‹ Introduction à un mémoire sur la propagation de l'alphabet phénician dans lChapitre 1 sur 6 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

IMPRIMERIE A. LAliNÉ ET J. BAVARD ,

RUE DE3 SAINT S-l'ÈRES, 19iSGG.

Of OXFORD êji

Nous appelons écriture tout système employé par les hommes pour fixer l'expression de leurs pensées par des signes matériels, de manière à pouvoir se les communiquer entre eux autrement que par la parole et à leur donner une durée.

Pour arriver à ce but, deux principes peuvent être appliqués, séparément ou ensemble :

I® Vidéographisme^ ou la peinture des idées;

2® \jd phonétisme^ ou la peinture des sons.

L'idéographisme peut employer deux procédés :

I® La représentation même des objets que Ton veut désigner; c'est ce que Clément d'Alexandrie appelle procéder xupioXoyisccSç xarà p.t(jL7i(yiv, dans un célèbre passage sur les hiéroglyphes égyptiens ;

a** La représentation d'un objet matériel ou d'une figure convenue pour exprimer une idée abstraite ; c'est ce qu'on désigne par le nom de symbolisme.

Le phonétisme présente également deux degrés :

I** Le syllabisme, qui considère dans la parole comme un tout indivisible, et représente par un seul

signe la syllabe, composée d'une articulation ou consonne, muette par elle-même, et d'un son vocal qui y sert de motion ;

a® Valphabéu^mey qui décompose la syllabe et en représente par des signes distincts la consonne et la voyelle.

Par une marche logique et conforme à la nature des choses, ainsi qu'à l'organisation même de l'esprit humain, tous les systèmes d'écriture ont commencé par l'idéographisme et ne sont arrivés que par un progrès graduel au phonétisme. Dans l'emploi du premier principe, ils ont tous débuté par la méthode purement figurative, qui les a conduits à la méthode symbolique. Dans la peinture des sons, ils ont traversé l'état du syllabisme avant d'en venir à celui de l'alphabétisme pur, dernier terme du progrès en ces matières.

En disant que tous les systèmes d'écritures ont commencé par l'idéographisme, nous avons formulé un fait incontestable.

Mais ce que nous avons ajouté, que dans la voie de l'idéographisme on avait toujours débuté par la méthode d'une représentation purement figurative, pourrait donner occasion à quelques doutes et demande à être prouvé.

En effet, si l'on considère la nature des signes qu'elle emploie, l'écriture doit être ramenée à deux procédés :

i^ Vhiéfvgl/phisme^ ou la peinture d'objets matériels figurés aussi exactement que possible , comme nous le voyons chez les Aztèques du Mexique y au début des écritures des Assyriens et des Chinois, et dans les inscriptions monumentales des Égyptiens jusqu'à la conversion de la terre des Pharaons au christianisme ;

a® La coni>ention pure ou l'emploi des signes qui ne représentent rien par eux-mêmes et peignent seulement ridée ou le son dont on est convenu d'en faire les représentants.

Les écritures, même d'origine hiéroglyphique, eh arrivent rapidement à la pure convention.

Elles ne sont plus en réalité que conventionnelles, du moment qu'elles ont répudié toute trace d'idéographisme pour devenir exclusivement phonétiques. Ainsi l'Arabe n'apprend pas à son fils que 1'^'///* était, dans son origine, une figureoù les Phéniciens croyaient reconnaître la tête d'un bœuf^ et que de là vient le nom de cette lettre. Nous ne le disons pas non plus 'dans nos écoles au sujet de notre a, qui dérive de

même du ^ des Chananéens. Pour nous tous, Européens comme Arabes, élifeX. a sont des signes convenus qui désignent un son de la langue. Les savants seuls s'occupent d'en rechercher l'origine.

Lors même que l'écriture continue à rester fidèle à sa nature idéographique, elle devient par le fait purement conventionnelle, du moment que les altérations, qu'un long usage et un désir de plus grande promptitude amènent forcément dans le tracé des signes graphiques, ne permettent plus de reconnaître

au premier coup d'oeil l'objet que retraçait Thiéroglyphe primitif.

