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C. Propres seulement aux sociétés

La fonction précède Torgane; les rhizopodes inférieurs, dans lesquels on ne distingue pas de parties, se nourrissent, croissent et se meuvent sans se distinguer de la nature inanimée, si ce n'est par leurs changements continus de forme; ils accomplissent ces diverses fonctions sans aucun organe spécial.

La fonction comprend les distributions statiques et dynamiques de forces, qu'un organisme oppose aux forces incidentes. Dans un arbre, le cœur ligneux, dans un animal, le squelette, dans

— ailes nations, les frontières, par exemple, remplissent des fonctions statiques dont Tobjet est de résister à la pesanteur, au mouvement ou aux agressions qui, sans eux, dérangeraient continuellement réquilibre entre les organismes et leur milieu.

Par contre, les feuilles et les vaisseaux de la sève dans un arbre, les organes qui chez lanimal font marcher la nutrition et la circulation, ceux qui engendrent et dirigent le mouvement musculaire, les organes circulatoires des sociétés doivent être considérés comme remplissant des fonctions principalement dynamiques.

La complexité de la fonction est corrélative à celle de la structure. ,

Les fonctions, comme les structures, se forment par des différenciations successives; ce que Miles Edwards a si bien appelé la division physiologique du travail, correspond à la division sociologique des fonctions.

La coordination des fonctions est corrélative à leur différenciation; en sociologie, cette coordination s appliquant à des éléments plus mobiles et plus rebelles, n accompagne pas toujours immédiatement la division des fonctions; il en résulte une incohérence et une faiblesse générales, qui sont une cause d'affaiblissement rapide et mortel pour les sociétés.

Exemple de difiérenciation : « Lorsque Zoroastre vint légiférer en Iran, la société iranienne jouissait comme chose naturelle d'une complète égalité ; la caste y était inconnue. Tout Iranien est agriculteur ; il deviendra prêtre ou guerrier par occasion.

» Lorsque, plus tard, les événements sépareront les agriculteurs, les prêtres et les guerriers, on constatera lunité primitive de la société Iranienne en distant, avec Hérodote, que cette division fut l'œuvre des trois fils de Zoroastre » (1).

On voit ici comment s'opère la différenciation : elle a pour point de départ l'égalité ou, pour s'exprimer d'une façon plus précise que M. Fontanes, l'homogénéité, et s'accomplit par la

(1) M a ri us Fontanes. Les Iraniens.

répétition du même acte ou mouvement, désigné dans le passage cité par le terme : événements.

Cette répétition du même acte se fixe individuellement et socialement par l'hérédité ; la caste et la classe ont une explication physiologique non moins que sociale. Nous savons que les antécédents familiaux des grands compositeurs, tels que Beethoven, Mozart, Weber, Rossini, Johann et Sébastian Bach, ne furent pas sans exercer une grande influence sur leur développement individuel et sur le mouvement artistique social. La division sociale des fonctions a des racines absolument organiques et n*est nullement une expression figurée.

L'étude des fonctions nous conduit à celle des organes; l'analyse et la description des éléments, du tissu et des forces doit naturellement précéder tout ce qui concerne les fonctions sociales et leur classification, de même que lexposé de ces dernières est le préliminaire de la morphologie; l'exposé méthodique de celle-ci doit à son tour naturellement débuter par l'examen des structures et des organes les plus simples, pour finir par les plus complexes; la structure sociale générale, de même que sa dynamique, ne doivent être que la conclusion et la coordination des observations pratiquées sur les fonctions et les organes particuliers ; c est en sacrifiant hâtivement le détail à l'ensemble que A. Comte et les premières écoles socialistes sont retombés en pleine utopie.

