‹ Introduction à la sociologieChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FONCTIONS ET ORGANES GÉNÉSIQUES

Le problème de la population a toujours été avec raison considéré comme une dépendance de l'économie politique; la production, qui est la partie la plus complexe de cette dernière, se lie directement à un ordre de phénomènes plus spécial et plus composé encore, celui qui a pour objet la production et la reproduction des producteurs.

Dans le Vendidad, le grand législateur, légendaire ou non, de riran, Zoroastre, ne s'occupe de la famille qu'après le travail, le labourage et les .soins à donner aux troupeaux ; sa méthode en cela était, à n'en pas douter, le reflet, non-seulement des conceptions sociales de son temps, mais de lointaines traditions invétérées, rappelant non pas un système logique, mais la filiation parfaitement organique de la famille comme une croissance dérivée du développement économique des sociétés primitives. On remarquera, du reste, au point de vue scientifique et historique, que le problème de la population n'a été sérieusement soulevé dans notre siècle qu'après que des travaux considérables avaient jeté les premières bases de l'économie sociale proprement dite.

La fonction nutritive fut certainement partout et toujours et elle est encore actuellement la préoccupation la plus générale, la plus constante, la plus âpre, on pourrait presque dire l'idée fixe des sociétés humaines; elle est le besoin journalier et incessant; Tamour, au contraire, et la fonction génésique ne sont qu'intermittents et momentanés ; ils sont inséparables d'un ccr-

— loO -

tain loisir, (Vun excédent, quelque minime qu'on le suppose, physiologique et économique de l'épargne sur la dépense.

Après avoir formulé un acte de soumission à la volonté divine et se l'être ainsi rendue plus favorable, la première chose que le chrétien demande à son Dieu, n'est-ce pas le pain de chaque jour? Le jjaler n'était le chef que parce qu'il était le nourricier.

Ce qui était vrai autrefois, l'est encore maintenant; quand le socialismo moderne, aussi bien utopique que scientifique, inscrit en tète de son programme les réformes économiques, il sait fort bien que ces réformes sont fondamentales et entraîneront toutes les autres et par conséquent aussi la transformation de la famille et des mœurs.

La paternité a sa racine non-seulement dans le fait purement physiologique de la procréation, mais, comme fait social, dans son antécédent économique ; père, nourriture, pain ont la même racine aryenne et la linguistique sous ce rapport a une profonde signification au point de vue de la filiation organique.

Si l'amour est, comme le dit le poète, le tyran des dieux et des hommes, il l'est certes beaucoup moins que la faim ; la misère est plus mauvaise conseillère encore que les passions amoureuses ; pour n'en citer qu'une preuve, lu statistique de 1836 à 1880, en France, établit qu'après les souffrances physiques et les maladies cérébrales, la misère, les revers de fortune et Tivrognerie sont les motifs déterminants les plus généraux des suicides; les chagrins de famille, l'amour, la jalousie, la débauche ne viennent qu'en troisième ligne, et encore faut-il admettre que, pour les maladies cérébrales et les chagrins de famille, les pertes d'argent ou la situation malheureuse sont des facteurs tr^s importants (1).

L'amour commence par être un fait purement bestial. Les observations des voyageurs concordent unanimement sur ce point ({ue l'attachement du père, de la mère et de l'enfant n'est nulle-

(1) Compte général de Vadminisiraiion de la justice criminelle en France et rap' port relatif aux amice.'i 1S,?() à 1S80. l>aris Imprimerie Nationale, 188'i.

ment inné, mais qu'il dérive avant tout de l'habitude de la vie en commun; or, cette vie commune ne devient un peu fixe et régulière que là où il y a un certain développement économique ; dans le cas contraire, le plus fort, le père, sacrifie impitoyablement femmes et enfants, en supposant qu'il ait jamais éprouvé des sentiments de pitié ; il ne lui faut pas pour cela un effort, ce n'est pas un sacrifice qu'il accomplit, comme on pourrait se le figurer, si ce n'est un sacrifice semblable à celui de son bétail ou, plus simplement encore, du gibier qu'il tue à la chasse; les sentiments d'affection sont des effets dérivés de liens plus généraux ; quand ces derniers font défaut, une sensibilité de ce genre ne peut se produire, et là où il n'y a pas de sensibilité, il n'existe pas non plus de souffrance morale qui puisse réagir contre les impératifs commandements de la faim.

