CELUI QUI N'AIME PAS LES ARTISTES
Celui-là, c'est moi...
Hélas! oui, c'est moi, et vous m'en voyez bien confus. Car il ne faudrait pas croire que je joue à. lancer un paradoxe en l'air, pour voir si l'on se fâchera, ou si l'on rira. Nullement... Je ne fais pas le malin; je n'exagère pas non plus la modestie, à la manière de ceux qui déclarent avec une hypocrisie révoltante : «Oh! moi, je suis un paysan, un simple, nn bon gros, et je n'entends gouttp a. ces belles choses !... »
Rien de cela,jelejure. Vous ne me croyez pas assez, dadais pour bluffer, ni assez simple
pour croire que j'y gagnerais. Seulement,
chers corinthiens, que voulez-vous? Je n'aime pas les artistes... Alors, je le dis tout cru... Bah! après tout, n'a-t-on pas connu un chansonnier, ce Vincent Hyspa, qui n'aimait pas les fleurs? Eh bien ! moi, ce sont les artistes qui me rebutent. Je me méfie de ces gaillardslà : ça ne sait rien, ça n'a pas de goût, ça n'a jamais rien vu... Fi! Quelle plèbe !
Au lieu que nous...
Mais revenons à ces rustauds d'artistes... Et tout d'abord, ils ne savent donc rien n'est même pas à démontrer, je pense? <>ù d'ailleurs auraient-ils t'ait leurs études? Au lycée, à la Sorbonne, a l'Ecole des Beaux- Arts? Mais au lycée, on ne songe qu'à fumer des cigarettes; à la Sorbonne, on n'apprend plus que l'espéranto; à l'Ecole des Beaux- Arts, on se soucie surtout de mépriser bourgeois. Tout ça n'est pas Bérieux.
Chacun sait que l'on ne peut s'instruire n se promenant dans les salles de b.
où il y a des athlètes, et non pas dans les musées, où l'on ne trouve que des copies d'athlètes. C'est dans la cour d'un entraîneur, en regardant marcher les cracks, que l'on apprend à connaître le jeu des beaux muscles, et non certes en observant des chevaux peints ou sculptés, ou mécaniques, ou que sais-je?... Et encore ne suffît-il pas de les contempler, ces cracks : mais il faut les monter, pour bien se rendre compte de leur force, de leur grâce, de leur qualité, de leur forme en mouvement. . . Or, avez-vous jamais rencontré un rapin à l'exercice, le matin, dans les allées d'entraînement? Non, bien certainement... Et les sculpteurs, les voit-on sur le ring ? Pas davantage...
Je vous dis que les artistes n'ont jamais rien appris!
En outre, ils n'ont aucun goût. Ils sont, tout le temps, à vous parler d'esthétique, de musique, etc.. Ces badinages sont très jolis, mais est-ce que cela existe à côté des spec-
tacles véritablement raffiné, et des émotions qui valent en réalité la peine de vivre? Or nul n ignore, n'est-ce pas, que les impressions positivement rares, inouïes et divi -ont,
pur exemple, celles que l'on éprouve en apercevant la foulée de galop d'un gagnant du Derby, le démarrage de deux lévriers courant la finale de la Waterloo-Cup, le direct ou le crochet du gauche d'un champion du monde, un splendide coup d'épée porté sur le terrain, une mise à mort bien exécutée par le plus brillant et le plus méthodique des toreros, enfin un geste, un effort très savant et très magnifique, un acte parfait.
Huant à l'émotion délicieuse entre toutes, que voulez-vous qu'elle soit, sinon, pour n'en citer qu'une, de voir son voisin se rompre les os en sautant un «tombeau» à Pau? Il y aurait bien encore, à vous en croire, parmi les frissons de choix, le trouble où peut vous jeter un rendez-vous longtemps attendu e quelque nouvelle amie, et celui que vous don-
nera la révélation exquise d'une épaule plus ronde et plus nacrée encore qu'on ne l'aurait pensé. Mais ces sensations-là sont moins pures : il y entre de la concupiscence et de la vanité.