La présente Introduction, consacrée exclusivement à la méthode en sociologie, n'a pas pour objet, qu'on veuille bien ne pas le perdre de vue, la prétention d'être un exposé de la science sociale ; elle a simplement pour but la recherche des procédés à employer, et de la marche à suivre pour en faire une science positive au même titre que toutes les autres sciences ; d'autres travailleront à élever l'édifice. Nous nous bornerons à rechercher les outils les plus appropriés à la mise en œuvre des matériaux qui nous sont fournis. Il va de soi que l'examen de ces matériaux et la recherche des instruments sont inséparables de certaines appréciations et même de prévisions sur l'avenir de l'édifice,

mais ce ne seront là que des empiétements inévitables sur le domaine de la sociologie, et non un exposé complet et définitif de la plus complexe des sciences.

Sous le bénéfice de ces réserves et avant de pénétrer plus avant, rappelons nos définitions antérieures relatives, non plus aux fonctions, mais à la structure des sociétés.

Un organe social est une partie du superorganisme collectif formée par Tagencement de parties similaires provenant de systèmes ou appareils différents et constituant un tout unique de conformation spéciale ; la Banque nationale, par exemple, est un organe faisant partie du système ou appareil du crédit et de la circulation, lesquels eux-mêmes sont des organes de l'appareil économique plus complexe.

Ainsi, quand des organes d'espèces diverses, tels que la poste, les chemins de fer, la monnaie, le crédit se réunissent et concourent à une même fonction, comme la circulation, ils forment un appareil.

Le superorganisme est un ensemble d'organes ou d'appareils, manifestant d'une façon concurrente et plus ou moins complète la série des phénomènes sociaux; ce sont les sociétés, nationales ou autres, ou l'ensemble de ces sociétés.

Entre l'appareil et le superorganisme, il existe des réunions d'appareils dont l'agencement constitue un système, par exemple le système économique formé de la combinaison des appareils de la circulation, de la consommation et delà production.

Le superorganisme social peut dont se définir d'une façon plus précise ; Tensemble coordonné des organes, des appareils et des systèmes ayant pour objet le fonctionnement sociétaire.

Cette conception réaliste et positive de la sociologie découle naturellement des études physiologiques et psychiques, qui en sont le préliminaire indispensable ; elles seules, avec la chimie organique, peuvent nous habituer à considérer les formes plus complexes encore de l'humanité sous leurs aspects essentiels de contexture, de structure et de fonctionnement. La physiologie psychique, notamment, avec son système nerveux et son orga-

nisme cérébral, avec ses organes spéciaux groupés en appareils et en systèmes, dont l'activité donne naissance à ces groupements émotionnels ou idéaux et à ces mouvements sympathiques qui sont le berceau de la vie sociale, est la préparation la plus directe, la transition véritablement méthodique à l'observation des faits sociaux. Ce lien, à la fois historique et organique, qui, malheureusement, nous fait si souvent défaut dans la recherche des formes animales qui ont préparé et précédé l'homme, il existe quand il s'agit pour nous d'établir les formes qui ont donné le jour aux formes sociales ; le point extrême de la physiologie psychique se confond avec le point initial de la sociologie, sans la moindre discontinuité. Les idées et les émotions esthétiques et sympathiques, avec les formes correspondantes, telles que nous les rencontrons chez les animaux, sont la source des émotions, des idées et des formes sociales consécutives.

Les animaux, en général, commencent leur développement de la même manière, quelle que soit la divergence de leurs types ; une assimilation assez étroite peut être établie entre les appareils d organes de la biologie, spécialement du type humain, et ceux du corps social au moins embryonnaire. Dans le corps social, en effet, aussi bien que dans le corps humain, les trois appareils de circulation, de consommation et de production ainsi que Tappareil régulateur, d'un côté juridique et politique, de Tautre cérébral, bien que parfaitement distincts, sont originairement réunis dans un agrégat très limité. Cette ressemblance des premiers types sociaux avec les types individuels est encore plus exacte avec les organismes inférieurs, où la distinction des appareils est encore plus imparfaite, comme chez les célentérés ; cette confusion rudimentaire des appareils est le signe caractéristique des sociétés inférieures ; toutes les fonctions y sont remplies par le même organe, voire même par un simple tissu amorphe.