Une longue promiscuité à peine réfrénée, comme chez les animaux supérieurs, parles soins à donner à l'enfant, futcertainement le caractère distinctif des civilisations primitives dont quelques spécimens subsistent encore actuellement. Il suffît, au surplus, d'observer le même phénomène dans les couches inférieures et dégradées de la population, dans nos plus grands centres de progrès et de lumières, pour reconnaître que la vie économique, si peu stable, des temps les plus reculés et des tribus sauvages modernes devait correspondre à un état familial et moral en partie analogue à celui où, avec une nécessité moindre et une plus grande culpabilité de notre part, croupissent des masses de nos concitoyens. Les avortements, les infanticides, les viols, la prostitution, la débauche allant jusqu'à l'inceste ne sont en définitive dans nos milieux si peu équilibrés que la réminiscence et le résidu d'un état antérieur où cette situation, au lieu d'être spéciale à une classe, était le lot de la société entière ; alors l'abjection particulière avait au moins pour excuse l'abjection et l'inconscience de tous ; aujourd'hui que notre sensibilité est à la fois si instruite et si raffinée, ce sacrifice continu des plus faibles et des plus malheureux par les plus puissants, cette immolation d'une partie de la société sur l'autel du vice et du crime, est elle-

même devenue de la part de ces derniers une monstruosité inexcusable.

Dans les sociétés primitives, les liens résultant de la guerre, de la chasse et de la pêche, bien qu'eux-mêmes intermittents, sont bien plus étroits que ceux résultant de l'union des sexes, dont les rapprochements paraissent alors et sont eu réalité bien moins fréquents et nécessaires que ceux provoqués par la lutte en commun pour l'existence. L'étude des sociétés animales est à ce point de vue un préliminaire précieux à celle des premières formes familiales des sociétés.

Incohérence et promiscuité, violence et despotisme sans frein, voilà les lignes structurales de la fonction génésique à son origine; nous savons déjà que ce sont là les caractères naturels de tout organe en voie de formation sociale.

En ce qui concerne la promiscuité, elle allait non-seulement jusqu'à une méconnaissance complète des liens de parenté, mais jusqu'à une certaine confusion des sexes, dont les vices contre nature qui souillèrent si profondément l'Egypte, la Grèce et la civilisation romaine et qui continueiit à subsister en Orient et exceptionnellement en Europe, semblent les retours caractéristi- (|ucs vers des habitudes ances traies à peu près universellement répandues.

Les empêchements au mariage sont le produit d'une longue civilisation et d'une extension déjà considérable des groupements locaux primitifs. Jupiter et Junon étaient à la fois frère et sœur, mari et femme. Ils représentaient certainement, dans la pensée grecque, le souvenir d'un état antérieur où ces liens, loin d'être un obstacle au mariage, étaient consacrés par l'usage. Ce qui semblait naturel pour les dieux, l'avait été pour les hommes; la preuve, c'est que l'union de frère et sœur se perpétua surtout, et i)lus tard à des degrés moins rapprochés, dans les grandes familles, dont on ne voulait pas relâcher les liens et surtout ^Mrlajer les biens. Ici, encore une fois, nous constatons l'influence décisive des formes économiques despotiques primitives sur les formes de même espèce des institutions familiales.

Cette même promiscuité originaire explique comment la filiation maternelle a été d'abord la seule socialement reconnue, par Texcellent motif que c'était la seule qu'il fCit possible de reconnaître; le matriarcat et les enfants naturels, sans autre lien avec le ou les amants de la mère, furent à n'en pas douter le régime qui succéda directement à la promiscuité première, et ce, bien avant celui où le fils porta le nom de son père ; cette évolution même n'est pas si ancienne ; ainsi, chez les Romains mêmes, nous voyons que la reconnaissance par le père était primitivement l'exception, puisque encore beaucoup plus tard cette reconnaissance, même en légitime mariage, ne se faisait pas de plein droit; il fallait pour qu'elle fût effective, l'admission de l'enfant au foyer domestique, suivant certaines formules consacrées; ce symbolisme était évidemment le résidu d'un état antérieur où la reconnaissance des enfants par le père n'était pas la conséquence ordinaire du mariage. Celui-ci, du reste, avec son organisation polyandrique, ne pouvait impliquer ni théoriquement, ni pratiquement l'exercice dé la paternité dans le sens moderne; cette conception ne peut naître que de la polj'gamie et surtout de la monogamie, qui furent les formes supérieures plus stables et plus régulières de l'union des sexes. Dans l'état de promiscuité et de polyandrie primitives, le père était simplement le directeur économique, le nourricier et le mâle momentanés, et son autorité résultait moins de l'affection et du i^espect que de la nécessité de son concours et de sa force.

