Ts. Lxxvir
tion de Dieu dans le monde nous ont été fidèlement transmis.
0 chers écrits ! vous êtes pour moi la voie sacrée qui me conduit jusqu'aux jours bénis pendant lesquels Dieu se manifestait. Appuyé surle témoignage de l'Église, dépositaire fidèle de tout ce qui s'est dit, de tout ce qui s'est fait, de tout ce qui s'est écrit depuis près de quarante siècles, je visite en esprit les lieux qui furent épouvantés et consolés à la fois par des prodiges. J'entends les mères éplorées qui appellent leurs premiers-nés, frappés par l'ange exterminateur ; je chante avec Moïse la délivrance de son peuple, et je regarde le Pharaon qui descend comme un plomb vil au fond des eaux; je me cache avec Israël sous la nuée mystérieuse qui le conduit et le protège; j'assiste à toutes les péripéties de son pèlerinage; je vois le Sinaï couronné de ta gloire, ô Jéhovah ! Mais, plus souvent encore et avec plus d'amour, je suis les traces de ton divin Fils; je me mêle aux infirmes qu'il instruit, qu'il console, qu'il guérit; je vois, à travers mes larmes, et son agonie miraculeuse et ses effroyables douleurs, qui ne sont pas les douleurs d'un homme; j'unis les brisements de mon cœur à ceux de la nature que sa mort épouvante; j'attends, près du tombeau où ils Font mis, la réalisation de sa promesse : il sort glorieux, et je
tombe à ses pieds comme Madeleine, m'écriant : Rabboni ! mon bon Maître! Oui, vous êtes mon Maître, tout me le prouve; Dieu est dans vos œuvres admirables. Mon bon Maître ! car vous avez passé en faisant le bien. 0 vous qui avez guéri toutes les infirmités humaines, mon Jésus bien-aimé ! guérissez mon âme de toutes ses faiblesses, de toutes ses lâchetés, de tous ses maux !
Je m'interroge maintenant, Messieurs, et je me demande comment on a pu dire : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracles suffisamment constatés. Que faut-il donc faire pour constater les miracles ? Écoutez l'exposé des règles que propose la critique moderne, par l'organe d'un de ses plus illustres patrons :
« Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort : que ferait-on ?Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection s'opérait, une probabilité presque égale
à la certitude serait acquise. Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que, dans Tordre du miracle, il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux, dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes *. »
Messieurs, je ne reviendrai pas sur les règles que nous avons établies tout à l'heure et desquelles il résulte que le miracle relève des sens, de l'expérience et du bon sens. Étudions celles de notre adversaire, et prouvons-lui qu'il n'entena rien à la dignité de Dieu, rien à la nature du miracle, rien à son but, rien aux passions et aux mœurs des savants, rien aux faiblesses de notre pauvre esprit, rien, enfin, à ce qu'il dit.
Il n'entend rien à la dignité de Dieu : car le propre de Dieu, c'est d'être souverainement indépendant dans la manifestation de sa puissance et spontané
i. E. Renan Vie de Jésus, Introduction.
dans ses actes. Et il faut qu'il obéisse aux caprices d'un jury, qu'il en attende la convocation, et que, pendant les longs retards qu'il plaira à ses examinateurs de lui faire subir, il laisse chômer la vérité qu'il veut établir d'une de ses plus victorieuses et, peut-être, de son unique preuve ! Mais qui donc est maître, de Dieu ou des savants?
Notre adversaire n'entend rien à la nature du miracle : car le miracle est par nature un fait extraordinaire ; mais, s'il devait s'accomplir dans les conditions indiquées, est-ce qu'il ne reatrerait pas dans la catégorie des faits vulgaires dont se servent les savants pour découvrir ou prouver les lois générales de l'ordre physique?
Notre adversaire n'entend rien au but du miracle : car qu'est-ce que Dieu se propose en manifestant sa puissance par des prodiges? De donner de la vérité une démonstration si claire, si obvie, que tout le monde la comprenne rien qu'en la voyant; le miracle est une preuve populaire : nous le verrons bien plus tard. Mais comment sera-t-elle populaire, si l'on a besoin des savants pour la constater ?
Notre adversaire n'entend rien aux passions et aux mœurs des savants. Il nous les représente comme des divinités calmes et sereines, qui n'ont rien autre chose à faire qu'à prononcer des oracles.
