BOUTET DE MONVEL
Je ne puis oublier, mon cher Bernard, que vous prêtiez à ces quelques pages, dans La Vie Parisienne, toute la grâce élégante et l'esprit charmant de votre crayon.
Permette^ donc que je vous les dédie, avec reconnaissance et en toute amitié.
DU NOM ET DE L'ASPECT
Vous aspirez à devenir comme-il-faut, mon cher Guillaume et ma chère Jeanne. Ce fut la profession de vos parents et vous voulez à votre tour entrer dans cette belle carrière. Je vous y guiderai volontiers. L'âge m'a donné des loisirs. Puis j'habite Chantilly, où les personnes comme-il-faut se trouvent en nombre considérable, surtout depuis qu'il y règne un golf: j'ai des modèles très riches. Paris entier vient ici chasser, jouer au golf, goûter, bavarder, exprimer son avis : on raffine. Écoutezmoi donc, je vous parlerai ainsi qu'à mes propres enfants.
Et tout d'abord, commençons par le com-
TNTR0DUCTIO.> A LA VIE i n.U M i: ll.-i . 1 a
menceraent : le nom. Évidemment, vos deux prénoms se présentent assez bien : Guillaume et Jeanne, voilà des termes de chez nous que l'on pourra transformer à merveille en mots anglais, tellement usuels qu'ils ne surprendront personne, et si simples qu'ils n'auront pas ce petit air « bêta » que prennent trop souvent les diminutifs. 11 est presque populaire en effet de prononcer « Willy » au lieu de Guillaume : cela court le faubourg et la cité. Encore y a-l-il, toutefois, la manière de prononcer. L'on n<- saurait dire Vilif tout uniment : le saute-ruisseau d'en l'ace s'exprimerait ainsi. 11 serait province, «l'autre part, de nous làcher pompeusement des Oto ainsi que certaines personnes font, en déclarant par exemple : « J'irai à Chantilly pour le Derbais », au lieu de confesser, comme tout le monde, qu'elles se trouveront au Derby. Nul n'a besoin de démontrer avec tant d'éclat qu'il connaît la langue mère, la langue Bac* entendu : vous parliez anglais en naissant,
DU NOM ET DE L'ASPECT
vous avez demandé à téter en anglais. Inutile de nous proclamer ça par des Ouailais et des Derbais. On dit négligemment Ouélë, en atténuant ces deux ê jusqu'à en faire presque des i. Cela suffit bien.
Quant à« Jeanne », un simple changement d'orthographe donnera Jane, qui est ravissant, qui réjouit l'âme et la vue, n'est-ce pas? Jane... Un rien dans le mouvement de la langue contre le palais, pour prononcer le,/, un soupçon d'affadissement dans l'a, et au lieu d'un bon gros et rustique Jaune, vous obtenez un
Jane délicieux, et d'une distinction! On
se le répète à plaisir : « Jane, voulez-vous faire neuf petits trous au golf? Combien je vous aime, Jane!... » Exquis.
Vous voici donc baptisés, mon cher Willy et ma chère Jane. Quant à votre nom de famille, il n'y a nulle raison pour en rougir, certes. Vous vous appelez Legrand : c'est un patronyme honorable, et que vos ancêtres vous ont laissé sans tache. Gardez-le tel que vou3
INTRODUCTION A LA VU: COMUE-lUFAOT
l'avez reçu, mes enfants, et prenez-en bien soin. Pour plus de sûreté même, oe \ us en servez pas tous les jours; mais réservez-le pour
sions, pour solennelles, par exemple pour signer à la mairie, sur les registres de Tétai civil. Dans la quotidienne, use/ plutôt d'un autre nom, que vous exposerez à tous les risques, comme on expose un simple costume tailleur du matin à tous les hasards de la température. Quel nom choisir? Bah! n'importe lequel... Tenez celui de la petite maison de campagne que votre eellent onde possède près de Meulan, et qui s'appelle... comment donc?... villa Germoize, est-ce bien cela?... Eh bien, mais parfait, G moize! l'as besoin de chercher si loin, vous ez... Vous prendrez la particule, en même temps, pour ne pas vous faire remarqu
Ah! pourtant, ici, une recommandation : de
e, pas d'histoire, pas d'embarras, aucun
chichi a propos de ce nouveau nom de famille!
is imprimer des canes de vi-
DU NOM ET DE L'ASPECT
site portant un prétentieux « Legrand de Germoize », ni même « L. de Germoize ». Point. « Willy et Jane de Germoize », s'il vous plaît, rien de plus. A vous surtout, ma chère Jane, qui êtes une jeune fille, je conseille une extrême modestie. A la rigueur, et. s'il y tient absolument, votre frère pourra se mettre un petit titre de comte ou de baron; cela se fait : mais ce n'est pas indispensable.