On comprend maintenant que la fonction génésique et ses organes dérivés, tels que le mariage, la puissance maritale et la puissance paternelle, devaient naturellement, pour se débarrasser de la promiscuité incohérente qui est à l'origine de la plupart des institutions, se fixer et se concentrer sous des formes excessivement rigides et despotiques; ici, comme ailleurs, la socialisation dut s'opérer et s'opère effectivement par la constitution d'une tyrannie qui, à notre point de vue élevé, fut réellement bienfaisante, malgré les caractères qui, au point de vue moderne purement critique, peuvent et doivent la rendre

odieuse. Il ne faut pas cepoiulant qu'une fiiusse sentimentalité nous fasse perdre de vue les conditions nécessaires de tout développement organique et de tout progrès ; la fonction génésique étant par sa nature bilatérale, est par cela même sociale ; les nécessités physiologiques et le milieu physique et économique qui lui impriment sa direction générale étant eux-mêmes dans leur organisation rudimentaire essentiellement despotiques, la structure matrimoniale et familiale ne pouvait que se conformer à cette structure générale, sauf à se différencier et à s émanciper au cours de son évolution.

Ce caractère despotique et violent, nous le retrouvons à lorigine de toutes les civilisations anciennes et dans les civilisations arriérées modernes ; nous retrouvons sa marque dans les formes, variées en apparence, mais identiques au fond, du mariage, de la paternité et de la filiation, du divorce, de ladoption et, en un mot, de tout l'appareil familial.

L'organe générateur de la famille, comme de l'organisme économique, son véritable accoucheur fut la guerre; ce fait paraît général, sauf pour quelques tribus exceptionnellement isolées par des causes physiques ou autres. La fonction génésique s'alimenta surtout et s'alimente encore chez les sauvages modernes par le rapt et la violence exercés sur les femmes des tribus étrangères ; cela est conforme du reste aux lois de formation naturelle des organismes; nous avons déjà constaté antérieurement que la nutrition et la circulation des premiers organismes, tant individuels que sociaux, et parmi ces derniers, ceux de la vie économique, s'opéraient d'abord du dehors au dedans par l'intermédiaire d'une enveloppe supérieurement constituée au point de vue de l'attaque et de la défense et qui, en sociologie, est représentée par la forme despotique et guerrière.

La fonction génésique fut donc principalement d*abord eœogamiqiie ; même quand elle s'éleva à un état supérieur, celui de Veiidogamie, le rapt et la violence continuèrent longtemps à être ses procédés ordinaires; dans la suite ceux-ci dégénérèrent

en un simulacre symbolique dont les traces existent encore aujourd'hui et rappellent la réalité antérieure.

En fait, la propriété des choses et des esclaves, la puissance maritale et paternelle sont trois formes différentes d'une forme propriétaire primitive unique et née, comme celle-ci, du vol et delà violence.

Si Ton n admet cette explication, toutes les institutions économiques et familiales passées et présentes deviennent inexplicables, on ne peut leur attribuer une source moins impure qu en substituant à l'interprétation organique la Providence et l'arbitraire.

Les Grecs et les Romains procédèrent longtemps par enlèvements, qui donnèrent naissance à un grand nombre de guerres, au même titre que l'enlèvement du bétail; le rapt d'Hélène, celui des Sabines sont des exemples historiques déjà fortement atténués de faits antérieurement plus communs et presque journaliers; une critique superficielle a eu tort d'y voir un système de légendes et d'attribuer les conflits de l'époque à des causes plus profondes ; en est-il de plus profondes, en effet, dans tous les temps, que la lutte pour l'existence matérielle et la conservation de l'espèce ?

Dans la Grèce primitive, mais déjà plus civilisée, le mari devait encore simuler un rapt, sa fiancée jetait des cris et ses compagnes essayaient de la défendre. M Fustel de Coulanges voit dans ces usages une coutume symbolique, manifestant que la femme, en entrant dans sa nouvelle maison, n'y est autorisée que par un acte de la puissance maritale nécessaire pour l'admettre au culte de sa nouvelle famille 1 Ce sont là des conceptions dérivées, évidemment eu dehors des préoccupations de ces temps; le fait brutal est que la femme était volée et violée. Les cérémonies postérieures rappelèrent la pratique sauvage, en ne conservant que le symbole de ce qui avait été une réalité. Entrée au nouveau foyer, la femme partageait avec son mari un gâteau, un pain et quelques fruits. Communion l'eligieuse ! dit M. Fustel de Coulanges. Il n était pas question de communion religieuse à cette

époque ; ce rituel coustituhit une simple réminiscence de ce qu était le mariage primitif : après avoir volé et violenté sa proie, le mâle l'introduisait chez lui et la nourrissait pour la conserver, comme il nourrissait tout autre animal domestique. Le mari, c'était le maître, le propriétaire; le père était un éleveur, conservant ou sacrifiant sa femme esclave et ses produits suivant les nécessités et les fantaisies de son despotisme effréné. Les cérémonies religieuses ont des origines moins élevées et moins spiritualistes qu'on ne pense ; c'est Thomme-brute qui a engendré les dieux, lesquels, du reste, le lui ont bien rendu.

