CHAPITRE III
FONCTIONS ET ORGANES ECONOMIQUES
La circulation.
En dehors de Téquilibration des forces sociales résultant des simples phénomènes primitifs de l'attaque et de la défense, c'est la vie économique et, dans cette dernière, la fonction circulatoire, qui donnent aux sociétés leur configuration la plus générale. La circulation des valeurs, avec tous ses modes dérivés, est le fait le plus général de l'existence interne des sociétés; réchange est Faction collective à la fois la plus simple et la plus anciennement raisonnée et consciente. On peut produire et consommer, pour ainsi dire, automatiquement; il est difficile d'échanger sans un certain calcul et une délibération et discussion quelconques. L'amplitude du développement d'une société peut se mesurer à l'extension de son activité circulatoire ; ce fut le commerce terrestre et surtout maritime international, avec toutes ses conséquences artistiques, morales, philosophiques et politiques, qui fit d'Athènes et non de Sparte et de la Béotie, pays agricoles, le centre de la civilisation antique. L'échange local est le premier indice d'une structure différenciée, c'est-àdire caractérisée par une certaine division des fonctions; il indique qu'à la place du troupeau ancien, une société a pris naissance. En même temps que les produits, les idées se déplacent ; transporter des marchandises d'Egypte en Asie-Mineure, de celle-ci en Grèce, de la Grèce sur tous les bords de la Méditerranée, de là dans l'Atlantique, en Amérique, en Afrique, c'est y
exporter et en importer à la fois des croyances, des mœurs, des arts, des idées, des conceptions juridiques, qui, tôt ou lard, se résument en transformations politiques, nationales et internationales ; les Phéniciens et les autres grands peuples commerçants n'ont pas seulement inondé le monde de leurs marchandises, mais de leurs dieux et de leurs sciences. Les bateaux à vapeur et les chemins de fer ont fait plus pour la constitution du droit international privé et public que tous les jurisconsultes et les diplomates. La guerre, cette première forme de la circulation des forces ou valeurs, fit le même office, mais brutalement ; les barbares qui pillèrent 1 Italie, de même que Rome avait pillé le monde, s'inoculèrent le christianisme et le droit romain, comme Rome elle-même avait réuni dans son Panthéon toutes les divinités de la terre.
Quand une société végète dans une structure arriérée, c'est généralement à l'absence de communications, c est-à-dire d'échanges, qu'il faut l'attribuer; ce cas se présente le plus souvent dans les pays montagneux ou séparés par de grands déserts. D'après le D' Junquer, certaines tribus cannibales sont assez avancées sous d'autres rapports, mais leur cannibalisme persiste à cause de l'absence de communications.
L'activité économique la plus rudimentaire est celle où les mêmes individus sont à la fois producteurs et consommateurs, comme chez les sauvages australiens ou comme dans certaines communautés religieuses et communistes ; la non-intervention de la force échangiste, la plus fondamentale de toutes les formes contractuelles et sociales, y correspond à une absence à peu près générale de tous les autres modes d'activité sociale; dans l'un et l'autre cas, l'homme, soit liv^é à ses propres instincts, soit consacré à Dieu, y ressemble à la bête.
La fonction circulatoire, comme toutes les autres, naît d'abord d'actes isolés, mais qui, se répétant de plus en plus, régularisent leurs procédés et, par cela même, deviennent plus faciles en exigeant un effort moindre. Certaines lignes de bateaux à vapeur se rattachant de part et d'autre aux chemins de fer, comme dans
la Méditerranée et l'Atlantique, forment actuellement comme un sillage permanent; autrefois ces services, comme le transport des marchandises sur terre, avaient commencé par être irréguliers et très onéreux.
La restauration moderne de la Grèce se fait bien plus par le rétablissement de sa marine, la création de routes, de canaux et de chemins de fer que par les institutions politiques que lui a procurées son indépendance ; le brigandage et la piraterie y ont disparu plus sous Faction des voies ferrées et de la grande marine, qui ont modifié le colportage et le cabotage, que sous la terreur delà police et de la gendarmerie; ici, comme partout ailleurs, c'est le commerce qui provoquera les progrès de l'industrie et de l'agriculture, antérieurement délaissées. En Turquie, des populations grecques sont politiquement dépendantes d'un gouvernement abhorré, mais, en fait, le Grec, qui y exerce généralement le commerce et passe pour valoir dix Juifs, y tient dans ses mains le paysan et l'industriel, ses maîtres seulement titulaires.
Si la Roumanie, bien que très fertile, ne se distingue pas par son industrie et son agriculture, c'est au fonctionnement encore imparfait de son système circulatoire qu'il faut l'attribuer. Toutes les aspirations du Monténégro sont tournées vers l'acquisition de débouchés suffisants pour remédier à son isolement naturel. C'est à cause de cet isolement que toute la vie y est restée aussi précaire que rudimentaire; au milieu de l'intense civilisation européenne, on s'y croirait transporté à plus de vingt siècles en arrière ; des pâturages en commun, un sol insuffisant, deis famines fréquentes ; une seule alternative : mourir de faim chez soi ou descendre dans la plaine, chez le Turc, pour voler les récoltes et le bétail ; une seule route carrossable, paralt-il, de Cettigne à Cattaro; pas de commerce, voilà ce qui explique tout. Donnez au Monténégro un port, c'est-à-dire provoquez son activité circulatoire, et sa civilisation entière se transformera de guerrière et prédatrice en pacifique et laborieuse.
La circulation transforme tout, y compris les formes de la
propriété ; sous Tinfluence du commerce et malgré la faveur de la loi et de Topinion publique, le nombre des zadrougas (propriétés communes des terres communales, moyennant paiement d une taxe) diminue d'année en année, de même que les communautés agricoles en Russie, moins différentes qu'on ne pense des anciennes communautés germaniques et gauloises.
Telle est l'influence prédominante de la fonction circulatoire sur la société que, par exemple, Tordre d'importance des villes se trouve naturellement réglé par le nombre des passages fréquentés qui viennent y aboutir; même leur distance l'une de l'autre, la prospérité des unes et la décadence des autres s'expliquent historiquement par la variation des relais et des stations déterminée directement par le plus ou moins de rapidité des moyens de transport.
C'est l'absence de communications intérieures qui fit des vallées et des fleuves les routes stratégiques des grandes invasions qui transformèrent les habitants primitifs de l'Europe et donnèrent une avance considérable aux populations maritimes sur le restant de la civilisation; encore actuellement, le pourtour maritime de TEspagne n'est-il pas le plus vivant et le reste ne commence-t-il pas seulement à se relever, grâce aux chemins de fer, qui ont permis un certain développement industriel, laissant l'agriculture encore bien en arrière, malgré ses terres naturellement si fertiles, mais changées en pâtis depuis la destruction de l'industrie et du commerce des Arabes?
C'est dans le Royaume Uni et en Belgique que, du moins en ce qui concerne les chemins de fer, les postes et les télégraphes, la circulation est la plus intense; là aussi, l'industrie est la plus active et l'agriculture devient de plus en plus elle-même une exploitation industrielle.