Passons au paragraphe deux. Le physique, la toilette. Une fois nommés, quel aspect devrez-vous présenter?... Le plus simple, encore et toujours. Quiconque veut atteindre au genre vraiment comme-il-faut, ne doit pas perdre de vue ce grand principe : de la simplicité, de la simplicité, toujours de la simplicité! Vous ne devez présenter quoique ce soit de remarquable, tant sur votre personne que dans votre esprit. Ne perdez jamais cette règle de vue.
Donc, en ce qui vous concerne, Jane, vous suivrez la mode, scrupuleusement. Si celle-ri vous commande de vous enlaidir et de vous
habiller de la façon qui vous sied le plus mal, vous accepterez avechumilité ce pieux sacrifice à l'opinion commune, au goût commun. Voulez-vous être comme-il-faut, oui ou non? Si le couturier vous plante une bosse au milieu du dos, vous le laisserez faire, pourvu que vous ayez vu la même, cela va de soi, entre les omoplates d'une personne vraiment très bien. M""" N..., qui va chez les Z... et chez les de P.. porte-t-elle des bas de coton tirebouchonnés, et votre cordonnier vous en propose-t-il de semblables? Prenez-les en souriant. Le devoir peut sembler amer : accompli, néanmoins, il parait doux comme le miel.
Vous tiendrez compte, cependant, de quelques préceptes élémentaires. Quelles que soient les fantaisies de la mode, tenez toujours pour certain que les robes à pompons, à boursouflures, à drapés, à retroussis, et autres menues horreurs, sans même omettre quelque bariolage, seront toujours considérées d'un dil plus favorable que celles dont le des>in
1)1 ■ NOM ET DE L'ASPECT
sera dénué de la moindre complication. C'est ainsi que la tunique desmerveilleusss est troublante, non moins que le sarrau des anges : au lieu que la robe compliquée des cocodettes inquiète moins les âmes.
Autre précepte. Un chapeau très haut sera dit du meilleur genre sans difficulté. Un chapeau bas passera plus rarement pour tel. On ne sait pas pourquoi. Pour les coiffures pareillement. Une tour en cheveux frisés et refrisés, tirés en l'air et surélevés au-dessus du front, voilà qui est démodé, mais qui entraînera toujours une excellente réputation. Un arrangement tout uni au contraire, des cheveux séparés modestement, comme ceux des statues grecques, et couvrant les oreilles, rien de plus suspect. 11 faut qu'on voie l'oreille. L'oreille est très comme-il-faut.
Troisième précepte, ou plutôt corollaire. Suivez étroitement la mode, Jane... Toutefois rie vous habillez pas... comment dire?... ne vous habillez pas délicieusement.
A vous Willy, je n'ai presque rien à concilier. Vous savez où logent les tailleurs anglais, les bottiers anglais : ils vous attendent. En un mot, tOUt à la,
qu'on ne se retourne pas su;1 vous à Paris quand vous passerez. Voilà...
Ah! encore un mot, pourtant : vos vêtements ne devront pas vous aller réelleii. trop bien. Trop est trop. Contentez-vous delà silhouette à l'ordonnance. Il va un règlement, n'est-ce pas? Suivez-le san8 faire de fantaisie. Vous verrez que cela vous prendra déjà tout votre temps.