Le mariage romain en trois actes, tracUtio, deductio in domun, confary^eatio, a la même signification. L'idée religieuse, morale et juridique ne furent que des conceptions complexes dérivées; la dégénérescence du fait en simulacre indique l'atrophie de l'organe par la désuétude de la fonction ; elle est généralement le signe précurseur et parfois simultané d'une formation supérieure nouvelle. Ainsi, la confarreatio, simulacre de l'ancienne dépendance domestique de la femme, avait pour contre-partie la diffareaiio, cérémonie par laquelle, en refusant de partager le gâteau de farine, on mettait fin à l'association matrimoniale; la communauté de table cessant, celle du lit cessait également, et, par voie de conséquence, le lien religieux et juridique était brisé, le mariage dissous. Il va de soi qu'un tel simulacre correspondait à un état de civilisation déjà très avancé, où les intéressés eux-mêmes ne comprenaient probablement déjà plus eux-mêmes la signification historique et positive de ce cérémonial, signification purement économique, dont le sens était défiguré et perdu, comme aujourd'hui l'est chez les prêtres le sens religieux, que les savants et les philosophes seuls sont restés aptes à découvrir.

Les formes diverses du mariage, par ordre d'ancienneté et de formation, chez les Romains, indiquent parfaitement comment l'organisation progressive du mariage se fit dans le sens d'une réduction de la puissance maritale. Les formes archaïques étaient la confarreatio et la coemptio; la confarreatio, la plus selon-

nelle de toutes, en vertu de son antiquité, rappelait parfaitement, comme nous venons de le montrer, le mode primitif du rapt; quant à la coempHo, elle était déjà une forme plus adoucie correspondant davantage à un certain développement pacifique interne favorable aux relations endogamiques : la femme n'était plus volée, elle était achetée ; dans l'un et l'autre cas cependant, elle était m manu mainti, comme toute autre propriété. Le mariage sine mami, considéré par les Romains comme une forme tout à fait inférieure, à l'usage de la plèbe, était en réalité comme l'avènement despotique de cette dernière par les Césars, un progrès énorme de la civilisation et de l'émancipation de la famille, par une limitation correspondante du principe autoritaire.

A côté de ces formes nationales et, à vrai dire, de droit public, le mar'mge juris pentium rappelait parfaitement le régime du matriarcat antérieur aux Justes noces des citoyens romains ; sous cette forme, que nous appellerions aujourd'hui de droit naturel, les enfants avaient une seule filiation certaine : ils suivaient la condition de la mère.

Quand on étudie les civilisations anciennes et les mœurs des populations sauvages, il faut soigneusement se tenir en garde contre cette propension trop générale, soit d'appliquer aux mots anciens la signification des mêmes mots dans le langage moderne, soit d'attribuer aux institutions primitives les appellations sous lesquelles nous-désignons les fonctions actuelles. Ainsi, à Rome, familia n'avait pas du tout le même sens que famille aujourd'hui; familia avait la même étymologie que famulvs, esclave, Qi famés, faim; la famille se composait alors de tous ceux qui étaient logés et nourris sous l'autorité du même chef; elle était ainsi à la fois une forme économique et, accessoirement, un groupe de parents; le caractère purement familial ne se dégagea d'une manière indépendante qu'avec les progrès de la civilisation; de même imter n'était pas seulement \egenitor, mais le maître de tout le troupeau humain qui pait ou se nourrit sous sa direction; cela seul explique comment on put appeler patres les chefs politiques de la nation.

La famille, pas plus qu'aucune autre institution sociale, n'est un organisme universel, immuable et incréé; c'est un organisme dérivé et sujet à de multiples métamorphoses; elle a des origines à la fois physiologiques et économiques ; au point de vue social, elle se confond d abord avec la structure économique ; elle est la fille naturelle de cette dernière qui, même de nos jours, continue à exercer sur elle son incontestable tutelle; oa doit reconnaître, en effet, que du système économique de toute société dépendent et dépendront toujours l'étendue, la perfection et, en un mot, toutes les conditions fondamentales des relations familiales.