Dans l'ordre économique, aussi bien que physiologique, la fonction de circulation est donc la plus générale, celle qui, par conséquent, détermine toutes les autres. L'honneur de cette observation revient principalement à Proudhon. Ce grand penseur, auquel il ne manqua qu'une éducation scientifique plus
systématique et plus complète pour fonder la sociologie pratique, comprit parfaitement cependant la plupart des conséquences de cette notion au point de vue de la politique sociale, c est-à-dire de la méthode selon laquelle les faits sociaux peuvent et doivent être modifiés par la fonction sociale directrice suprême dont la politique, dans ses procédés actuels, n'est que la caricature; ce précurseur du socialisme scientifique développe cette constatation fondamentale dans ses nombreux ouvrages relatifs aux chemins de fer, aux canaux, à l'échange et au crédit; si, à l'époque où il fonda sa banque d'échange, il avait existé une cohésion suffisante de la force collective ouvrière et commerçante, il est certain qu'une métamorphose se serait dès lors opérée, dont les efiets auraient été ressentis par tout le corps social.
La fonction circulatoire est celle qui apparaît la première chez les êtres organisés dont le tissu a cessé d'être homogène. Quand l'animal devient considérable, au point que ses tissus ne peuvent plus, comme chez les êtres inférieurs, s'approprier suffisamment la nourriture par la seule absorption effectuée par sa membrane limitante, et qu'ils ne peuvent pas non plus être convenablement oxygénés par le milieu où baigne la surface de toute créature, alors un système circulatoire, ayant pour fonction de distribuer la nourriture et l'oxygène dans toute la masse, est devenu une condition nécessaire de son existence.
La production et la consommation sont, à vrai dire, les deux pôles de la circulation; produire, c'est échanger, en la transformant ou en la consommant, une chose contre une autre chose ; consommer, c'est également échanger pour la transformer, utilement ou non, une chose contre une autre chose. Dans la production et la consommation, l'objet direct de l'échange seul diffère ; dans Tune, la fonction directe est la transformation, dans l'autre, la destruction; la première tend à augmenter les forces, la deuxième à les réparer; ce double but est atteint par la fonction générale qui les unit, la circulation.
Chez l'individu considéré isolément, la production et la cou-
sommation, phénomènes purement physiologiques, supposent un appareil circulatoire; en sociologie, la circulation imprime à la production et à la consommation leur premier caractère social ; c'est par la circulation, et tout d'abord par le troc, que le travail se socialise; de ce premier contrat rudimentaire naquirent toutes les constitutions économiques et morales consécutives; de même qu'en biologie, c'est la circulation, avec son système prépondérant, qui détermine toute l'évolution et la formation des organes adaptés à cette évolution.
La fonction circulatoire, dans les sociétés, se manifeste d'une façon simple à l'origine; c'est d'abord, en dehors de la guerre et du vol, qui sont le point de départ de toutes les institutions et la matrice commune correspondante à la force collective non encore socialisée, le troc ou l'échange de la main à la main ou à dos d'homme ou d'animaux de marchandises qu'on a de trop contre d'autres marchandises dont on n'a pas assez ; ce troc se fait par les sentiers tracés, soit par les animaux, soit par le passage de plus en plus fréquent et régulier des hommes ou le long des cours d'eau ; dans la suite, par les routes et les canaux, artificiellement et systématiquement établis.
Peu à peu la marchandise de l'usage le plus courant et le plus facilement transportable, le bétail, les esclaves, certains métaux, remplit la fonction d'intermédiaire ou de monnaie; le troc devient commerce; des voies de communication plus larges et plus étendues, des marchés ou foires s'établissent de distance en distance, à des époques d'abord irrégulières et plus ou moins espacées, plus tard plus rapprochées et d'une façon même permanente, suivant les facilités des communications.
Quand l'échange est ainsi devenu régulier, quotidien, incessant et considérable, une nouvelle différenciation fonctionnelle, suscitée par cette activité exhubérante, s'opère : chaque localité n'échange plus uniquement ses produits spéciaux contre ceux d'autres localités ou contre la marchandise qui sert de monnaie; elle met également en vente les produits des autres localités; il faut nécessairement alors aussi que le signe d'échange devienne
de plus en plus transportable et d'un usage général; les relations s'étendent par terre et par eau, non plus seulement par des transports individuels, mais par des services réguliers, non plus par des sentiers, mais par de grandes routes, des canaux, ces routes qui marchent, non plus seulement le long des rivières, mais par les rivières, les fleuves, les mers intérieures et les océans, qui perdent successivement leur caractère d'obstacle et de frontière, pour se transformer en agents de communication.
Vient l'époque actuelle, où tout circule avec une vitesse croissante, le sol même, cette divinité immobile par excellence, où les transactions internationales se pratiquent d'un bout du globe à l'autre, par des voies rapides comme l'éclair, transmettant l'offre et la demande, puis transportant les choses offertes et demandées et réglant, par de simples signes, transmis au besoin sur l'aile de la foudre, le prix de ces transactions, et cela nuit et jour, par des lignes multiples encore presque toujours insuffisantes, se dirigeant dans tous les sens, non-seulement de centres uniques, mais innombrables. Alors, nécessairement aussi, les signes représentatifs des échanges deviennent de plus en plus légers et rapides, leur fonction se spécialise et se différencie, de même qu elle s'est centralisée et propagée; ils deviennent internationaux et cosmopolites.
La fonction circulatoire, comme on le voit par cette description superficielle, mais suffisante pour le moment, se décompose, par suite des nécessités de son développement naturel, en fonctions distinctes :
P Celle qui a pour objet le transport des marchandises ;
2" Celle qui a pour objet la transmission des offres et des demandes de marchandises ;
3^ Celle qui a pour objet les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges ;
4° Celle qui a pour objet spécial la circulation même de ces signes fiduciaires.
La méthode sociologique exige l'étude successive et détaillée de chacune de ces fonctions, en observant leur gradation et leur
classification hiérarchique naturelle ci-dessus. Nous verrons dans la suite que chacune délies a ses organes correspondants, tels que les routes, les canaux, les fleuves, les chemins de fer, pour la première, les postes et les télégraphes, pour la deuxième, la monnaie pour la troisième et, enfin, les banques pour la dernière; en attendant, il ne faut pas perdre de vue qu'aucune de ces fonctions n'est purement idéale; toutes, au contraire, ont pour fondement de leur activité un tissu à la fois inorganique et organique, c'est-à-dire une combinaison absolument réaliste de la matière, différente seulement de toutes les autres en ce qu'elle leur est de beaucoup supérieure par la masse et la complexité ; la fonction circulatoire n'est pas une entité, c'est la vie d'un appareil supérieurement organisé.
Indiquons en passant que ce que, dans le langage usuel, on appelle le commerce, c'est-à-dire la vente en gros et en détail, n'est pas, à vrai dire, une fonction de la circulation, mais bien de la consommation, contrairement au préjugé économique général. Bien que ces fonctions soient aujourd hui tellement enchevêtrées que l'une paraît aussi importante et nécessaire que l'autre, bien qu'elles soient, en un mot, interdépendantes, il est certain que leur formation et leur différenciation ont été progressives, de même que leurs autres subdivisions encore plus spéciales.