DU CHOIX D'UNE PETITE AMIE
Vous voici donc nommés et habillés, ma chère Jane et mon cher Willy. Vous vous appelez Jane et Willy de Germoize : très joli ! Vous avez décidément renoncé, Willy, à prendre un titre de comte ? Ce n'eût été pourtant puère voyant. Mais vous raffinez sur la simplicité, l'on ne peut que vous approuver. Vous en serez quitte pour dire aux gens, de ci. de là, comme sans y penser : « Si je portais mon titre... » Fi aussitôt : « Bah' en ftépublique, pourquoi faire ? »
Vous me semble/ impeccables tous doux.
Rien à reprendre dans la tenu : Jane est mise à ta mode, avec un chapeau vertical, autan'
qu'il est permis, pas trop enfoncé, une coiffure qui dégage l'oreille, une robe assez compliquée,'juste ce qu'il faut pour n'être pas absolument jolie, enfin. Willy nous revient droit de Londres, mais parait plus que son i car ses vêtements ne lui vont pas tout à l'ait aussi bien qu'il serait possible. C'est parfait! Maintenant, mes enfants, il s'agit de chercher, pour vous, Willy, une compagne, et pour vous, Jane, un acheteur.
Car vous comprenez bien, mon cher garçon, que faire la fête comme un vagabond, comme un bohème, au fond, ça finit par marquer très mal! Si, vous vou^ laissez aller - mauvaises façons, pendant quelque temps, on parlera de vous sur un ton as joyeux et sympathique, on clignera de l'œil, et l'on dira: «• Ce sacré petit (iermoize, je l'ai encore rencontré cette nuit, fin saoul, dans t« I bouge... » On le dira môme d'autant plus
;itiers que l'on se révélera ainsi Boi-mi cuiunic un intrépide viveur, habitué aux pires
DU CHOIX D'UNE PETITE AMIE
débauches, et commensal ordinaire de tous les lieux orgiaques. Cependant, peu à peu. une pauvre réputation s'établira autour de vous, Willy. On ne vous blâmera pas encore positivement, mais on demandera : « Avec qui était-il ? » Force sera bien de répondre : « Je ne sais pas... Avec des grues... » Or, remarquez que déjà ce ne sera plus très favorable, ce terme méprisant : « Des grues ! » Si l'on eût voulu vous flatter, on eût dit seulement : « 11 était avec des poules ».
A la longue, on ne parlera même plus de grues, mais on usera de bien plus vilains mots pour qualifier nos amies. Et à vous voir « trôler » partout avec de nouvelles gredines, vous passerez petit à petit pour un garçon qui a des goûts vraiment canailles, ou pis que cela, franchement vulgaires ; vous ne serez pas intéressant, on n'attendra rien de vous ; les vieux noceurs du temps de Jules Grévy, qui pourraient ensuite vous servir de parrains dans les cercles, et qui sont de fins psycho-
ogues, en concluront que vous êtes dépourvu de cœur, puisque vous n'aurez pas
able, en tant d'années, de contracter seu.leme.nt une petite liaison de rien du tout ; ou encore, si vous ne voulez absolument pas promener une maîtresse en titre, comme tout le inonde, vous serez — songez, malheureux, que c'est la plus grande catastrophe qui vous puisse arriver — considéré comme un original... Miséricorde !
D'un autre côté, il faut, de toute nécessité, que vous fassiez la fêle. A votre âge, Witty, rien n'est plus comme-il-taut. Si vous vous eu absteniez, vous passeriez pour sournois, bizarre, anormal peut-être, et encore ici — horreur! — vous vous feriez remarquer. Godaillez donc, sans hésitation et sans inquiétude. Seulement, ne vous livrez pas seul à cette vie de dissipation réglementaire. Menez-y comme compagne une amie convenablement choisie, et dont, autant que possible, vous ne changerez pas. Cette ûdélité dans la noce.
DU CHOIX D'UNE PETITE AMIE
attachement incorruptible au milieu des plus crapuleuses vadrouilles, feront la meilleure impression. Vous gagnerez parla plus de valeur marchande, quand il s'agira ensuite de vous placer comme consort dans une riche famille. Et puis, votre liaison vous fournira un excellent sujet de conversations voilées, de galantes allusions, et de propos indiscrets, avec toutes les jeunes femmes du monde que vous pourrez rencontrer par la suite : car, vous ne l'ignorez pas, les femmes honnêtes n'aiment rien tant que s'occuper de celles qui ne le sont pas, et depuis le temps qu'il y a des filles, les dames vertueuses en parlent avec une gaillardise ravie, comme si on venait de les inventer. Les matrones, fussent-elles en leur printemps, s'amusent longtemps des mômes choses.
