et économique ; c'est dans cet état nerveux que l'homme de génie inconscient et véritablement inspiré enfante ces créations en apparence subites et spontanées, mais, en réalité, jaillies d'une lente et considérable épargne d'accumulation d'énergie.
L'art est l'application de nos idées et de nos connaissances individuelles, et, plus tard, par voie de consolidation et de réaction sociales, soit à un but pratique, soit à l'embellissement de nos idées en vue de l'idéal. L'art dépend, avant tout, du milieu économique : nos croyances, les sciences, nos mœurs, la morale et le droit ne l'élèvent et ne le socialisent, pour ainsi dire, qu'après coup ; la politique elle-rmême, c'est-à-dire la science de la direction sociale, n'en fait qu'indirectement un instrument de perfectionnement et de civilisation. Impossible d'imaginer un phénomène artistique qui ne contienne pas un mélange économique; la littérature et les beaux-arts ne se sont-ils point émancipés de la sujétion royale et nobiliaire, à laquelle ils étaient asservis, à la suite de l'émancipation économique du tiers état? Le fait seul que l'art implique un certain loisir et une certaine épargne, permettant de produire non seulement le nécessaire, mais le beau, prouve surabondamment que les conditions économiques déterminent directement la fonction artistique dans son organisation et son évolution générales. A son tour, l'art embellit le monde économique, physiologique et inorganique ; il arrive à faire, des objets d'un usage ordinaire, des productions du goût le plus délicat. On peut, au contraire, concevoir même un grand développement économique antérieurement au développement artistique, et notamment des
beaux-arts; F Angleterre et surtout les États-Unis en sont un exemple frai)pant.
Les arts industriels et les beaux-arts sont moins généraux et plus complexes que les phénomènes économiques ; ce qui le prouve, c'est l'exemple de la classe ouvrière, dont une trop grande partie des membres est privée de toute sensibilité, de toute notion artistique et réduite aux seules nécessités de la nutrition et à la satisfaction des besoins génésiques. Encore, si le besoin génésique correspondait, chez lui, avec l'existence du foyer domestique; mais, dans bien des cas, celui-ci même est détruit par suite du nombre excessif des heures de travail et l'absorption de la femme et de l'enfant par la fabrique ou la mine.
Si la vie économique est la déterminante et la génératrice des arts industriels et des beaux-arts, ceux-ci, à leur tour, réagissent sur la première, comme nous venons de le montrer; il est, dès lors, inutile d'y insister.
D'autre part, ils exercent une influence directe sur les croyances ; nul n'ignore combien l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique et un véritable appareil théâtral ont aidé à faire accepter jusqu'à nos jours, par les masses, la religion c-atholique romaine; le paganisme grec était lui-même une véritable religion artistique; la mise en scène, en un mot, est un grand véhicule de l'idée, et les savants eux-mêmes ne négligent pas, à l'occasion, de recourir aux effets de style et autres. Cette mise en scène se rencontre également dans l'appareil de la justice, dans l'appareil militaire et dans certaines institutions politiques.
Les croyances sont le passage de la vie purement nutritive et de la puberté génésique collectives à la vie émotionnelle et intellectuelle; elles correspondent socialement à l'âge où le jeune homme recherche le pourquoi, la cause et la fin des choses; elles sont l'efflorescence des religions et de la métaphysique.
Les académies, les instituts, les écoles des beaux-arts et des arts industriels, les musées, toutes ces institutions où se concentrent socialement les procédés de perfectionnement et d'embellissement de la nature et de l'idée, hérités des générations
éteintes et augmentés des connaissances acquises, sont, à n'en pas douter, autre chose que des formes individuelles; ce sont des phénomènes de la vie collective dont Fexplication repose sur l'étude de phénomènes en grande partie distincts de ceux de la vie individuelle.
Les halles, les chemins de fer, les expositions nationales et internationales, les musées industriels et des beaux -arts ont aujourd'hui de véritables temples, où la grande vie sociale se manifeste bien plus que la simple activité individuelle.