Le colportage, par les voies naturelles, semble bien le fait primordial de la circulation ; il paraît avoir existé, même chez les populations préhistoriques; le producteur, seul ou plutôt par groupes, transportant les produits de son industrie, ou même simplement sa force de travail, là où ils pouvaient être utilisés, formant lui-même le sentier que d'autres suivront et qui deviendra un jour la route, voilà l'origine de tous les développements futurs; le transport du travail et de la marchandise même, tel est le fait le plus simple, le plus général; celui où tous les autres sont impliqués et dont ils ne se différencieront que plus tard.
11 est certain que les offres et les demandes de marchandises
se sont faites longtemps, comme encore chez les sauvages actuels, sans prévoyance et sans fixité aucunes et par l'intermédiaire de ceux-là même qui les transportaient ; l'apparition d'une agence ou d'un office distinct, d'abord privé, irrégulier et intermittent, ayant pour fonction particulière la seule transmission des offres et des demandes, tels que les commissionnaires, les postes, les télégraphes, est naturellement et historiquement un phénomène de beaucoup postérieur. A leur tour, les agences privées, l'affermage des postes par l'Etat et, enfin, leur organisation tout à fait sociale et collective en service à peu près autonome furent les principaux stades de cette nouvelle fonction.
L'histoire de l'évolution des fonctions spéciales de la circulation, qui ont pour objet les signes fiduciaires des échanges et la circulation même de ces signes, nous oflre le même exemple de formation progressive.
A lorigine, tout produit, sans distinction, sert de monnaie; Schweinfurt a vu quelques peuplades nègres se servir de la chair humaine en guise d'agent intermédiaire des échanges ; le bétail humain, chez ces peuplades, bétail composé des vaincus et des plus faibles en général, était probablement la marchandise de l'usage le plus courant et le moins variable, ce qui explique sa destination monétaire; actuellement, au contraire, la différenciation successive, l'adaptation de plus eii plus spéciale de la monnaie à sa fonction, fait que cette dernière a perdu presque complètement et perdra de plus en plus son caractère de marchandise, pour se limiter étroitement dans son office conventionnel et international de simple signe représentatif des échanges.
Si maintenant, réservant à la description de Taspect organique de la fonction circulatoire l'examen plus complet de cette différenciation progressive des fonctions circulatoires, nous nous demandons quel est l'objet général de cette dernière, la réponse doit être évidemment : l'objet de la fonction circulatoire est, par le transport des marchandises, la transmission de l'offre et de la demande, Tusage des signes fiduciaires ou intermédiaires des
éclianges et, enfin, Torganisation de la circulation même de ces derniers, de satisfaire aux besoins de la société, et principalement à ses besoins économiques, avec le plus de régularité, le plus d abondance, le moins de dépense, le plus de rapidité et dans la mesure la plus satisfaisante possible.
Ce résultat est obtenu par l'action des organes, dont Tensemble constitue l'appareil circulatoire des sociétés.
La description sommaire des organes de la circulation, en passant des plus simples aux plus complexes, nous montrera d'une façon plus tangible la nature et la destination de cette fonction.
Dans les sociétés primitives, de même que chez les animaux inférieurs, les organes de la nutrition sont indivis ; une seule difièrenciation existe, celle entre l'appareil externe et l'appareil interne; tout d'abord, la différence même est si minime, que, chez certaines formes inférieures, l'organisme peut être retourné et le dehors prendre la place du dedans, et vice-versa, comme s'il s'agissait d'un simple sac.
Cependant, la différenciation première de l'interne et de l'externe se consolide par l'usage et par leur développement dans des directions de plus en plus spéciales; la division physiologique et sociologique du travail ou de la fonction et une organisation physiologique et sociologique correspondante s'établissent d'une façon de plus en plus nette.
Cette différenciation de l'interne et de l'externe, au point de vue social, donne naissance à la première subdivision organique de la fonction économique : l'appareil circulatoire.
Cet appareil se forme naturellement par la division organique de l'interne et de l'externe; cette division nécessite, en effet, l'entrée en scène d une fonction de nature à conserver et à régulariser les rapports du corps social, en reliant chacune de ces divisions à l'autre ; ce lien est constitué par l'appareil circulatoire.
Tandis que la guerre, avec le milieu en général, y compris l'homme, établit une circulation du dehors au dedans, l'organisme interne crée une émission du dedans au dehors ; le résultat
commun est évidemment une certaine circulation interne. De .même que chez les animaux, des routes, des canaux se forment pour l'assimilation et l'expulsion de la nutrition. La nutrition primitive se taisant d abord au détriment du voisin, c est-à-dire de Tennemi, on s'explique comment les premières routes ont été des sentiers de guerre et que chez les nations où l'organisation militaire continue à être prédominante, les routes stratégiques aient une importance supérieure à celles dont la destination est purement économique. Les anciennes chaussées romaines et certains chemins de fer de l'Allemagne, de la France et de la Russie sont des exemples relativement modernes de l'antique influence de la guerre sur le système circulatoire ; les objections principalement militaires faites à la création du tunnel de la Manche en sont un autre.
L'appareil circulatoire, consacré d'abord à l'entretien du superorganisme social par l'importation du dehors au dedans et à l'élaboration interne en vue de l'entretien de l'appareil externe, se subdivise, à son tour, avec les progrès de la civilisation ; une différenciation de plus en plus spéciale des fonctions donne naissance à des organes distincts, dont les relations multiples nécessitent, par cela même, un plus grand développement de l'ensemble de l'appareil.
Les organes particuliers de la circulation sont le produit des diverses fonctions que cette dernière a pour objet. La circulation étant la fonction la plus générale de la vie sociale, a dû naturellement s'organiser la première. Il n'est donc pas étonnant que ses organes sont les plus nettement définis et ceux dont l'influence sociale est la plus considérable ; ne sont-ils pas le lien de tous les facteurs sociaux et le développement même de ceux-ci n'a-t-il pas pour premier effet leur propre extension correspondante? Tout progrès organique, en un mot, ne suppose-t-il pas un développement adéquat de la vie de relation, c'est-à-dire de rapports?
Les organes de la circulation sont nombreux; les premiers, les plus simples et les plus généraux, sont les organes relatifs
aux transports des producteurs et des produits : les routes, les fleuves, les ^mers, les canaux, les chemins de fer. La méthode exige donc que, non-seulement la sociologie, mais sa subdivision consacrée à la circulation, ait pour base une étude approfondie de ces structures véritablement fondamentales.
On peut dire que ces organes primordiaux de la circulation ont réalisé le plus haut degré de perfection parmi tous les autres; cette primauté tient uniquement à leur généralité, à leur simplicité et à leur priorité historique et logique.
Nous avons déjà vu que la fonction corrélative s'est toujours développée dans le sens suivant : rapidité plus grande, prix de revient moindre, diminution du poids mort. Les organes nécessairement, de leur côté, se sont constitués dans la même direction que la fonction ; le moule s'est adapté au mouvement.