A présent, mon enfant, une grave question sera de choisir votre amie. Elle ne doit
JNTBODVCTION A LA VIE CÛMME-1L-FAUT
pas être trop riche, on vous tiendrait pour entretenu. Ne vous récriez pas ! Dp gigolo comme vous encourra toujours ce soupçon, si — fût-ce au prix de sa ruine — on le rencontre avec une femme ornée d'une trop grande automobile, de fourrures trop chères et de perles en nombre incalculable.
Par contre, le trottin est très mal porte, et môme le trottin supérieur, le trottin au carré, ou au cube, j'ai nommé le mannequin de grandissime maison de couture. La plèbe music-halls ou des cabarets de nuit, laissonc'est pour les calicots ou les fonctionnaires en bombe.
Laissons aussi le théâtre, Willy. Sans doute quelques personnes honorables ont leurs habitudes dans des loges d'artistes : ce ne serait pas une faute que.de les imiter, certes; toutefois, que la prudence vous en détourne! On aura beau concilier, le inonde du théâtre et le monde tout court ne se ressemblent guère plus que le jour et la nuit. Dans le
— lfi —
DU CHOIX D'UNE PETITE AMIE
premier, on lente de grands efforts pour tenir conversation — quelle pose ! : — pour faire de l'esprit — quel genre ! — pour sembler au courant, vaille que vaille, des choses littéraires — comme un journaliste, fi donc!... Autant s'épargner tout ce surmenage : on s'y épuise, on se commet, on s'expose à la fréquentation de gens de lettres qui ne sont d'aucun cercle, ainsi qu'à se voir raillé par ces espèces, affublé des sobriquets les plus impertinents; et finalement on est trompé par un vieux cabot. Rien d'aussi désobligeant !
En résumé, mon garçon, ce qui vous conviendra, c'est une demi-mondaine élégante, toutefois non ébouriffante; à l'aise, et point millionnaire cependant. En outre, que ce ne soit pas une « lumière », ni un bas-bleu : vous n'allez pas jouer à l'intellectuel, je suppose ? Non, mais vous vous abrutirez bien gentiment, tous les deux, dans les lieux de plaisir admis universellement pour tels, et vous y
nerez l'un et l'autre une considération de tout à fait bon ton.
La prochaine fois, Jane, je vous parlerai de votre vente matrimoniale...
Ah ! mais à propos, mon cher Willy, j'oubliais ! Il y a l'adultère. Vous allez sans doute m'interroger sur l'opportunité d'avoir quelque liaison avec une femme du monde?... Dieux ! à aucun prix, mon enfant, sous aucun prétexte ! Ne vous embarquez pas dans une telle aventure ! C'est dangereusement prétentieux!... Et puis, méfiez-vous: si vous ne vous montrez pas discret, en effet, vous serez blâmé ; si au contraire vous l'êtes, alors vous inquiéterez, on se demandera pourquoi vous ne laites pas la fête, comme on doit la faire à votre âge, et l'on craindra que vous ne tourniez au don Juan, ce qui n'est pas très comineil-faut, je vous en préviens. Enfin, l'adultère singularise jusqu'à un certain point : vous en voyez donc le péril !...
DE LA VENTE MATRIMONIALE
Voici venir, ma chère Jane, le moment où vous allez accomplir l'acte le plus important de votre vie. Je ne dis pas le plus grave, mais bien le plus important. Vous allez passer en vente. Un monsieur va venir, qui vous achètera à vos parents, et il voudra que ce soit le moins cher possible; mais vos parents tiendront bon, mordieu! et il faudra que ce monsieur casque, ou qu'il s'adresse ailleurs, dans les prix plus modestes.