Les arts industriels et les beaux-arts ne sont pas libres d'une façon absolue; la théorie de l'art libre est une utopie. Les arls sont déterminés d'une façon directe par toute Forganisation et le développement économique, et indirectement par toutes les sciences antérieures aux sciences sociales. Ils sont, en effet, l'application des sciences acquises à un but pratique au fond et seulement accessoirement agréable et idéal; ils s'élèvent de la confection des choses les plus grossières aux représentations de moins en moins tangibles des sensations que nouS procurent ces choses. L'artiste n'est pas assujetti aux croyances et aux sciences, en tant que ces dernières remplissent une fonction sociale ; mais il leur est rigoureusement soumis parce qu'elles fixent, avant de se constituer socialement, des lois dont toute œuvre d'art doit nécessairement tenir compte. La mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la mécanique et, particulièrement, la géologie et la climatologie sont indispensables à l'architecte; la physiologie et la psychologie, au sculpteur et au peintre; l'étude du son, de l'expression des émotions et de la sensibilité nerveuse, au musicien.
D'un autre côté, les croyances et l'influence génésique agissent sur les beaux-arts par voie de réaction. Les trois quarts des sujets de peinture, de sculpture et des compositions musicales sont la mise en œuvre d'idées religieuses ou philosophiques, ou relatives à l'amour et spécialement au culte de la femme.
Il y a là toute une réglementation naturelle, que l'artiste ne peut méconnaître. Il est libre, en ce sens qu'il n'est obligé de se
soumettre ni aux lois de la famille, ni aux croyances, ni aux autres sciences sociales; il peut ne pas tenir compte des mœurs et de la morale; la justice et surtout la politique peuvent rester en dehors de ses préoccupations et ne pas l'empêcher de produire une œuvre parfaite. Ces phénomènes sociaux, plus complexes, sont au-dessus des régions de l'art; toutefois, la création de l'artiste sera cependant socialement plus parfaite si, revêtant un caractère plus hautement social, elle répond, par voie de réaction, aux sollicitations de la famille, des croyances, de la morale, de la justice et de la politique collectives. Ces derniers phénomènes réagissent, du reste, naturellement sur l'art, à l'insu même des artistes ; le plus grand, le plus humain et le plus assuré de l'immortalité sera toujours celui qui saura unir à ses facultés artistiques, héritées ou acquises, la plus haute somme de science, y compris les sciences sociales. La science en général ne paralyse que les natures artistiques les plus faibles ; elle fortifie et rehausse les plus puissantes et les plus vibrantes.
Il est certain que, dans tous les temps, dans l'Inde, en Egypte, en Grèce et à Rome, les œuvres d'art les plus considérables ont revêtu un haut caractère social. En fait, la liberté artistique est limitée non seulement par les lois de la matière inorganique et organique et par les conditions de l'existence sociale économique, mais indirectement par toute l'évolution morale, juridique et politique de la civilisation. Les statues et les temples grecs, avec toute leur population divine et héroïque de marbre, d'or ou de bronze, la colossale architecture romaine, la peinture religieuse italienne et flamande, notre énorme développement musical coïncidant, en dernier lieu, avec l'efflorescence des études psychologiques positives, et notre haute sensibilité individuelle et collective sont la preuve de l'influence des phénomènes sociaux supérieurs sur les beaux-arts. La Marseillaise n'est-elle pas le chant de la Révolution de 1789 et tout ne fait-il pas prévoir qu'un grand artiste nous donnera bientôt le chant triomphal de la délivrance et de l'émancipation du travailleur? N'est-ce pas la preuve que les mouvements les plus complexes du superorganisme social
peuvent éveiller le génie artistique endormi dans les limbes des formes inférieures de la vie économique?
Des beaux-arts et des arts industriels, nous descendons naturellement d'un nouveau degré à la classe des phénomènes économiques qui forment la véritable base de la sociologie, et la transition se fait comme d'elle-même, par Tintermédiaire des phénomènes les plus complexes parmi les phénomènes économiques, c'est-à-dire par ceux qui sont relatifs à la production et dont les arts industriels et les beaux-arts sont la continuation spontanée. La consommation détermine et provoque la production et l'une et l'autre sont englobées et entraînées dans le phénomène plus général de la circulation.
Les lois de la circulation économique sont les moins complexes et les plus universelles, non seulement du monde économique, mais aussi de l'ordre social; elles sont le principe et le fondement de tous les autres phénomènes ; elles existent indépendamment de ces derniers qui, au contraire, n'auraient pas de raison d'être sans elles. Il faut cependant ne pas perdre de vue que les autres phénomènes sociaux réagissent, à leur tour, et d'une manière de plus en plus forte, au fur et à mesure de leur consolidation organique et scientifique, sur les phénomènes purement économiques.