Proudhon, à la suite du reste de tous les spécialistes, a parfaitement reconnu les lois de ce développement organique, et il en a tiré une classification méthodique généralement acceptée :
" Pour transporter un fardeau chargé sur une voiture qui roule sur le sol naturel, il faut dépenser un effort de tirage égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement ; sur une bonne route d'empierrement, à l'état d'entretien ordinaire, le rapport du tirage à la charge totale n'est plus que de 0.080; sur des madriers en chêne, il descend à 0.022; enfin, sur des rails en fer en bon état, il est inférieur à 0.005 et peut même descendre jusqu'à 0.003; si, de plus, on donne au véhicule et à la voie des dispositions propres à établir entre eux une solidarité suffisante, on peut appliquer les moteurs mécaniques aux transports à grande distance et effectuer ceux-ci avec une raiMiiè, ViHQ puissance et une régularité incomparables. »
La portée de cette observation relative aux phénomènes les plus simples de la science sociale et en apparence même purement technique est considérable, et c'est ici qu'apparaît toute l'importance de la constitution de la méthode qui fait l'objet de cet ouvrage. Les lois des phénomènes, et par conséquent des fonctions et des organes les plus généraux et les plus simples des
sociétés, étant celles qui déterminent la direction générale à tout le restant de l'organisme, et ces lois étant celles de la circulation, nous pouvons dès à présent déduire de 1 observation précédente que non-seulement le développement des organes les plus complexes du corps social, tels, par exemple, que ses organes politiques, mais encore et surtout ceux qui sont également relatifs, bien que d une façon plus spéciale et plus complexe, à la circulation, se développeront suivant une direction, sinon absolument identique, tout au moins analogue. Pour ne citer qu un organe spécial appartenant à des formes plus spéciales et supérieures du système circulatoire, par exemple le crédit, nous pouvons prédire que son développement se fera également, en dehors des différences tenant à la nature particulière de cette institution, dans le sens notamment d'une réduction progressive du poids mort, c'est-à-dire, dans Tespèce, du prix de revient. Cette loi de la circulation étant générale, se retrouvera au même titre dans les organes sociaux les plus complexes, tels que la justice et l'État; là aussi, nous la retrouverons sous d'autres formes et malgré ses déguisements, notamment dans la réduction successive de la répression et de l'autorité, incarnations dernières et suprêmes du poids mort des sociétés.
La substitution des premiers rails en fonte aux rails en bois, vers 1767; IgC découverte d'un moteur mécanique, vers 1829; enfin, l'introduction de l'usage de l'acier en la place du fer ont, en somme, leurs phénomènes correspondants* analogues, par exemple, dans la réduction des frais de justice ou la limitation successive du principe despotique.
Le développement organique de la circulation se fait aussi dans le sens d'une suprématie et d'une indépendance de plus en plus effectives de l'homme sur le véhicule; la situation inverse semble le fait primitif. Il est probable, à en juger d'après les mœurs des populations sauvages, que le vol a été la première forme de l'échange, le vol suscité lui-même par le besoin qui provoque le désir de s'approprier les objets que l'on est incapable de se procurer ou de produire soi-même; dans ces conditions et dans les
formes subséquentes, pacifiques et régulières du troc et du colportage, rhomme était la plupart du temps aussi le véhicule; le transporteur se confondait avec l'instrument du transport.
De même que la fonction, Torganisme circulatoire fut tout d'abord homogène ; le producteur allait lui-même porter les produits à ceux qui pouvaient en avoir besoin, ou bien, le consommateur allait les chercher là où on les produisait, le tout en échange d'autres marchandises animales, humaines ou autres. On a trouvé de grandes quantités de silex travaillés, à des distances considérables, eu égard surtout à la difficulté des communications, des localités où il existait des carrières de cette nature; cela indique déjà, dès les temps préhistoriques, un développement et une différenciation circulatoire supérieurs à un état simpliste.
Non-seulement le producteur ou le consommateur circulaient eux-mêmes primitivement avec la marchandise, offerte ou demandée, mais ils transportaient avec eux principalement les marchandises de l'usage le plus courant et de nature à servir de contre-valeur dans leurs opérations; produit, producteur et valeur étaient donc confondus dans un organisme encore unique, celui de la circulation nullement différenciée, ni dans ses agents, ni dans ses objets. Une seule différenciation inévitable cependant ; celle entre l'agent transporteur et l'objet transporté, d'une part, et l'agent physique qui facilite la relation entre les échangistes, la rflute d'abord naturelle, plus tard artificielle.
L'homme se véhiculant avec sa marchandise-monnaie, par les chemins naturels qu'il découvre ou crée, voilà l'organisme homogène et confus originaire; cette forme n'a pas complètement disparu, pas plus que n'ont disparu les sentiers après les routes et celles-ci après les voies ferrées ; le colportage a persisté ; il nous permet de constater le progrès accompli : le colporteur ne porte en effet que de 30 à 36 kilos, soit environ la moitié seulement de son propre poids et ne peut parcourir ainsi qu'une vingtaine de kilomètres par jour, sans compter les jours de repos ; son prix de revient est donc énorme relativement au prix
de transport d'une même marchandise pour une même distance, par bateau ou par chemin de fer.
A ce mode simpliste se superpose le transport à d.os d'animaux : d'âne, de mulet, de chameau; progrès immense, l'animal pouvant, en général, porter un poids égal à celui de son propre corps.
Le roulage s'organise : dès lors en même temps que le service se centralise et se régularise, nous constatons que le régulateur, le moteur et l'instrument sont distincts. Le développement de l'organe de la circulation s'opère donc à la fois par la différenciation des organes et par leur coordination plus étroite, le tout, rappelons-le, toujours accompagné d'une augmentation de la masse. Le contrat de transport devient ainsi, avec ses modalités juridiques progressives, le lien social entre les agents de la circulation et les autres parties du corps social.
La navigation suit un développement similaire. D'abord, les objets sont lancés sur les cours d'eau intérieurs ; plus tard on les voit reliés en radeaux ; puis, une différenciation s'établit entre la marchandise et l'instrument de transport : la marchandise est placée sur le radeau, lequel se transforme en bateau ; ce dernier, par des adaptations de plus en plus perfectionnées, augmente à la fois de capacité, de rapidité en même temps que de régularité. Même progrès organique de la navigation maritime, limitée d'abord au cabotage et passant par les navires à voile, soumis aux courants et aux vents, pour aboutir à la création de ces léviathans de fer et d'acier, mus par la vapeur, à partir desquels la circulation internationale est assurée avec célérité, régularité et puissance, par mer aussi bien qu'elle l'est sur terre.