Je ne sais, mon entant, si l'importance de cet acte commercial vous apparaît clairement. On devient si frivole, aujourd'hui, si prompt à rire et à plaisanter, que les plus émouvantes
INTRODUCTION A LA VIS COMME-IL l
négociations financières s'accomplissent parfois en un moment, comme s'il s'agissait d'une bagatelle. Peste ! un mariage est pourtant un marché auquel l'es parties contractantes, c'està-dire les parents, devraient songer longuement : on livre pour la vie, contre rémunération, sa fille à un quidam que l'on ne connaissait souvent point deux mois auparavant, et dont on ne sait môme pas s'il ronfle la nuit... Il faudrait pourtant s'attacher à ces détails : il est clair qu'un homme qui ronfle, et qui est vraiment trop révoltant au petit jour, devra donner plus d'argent, ma chère Jane, pour passer la nuit en votre compagnie, qu'un svelte page, ravissant à minuit, et encore séduisant au fin matin. Mais les parents ne sont pas
neux
Cependant, je devine ce que vous allez m'objecter. Déjà, en effet, une moue charmante obscurcit vos traits, et vous vous écriez, animée par le plus aimable courroux: «Allons
DE LA VÊPtTE MA1B1M0MALE
donc ! nous ne sommes plus au grand siècle î En ce temps-là, les pères mariaient leurs filles sans les consulter, et, autant dire, les vendaient comme des poules ou des oies. Mais aujourd'hui, c'en est fait de ces mœurs barbares »...
Bien entendu, ma chère fille ! Vous avez pleinement raison. Les parents qui se comporteraient, à notre époque civilisée, comme sous Louis XIV, seraient très mal jugés. Du reste, ils n'en ont même pas le pouvoir ; et aussi bien, quand ils l'auraient, à quoi leur servirait-il ? Il y a peut-être, dans le monde des trottins, ou chez les personnes de mauvaise vie, ou parmi ces naïves étrangères qui viennent se polir à Paris, il y a sans doute des créatures inconscientes, irresponsables, qui sont assez légères, ou assez mal élevées, pour risquer ce qu'on appelle un coup de tête, et que l'on ferait d'ailleurs beaucoup mieux de nommer un coup de toute autre chose. C'està-dire, enfin, qu'elles épouseront fort bien
IBfTHODUCTION .1 LA VIE C0MME-IL-FAU1
un joli garçon démuni d'argent, voire de titre. Mais chez les jeunes filles comme-il-faut, un tel scandale est-il à craindre? En aucune façon!... Non pas que les demoiselles du monde soient insensibles à l'amour : au contraire, entre la minute précise à partir de laquelle l'une de ces délicieuses enfants est fiancée avec un monsieur, et l'heure exacte qui suit son voyage de noces, l'amour est excessivement bien vu. Toutefois, il y a plaisir à constater le merveilleux hasard qui pousse ces vierges sensibles à tomber précisément toujours amoureuses d'un garçon qui a une position, une dot, ou des espérances magnifiques. Que si d'aventure le monsieur qu'elles aiment se trouvait un peu démuni d'argent, c'est donc alors qu'il possède un titre, ancien ou récent, vrai ou faux : un titre en effet constituant ce qu'on appelle des « avantages sociau
ie — bien
DE LA VENTE MATRIMONIALE
air : il sent un peu son arrivisme. Vous épousez un titre, soit; mais, ce faisant, on vous remarque. Un titre, tout à fait un titre ! Diable ! on vous jalousera, et dès lors, vous sentez le danger. Cependant, la passion, de la part d'un gentilhomme pauvre, se nomme encore un mariage d'amour : on sourit, on s'attendrit. En revanche, toute faiblesse d'une jeune fille envers un roturier sans dot n'est plus qu'un coup de tête, etil n'y a rien au monde de moins comme-il-faut.
Par conséquent, vous me voyez très rassuré, Jane, touchant les jeunes personnes distinguées de votre génération : elles tombent amoureuses, certes, mais toujours, par bonheur, ces tendres inclinations les poussent vers des capitaux. Si bien qu'il serait vain, grâce aux dieux, d'en revenir aux mœurs d'antan, et de marier malgré elles des enfants si heureusement douées, qu'elles ne sauraient s'émouvoir au-dessous d'un certain chiffre de rentes.