Il oublie qu'on peut être physicien, chimiste, physiologiste, critique, et en même temps fort orgueilleux; que l'orgueil est la passion des hommes de science, quand ils n'en ont pas d'autre; que c'est le père des discussions, et que les discussions pourraient bien éterniser la constatation des miracles; que pendant que les savants diront : — Il est malade, il n'est pas malade; il est guéri, il n'est pas guéri; il est mort, il n'est pas mort; il est ressuscité, il n'est pas ressuscité; c'est merveilleux, ce n'est pas merveilleux; — nous attendrons à la porte, et nousmême nous pourrons bien mourir sans avoir su au juste ce que nous devions croire. L'orgueil est père encore des préjugés. Est-ce que les savants n'ont pas de préjugés? Est-ce que les préjugés des savants ne nuisent jamais à leur infaillibilité? L'orgueil est père, enfin, de l'amour du nouveau. Est-ce que les savants ne désirent jamais faire ni dire du nouveau? Est-ce que le désir de faire et de dire du nouveau ne produit pas la précipitation des jugements?
Notre adversaire n'entend rien aux faiblesses de l'esprit humain. En effet, comment ne comprend-il pas que ses prétentions sont un scandale? que s'il demande aujourd'hui la constatation des miracles, bien que les miracles soient des faits historiques d'une incontestable certitude, demain un autre de-
mandera la constatation des faits qu'il ne voudra pas croire? Petit à petit, tout ce qu'il y a de grand, de noble, de généreux, d'extraordinaire pour nos natures amoindries, tous les grands dévouements dont nous n'avons plus d'exemples à cause de nos lâchetés, seront mis en doute comme n'étant pas suffisamment constatés. Alors, armés d'un scepticisme atroce qui exécutera d'un seul coup toutes les vertus du passé, nous marcherons à la satisfaction de nos passions jusqu'à ce que nous soyons étouffés dans l'opprobre.
Enfin, notre adversaire n'entend rien à ce qu'il dit. Il se plaint de ce que le miracle n'est pas constaté scientifiquement : mais à qui la faute? à nous ou aux savants? Les historiens sont des hommes de science, je ne crois pas qu'on leur fasse l'injure d'en douter. Ne peuvent-ils pas suivre la marche traditionnelle d'un fait jusqu'à son origine, le saisir dans sa naïve vérité et l'apporter aux savants qui se chargent de l'examiner? Ne peuvent-ils pas dire à vos physiciens, à vos chimistes, à vos physiologistes : — Il est certain, de toute certitude, qu'un homme mort depuis quatre jours a été ressuscité. Si nous ne croyons pas cela, nous ne devons croire aucun fait de l'histoire. Voyez donc si cet événement, qui nous parait prodigieux, peut se produire d'une ma»
nière naturelle. — Et les physiologistes, les chimistes, les physiciens, iront déterrer, s'ils le veulent, dans un cimetière connu, un mort de quatre jours; ils le considéreront, le palperont, le sonderont à loisir ; ils chercheront dans ces restes, déjà travaillés par la corruption, la force cachée qui puisse rétablir le mouvement, la chaleur, les fonctions organiques, la vie. Ils la trouveront ou ils ne la trouveront pas; ils recommenceront dix, vingt, trente fois l'expérience, s'il le faut; ils prononceront, et le miracle sera constaté scientifiquement. Est-ce donc si difficile !
Je ne puis concevoir, Messieurs, qu'un homme qui prétend à la gravité ait osé poser sérieusement les règles absurdes que vous venez d'entendre. Gomment expliquer une pareille audace! Il avait sans doute mission de nous injurier et de faire admirer des énormités. C'est justice : nous avons attiré sur nous ce châtiment. Quand un peuple est arrivé au point de dévorer sans peine, sans honte et sans remords tous les mensonges et toutes les absurdités qui se débitent aujourd'hui, il mérite que le faux et l'absurde s'incarnent, et demandent ses applaudissements. Qu'en résulte-t-il pour nous? Le mépris des peuples qui nous entourent, le déshonneur. L'Allemagne s'est émue, ses deux grandes écoles ont
RATIONALISJlJi 71
parlé par l'organe de leurs maîtres : ces hommes graves jusque dans l'erreur ne savent ce-qu'ils doivent le plus flétrir, ou l'aplomb du professeur qui débite sa fausse science, ou la naïveté de ceux qui l'admirent. Cependant, tout n'est pas perdu. Plus d'une protestation généreuse s'est fait entendre; c'est de vos rangs peut-être qu'elle est sortie, Messieurs, et je vous en remercie. La postérité lira le récit de nos luttes, et elle demeurera convaincue que l'Église est restée la patrie du bon sens.