Rappelons ici une observation antérieure, qu'il convient de ne jamais perdre de vue : l'organisme social n'est pas constitué, comme se le sont figurés la plupart des sociologues, au moyen d'un simple rapport entre les individus ou les groupes d'individus; c'est là une conception purement subjective et spiritualiste, absolument démentie par les faits ; ainsi que nous Tavons démontré par notre analyse du tissu et d^s éléments du
superorganisme collectif, celui-ci est formé par la coordination de tous les agents physiques et physiologiques antécédents; chacun des organes sociaux, et notamment des plus généraux, les organes circulatoires, est donc une combinaison supérieure de la matière inorganique et organique, y compris la matière pensante. Cela se voit clairement dans l'organisme circulatoire ; impossible de concevoir celui-ci comme exclusivement constitué des échangistes, en dehors des objets et des instruments de réchange. Se figurer les faits sociaux comme de simples rapports idéaux, sans une structure objective et réelle, c'est retomber en pleine métaphysique politique ; les sociétés n'ont pas seulement leurs lois, c'est-à-dire leurs rapports nécessaires, elles ont un corps, une structure, des organes par le moyen desquels ces lois fonctionnent; c'est surtout par cet aspect fondamental que se distingue le socialisme scientifique moderne des grandes écoles politiques, dont la suprématie s'est étendue jusqu'à nous, depuis Aristote jusqu'à Montesquieu.
La constitution des organes relatifs au transport des utilités sociales, y compris les hommes, donne naturellement naissance à des offres et à des demandes anticipées pour les besoins futurs; ce développement coïncide avec celui de la prévoyance ; la répétition de ces faits nouveaux provoqua la formation d'organes spéciaux ; il s'agit de la transmission des offres et des demandes de produits ; les organes affectés à ce service social semblent, comme du reste presque tous les autres et surtout les organes économiques, avoir une origine guerrière, dans l'espèce, la transmission des ordres et des renseignements, par exemple, par des feux, de la fumée, des signaux, des étendards, le son des instruments, c'est-à-dire par tout un système de communications qui de nos jours est représenté par la poste, la télégraphie et la téléphonie.
Ici également, l'organe s'est constitué insensiblement par voie de différenciation ; certains agents spéciaux furent consacrés ou se consacrèrent d'abord occasionnellement, puis définitivement à la transmission des renseignements relatifs à l'offre et à la
demande ; à lorigine, les nouvelles, les offres et les demandes se transmirent par les mômes agents qui transportaient la marchandise; cela se pratique du reste encore ainsi, non-seulement chez les sauvages, mais dans les parties les moins pourvues de voies de communications des pays les plus civilisés. Les colporteurs, puis les voyageurs de commerce, ont été et sont encore les représentants de ce système archaïque. Ces derniers seulement ne portent déjà plus que des échantillons, faisant envoyer la marchandise par la maison qu'ils représentent.
Une nouvelle différenciation organique s'accomplit quand, peu à peu, une marchandise d un usage plus commun, plus aisément transportable, d'une valeur moins variable et plus facile à conserver, en attendant son placement, que les autres, devient l'instrument des échanges, la monnaie courante.
L'introduction d'une monnaie métallique fut une évolution dans le même sens ; en Grèce et à Rome, elle fut l'agent transformateur, le plus décisif peut-être, de toutes les autres institutions, propriété, famille, religion, droit, politique : contrairement à tout le formatisme antérieur, ne passa-t-elle pas de main en main, sans aucune intervention religieuse ni autre? ne créa t-elle pas une richesse importante en dehors de la terre? ne poussa-telle pas les anciennes familles vers l'industrie et le commerce et ne finit-elle pas, enfin, par niveler sous son action irrésistible toutes les nationalités avec leurs dieux ainsi que les droits civils et politiques ?
Ici, encore une fois, comme dans les organes relatifs à la transmission des off'res et des demandes, les stades de l'évolution organique paraissent être identiques. De même qu'après avoir été un service réservé au chef, à Rome, à l'empereur et successivement aux principaux magistrats et aux gouverneurs de province, qui, seuls, avaient le droit de réquisitionner les moyens de transport, au point que les publicains eux-mêmes étaient obHgés d'organiser un service à leur propre usage et que les particuhers, pour pouvoir user du cursus publicus, devaient obtenir un diplôme de l'empereur ou du gouverneur, la poste fut
ensuite affermée avant de devenir un service public, de même la monnaie ne fut constituée en agent social autonome que par un déchirement organique prolongé.
Nous voyons d abord cette fonction intermédiaire accomplir son office sans aucun organe distinct, à la façon dont la circulation s opère dans les organismes inférieurs ; c'est le troc^ ou réchange des produits dont on peut se dispenser, contre d'autres produits dont on a besoin ; puis, certains produits s'adaptent plus particulièrement à cette fonction; par leur assimilation répétée, en leur qualité de valeur plus facilement échangeable et par une lente séparation d'avec les autres valeurs, ils s'agrègent et forment une excroissance encore imparfaitement distincte suivant les convenances ou les lieux ; ce sont ou certains animaux, ou certains produits de la terre et de l'industrie qui servent de monnaie. Un progrès décisif dans la séparation et la constitution de l'organe fut de se servir de morceaux de métal, dont on constatait chaque fois le poids; plus tard ce métal, par une empreinte, indiqua lui-même sa valeur. L'usage général du bronze, du cuivre, de l'or et de l'argent, soit au poids, soit avec renonciation de leur titre, par l'empreinte des marchands ou de la société, furent des applications dérivées du même principe ; on continua longtemps à y rappeler l'usage des anciens signes fiduciaires, en y reproduisant, par exemple, l'image du bétail auquel la monnaie métallique (pecuniaj pecus) emprunte son nom, comme pour établir sa généalogie naturelle.
Un progrès se réalisa plus tard, par l'usage de marquer sur la monnaie l'image du chef du pays, comme signe que l'on se trouvait dès lors en présence d'une valeur réellement sociale, peu fixe cependant encore, vu que l'immixtion précisément du principe autoritaire lui faisait subir des altérations aussi immorales que désastreuses.
Le droit de battre monnaie, en France par exemple, appartenait aux seigneurs les plus puissants, qui ne se faisaient pas faute de la falsifier; il en fut de même après l'établissement de la monarchie unitaire. Philippe-le-Bel, notamment, altérait les
monnaies royales comme poids et comme titre ; il semble s'être réservé de très bonne foi ce privilège comme un droit de la couronne, puisque lui-même avait ordonné que la fabrication de la monnaie seigneuriale fût contrôlée par un de ses officiers et qu'il avait fini par interdire aux seigneurs de fabriquer des monnaies d'or et d'argent.
Le développement des relations commerciales fit de la fixité de plus en plus grande de l'organe monétaire une nécessité ; actuellement, chaque État a sa monnaie; l'usage et les traités concourent de plus en plus à l'adoption d'un type uniforme; l'altération de la monnaie n'en subsiste pas moins, comme un fait naturel, résultant de ce qu'elle n'a pas cessé de conserver son caractère de marchandise ; ce fait naturel constitue l'agio ; il est probable que le progrès se fera dans l'avenir par la suppression de ce dernier élément perturbateur, par l'admission d'un instrument monétaire sans valeur appréciable comme marchandise, mais uniqueînent affecté, en vertu dii pacte social, à servir de mesure à toutes les autres valeurs. Le billet de banque sera, sans doute, le point de départ de cette diffërenciation organique définitive.
L'agio est l'indice d'une équilibration imparfaite; là où les types de valeurs sont les plus fixes, comme dans certaines valeurs internationales, telles que les consolidés anglais, le change est également fixe ; il en est de même pour certaines marchandises où il existe des qualités types, comme pour les sucres, les farines, les blés, les alcools et les cotons.