L'origine économique de la structure familiale résulte encore implicitement de certaines expressions en vigueur actuellement : ainsi, pour désigner certaines grandes familles, on se sert encore du mot : maison Domiis et familia, maison et famille, avaient anciennement la même signification, l'élément économique y était dominant; par un phénomène naturel, que nous avons déjà indiqué, la même signification s'est perpétuée dans les institutions archaïques, de la même manière que des fossiles dans les terrains primitifs ; ainsi, on dit encore : la maison de France pour indiquer non-seulement la famille souveraine réduite à ses limites légales modernes, mais l'ensemble de ses rapports à la fois patrimoniaux, civils et politiques.

La famille était, en réalité, primitivement un esclavage, un mode d'appropriation; son origine essentiellement despotique résulte précisément, d'un côté, de l'irrésistible violence de l'instinct génésique, de l'autre, de la brutalité et des formes autoritaires des anciennes institutions et habitudes économiques. Dans ces hautes civilisations de la Grèce et de Rome, issues d'autres civilisations moins avancées, précédées elles-mêmes d'un état sauvage dont l'existence est attestée par des réminiscences évidentes sous le déguisement des alluvions plus récentes, les formes de la famille en général, du mariage, de la puissance paternelle, devaient nécessairement aussi être rigides et despotiques à un très haut degré; la liberté contractuelle

avait peu à voir dans le mariage grec et romain, et cela devait être ainsi, parce que le mariage intéressait au plus haut point les intérêts matériels et politiques de la famille, dans le sens de ce mot à cette époque, et de la gens; il en était de même du divorce, qui, pour les mêmes motifs, était entouré des plus grandes difficultés légales, mais que la force même du système familial et économique en vigueur rendit impossible pendant plusieurs siècles et très rare dans la suite; la religion, au nom des croyances générales, plus despotiques que la loi, intervenait à son tour dans le mariage et dans sa dissolution pour assurer le despotisme social.

En ce qui concerne le caractère autoritaire de la puissance paternelle dans les civilisations anciennes, leur histoire abonde en exemples quil est inutile de rappeler; ce qu'il est cependant utile de retenir, c est que la patria potestas était directement dérivée de l'autorité économique absolue du chef de famille et de l'incapacité correspondante de la femme et des enfants assimilés sous ce rapport, dans les premiers temps, aux esclaves.

La promiscuité, la violence, le despotisme, sont la structure générale des sociétés primitives; ils caractérisent non-seulement les populations sauvages, mais, comme nous venons de le voir, des peuples fortement développés. Les mêmes formes se rencontrent et persistent partout et jusqu'à nos jours, plus ou moins vivaces ou adoucies, suivant les temps et les milieux.

D'après César, les Gaulois étaient monogames, sauf les chefs; suivant notre méthode d'interprétation, basée sur la nature même de toute évolution organique et d'après laquelle les formes anciennes se retrouvent généralement dans les représentants modernes de ces dernières, cela veut dire évidemment que la monogamie avait été précédée en Gaule d'une polygamie générale dont les chefs seuls avaient conservé le monopole en leur qualité de représentants de la tradition; César, au surplus, observe que dans la Grande-Bretagne, certainement moins avancée en civilisation que la Gaule, le mariage n'était presque

pas connu; les femmes étaient en commun et les enfants appartenaient à celui qui le premier avait introduit leur mère dans la famille, c'est-à-dire au propriétaire de lune et des autres.

Sous la féodalité, le droit de mariage faisait partie des prérogatives du souverain ; les vassales, spécialement les héritières, étaient obligées de choisir pour mari celui que le suzerain leur présentait; cette obligation put, dans la suite, se racheter; mais, encore au xvi'^ siècle, le duc de Bourgogne mariait ainsi les filles mineures de ses vassaux et même les filles ou veuves des marchands, des laboureurs ou des bourgeois riches. Aujourd'hui encore, le despotisme économique n exerce-t-il pas son implacable autorité dans les familles les plus puissantes non-seulement des souverains, mais de la noblesse et de la riche bourgeoisie, et la liberté des mariages, au point de vue des inclinations et du bonheur intellectuel et moral, n'y est-elle pas circonscrite dans un cercle très étroit, limité par les convenances politiques ou financières?

En dehors de ces faits anciens ou persistants dans les sociétés les plus avancées, les anciennes formes violentes, despotiques et d'incohérente promiscuité subsistent encore aujourd'hui dans toute leur vigueur, non-seulement chez les sauvages contemporains d'Afrique et d'Océanie, mais chez les populations que des circonstances spéciales, géographiques et autres, ont laissé en dehors du courant progressif qui les contourne, pour ainsi dire, comme de solides îlots, sans presque les entamer.