Les arts industriels et les beaux-arts pénètrent, imprègnent successivement, en les embellissant, tous les produits de l'industrie humaine; les croyances, d'abord religieuses, puis positives, influent également sur Forganisme économique ; elles sont un excitant continuel à la découverte et à l'application de nouveaux procédés industriels et à une organisation du travail de moins en moins autoritaire et de plus en plus malléable et adaptée au progrès de l'espèce.
Les mœurs et les usages influent, à leur tour, sur l'économique et créent ces coutumes qui furent l'origine de toute notre législation réelle, tant civile que commerciale.
La morale, ce résidu perfectionné et idéal des mœurs, s'empare des phénomènes économiques, les discute, les critique et les épure
au point de vue de son caractère social supérieur, jusqu'à ce qu'enfin le droit, qui est sa formule suprême, s'impose, à son tour, à l'organisme économique et le soumet à son incessant contrôle.
En dernier lieu, la politique sociale directement issue de la justice, comme cette dernière elle-même est engendrée par tous les phénomènes sociaux antérieurs, gouverne l'organisation économique et lui imprime une direction générale conforme non seulement aux préceptes de toutes les sciences organiques et inorganiques antérieures à la sociologie et aux propres lois économiques, mais aux injonctions impératives de toutes les sciences sociales consécutives, dans la mesure où leur réaction sur le monde économique est légitime et possible.
Au-dessus des phénomènes économiques et comme constituant leur dépendance directe, il ne faut pas négliger ceux relatifs à la conservation et à la reproduction de l'espèce, au mode d'expression et de transmission des émotions et des pensées, et à la formation et au développement des sentiments altruistes ; ces phénomènes sont déjà en partie physiologiques et psychiques et servent de transition naturelle et logique entre les phénomènes économiques et ceux relatifs aux croyances, aux mœurs, à la morale, au droit et à la politique.
Les phénomènes génésiques sont moins généraux que ceux de la nutrition; ils sont moins intenses, moins permanents, moins réguliers, bien qu'ils soient, comme les premiers, pour ainsi dire irrésistibles, surtout chez les êtres inférieurs, où la vie intellectuelle n'intervient pas comme un frein. Le problème de la population a toujours été considéré comme une branche de la science économique; il en est, en effet, une dépendance directe et l'influence des autres phénomènes sociaux sur ce phénomène primaire n'est qu'indirecte et très limitée.
La conservation et la reproduction physiologique de l'espèce sous l'action directe des phénomènes économiques, artistiques et sous l'action indirecte des phénomènes intellectuels, moraux, juridiques et politiques, se transforment en fonctions et orga-
nismes sociaux et deviennent Tamour, le mariage et la famille avec tous les développements et la pureté qui ont transfiguré ces simples besoins génésiques en institutions de plus en plus respectables dans la longue suite des siècles.
L'expression et la communication des émotions et des pensées par le geste, la parole et l'écriture forment elles-mêmes un véritable organisme dont le développement par les langues et les littératures anciennes et modernes constitue, par sa spontanéité et l'absence de réflexion, la formation sociale la plus merveilleuse du pur instinct collectif.
Nous avons vu que c'est la statique sociale qui, par ses deux facteurs primordiaux et universels, le territoire et la population, relie directement la sociologie aux sciences inorganiques et organiques antécédentes; le territoire représente principalement l'ensemble des facteurs inorganiques et la population l'ensemble des facteurs organiques externes de la vie sociale. . Le territoire et la population sont à la sociologie ce que la géométrie et l'algèbre sont aux sciences antérieures; ils sont le corps social envisagé au point de vue de ses éléments à l'état de repos et sous le rapport de l'étendue et du nombre.
L'étude du territoire et de la population, c'est-à-dire des sciences inorganiques et organiques, y compris la psychologie, est donc le préliminaire indispensable de la sociologie.
A. Comte et H. Spencer ont classé d'une façon plus différente en apparence qu'en réalité les sciences relatives aux phénomènes antérieurs à la sociologie.
Nous avons tenté, dans un ouvrage antérieur, de concilier et de compléter leurs classifications de la manière suivante :