Les organes actuels du change sont les bourses de commerce ; après s'être exercé surtout de place à place dans le même pays, il est devenu international . Sa fonction est de compenser et de liquider les valeurs nationales ou internationales ; la spéculation et le jeu sont des aspects particuliers de cette fonction sociale ; plus les types seront fixes et classés, moindre seront l'alea et le jeu qui en opèrent le nivellement, malheureusement au profit de quelques financiers et au détriment de la masse.
Le fait que, généralement, de nos jours, l'empreinte de l'image
du souverain a disparu de toutes les valeurs monétaires et mobilières internationales et même des valeurs mobilières nationales, y compris le billet de banque, indique à quiconque sait comprendre la signification et les oracles des choses, quelle sera la direction future des destinées de l'humanité; la démocratie monétaire du papier y détrônera tôt ou tard la royauté métallique de Tor et du prince; il n'en restera pas môme le souvenir, si ce n'est dans les musées d'histoire naturelle des sociétés .
La monnaie est donc, en résumé, l'organe social au moyen duquel les échanges se règlent; elle n'est pas cependant le dernier organe de la circulation et sa fonction, en se développant, donne à son tour naissance à d'autres organes de plus en plus spéciaux et complexes.
De même que l'usage de la monnaie métallique donna naissance au change, celui-ci suscita un développement organique nouveau, les banques de dépôt. La difierence du poids ou du titre des signes fiduciaires des échanges, soit nationaux soit internationaux, était un fait général; il y avait à Athènes et à Rome des agents de change et banquiers, revêtus d'un caractère public; l'histoire de la Banque d'Amsterdam, entre autres, montre parfaitement comment s'opéra la transition d'une formeà l'autre. Lorsqu'elle fut établie, en 1609, la Hollande, livrée au grand commerce international, était envahie par une masse considérable de monnaiesuséeset rognées, de provenance cosmopolite ; lamonnaiecourante était absolument discréditée, même la bonne souflrait de la suspicion commune ; la monnaie neuve était aussitôt exportée que fondue; les commerçants ne se procuraient qu'à un taux très élevé les espèces nécessaires au paiement de leurs billets. C'est alors que la Banque décida de ne plus recevoir les monnaies étrangères que pour leur valeur réelle et ellç ne les échangea contre de la monnaie au titre légal que déduction faite de ses frais de monnayage et d'administration ; dès lors, l'argent de la Banque fut recherché et ses billets encore davantage : ceux-ci en effet, avaient le triple avantage d'être facilement transportables ou négociables, de ne pouvoir être altérés et de pouvoir.
en tout temps, être échangés contre de bonnes espèces. Tout ceci cependant n*était qu'une augmentation de Torganisme du change même;. la nouveauté fut que la Banque centralisa le service de la garde des fonds des particuliers, moyennant un droitde garde de 1/8 p. c; les déposants reçurent des certificats transférables par des changements de noms, qui donnaient lieu à la perception d'un droit minime pour frais d'écriture. Le bienfait de l'institution était tel que les rôles étaient en réalité intervertis ; c'était le public déposant qui payait un intérêt, au lieu d'en recevoir! Il n'y a cependant pas lieu de s'en étonner, car le même phénomène s'est produit et persiste dans le système de nos banques nationales ou libres d'émission ; là aussi, n'est-ce pas le public commerçant ou autre qui fait crédit à ces institutions, à concurrence de leur émission de billets, et n'est-ce pas la banque qui perçoit l'intérêt, non pas sur son capital, mais sur sa circulation? Cela tient à ce que les organes sociaux, à leur origine, ne se détachent pas immédiatement, d'une façon radicale, des organes qui les engendrent ; cette séparation ne s'exécute que lorsque l'enfant est mûr pour la vie indépendante et libre ; aujourd'hui le capital déposé est rémunéré ; prochainement le billet de banque ne le sera plus .
Est^-il nécessaire d'ajouter que la création des banques de dépôt coïncida, comme toutes les créations, avec une augmentation de la masse du système monétaire et du change? Le fait même de leur naissance dans les pays les plus commerçants en est la preuve la plus convaincante. Quand une société, ou une partie ducorps social vendent plus qu'elles n'achètent^ elles deviennent relativement plus riches en monnaie ; il se forme chez elles des réservoirs métalliques; de là, dans l'organisme même, une excroissance qui naturellement manifestera une tendance à servir de débouché à ce réservoir .
La banque de dépôt ne fut pas seulement un organe nouveau au service d'une fonction nouvelle, elle fut, comme tout organe nouveau, un régulateur de celui qui l'avait produite ; en effet, comme nous l'avons indiqué, l'agio et le change se trouvèrent
limités et refrénés ; ce fut, en un mot, un progrès dans la socialisation du service de la monnaie.
L'exemple de la Banque d'Amsterdam nous montre comment le dépôt donna naissance, à son tour, au compte-courant et celui-ci au virement. Les banques de dépôt ne se consacrèrent pas, en effet, uniquement à la garde des capitaux qui leur étaient confiés ; elles servirent aussi et presque en même temps d'organes pour l'aménagement et lutilisation des matériaux quelles centralisaient; elles ne recevaient pas seulement en dépôt largent des particuliers, elles leur ouvraient un crédit jusqu'à concurrence des sommes déposées, c'est-à-dire un ccwzjo^^courant par doit et avoir. La transmission de ces crédits par le moyen d'une cession faite par le déposant en faveur de son créancier, transmission constatée par un transfert sur les registres, fut la source du virement, nouvel organe régulateur et centralisateur de la fonction fiduciaire. De là à rendre les certificats de dépôt transmissibles par voie d'endossement et payables au porteur, il n'y avait qu'un pas.
La pratique même des usages commerciaux favorisait la généralisation des virements et des certificats au porteur ; en effet, les époques de paiement étaient, pour ainsi dire, échelonnées à date fixe, c'était lors des foires de Lyon, d'Amsterdam, de Beaucaire, de Leipzig, de Francfort et de Hambourg. A Lyon, il était admis dans le commerce que tous les paiements se feraient seulement à quatre époques fixes, de trois en trois mois, correspondant aux anciennes foires de cette ville. Pendant trois jours que duraient les paiements, toutes les affaires se soldaient ensemble ; tous les marchands, réunis à la bourse ou banque, y opéraient leurs versements en transférant les uns sur les autres leurs comptes réciproques. C'est dans la tenue trimestrielle et régulière des grandes foires de l'Europe et dans l'usage d'y régler tous les comptes, qu'il faut chercher l'origine de l'usage moderne, en matière commerciale, de disposer généralement à trois mois.
