‹ Introduction à la zoologie générale, ou, Considérations sur les tendances de la nature dans la constitution du regne animalChapitre 2 sur 82 · A LA · texte numérisé non relu

A LA

ZOOLOGIK GÉNÉRALE

PRÉFACE

La Zoologie, comme les autres sciences physiques, repose sur la connaissance des faits matériels que nous révèlent l’observation et l’expérience. Mais le zoologiste , de même que le physicien ou le chimiste , ne peut se contenter des résultats fournis directement par l’emploi de ces moyens d’investigation. Dans l’étude des animaux, ainsi que dans l’élude des corps inorganiques, il faut aller plus loin -, il faut grouper les faits constatés par l’observateur ou mis en lumière par nos combinaisons expérimentales, les comparer entre eux, en peser la valeur, en chercher la signification. Les conséquences qui en découlent doivent, à leur tour, être soumises à une discussion analogue, et les résultats ainsi obtenus doivent servir de bases aux considérations d'un ordre plus élevé encore dont se préoccupe nécessairement tout naturaliste philosophe.

Les recherches des zoologistes doivent donc avoir pour objet, non-seulement la connaissance des faits particuliers que nous fournit l’étude des animaux, mais aussi l’expression générale de ces faits à l’aide d’un petit nombre de formules dont notre mémoire se charge sans peine, et l’établissement de principes propres à nous servir de guide dans la poursuite de découvertes nouvelles.

Lorsque notre attention se porte exclusivement sur les détails innombrables de l’anatomie, de la physiologie et des autres branches des sciences zoologiques, il arrive souvent que notre esprit se sente comme fatigué et inquiet au milieu de richesses dont on n’aperçoit ni les limites ni les rapports nécessaires. On voudrait alors saisir l’harmonie de toutes ces choses , en comprendre la raison, et remonter aux principes qui régissent la constitution du règne animal. Jamais , peut-être, ne sera-t-il donné au naturaliste d’entrevoir ces règles fondamentales de la création zoologique ; mais au moins peut-il satisfaire en partie au besoin de généralisation qui est un des caractères de l’intelligence humaine, si à l’aide d’une théorie, que rien ne réprouve, il parvient à lier entre eux une longue série de faits, et si au moyen de quelques formules simples et d’une application utile, il indique la tendance commune des résultats fournis par l’observation.

Les spéculations qui précèdent la connaissance des faits, et qui sont seulement des jeux d’un esprit ardent et méditatif 5 celles qui portent môme l’empreinte du génie, mais qui n’ont pas pour base un vaste ensemble d’observations lentement accumulées, ne sont d’ordinaire qu’un masque propre à cacher notre ignorance et à nous détourner de la recherche du vrai. Mais il en est tout autrement des vues

PREFACE

que nous ouvre la comparaison attentive des conquêtes de la science. Énoncer, sous la forme de principes ou de lois, les résultats qui se déduisent de l’ensemble des faits acquis, n’est autre chose que mettre en lumière l’harmonie de ces faits eux-mêmes. Les théories ainsi fondées organisent lesdonnées fournies par l’observation et animent la science; elles en rendent l’élude plus facile et plus attrayante ; souvent elles contribuent encore à diriger et à féconder les travaux de recherches. En repousser l’emploi , ce serait donc priver la zoologie d’un instrument puissant et nécessaire.

Si le raisonnement était insuffisant pour prouver toute l’importance des doctrines dans les sciences d’observation, j’en appellerais à l’expérience des temps passés, et l’histoire des progrès de la zoologie me fournirait d’éclatantes preuves de cette vérité. Nos plus grands maîtres se sont appliqués à établir des théories aussi bien qu’à constater des faits, et les principes qu’ils ont posé ont exercé sur la marche de nos études une influence forte et salutaire. Ainsi, chacun sait quel immense service de Jussieu rendit à la zoologie aussi bien qu’à la botanique, lorsque, introduisant dans la science la loi de la subordination des caractères, il créa les méthodes naturelles. Cuvier, cet esprit sévère qui repoussait avec une sorte d’effroi toute spéculation hasardeuse, comprit de bonne heure la puissance des vues théoriques; et en posant le principe de la coordination nécessaire des organes , il arma la zoologie d’un levier nouveau, à l’aide duquel nous l’avons vu plus tard reconstruire pièce à pièce les organismes qui ne sont plus et caractériser les faunes dont la destruction a précédé l’existence de l’homme sur la terre. Les brillantes conceptions de Goethe , de de Candolle et de Geoffroy

IV ZOOLOGIE GÉNÉRALE

Saint-Hilaire sont venues donner de l’unité et du mouvement à d’autres études de structure qui jusqu’alors manquaient de lien et de pensée. Ce sont aussi les vues théoriques de Geoffroy Saint-Hilaire qui ont conduit ce naturaliste philosophe à étendre le domaine de la zoologie au delà des limites de la création normale, et qui ont fait naître la tératologie.

il a donc été utile d’examiner à des points de vue différents la signification des faits acquis, d’en peser les conséquences, d’en chercher l’expression la plus générale et d’en faire ressortir quelques principes. Or, ce qui était bon autrefois doit l’être encore aujourd’hui, et, à mesure que la science s’enrichit de matériaux nouveaux, le zoologiste doit s’appliquer à en coordonner les éléments. C’est à cette condition seulement que l’Histoire naturelle conservera le rang auquel elle a droit, et l’examen de ce qui est connu offre parfois autant d’intérêt que peut le faire la constatation de faits nouveaux.