Cependant je voudrais que vous par-
faite, ô ma chère Jane! Je voudrais que vous eussiez pour l'argent une vénération si profonde, une telle piété, un culte tellement immense que rien ne pût vous en détourner, que vous ne fussiez sensible ni à la laideur d'un homme, ni à son âge avancé, ni au ventre qu'il peut avoir, ni à ses infirmités, ni à ses manières de collégien, ni à ses lèvres repoussantes, ni à ses mains de cultivateur, ni à son langage puéril, trivial, gênant, ni à sa grossièreté, ni même à sa saleté, ni à sa race, ni à sa nationalité, ni à rien enfin, pourvu seulement que ce soit un monsieur qui puisse faire tinter du bel or trébuchant, un « type qui ait de la galette », enfin un potentat, un seigneur, un jeune homme digne d'être pris en considération par une famille consciente et soucieuse de sa responsabilité.
11 n'y a, direz-vous, aucune différence entre votre mariage, ainsi compris, et ce qu'on appelle, dans les journaux, la « traite des blanches »? Oh ! peut-on bien penser une
DE LA VENTE MATRIMONIALE
chose pareille ! Mais écoutez donc les gens, ma petite, et vous verrez ! Dès qu'un mariage est décidé, et sitôt conclus les préliminaires de la vente, c'est-à-dire les fiançailles, entendezvous de toutes parts le concert des phrases attendries, voyez-vous quel sourire adorablement ému se dessine sur tous les visages?
— Les deux enfants sont dans la joie, naturellement !...
— Ils s'adorent: c'estdélicieuxdeles voir...
— Je ne vous demande pas si vous êtes heureuse !
— C'est un garçon très intelligent, très sérieux...
— Une petite fille très bonne au fond...
— Ils sont si gentils, tous les deux !
— Les parents semblent radieux, ma chère, et les futurs, bien entendu, dans le ravissement...
Etc.. etc.. Tout le monde pleure, tout le monde prend une petite voix mélancoliquement douce, comme pour dire : « Gela est si
INTRODUCTION l LA VIE COMME -IL-tAUT
consolant d'assister à de tels spectacles ! ■ i.t pointant tout le monde sait que, sans dot, il n'y aurait eu ni tendres larmes, ni embrassades, ni ravissante idylle... Mais, sil vous plaît, voyez-vous le moindre rapport entre la « traite des blanches », qui ne fait pas pleurer les ^ens du monde, et ces mariages qui les jettent en pâmoison ?
Ma chère enfant, je n'ai donc qu'un mot à vous dire au sujet de votre vente prochaine, à savoir qu'il vous faut montrer courageuse, intrépide, cornélienne même. Plus vous serez riche, plus vous aurez ensuite le droit de tout oser, de tout faire. Pauvre, au contraire, on se montrera pour vous d'une injustice révoltante, d'une sévérité inouïe. Doue, n'hésitez pas, ne vous laissez partir qu'au plus haut pri\ : fine et jolie comme on vous voit, déjà pourvue d'une dot agréable, vous pouvez prétendre à tout, et il ne serait m tp ambitieux de son-
DE LA VENTE MATRIMONIALE
et immonde baron de Scherzmahn, qui est atrocement riche, mais que vous obtiendrez sans peine si vous savez vous y prendre : seulement, hâtez-vous, car, au point où il est, il ne faudrait pas trop l'attendre.
Quant à son nom, il va de soi que vous le changerez. Vous ferez d'abord un « baronnet » de votre mari, ce qui fleure délicieusement la finance anglaise, et non plus la banque allemande; puis vous rappellerez Cheersman; et avec tant de millions, vous serez lady Cheersman, pour tout le monde, avec beaucoup de grâce. Tel est l'avenir que je vous souhaite de tout cœur, ma chère Jane.
DE LA CONVERSATION
C'est à vous deux ensemble que je m'adresse, cette fois, mes chers enfants...
Mais, tout d'abord, il me faut vous féliciter, Jane. Eh ! quoi, vous voici donc, si tôt, et de façon si magistrale, fiancée au vieux Scherzmahn?... Vous serez dans deux mois lad y Cheersman?... Pardieu! mes compliments!... Vous êtes charmante, ma petite, et il y a plaisir à vous conseiller. Savez- vous bien que vous avez mis là votre main délicate sur une des plus colossales fortunes de notre vieille Europe? Et, entre nous, le bonhomme n'en a pas pour longtemps: il est cardiaque. Voilà, une jolie union, ou je ne m'y connais pas.