Cet aspect organique doit nous permettre de rectifier une appréciation fausse, en tant que présentée d'une façon trop abso-
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lue, des économistes modernes, y compris Stuart Mill et toute l'école, bien plus littéraire que scientifique, qui s'abrite sous son grand nom : ils consacrent, en effet, de nombreuses pages, entremêlées de considérations morales et chrétiennes, sur les bienfaits du travail et la vanité des richesses métalliques, à réfuter longuement cette croyance généralement pratiquée et admise autrefois, d'après laquelle toute exportation de monnaie était une diminution, et toute importation un accroissement de richesses. Par cela même, cependant, que cette croyance était universelle, ils auraient dû supposer qu elle avait un fondement tout au moins historiquement et partiellement légitime; leur critique économique a la même valeur que la critique religieuse et philosophique de Voltaire, elle se base sur la raison pure, c'est-à-dire, un absolu métaphysique, sans tenir compte des faits contingents et spécialement du développement organique, c'est-à-dire, dans l'espèce, de l'histoire naturelle des sociétés. Or, un fait est incontestable : avec la monnaie métallique, à la fois marchandise et sig'ne fiduciaire des échanges, comme seul intermédiaire des échanges, la confusion de la monnaie et de la richesse est une conclusion inévitable; elle dérive de la structure même du système économique ; le raisonnement n'y peut rien ; on peut interprêter le fait, on ne peut le nier. Il est certain que, sous ce régime, les importations, en excédent sur les exportations, pouvaient et devaient produire des crises commerciales, par l'épuisement des moyens d'échange; de même, l'importation de l'or pouvait et devait être une source de richesses ; si cela n'est plus aussi vrai aujourd'hui, c'est que les signes représentatifs des richesses ont changé eux-mêmes de caractère. Avec la théorie contraire, l'histoire, au lieu d'être, comme elle le doit, la description d'une évolution structurale coordonnée, ne serait plus que le tableau de la folie persistante du genre humain et l'apothéose des principes immuables prétenduement découverts par l'infaillible raison moderne. Ce ne sont pas les trésors du Pérou et du Mexique qui ont appauvri l'Espagne, c'est l'usage qu'elle en a fait ; il y a tous les jours des millionnaires qui se
ruinent; beaucoup de nations, même aujourd'hui, n'agissent pas autrement. *
La méthode critique, dans Tétude des sciences sociales, est purement négative ; elle est impuissante à nous révéler la raison des événements et des institutions ; à ce point de vue la courte digression ci-dessus n'était pas inutile; nous verrons, au surplus, plus loin que la méthode elle-même suit un développement organique; on ne peut pas plus reprocher aux publicistes des siècles antérieurs leurs aperçus superficiels qu'on ne peut excuser ceux de notre époque de ne pas s'en être dégagés.
Les banques de dépôt et de virement, grâce à l'accumulation croissante de leurs capitaux, ne tardèrent pas à être la source d'une nouvelle croissance ; elles furent amenées naturellement à se constituer en banques de prêt, où les dépôts ne furent plus simplement transférés à des créanciers, mais à des tiers, moyennant garantie et intérêt. Ce fut une économie de temps et d'argent, une moindre usure, aussi bien dans le sens matériel que dérivé de ce mot, une application heureuse de cette loi générale de la circulation, d'après laquelle l'objet de cette fonction est d'éliminer progressivement le poids mort et de stimuler ainsi l'activité sociale.
Les banques de prêt, y compris les institutions de prêt sur gage et plus tard de crédit mobilier, telles que les monts-de-piété, les warrants et les banques de crédit mobilier proprement dites, conduisirent naturellement aux banques d'escompte et ces dernières aux banques d'émission, lesquelles substituèrent, comme instrument des échanges, la reconnaissance, au moins en principe, de la souveraineté démocratique du papier sur la royauté du métal; toutefois, cette souveraineté, comme celle même du peuple, sous le régime constitutionnel de la séparation et de la pondération des pouvoirs, est restée en réalité fictive, l'or et l'argent ayant conservé leur privilège régalien de servir soidisant de garantie au papier émis. Les intéressés, il faut l'espérer, comprendront sans doute bientôt que cette garantie est aussi illusoire, dans l'état de notre civilisation occidentale, que le
principe monarchique même ; lune et Fautre sont devenus un danger et une cause de désordre.
A la différence des chemins de fer, postes et télégraphes qui, en Belgique surtout, sont presque entièrement enlevés à l'exploitation des grandes compagnies, les banques nationales d'escompte et d'émission ne sont encore que des organes imparfaitement socialisés; le privilège capitaliste des actionnaires y persiste encore à être un obstacle à un fonctionnement régulier au prix de revient; cette faiblesse constitutionnelle s explique historiquement par la succession graduelle des organes de la circulation dont nous venons de fournir un aperçu très incomplet, mais suffisant cependant au point de vue de l'objet spécial de cette Introduction, c'est-à-dire de la méthode.
Déjà, cependant, de nouveaux organes se sont faits jour, et, bien que dépendants encore des banques dites nationales, ils indiquent très clairement que la séparation est mûre et que la délivrance est à son terme; les unio7is de crédit mutuel où les échangistes constituent eux-mêmes le capital de garantie et s'escomptent les uns aux autres leur papier, sont lembryon de ce progrès décisif. Malheureusement, les unions de crédit n'ont pas encore acquis leur indépendance et leur forme définitive; le privilège des banques nationales les tient enchaînées à ces dernières par les liens métalliques et solides de l'or et de l'argent; tout leur système en est dénaturé et vicié; elles risquent de périr si la délivrance ne s'opère pas. Toutes les tentatives pour les soustraire à cette dépendance ont échoué jusqu'ici. Proudhon eut l'honneur d'être, non pas le premier théoricien du crédit mutuel, mais le premier qui en essaya la pratique, conformément à la théorie exacte; il devait échouer nécessairement, d'un côté, parce que le privilège capitaliste était encore en vigueur en fait, de l'autre, à cause de l'organisation insuffisante de la force collective échangiste, c'est-à-dire des producteurs etdes consommateurs eux-mêmes. Tant que cette force collective ne sera pas constituée d'une façon effective, ce manque d'organisation correspondra à l'exercice proportionnel d'un pouvoir fort inféodé
nécessairement à tous les abus et à toutes les inégalités, qui sont sa seule raison detre; dans ce système, les banques sont sous 1^ main du gouvernement et celui-ci sous celle des actionnaires.
Quand Napoléon P"" institua la Banque de France, il ne l'entendit pas autrement; cette conception tient au surplus aux conditions mêmes de tout développement social ; ce développement commence toujours par être une dépendance et une émanation de l'autorité ; en fait cependant, c'est une diminution de cette dernière et cette diminution s'affirme de plus en plus à mesure que le nouvel organisme se développe et finalement se distingue et se sépare. Dans l'idée de Napoléon 1®^, la Banque de France était une simple dépendance du ministère des finances ; elle en était une annexe, chargée d'émettre des billets à vue et au porteur j pour le compte de VÉtat. Lorsqu'en 1800 il s'empara de son capital, il était parfaitement logique et ne faisait que se conformer à l'idée mère de son institution; le fait aujourd'hui est inverse de ce qu'il était alors : en 1807, sur nonante-sept millions de valeurs escomptées, les quatre cin- ' quièmes consistaient en obligations des receveurs généraux; actuellement (septembre 1888) le portefeuille est de plus d'un demi-milliard et exclusivement commercial ; émanciper les banques ne serait, en somme, que reconnaître le fait accompli. En 1807, la Banque de France prêtait 40 millions au gouvernement; en 1814, le découvert était de nonante-quatre millions et les billets en circulation ne dépassaient pas cent millions ; aujourd'hui, la circulation dépasse deux milliards et demi ; ce développement naturel doit inévitablement aboutir à une organisation appropriée; le crédit commercial, étant devenu indépendant de fait de celui de l'État, doit fonctionner aussi d'une façon indépendante par l'intervention seule de tous les échangistes et au profit exclusif de ces derniers (1).