Nos inventaires zoologiques sont aujourd’hui fort avancés. On possède des catalogues descriptifs du règne animal qui ont été dressés avec des soins et une persévérance dignes des plus grands éloges-, il est peu de types organiques dont quelques représentants n’aient été étudiés par les anatomistes, et chaque jour nous avançons dans la connaissance des phénomènes de la vie. On s’est également appliqué à découvrir les affinités naturelles qui existent à des degrés différents entre les divers membres de la grande famille zoologique. Mais d’ordinaire les observateurs se sont attachés à constater des faits particuliers plutôt qu’à en discuter la portée; on a accumulé des richesses immenses et on les a classées avec méthode, mais dans ces derniers temps peu de zoologistes se sont

PRÉFACE

préoccupés des conséquences que l’on pourrait en déduire touchant le plan général de la création. Rechercher, à l’aide de l’ensemble des faits acquis, quelles sont les tendances de la nature dans la constitution du règne animal, est cependant un travail dont l’intérêt ne me semble pas douteux.

Par la direction de mes études et de mon enseignement, j’ai été souvent conduit à en faire le sujet de mes méditations. Je ne me dissimule nullement l’imperfection extrême des résultats auxquels j’ai dû m’arrêter dans ces recherches, et j’ai longtemps hésité à y appeler l’attention des naturalistes. 11 m’a semblé cependant que les vues ainsi ouvertes facilitaient l’intelligence des détails innombrables de la zoologie physiologique, et pouvaient même servir parfois de guide dans les parties encore inexplorées de la science. Chaque année j’en entretiens mes élèves, et j’ai eu souvent occasion d’y faire allusion dans mes écrits; mais peut-être aurais-je encore tardé à les développer dans un livre, si des amis dont le jugement est d’un grand poids à mes yeux, ne m’avaient souvent pressé de réunir dans un seul corps d’ouvrage l’ensemble des principes de zoologie générale qui me paraissent ressortir de la comparaison et de l’appréciation des faits solidement établis concernant l’organisation des animaux.

Pour me former une idée du plan qui a présidé à la constitution du règne animal, j’ai cherché à juger des causes par les effets. Je n’ai pas cru un seul instant pouvoir deviner la pensée mère dont est sortie celte vaste conception, ni déterminer la route suivie par l’Auteur de toutes choses dans l’exécution de son œuvre. Mais pour arriver à comprendre l’harmonie de cette création, il m’a semblé qu’il serait bon d’admettre, par hypothèse, que la nature a

procédé comme nous procéderions nous-mêmes, d’après les lumières de notre intelligence, s’il nous était donné de produire un résultat analogue. Étudiant comparativement les êtres animés comme des machines créées par l’industrie humaine, j’ai essayé de me rendre compte de la manière dont ils auraient pu être inventés et des principes dont l’application aurait conduit à la production d’un pareil ensemble d’instruments variés. La science n’est pas encore mûre pour la découverte des lois fondamentales de la zoologie; mais d’après tout ce que nous savons touchant les modifications de l’organisme chez les êtres animés, il est possible de constater certaines tendances générales, et il est à espérer que bientôt on pourra dire : « Le règne animal est constitué comme si les principes « que nous signalons avaient effectivement dirigé la « nature dans l’œuvre de la création. »

Tel est en effet le résultat que j’aurais voulu obtenir, mais que je n’ai pu entrevoir qu’en partie. Le fil qui m’a guidé dans mes recherches s’est souvent rompu entre mes mains et ne m’a pas permis de pénétrer bien avant dans ce vaste labyrinthe. Aussi n’est-ce pas un traité de zoologie générale que je me suis proposé de faire en écrivant ce livre. Dans les essais que je réunis ici, je me bornerai à l’examen d’un petit nombre des questions que fait surgir l’étude philosophique du règne animal *, je ne m’attacherai qu’à montrer quelles semblent être les principales tendances de la nature dans le plan général de celte création, à déterminer le caractère dominant de son œuvre, et à exposer les principes à l’aide desquels nous pouvons nous rendre compte, au moins en partie, des résultats qu’elle a obtenus.

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