4insi, celui qui voyait le caractère ^^ dans un

texte hiéroglyphique égyptien, y reconnaissait immédiatement la figure d!un homme accroupi; mais

rhiératique /C9 ^^ surtout le démotique J^, bien qu'étant par le fait des tachygraphies successives du même caractère, n'éveillent par leur aspect, pour tout autre que pour le paléographe qui a suivi patiemment tous les degrés de la déformation, aucune idée de figure, et sont simplement des signes convenus pour peindre l'idée « homme ». C'est ainsi que les Égyptiens eux-mêmes en étaient venus à considérer les caractères de leurs écritures cursives, et, par suite, ils les enseignaient dans leurs écoles d'une manière purement empirique. En effet. Clément d'Alexandrie, dans son fameux passage sur les écritures égyptiennes (i), rapporte qu'on faisait d'abord apprendre aux étudiants le système démotique, comme le plus usuel, puis le système hiératique, et enfin, seulement en dernier, le système hiéroglyphique. Il aurait fallu suivre la marche exactement contraire si l'on avait tenu compte de l'origine figurative dans l'enseignement des deux systèmes cursifs. Pour enseigner l'emploi du type démotique, indépendamment du type hiéroglyphique, il fallait de toute nécessité procéder par une méthode de pur empirisme, et ne présenter à l'étudiant les éléments de l'écriture que

(1) Stromat, V, p. 567, ed Potter.

comme des signes uniquement conventionnels, affectés par l'usage et par un commun accord à la représentation de telle ou telle idée ou de tel ou tel son.

Nous ignorons comment on procédait dans les écoles de Babylone ou de Ninive ; mais il est plus que probable qu'on se contentait d'y présenter, par

exemple, le groupe ^J comme l'expression convenue de l'idée « soleil » , sans faire remonter quiconque voulait apprendre à lire et à écrire, par l'intermédiaire du type archaïque JI[]^ jusqu'à l'hiéroglyphe premier ^\, où l'on discerne une imitation

grossière de l'apparence de l'astre dans le ciel.

En Chine également, les signes de l'écriture ont revêtu un caractère de pure convention, sans cesser d'être essentiellement des idéogrammes, du moment qu'en s'altérant par la marche du temps ils ont cessé d'être de véritables figures. Un lettré savant et capable de passer les examens qui conduisent aux

emplois supérieurs n'ignore pas que ^ j découle

d'un primitif ^, hiéroglyphe qui retraçait l'image assez grossière d'un poisson. Mais, pour la masse de

ceux qui l'emploient, -& ne saurait plus éveiller

aucune notion de figure. C'est seulement le signe convenu pour la peinture de l'idée m poisson », qu'elle rappelle à l'esprit et qu'on enseigne dans les écoles comme y étant attachée par une notion qui n'a plus rien que d'empirique.

Ainsi les écritures d'origine hiéroglyphique ellesmêmes, à un certain degré de leur existence et de leur développement, arrivent à la convention pure*

Mais si nous remontons à l'origine de toutes les écritures proprement dites, à l'état de pur idéographisme par lequel elles ont toutes commencé , aux figures les plus anciennes de leurs caractères , nous voyons constamment à leurs débuts l'hiéroglyphisme, c'est-à-dire l'imitation plus ou moins habile, par un procédé de dessin plus ou moins rudimen taire , d'objets matériels, empruntés à la nature ou aux œuvres de l'industrie humaine.

Peut-on en effet, sans un fâcheux abus des termes, appliquer le nom di! écriture aux moyens grossiers et purement arbitraires dont quelques peuples dans un état de coinplète barbarie se sont servis pour transmettre de l'un à l'autre certaines idées roulant dans un cercle très-restreint?

Tels étaient les A•/^É^-/wow, bâtonnets entaillés d'une manière convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares, avant l'introduction de l'aiphabet d'origine syriaque adopté d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes, lorsqu'ils voulaient entreprendre une expédition , pour indiquer le nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement (i).

Tels étaient les quippos^ ou cordelettes nouées des Péruviens , au temps de la monarchie des Incas. Aussi bien que les khé-mou des Tartares, les quippos

(1) Abel Rémiisat, Recherches sur les langues tartares^ p. GS et suiv.

ne constituaient pas en réalité une écriture , mais une méthode mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une tradition purement orale dans la mémoire des amautas ou a lettrés », pour conserver le souvenir des principaux événements historiques (t), exactement comme les colliers mnémoniques appelés gaionnéj garthoua ou garsuenda^ des tribus de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, lesquels empruntent un sens à la différence des grains qui les composent. Certainement les quippos péruviens, par les ressources qu'offraient la variété des couleurs des cordelettes, leur ordre, le changement du nombre et de la disposition des nœuds, permettaient d'exprimer ou plutôt de rappeler à la mémoire un beaucoup plus grand nombre d'idées que les bâtonnets entaillés des Tartares, et surtout, Garci - Lasso de la Vega et Calancha nous l'attestent, fournissaient les éléments d'une notation numérale fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire, nous ne disons pas un livre, mais une phrase entière, au moyen des quippos. Ce n'était, par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si naturel qu'emploient beaucoup d'hommes en faisant des nœuds de diver- . ses façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur mémoire et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient d'oublier autrement.