Tandis qu'admirer une balle superbe de Decugis ou la ruée habile d'une meute coiffant un sanglier, vous m'accorderez que c'est bien moins suspect, en tant que plaisir d'art !...
Mais à quoi servirait-il de tenir aux artistes de semblables propos? Est-ce qu'ils vont aux courses, aux régates, aux réunions de football? Prennent-ils des cerfs en forêt, gravissent-ils des pics inaccessibles dans les montagnes ?
Plus souvent ! Ils ne se rendent que dans les salons et dans les thés, si ce n'est à la brasserie, si ce n'est au lit, avec ces dames... Frivolité!
Moi qui vous parle, et qui n'aime pas les
INTRODUCTION A LA VIE < OMMEIL-FAl 1
artistes, j'ai profondément médité sur l'Art. Après bien des années d'études, j'en suis arrivé à une conclusion angoissante, et que voici : il m'est impossible de savoir si déciment un lévrier prenant son lièvre est plus beau qu'un faucon tuant sa proie, ou vice versa. Redoutable incertitude!
J'avais commencé mes travaux avec des coqs de combat. J'en possédais d'indiens, tout noirs, comme des samouraïs en armure, et d'anglais, rouges, dorés, et féroces à faire peur. Ces êtres splendides, à rostres d'aigles, se livraient des batailles sublimes. J'en eus tout un élevage, toute une cohorte. Je les menai battre dans le Nord entier, à Lille, à Douai, à Cambrai, à Bruges... Ils m'apprirent plus d'un secret touchant le courage, la noblesse, l'allure, le geste! Ce furent mes premiers maîtres. Dès cette époque, je n'allais pas mal, je me dégrossissais, mais j'en étais aux éléments.
Ces premières classes faites, je devins afi-
cionado. A Saint-Sébastien, à Parapelune, à Bilbao, je profitai beaucoup, en analysant le contraste qu'il y avait entre ces brutes furieuses de taureaux, et ces toreros si froids, si hardis, et si précis, qui les jetaient savamment bas, d'un seul coup de leur petite épée. Au bout de plusieurs saisons, j'avais acquis la notion de l'exactitude mathématique et de la propreté dans le combat. Je me sentis licencié ès-sports.
Après quoi, j'arrivai aux études suprêmes : et ce fut le coursing. Mais je n'ai plus la force de vous parler de lévriers. Il y a dans la vie ceux qui comprennent l'Apoxyomène du Vatican ou l'Homère aveugle de Naples... puis il y a les autres. Il y a également ceux qui pleurent d'enthousiasme en voyant un greyhound travailler un lièvre... et il y a les autres. Si vous êtes parmi ces derniers, je n'insiste pas. Sinon, vous devez comprendre que dès l'instant où, pour la première fois, je mis le pied sur un terrain de coursing, je
ISTRODUCTIOy A LA VIE COMME-IL-FAUT
pénétrai vraiment parmi les Muses. Je me nommai docteur à ce moment-là.
Et ne voilà-t-il pas que, récemment, j'ai vu voler des faucons !
Un brave homme, très simple, nommé Martin, a enfilé par-dessus la manche de son vieux veston un émouvant gant à crispin; il a pris un faucon sur son poing, a rendu la vue à ces yeux d'un éclat presque atroce, en retirant le petit capuchon de cuir que portait l'oiseau, puis il a lancé son rapace dans la nue ! Ah! quand il me fut donné de suivre du regard ce vol royal, et de voir le pirate ailé dominer, en se jouant, sa proie, ensuite la hier rien qu'en la touchant nettement du bec, sons la gorge, comme avec le plus délicat des stylets — ah! en cette minute-là, j'ai compris... J'ai compris que je ne pouvais décidément paa souffrir les artistes, ces ronds-de cuir qui ne connaissent que la musique, la sculpture, la peinture, l'architecture, et point les coqs de combat, ni les athlètes, ni les taureaux, ni
EPURES AUX CORINTHIENS
les chevaux, ni les lévriers de course, ni les faucons — bref, à peu près rien, quoi!
Je me demande si l'on me saluera encore, après un tel aveu. Mais, ma foi, je parle comme je pense, chers corinthiens.