INTRODUCTION A l..\ VIE C0MME-IL-FAU1
Ayez soin d'établir immédiatement, dès votre mariage, la maison sur un très grand pied : Scherzmahn possède déjà des tirés splendidesprès de Rambouillet, c'est quelque chose. Mais il faudra que lady Cheersman ait son yacht et un équipage de chasse : ainsi, une fois veuve, vous n'aurez plus qu'à continuer, et vous verrez chez vous tout ce qu'il y a de fin en fait d'Altesses. Votre carrière s'annonce admirable, ma chère fille, et vous m'en voyez profondément ému.
D'autre part, je suis content de vous également, Wllly. Vous faites avec Zozie Duminy une noce parfaitement impossible à distinguer de la noce que font vos petits amis avec d'autres femmes, exactement pareilles à Zozie. C'est très bien. Vous irez loin, vous aussi. Avec vos fortunes personnelles et les dots que vous gagnerez, Jane et vous, Paris un jour vous appartiendra. Nous fonderons alors un journal, voulez-vous?
Cependant, au cours de votre vie future,
DE LA CONVERSATION
vous serez fatalement appelés à faire la conversation avec d'autres personnes, vous surtout, Jane, qui presque tout de suite allez tant recevoir! Or, vous comprenez qu'il ne s'agit point de parler comme des étourdis. Comment vous exprimerez-vous, dans quelle mesure vous ferez-vous entendre, quelles opinions aurez-vous sur chaque chose? Eh bien! voici :
1° Langage. — Vous tâcherez de le rendre excessivement simple, rudimentaire môme, et assez commun. Rien de plus distingué, pour un homme et une femme du monde, que de parler comme le mercier du coin ou la papetièred'en face. Toutefois, je ne vous conseille pas d'être grossiers, mes chers enfants! Bien au contraire, les gros mots doivent amener sur votre visage une moue offensée. Le vocable fameux qu'un général d'E.upire prononça glorieusement sous la mitraille, est <-n train, je ne l'ignore pas, de pénétrer dans les meilleures sociétés, où de ravissantes jeunes
INTRODUCTION A LA VIE COMME- ll.-i
femmes le prononcent à chaque instant pour exprimer leurs frivoles ennuis. Cependant méfiez-vous de ces façons, qui ne sont de mise que dans certains milieux très intel tuels. L'apostrophe du célèbre général est encore bien littéraire.
Mais plutôt ferez-vous à l'inverse, et, en évitant attentivement les termes trop vigoureux, que l'on remarque, et qu'on ne permet qu'aux douairières de roman ou de comédie, vous n'hésiterez jamais, en revanche, à dire : « Je m'en rappelle, je cause à In Tel, quand il a eu fini, je pars à Nice, etc.. » 11 y a là une simplicité de très bon goût : c'est proprement le langage des prince- I Par cette façon de parler comme à loi: en effet, ne sentez-vous pas qu'une personne bien née laisse entendre: « Voyez combien je suis peu parvenue! Je pourrais, vu mon origine, m'exprimer selon la guise d les plus raffinés. Et je bavarde ainsi que ma concierge : c'est exquis. »
DE LA CONVERSATIO-X
Vous vous appliquerez également, Jane et Willy, pour cette même raison, à construire des phrases de bébé ou au moins d'enfant, des phrases à peine ébauchées, même pas finies. Les hommes qui usent d'un style grammatical et ingénieux sont très mal vus : cela sent son littérateur — pornographe, cela va de soi. — ou son député — de gauche, naturellement, — ou son avocat — pour divorces, bien entendu, — bref cela empoisonne la prétention et la mauvaise compagnie.
Quant aune femme qui se montrerait habile en paroles, et qui aurait de la syntaxe, on lui laisse le choix : elle passera soit pour une intrigante, donc une aventurière, soit pour une artiste, donc une bohème, soit pour un bas-bleu, donc une raseuse, qui se prostitue pour faire arriver ses amis à l'Académie. Ah! c'est que le monde ne badine pas avec le beau langage!