En Turquie, la polygamie règne à côté d'un esclavage véritable de fait ; les riches cependant peuvent seuls se donner le luxe d'un harem; les pauvres, eux, font le trafic de chair humaine; les femmes et les enfants y sont un véritable article de commerce, d'importation ou d'exportation. Chez les Mirdites, semblables aux Albanais, la femme est encore une proie; elle doit être enlevée à l'ennemi ; de là des vendettas et de petites guerres locales constantes qui rappellent les origines historiques de la Grèce et de Rome.

Chez les Tcherkesses, le fiancé enlève la jeune fille par force ; à son tour l'enfant né de leur union leur est enlevé ; les garçons, en effet, sont élevés le plus souvent, non par leurs propres parents, mais par un atalik ou « éducateur, » choisi pour les qualités physiques et morales, c'est-à-dire, bien entendu, pour celles appréciées par ces populations : la force musculaire, l'intrépidité et la férocité. Autrefois, c'était par un vol furtif que latalik s'emparait de l'enfant; il le ravissait trois jours après sa naissance, mais en présence de sept témoins chargés d'attester plus tard l'identité de l'adolescent. Il est évident que cette dernière précaution était un progrès dérivé d'un état antérieur où le ravisseur, c'est-à-dire le plus fort, le chef, s'emparait purement et simplement de l'enfant, dont le père même était, au surplus, généralement inconnu. Cela n'empêchait pas, chez les Tcherkesses et ailleurs, la femme d'avoir un caractère sacré. Ce mot même n'a pas chez les peuples primitifs sa noble signification civilisée; cela, en effet, est considéré par eux comme sacré qui a une valeur économique quelconque : l'arme, le champ, le bétail, l'esclave; ce qui le prouve, c'est que le caractère sacré n'empêche pas plus les Tcherkesses que les sauvages d'accorder au père ou au mari un droit illimité de vie et de mort sur leurs femmes et leurs enfants.

D'après E. Reclus, d'accord avec tous les voyageurs et avec les écrivains italiens eux-mêmes, dans 1 Italie méridionale également la fvjmme est encore considérée comme un être très

inférieur à Thomme; sa position n'a guère changé depuis deux mille ans; même à Reg^io, les dames de la bourgeoisie et de la noblesse restent, comme autrefois, dans le gynécée et, dans leurs promenades, elles sont accompagnées, non par leurs maris, mais par des suivantes, espèce d'esclaves, aux pieds nus. Les paysans du midi de l'Italie font encore aussi la traite des enfants, exportés ainsi jusqu'aux États-Unis. Dans l'île de Sardaigne, le mariage est toujours précédé d'un simulacre d'enlèvement, réminiscence d'une pratique générale ancienne. Les exemples qui précèdent suffisent amplement comme

illustration de la méthode qu'il convient d'appliquer dans l'observation et la description de l'appareil familial et des organes particuliers qui concourent à le constituer : le couple androgyne et le mariage, la paternité et la filiation, le divorce, l'adoption, etc., etc. Nos inductions et celles plus considérables et plus complètes des traités spéciaux autorisent dès à présent, comme application de cette même méthode, quelques conclusions plus générales, qu'il ne semble pas trop hardi de proposer très, sommairement.

La constitution familiale reçut sa première empreinte et sa première organisation, non pas des idées et des croyances, ni encore moins d'un principe immuable d'après un plan préétabli et prévu, mais avant tout des conditions de la vie économique. Apprenez-moi, pourrait-on dire, comme une société s'alimente et je vous dirai quelle est son organisation familiale. L'affection de l'homme pour la femme et de l'un et de l'autre pour l'enfant n'est pas un sentiment inné ; elle n'est que du cannibalisme transformé, atténué, une façon moins matérielle de les aimer; elle est le produit d'une série d'évolutions économiques, d'un côté, et d'une certaine consolidation des relations sexuelles, de l'autre. A la différence de la faim proprement dite, l'appétit vénérien n'agit pas chez l'homme d'une façon aussi continue et aussi régulière ; il a donc une moindre puissance à se fixer et en réalité il dépend lui-même de la satisfaction des besoins nutritifs. L'amour est cependant moins soumis aux influences climatériques, économiques et autres chez l'homme que chez les autres animaux inférieurs ; de là, du moins à un certain degré de civilisation, une tendance à produire l'accoutumance, qui est l'origine des progrès futurs de l'union maritale et familiale.