Comment s'opère la formation des organes sociaux ? De la même manière que la distinction des organes s'effectue dans les ordres inférieurs d'animaux, par voie de différenciation fonc-

tionnelle. D'où provient cette différenciation? Elle est pour les sociétés, aussi bien que pour les animaux, y compris Fhomme, la conséquence naturelle des variations inévitables des conditions ambiantes; les sociétés étant plus plastiques que les individus, se prêtent aussi à un polymorphisme plus varié. Les diverses formes de la vie, tant individuelles que sociales, ne sont que des adaptations de plus en plus spéciales et complexes à un nombre de plus en plus considérable et complexe de conditions extérieures; plus cette adaptation est complète, plus la vie est intense et assurée ; tandis que la moindre variation générale externe, par exemple, de la température, fait disparaître des myriades d'êtres inférieurs et même des sociétés rudimentaires, les civilisations supérieures prolongent leur existence, par une correspondance de plus en plus spéciale avec l'ensemble des facteurs du dehors ; cette équilibration plus ou moins parfaite des éléments internes avec les éléments externes, toujours instables, constitue la vie des individus et des sociétés ; Téquilibre stable est leur mort.

La différenciation primaire et fondamentale de tout organisme résulte d'une double fonction, sans laquelle aucun ne pourrait exister : le plus simple organisme agit ou fonctionne en vue de sa défense vis-à-vis de ce qui lui est extérieur. Cette règle ne souffre pas d'exception ; le plus simple organisme agit également en vue de son alimentation ou de l'entretien de son existence interne. La différenciation organique entre lenveloppe et son contenu, voilà la première distinction physiologique, et sociologique, le point de départ de tous les développements individuels et sociaux; à cela se réduit lactivité fonctionnelle des sociétés primitives, de même que celle des animaux inférieurs; à cela se réduit leur existence sensitive ou psychique réflexe, instinctive et plustardraisonnée;àcelase borne leur organisation.

De la fonction interne et de la fonction externe, cette dernière est prédominante; elle est la plus générale et la première apparente, par cela même que la condition primordiale de toute dijBTérenciation pour un corps consiste à être doué au moins d'une

enveloppe qui sépare sa substance originairement homogène d'avec la substance ambiante.

Dans les sociétés, aussi bien que chez les créatures rudimentaires, un seul organe, l'organe externe, suffit à la fois à la résistance et à lalimentation, à l'attaque et à la nutrition; ceci explique physiologiquement la confusion primitive entre la vie économique et les formes prédatrices, caractérisées par l'esprit guerrier, l'assassinat et le vol, dont les civilisations les plus avancées ne sont pas encore parvenues àse dépouiller entièrement.

La force de résistance, sans plus, est ce qui constitue la force collective brute, qui est à la base de toutes les sociétés et d'où les fonctions et les organes spéciaux naissent et se développent successivement.

Guerre au monde physique externe, que l'on dépouille par la chasse, la cueillette, la pèche, sans prévoyance aucune, abattant l'arbre pour son fruit, l'animal pour la nourriture d'un jour ; guerre aux agrégats sociaux externes, qui font concurrence à l'exploitation de la nature, voilà la fonction originelle qui a imprimé sa première configuration aux sociétés. Tout ce qui, dans une semblable organisation, tend à fortifier la force de résistance ou d'attaque est avantageux, beau, bien, juste et conforme à la politique, c'est-à-dire à la direction volontaire ou non du groupe. Le type des agrégats de cette espèce, tant que cette fonction est prédominante et absorbe en elle à l'état latent les autres forces économiques, artistiques, morales et juridiques, c'est le type militaire. C'est à lui que retournent, en temps de guerre, les sociétés modernes les plus civilisées, quand, par un conflit externe, l'existence de toutes leurs autres institutions et de leur indépendance même est remise en question; alors la fonction militaire et les organes correspondants, reprenant leur antique empire, résorbent, comme un animal qui se contracte toutes les extensions organiques dont la paix avait favorisé l'accroissement naturel. Nous verrons, dans la quatrième et dernière partie de cette Introduction, spécialement réservée à la méthode à suivre dans l'étude de la dynamique sociale, comment

la guerre opère le retrait successif des formes sociales les unes dans les autres, en commençant par les plus spéciales, pour finir par les plus générales, c'est-à-dire jusqu'au point extrême où la vie économique même étant atteinte, la force, dans son acceptation la plus brutale, décide de la destinée des empires.