Le célèbre ouvrage historique chinois intitulé I-King mentionne au début des annales du Céleste-

(1) Voy. sur les quippos la réunion complète des témoignages de Garci- Lasso de la Vega, Calancha, Carli, Velasco, dans un excellent article du Magasin pittoresque, 1857, p. 238-240.

Empire, antérieurement à Tinvention de l'écriture , l'emploi d'un procédé mnémonique conventionnel exactement semblable à celui des quippos péruviens (i). Nous verrons également, dans la VU* partie de notre mémoire, les vestiges d'un usage analogue à celui des khé-mou tartares, qui auraient précédé chez les nations germaniques et Scandinaves l'introduction du système des runes.

Mais, nous le répétons, ces différents procédés rudimentaires, monuments des premiers efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées et lés communiquer à travers la distance, là où ne peut plus atteindre sa voix, ne peuvent être considérés comme constituant de véritables systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles d'un certain progrès, même chez les Péruviens , où la civilisation était pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de développement auquel sa nature même pouvait permettre de le conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus , et dont la clef se conservait par tradition , jusqu'à une véritable peinture d'idées ou de sons.

Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin de caractères gravés ou peints qui représentent à tous les mêmes idées ou les mêmes sons.

Or tous les systèmes connus qui rentrent dans ces conditions ont tous à leur point de départ Xhié-

' (l) Abel Rémusat, Recherches sur les langues tartares^ p. 67.

roglyphisme^ c'est-à-dire la représentation d'images empruntées au monde matériel.

Tous les hommes^ dés qu'ils ont vécu en société, — et l'on ne saurait admettre la conception de l'homme vivant dans un isolement absolu, en dehors d'un état de société, quelque sauvage qu'il soit, — ont éprouvé •l'impérieux besoin de fixer par quelque procédé matériel leurs idées et leurs souvenirs. Tous les hommes également ont été conduits, par un instinct naturel que nous voyons se développer de très-bonne heure et d'une manière tout à fait spontanée chez l'enfant, à essayer d'imiter par le dessin les objets, animés ou inanimés, qui frappaient leur vue. G>mbiner ce besoin et cet instinct ; employer, au lieu de moyens mnémoniques résultant d'une convention tout à fait arbitraire, la représentation plus ou moins grossière des objets matériels au moyen desquels on voulait conserver tel ou tel souvenir, éveiller telle ou telle idée, était une tendance non moins naturelle que celle de la simple imitation sans but déterminé. C'est d'elle que naquit i'hiéroglyphisme.

Entendu dans un sens aussi général, I'hiéroglyphisme tenait si bien aux instincts les plus naturels de l'homme, que nous le voyons se montrer chez tous les sauvages à son état rudimentaire. Les peintures à moitié figuratives et à moitié mnémoniques que les indigènes de l'Amérique du Nord tracent sur les

peaux qui forment leurs tentés ou brodent sur Teurs vêtements, pour rappeler leurs exploits personnels ou ceux de leur race, montrent de quelle manière il débuta.

Mais, à cet état rudimentaire, Thiéroglyphisme ne constitue pas encore une véritable écriture. Pour rélever à cette qualité, il fallait un notable progrès de civilisation, amenant un développement à la fois dans les idées et dans les besoins de relations sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart des peuples ne sont point parvenus spon-' tanément à ce progrès de civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture ; ils y ont été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans cette voie, et ils ont reçu dé leurs instituteurs Técriture toute formée avec la notion dès aiiti^es arts les plus essentiels. Aussi , lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se ramènent-elles à un très-petit nombre de systèmes, tous hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une manière absolument indépendante lés uns des autres.

Ce sont :

i® Les hiéroglyphes égyptiens ;

a* L'écriture chinoise ;

3* L'écriture ôUT^éiformeanarienne;

4* Les hiéroglyphes mexicains.

Ces quatre systèmes, tout en restant essentiellement idéogràfîhiqiies, soiit tous' parvenus au phonétisme. Mais, en admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas poussé jusqu'au iïiême degré de déve-

loppement. Chacun d'eux s'est immobilisé et comme cristallisé dans une phase différente des progrés da phonétisme, circonstance précieuse et vraiment providentielle, qui permet à la science de suivre toutes les étapes par lesquelles Tart d'écrire a passé pour arriver de la peinture des idées à la peinture exclusive des sons, de l'idéographisme à ralphabétisme pur, terme suprême de son progrès.

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