Ce n'est pas la morale, ce ne sont pas les croyances qui créent la famille, c'est au contraire, en même temps que les conditions économiques, la fonction génésique qui, rapprochant plus ou moins les animaux et surtout l'homme, inaugure les instincts moraux, d'abord purement affectifs et plus tard rationnels. La répétition habituelle du coït, les rapprochements résultant

des nécessités de la lutte pour la vie produisent spontanément cette accoutumance qui est le fondement de Taffection conjugale et filiale, par la constance et la régularité quils introduisent dans ces relations. Comment voulez-vous que Thomme, la femme et Tenfant soient liés étroitement, comme ils le sont de nos jours, par exemple, dans une société où la préoccupation de tous les instants, la véritable obsession fixe, sont la pêche, la chasse et la guerre ; où la femme et Icnfant ne sont appréciés qu'à la condition que la subsistance soit sufiis^mment abondante pour que leur entretien ne soit pas une cause débilitante des plus forts, lesquels sont alors les représentants nécessaires de la force collective en vue de lattaque et de la défense ? C'est déjà un très grand progrès quand la subsistance du groupe étant un peu assurée, la femme et lenfant en arrivent à avoir une simple valeur économique pour ceux qui les possèdent et pour Tennemi qui cherche à en faire sa proie; cette valeur économique sera le point de départ de leur émancipation progressive; l'amour, résultat de Taccoutumance, fera le reste.

La famille ne fut donc pas, dans les sociétés antiques, ce que nous la concevons et sentons être aujourd'hui : un organisme revêtu d'un caractère religieux, moral et juridique ; ce sont là, des propriétés et des parures postérieures qui n'intervinrent en rien dans sa création naturelle et dont nous aurons à étudier lapplication et Taction dans la dernière partie de cette Introduction, consacrée à la dynamique sociale; la famille commença par être une excroissance économique en rapport avec les instincts génésiques dérivés de la différence sexuelle et d'autres conditions physiologiques d'âge et de force. Elle devint avec le temps, comme dans la Grèce et la Rome anciennes, l'association plus ou moins régulièreet permanente, consacrée par la coutume, la religion et le droit, non-seulement du mari, de la femme, de l'enfant et de leurs ancêtres, mais de tous les inférieurs, y compris les esclaves, qui recevaient leur nourriture du même maître, à la fois leur nourricier, leur défenseur et leur directeur spirituel.

Famille et faim ont la même origine, de mêa:e que serviteur. Le besoin génésique n'est-il pas lui-même une faim que l'animal veut assouvir à tout prix, fût-ce pnr le rapt et le meurtre, lorsqu'il ne le peut, comme aujourd'hui, par la séduction et la prostitution ? La promiscuité, la polyandrie et la polygamie sontelles donc des institutions si étonnantes quand nous les voyons encore en fait à peu près universellement pratiquées sous nos yeux ?

L'origine en partie économique des formes familiales, peut seule expliquer comment, chez les Romains, par exemple, l'esclave participait même au culte du foyer domestique; il faisait partie de la famille et, de m3me qu'il prenait sa part du repas commun, il participait aux sacrifices, lesquels n'étaient primitivement en réalité, plus tard symboliquement, que des repas offerts aux ancêtres pour les nourrir d'abord, dans la suite pour les honorer; dans l'un et l'autre cas, pour se les rendre favorables.

C'est également dans les conditions déterminantes de la vie économique et de ses anciens procédés, rapaces et meurtriers, que nous trouvons le sens de la différenciation capitale primitive entre les unions exogamiques et cndogamiques ,1a généralisation de ces dernières est toujours Tindice d'un progrès important résultant de l'organisation d'une plus grande activité pacifique et économique interne et d'une limitation correspondajjte de cette organisation rudimentaire, où la circulation se fait principalement du dehors au dedans.

Ainsi, rori^auism3 génésique, avec ses organes spéciaux successifs et modernes, était primitivement impliqué dans l'organisme économique, de même que ce dernier était à l'état incohérent confondu dans le tissu collectif résultant de la juxtaposition des deux grands facteurs sociaux indéterminés, le territoire et la population, lesquels sont la matrice physique et physiologique de toutes les structures sociales.

L'organisme familial ne se différencie qu'à la longue, grâce surtout aux progrès de la production, qui suscitèrent le dévelop-

pement et la régularisation de la reproduction de l'espèce et permirent aux relations sexuelles et familiales de s'étendre et de se tîonsolider par l'accoutumance d'où naquit laff'ection.

