CHAPITRE I
trouvent reproduits que dans un petit nombre d’espèces de l’époque actuelle, et il semblerait au premier abord qu’en créant ces types la nature aurait négligé d’en tirer tous les résultats variés dont les inventions de cet ordre sont communément la source. Mais lorsqu’on remonte aux temps anciens et qu’on replace dans le cadre général du règne animal les espèces détruites à côté des espèces vivantes, on voitque dans la plupart des cas, sinon toujours, les types dont l’emploi a été négligé dans la constitution de la faune actuelle, ont amplement servi dans quelque création précédente.
Ainsi le système d’organisation d’après lequel ont été constitués les apus et les autres crustacés brancbiopodes, n’a aujourd’hui que fort peu de représentants ; mais il en était tout autrement à l’époque reculée où se déposaient les Ardoises d’Angers et les Calcaires siluriens de l’Angleterre, car c’est à ce type qu’appartient la grande famille des Trilobites. Les Céphalopodes sont loin d’être nombreux dans les mers de la période actuelle, mais le type malacologique dont ces animaux dérivent a joué un grand rôle dans les créations dont presque tous les étages géologiques nous fournissent des débris. Il en est de même de la forme zoologique qui est propre aux Reptiles sauriens ; et les recherches ardues et fécondes de M. Agassiz ont fait Voir que le plan de structure dont le Lépidostee du Mississipi et un très-petit nombre d’autres poissons nous offrent aujourd’hui des exemples* dominait dans la faune des périodes les plus reculées de l’histoire du globe.
Dans l’immense majorité des cas, la condition de l’économie dans la variété se trouve donc remplie, et les exceptions en petit nombré dont on pourrait encore arguer
pour infirmer celte loi dépendent, suivant toute apparence, de l’imperfection de nos connaissances paléontologiques. Peut-être aussi la nature n’a-t-elle pas encore achevé son œuvre, et, dans les créations à venir, doitelle exploiter dans toute leur étendue certaines combinaisons organiques dont elle semble n’avoir essayé qu’avec timidité dans la constitution des animaux de nos jours ou des temps passés.
Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est manifeste que la tendance générale de la nature a été de multiplier dans des proportions gigantesques les différences, tout en variant le moins possible les matériaux constitutifs des animaux et la manière dont ces matériaux ont été mis en œuvre. Elle a concilié ainsi deux principes en apparence contraires, car elle s’est montrée tout à la fois économe et prodigue.
Mais ce serait peu faire pour la solution des questions dont nous nous occupons ici, que de signaler ces tendances générales de la puissance créatrice, si nous ne portions nos investigations plus loin et si nous ne cherchions à. découvrir les moyens à l’aide desquels la nature a pu satisfaire en même temps à ces deux conditions.
Pour fixer nos idées, quant à la valeur des règles que nous venons d’indiquer, il importe également d’en étudier les effets de plus près., et pour avancer rapidement dans cet examen il nous suffira de passer en revue les procédés principaux dont la nature semble avoir fait usage pour diversifier ses œuvres.
parmi les causesquiontdéterminéles différences dont les animaux nous offrent des exemples si multipliés, l’une des plus puissantes est la tendancede la nature à varier lesdegrés de perfectionnement auxquels s élève l'organisme de ces êtres.
CHAHTKIi I .
Tous les animaux sont, il est vrai, également bien constitués pour remplir le rôle qui leur est assigné dans l’ensemble de la création, et, à ce point de vue, on peut dire qu’ils sont tous également parfaits dans leur espèce ; mais ce rôle est loin d’avoir toujours la même étendue et la même importance. Tout être animé se nourrit, sent, se meut et se reproduit; mais rien n’est plus variable que la manière dont ces facultés s’exercent et le degré d’activité qu’elles atteignent. Chez les uns, les résultats du travail physiologique sont faibles, obcurs et grossiers; les actes varient peu et sont d’une grande simplicité; lapuissance vitale ne semble pouvoir s’exercer que dans une shpère étroite, et elle s’éteint promptement. Chez d’autres, au contraire, les fonctions se multiplient à un haut degré ; la vie se complique et se prolonge, les facultés s’élèvent, et le jeu de l’organisme s’effectue avec autant de précision que de puissance. Les animaux sont, par conséquent, inégalement dotés : les uns sont supérieurs aux autres sous le rapport physiologique; et comme les fonctions des êtres vivants, de même que le travail d’une machine inanimée, sont nécessairement en relation avec leur structure, il en résulte que les animaux diffèrent aussi entre eux par le degré de perfectionnement que présente leur organisation. Ainsi, pour ne citer qu’un petit nombre d’exemples, la supériorité du Chien sur le Lièvre ou sur le Mouton est bien connue de tous, tandis que le Chien est à son tour dépassé en longévité, en force et en intelligence par l’Orang; mais le Mouton et le Lièvre, quoique inférieurs à la plupart des Mammifères, ont une supériorité évidente lorsqu’on les compare au Lézard, à la Couleuvre ou à la Crenouille; le Lézard est une machine physiologique plus parfaite que la Carpe; la Limace est moins bien partagée que ne
l’est aucune des espèces précédentes, et cependant la puissance vitale se manifeste chez ce Mollusque d’une manière plus énergique et plus variée que chez l’Huître ou le Taret ; là toutes les facultés s’atténuent et s’obscurcissent ; l’Huître est néanmoins un animal plus parfait que la Méduse ou le Polype; et bien au-dessous de tous ces êtres dégradés vient se ranger l’Éponge, dont l’action physiologique est d’ordinaire si faible, si lente et si bornée qu’il est difficile d’y reconnaître les caractères de l’animalité.
Celle tendance de la nature à diversifier ses produits en les perfectionnant inégalement se manifeste dans la formation de chaque organisme individuel aussi bien que dans la création des espèces zoologiques. Les changements qui s'effectuent dans la constitution des êtres aux diverses périodes de leur développement, se lient pour la plupart à des modifications physiologiques de ce genre, et l’individu en voie de formation se perfectionne peu à peu ainsi que nous voyons le type idéal de l’animal se perfectionner lorsque nous nous élevons de l’Éponge jusqu’à l’Homme. Pour s’en convaincre il suffit d’observer ce qui se passe dans le corps humain depuis le moment de la naissance jusqu’à l’âge adulte, ou mieux encore de passer en revue les phénomènes des premiers temps de la vie embryonnaire.
En effet, l’être le plus parfait de la création se montre d’abord sous la forme d’une masse à peine perceptible de matière vivante, composée de quelques cellules seulement et dépourvue des attributs caractéristiques de l’animalité. Il n’est doué ni de la sensibilité ni du mouvement ; il ne saurait attaquer par la digestion les corps étrangers nécessaires à sa subsistance, et sa puissance ne consiste que dans la faculté de se nourrir aux dépens des fluides dont son tissu s’imbibe ; il végète seulement, et ses facultés