La guerre, qui, à défaut d'organes régulateurs plus parfaits, fut la pondératrice légitime des sociétés antiques et de leurs derniers représentants modernes, perd de plus en plus, de nos jours, ce caractère positif; elle n*est plus Taccoucheuse du droit, elle en devient au contraire de plus en plus la négation ; là où tous les conflits pourraient se concilier entre nations, comme ils le sont déjà entre tous les membres d'un même peuple, la guerre est un recul de la civilisation; elle devient, au même titre que l'assassinat, le plus abominable des forfaits.

Le premier organe social, correspondant en réalité à l'absence de toute organisation spéciale, est donc celui qui a pour fonction la distinction et la difiérenciation d'un agrégat collectif quelconque d'avec les forces ambiantes, physiques, organiques ou sociales ; ce premier état est caractérisé par l'indivision des fonctions et des organes ; ce qui le détermine, ce sont les nécessités de l'attaque et de la défense, c'est-à-dire, non point encore cette adaptation de plus en plus spéciale au milieu ambiant, mais le simple besoin de se garantir, par une séparation simple mais générale, des influences également les plus simples et les plus générales de ce milieu; tout le corps social alors est constitué en vue de l'attaque et de la défense; le bouclier qui protège, l'épée qui frappe ne sont pas les symboles du droit : ils sont le droit même, la force. Insensiblement, par le jeu même des variations ambiantes ou par le fait que la guerre, de même que l'exercice de toutes les énergies, ne se conçoit pas sans certains intervalles de repos et de paix, ou bien parce que certaines parties du corps social, par leur situation naturelle, se trouvent être moins exposées à l'attaque ou reconnues moins propres à cet office, par exemple, les vieillards, les femmes, les enfants, les prisonniers de guerre, une diffiérenciation fondamentale s'opère;

en môme temps que la force collective prédatrice ou conservatrice se concentre sur certains points, les autres parties, plus faibles et moins aptes, sont réservées et se concentrent en vue de la conservation interne. C'est ainsi que chez les animaux, les organes de la nutrition, chez les sociétés, les organes de la vie économique se forment.

Ce fait sociologique primitif à peu près général, à savoir qu'à Forigine des peuples civilisés et chez les populations sauvages actuelles ToASce pacifique de la vie économique interneestimposé aux plus faibles, explique dès à présent, en dehors de toute autre considération plus complexe, comment Torganisation économique fut tout d'abord une dépendance organique de la force brutale originaire. L'esclavage, le servage et leurs formes dérivées modernes ont leur source dans cette différenciation physiologique et sociologique inévitable et historiquement heureuse, qui commença par attribuer la guerre aux forts, en imposant le travail et la paix aux débiles et aux vaincus.

La formation d'un certain organisme économique fut la première limitation naturelle du droit de la guerre ; la nutrition des sociétés ne se fit plus par la seule absorption des forces sociales externes; la propriété ne se confondit plus absolument avec le vol à main armée, elle devint un peu plus sociale, en s'appliquant aussi à l'exploitation, dans une même société, par les plus forts du travail des plus faibles.

La sociologie doit donc, pour nous conformer à la méthode à la fois naturelle et logique, aborder tout d'abord l'étude des fonctions, des organes, des appareils et du système économiques. Le même ordre qui nous a fait classer hiérarchiquement les phénomènes ou éléments sociaux suivant leur complexité croissante et leur généralité décroissante se retrouve dans les fonctions et les organes dont ces éléments forment le tissu ; les procédés de la logique, de l'histoire et de la nature conservent leur grandiose unité, malgré les divergences de leur objet, et c'est ainsi que le progrès scientifique suit pas à pas et par la même route l'évolution des formes successives de la matière.

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