L'attachement étant naturellement plus grand du côté de la mère qui a porté et nourri l'enfant, la certitude de cette filiation étant aussi mieux établie, on comprend que le régime du matriarcat^ avec ses nombreuses conséquences de fait et de droit, ait à peu près partout précédé celui de la reconnaissanco légale ou coutumiôre de l'enfant par le père. Par le matriarcat, s'explique que le frère et le neveu succèdent, par exemple, au mari, de préférence à l'enfant dont la paternité est douteuse; par un phénomène de réminiscence archaïque déjà indiqué, ce mode de succession s'est perpétué dans certaines familles royales en Afrique et en Orient. La défense de rechercher la paternité inscrite dans nos codes est un résidu du même régime, résidu en rapport, du i*este naturel, avec la polygamie et la promiscuité de fait que tendent à perpétuer, dans nos plus hautes civilisalions, les inégalités et les perturbations économiques que la mission de la science et de la politique sociales est de signaler et de vaincre sans trêve ni merci.

Le développement progressif détache successivement de la famille l'esclave émancipé, le client et le serviteur rendus à leur dignité d'hommes libres et de producteurs plus ou moins autonomes; la famille, dès lors, est réduite, comme dans l'Europe occidentale et dans les sociétés les plus avancées modernes, aux ancêtres, au père et à la mère et à leurs enfants. Signalons cependant que le peu de stabilité de la vie agricole et industrielle, d'un côté, l'égoïsme inhérent à tous les rapports familiciux et sociaux des classes privilégiées, de l'autre, ont fait dévier le progrès dans le sens d'une destruction partielle, à notre sens regrettable, des liens naturels qui semblent devoir entraîner une plus étroite communauté de vie entre les enfants et les grandsparents ; sauf cette réserve, le processus régulier des institutions et des mœurs semble être vers une indépendance et une égalité ou plutôt une équivalence de plus en plus grande de l'homme et

de la femme. La même égalité a supprimé entre enfants les différences résultant du sexe et de l'âge au point de vue héréditaire : les privilèges du mâle et les droits de primogéniture ont été généralement abolis. De plus en plus les droits du père et de la mère, ceux des ancêtres et des enfants, seront assurés sans aucun doute, non-seulement par la loi, mais, ce qui vaut mieux, par les mœurs et les contrats; à ce point de vue, les institutions d'assurance, en général, et d'assurance ouvrière, en particulier, exerceront sans aucun doute une influence décisive sur la consolidation spontanée et non despotique de lorganisme familial.

En ce qui concerne la puissance paternelle, sa tendance indiscutable est d'être moins une source de droits que de devoirs: devoir d'alimentation, devoir d'éducation, devoir d'instruction; l'accomplissement intégral de ces obligations vis-à-vis d'êtres à qui ils ont donné la vie, peut seule devenir pour les parents la justification de la dernière autorité, qui doit leur être conservée : celle qui résulte de raflection et du respect qu'inspireront toujours les grands devoirs sociaux et familiaux, noblement accomplis et sans compter, fût-ce jusqu'à l'abnégation et au sacrifice.

De nos jours donc, en même temps que la promiscuité, la violence et l'autorité sous toutes leurs formes disparaissent insensiblement des institutions familiales; le mariage lui-même est un contrat civil et libre, où la société n'intervient plus guère que pour garantir les plus faibles, en attendant qu'une évolution morale plus haute rende peut-être un jour inutile l'intervention de la loi elle-même. Si l'amour libre n'est pas, comme c'est notre conviction, la formule de l'avenir, tout permet de prédire que ce sera de plus en plus l'élément contractuel, qui fixera de plus en plus les rapports sociaux dérivés de l'union sexuelle.

Nous pouvons borner à ces applications nos observations relatives à l'étude méthodique des formes et des fonctions génésiques sociales, naturellement produites par le développement de l'instinct génôsique et des autres conditions physiologiques d'un côté et de la vie économique de l'autre. Signalons avant de finir,

sauf à approfondir le phénomène dans le volume réservé à la dynamique, que Tappareii familial, avec ses organes particuliers et successifs, n'est pas seulement le régulateur des fonctions auxquelles il est spécialement affecté, mais que son apparition dans le superorganisme social ainsi que la série de ses développements agissent par contre-coup sur tout l'appareil antécédent représenté dans l'espèce par les organes économiques; l'appareil familial est par lui-même un régulateur additionnel de la circulation, de la consommation et de la production des richesses; il suffit, pour le prouver, de constater que là où la famille est encore faible et irrégulière, l'organisation économique est également incohérente et peu forte et que les modalités de la structure de la première entraînent au moins partiellement certaines modifications de la seconde. En somme, tout organe et tout appareil d'organes régularise non seulement sa propre activité fonctionnelle, mais il détermine directement l'activité de tous les organes et appareils subséquents et indirectement, par réaction, celle des organes et appareils antécédents. Cette observation est capitale au point de vue de la méthode et de la politique qui doit en être l'expression.

Page 1