2° Prononciation. — Mêmes préceptes à
INTRODUCTION X LA VIS COMME IL-hAUT
suivre. Imiter prudemment, et d'un peu loin, mais sans s'en écarter, celle de la cuisine. Dire : « j'en veux pas, quèqu'un, quéqu 'chose, su' V toit, y fait chaud, y r'fuseraft pas, etc.. » Le ton peut être distingué, mais quant à l'élocution... comme chez le bistro!
3° Conversation. — Elle sera pauvre, s'il vous plaît. Imaginez-vous un homme du monde, un véritable homme du monde, ou une femme du môme grade, pérorant dans un salon comme un conférencier? Ciel! pourquoi pas à la cheminée?... L'abondance en propos ne convient qu'à des commisvoyageurs, ou à des énergumencs de i politique, ou encore à des journalistes <ln plus mauvais ton, qui déjeunent dans crémeries et dînent dans des loges d'actrices, comme chacun sait, puis, après avoir Loucher des pols-de-vin chez (1rs dépi reviennent coucher dans un fauteuil "ii sur une table en un coin de la salle de rédactiofl : gaillards-là « tiennent le crachoir », à la
DE LA CONVKltSATIOX
bonne heure! Mais un homme, une femme bien élevés qui imiteraient ces espèces! Fi donc!... (Savoir, d'ailleurs, s'ils pourraient?...) Toutefois, quand vous aurez des hôtes à dîner, vous leur poserez néanmoins quelques questions, cela se fait. Vous leur demanderez si, à leur avis, il pleuvra demain, s'ils aiment le golf, et s'ils vont beaucoup au théâtre. C'est assez.
4° Ceci nous amène au quatrième point : les sujets de conversation. Ils ne sont guère que sept, à savoir : d'abord le premier, le plus important, le fondamental, c'est-à-dire la pluie et le beau temps ; en second lieu, mais si l'on est entre femmes seulement, les toilettes; puis, par ordre d'importance, le golf, les courses, les villégiatures d'été, les opérations chirurgicales et l'immoralité de certaines pièces de théâtre : voilà tout. N'importe quel autre sujet sera sagement évité, comme brûlant et dangereux.
Je vous donnerai dans une prochaine lettre
INTRODUCTION A LA Vil. C0MME-1L-FAUT
la liste des opinions dont on doit témoigner.
Un dernier avis! On ne saurait trop vous répéter, et vous savez bien, n'est-ce pas, que tout, mais absolument, exactement tout ce qui vient d'Angleterre est admirable, impeccable, délectable et sacré? Môme si — ce qu'à Dieu ne plaise! — vous n'en pensiez pas an mot, il ne faudrait pas le dire. Sinon, autant se faire garçon de ferme, que de prétendre à la moindre relation avouable ! Ecoutez cette anecdote.
Sous Louis XVI, il y avait beaucoup de snobs en France, et tous déjà étaient anglomams. Or, un jour, l'un d'eux — un marquis — trottait à la portière du carrosse, dans lequel le bon gros roi se rendait de Paris à Versailles Comme il faisait chaud, la vitre du carro royal était baissée; et, vu qu'il avait plu, le cheval du marquis faisait sauter la boue, qui pénétrait dans la voiture, et atteignait le souverain. A la fin, celui-ci, agacé, mit le nez à la portière, et cria au marquis :
DE LA CONVERSATION
— Eh ! Monsieur, vous me crottez!
Mais, dans le bruit que faisait le carrosse en roulant, le marquis entendit mal, et crut que le roi lui avait dit : « Vous trottez!... » Alors, touché qu'on l'eût remarqué, notre snoh tint à bien préciser la valeur de ce qu'il faisait, et tout souriant, non moins heureux que modeste, il répondit au roi de sa voix la plus suave :
— A l'anglaise, sire, à l'anglaise!...
Jane et Wiliy, voilà la vérité : à l'anglaise!... N'oubliez pas ce principe, « rappelez-vous-en », comme on dit dans la société comme-il-faut, et quand vous « causerez à quéqu'un », fût-ce comme un charbonnier, glissez néanmoins un mot anglais par-ci, parlà : savoir l'anglais mieux que le français équivaut presque à la noblesse — et cela coûte encore moins cher que celle du Pape.