(1) Voir les nombreux articles sur le crédit au prix de revient^ publiés par l'auteur dans la Libei-té de Bruxelles, de 18G6 à 1872. Les premiers volumes de sociologie qui suivront immédiatement l'Introduction seront exclusivement consacrés à la circulation et au crédit.
Par suite du vice originaire de sa constitution métallique et de son imparfaite socialisation, le crédit n'est encore, pour le moment, abordable qu'au grand et au moyen commerce et à la grande et moyenne industrie ; en ce . qui concerne le crédit populaire ou plutôt ouvrier, il n'existe littéralement pas. Ce nouvel organe n'apparaîtra que lorsque le privilège de l'or aura été aboli et que la classe ouvrière, fortement organisée en syndicats, comme les patrons lui en donnent l'exemple, oflFrira des garanties matérielles et morales suffisantes pour assurer l'exercice d'une pareille institution; quant aux banques populaires actuellement existantes, elles ne sont que l'expression d'un besoin ; dépendantes, plus encore que les unions de crédit, de la domination des autres banques, ou bien elles ne fonctionnent en réalité qu'à Tusage de la classe moyenne, ou bien elles végètent misérablement et ne sont pour les simples ouvriers qu'une triste et stérile mystification.
La loi de formation naturelle et successive des phénomènes sociologiques nous a aussi appris que la production industrielle, et surtout la production agricole, en vertu de leur complexité supérieure, se socialisent postérieurement aux phénomènes de circulation. On ne s'étonnera donc plus dès lors de voir le crédit industriel encore moins émancipé que le crédit purement commercial; non-seulement les mines, les usines, etc., sont aux mains de particuliers et surtout de puissantes sociétés anonymes, mais ces dernières elles-mêmes, là où, comme en Belgique, la vie industrielle est intense, sont inféodées à des suzerains, tels que la Société Générale, véritable syndicat capitaliste, au profit duquel les légions ouvrières combattent les unes contre les autres et périssent sur le champ de bataille de la concurrence internationale.
En ce qui concerne le crédit foncier et le crédit agricole^ ils sont encore en fait entièrement livrés à l'usure privée des particuliers et des sociétés ; les diverses tentatives faites dans certains pays, notamment en Italie, en Belgique et en France, de fonder un crédit foncier et agricole national ont avorté ; la
terre surtout ne peut, sans se ruiner, servir au capital Tintérêt et les frais exigés par cet intermédiaire; toutefois, le Crédit Foncier de France et les institutions analogues d autres pays ^ montrent les bienfaits que pourrait rendre une telle organisation généralisée et rendue indépendante du parasitisme capitaliste ; en matière de crédit foncier et agricole, comme en matière de crédit industriel et commercial, les seuls actionnaires doivent être les producteurs-emprunteurs eux-mêmes et le seul instrument de leurs prêts mutuels, le papier revêtu de la signature ou de l'empreinte de la société. Il est toutefois probable qu'antérieurement à cette réforme décisive, les banques nationales, comme en Italie, ou d autres institutions dérivées et basées sur les mêmes principes, créées soit par TÉtat, soit par de puissantes sociétés, se substitueront à Thypothèque et à l'usure privées encore en vigueur partout; ce sera là un stade qui paraîtra naturel après les explications que nous venons de fournir sur la formation de l'organisme circulatoire des sociétés, mais dont chacun reconnaîtra la nature absolument insuflSsante et transitoire.
Entre les divers organes de la circulation que nous venons de décrire sommairement et dont les premiers et les plus simples sont nécessairement plus indépendants et mieux constitués que les derniers et les plus complexes, il existe une véritable correspondance, dont le résultat est de faire de tous ces organes particuliers un assemblage unique qui constitue Vappareil circulatoire des sociétés. Le développement de cet appareil, comme celui de chacune de ses parties composantes, n'a pas pour caractère unique son augmentation au point de vue de la masse, mais aussi sa différenciation en rapport avec une adaptation de plus en plus spéciale et complexe au milieu ambiant, c'est-à-dire un accroissement d'activité vitale ; la fonction de l'appareil circulatoire et de chacun de ses organes est de satisfaire d'une façon de plus en plus régulière, rapide et abondante à cette activité en fournissant aux besoins qui en résultent, et cela avec le moins d'usure possible pour les produits circulants, leur alimentation nécessaire.
Un exemple remarquable d'organisation de la circulation dans les conditions ci-dessus nous est fourni par les Clearing- Hotùses, dont le fonctionnement rend inutile l'emploi de la lettre de change et du billet de banque et permet même en partie de se passer de Tintermédiaire de la Bourse.
En 1883, les 31 Clearing-Houses des Etats-Unis, avec leurs 494 banques aflSliées, avaient fait pour environ deuœ cent soixante milliards de francs de compensations, et cela avec un capital né dépassant pas un milliard et demi, et à New-York les opérations à la Bourse ne représentent que 2 à 3 pour mille du mouvement des Clearing-Houses. L'Angleterre et, dans de bien moindres proportions, la France, l'Italie et l'Allemagne sont entrées dans la même voie, distançant, ici encore, d'autres pays, tels que la Belgique, dont l'initiative sociale en toutes matières semble disparaître de plus en plus pour faire place à un effacement complet.
Le socialisme scientifique, dont l'avènement légitime repose sur l'évolution naturelle et historique des faits sociaux, ne peut évidemment négliger aucun des résultats acquis par le développement organique dont nous venons de donner un aperçu ; il doit au contraire le faire sien, sauf à en tirer les perfectionnements ultérieurs qui y sont contenus en germe. Tout ce vaste appareil de la circulation, avec ses multiples organes, ne doit pas être détruit ; il ne le pourrait, du reste, que par un recul de la civilisation ; il doit être seulement amélioré, c'est-à-dire socialisé d'une façon plus parfaite. Différenciation de plus en plus grande dés fonctions, mais coordination de plus en plus étroite des parties, voilà le long travail dont les institutions diverses que nous venons de dénombrer ont réalisé le progrès. L'appareil circulatoire a atteint le plus haut degré de perfection parmi tous les autres appareils sociaux ; il lui reste une tare dont la suppression est la conclusion même de son histoire : c'est la tare capitaliste, représentée par la royauté métallique, dernière incarnation du poids mort dans la circulation économique des sociétés.
Quand l'appareil de la circulation aura réalisé ce type supérieur d'organisation et sauf les perfectionnements ultérieurs dont la limite nous est inconnue, le superorganisme social sera pourvu des conditions les plus générales nécessaires à la direction régulière du développement de ses autres organes plus complexes ; la circulation vitale de la société s'effectuant avec une déperdition de plus en plus minime de ses forces d'entretien, il en résultera une régularité, une intensité et même une durée supérieures à leur condition actuelle.