‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 13 sur 80 · E. Renan, Vie de Jésus, introduction · texte numérisé non relu

E. Renan, Vie de Jésus, introduction

prédiction de ses dérèglements et de ses prévarications. Et, comme si tant de duretés ne suffisaient pas, il ose rappeler l'immense massacre qu'il a fait luimême au pied du Sinaï, pour arrêter la danse du veau d'or et punir l'apostasie dont la nation s'était rendue coupable.

Concevez-vous qu'Israël se taise, s'il peut donner un démenti aux prodiges dont Moïse s'autorise pour le maltraiter, s'il peut dire à son bourreau : Tu n'es qu'un fourbe? Concevez-vous qu'une nation soit assez insensée pour laisser passer des inventions qui apprendront à la postérité que, pendant quaraute ans, elle s'est efforcée de surpasser, par ses ingratitudes et ses forfaits, l'infatigable bonté d'un Dieu qui l'accablait de ses prévenances et de ses dons? C'est impossible.

Encore plus impossible du côté des apôtres : car, loin qu'ils aient pour eux le prestige de la science, du rang, du pouvoir, ils n'ont à opposer à la majesté du sanhédrin que leur ignorance, leur roture et leur impuissance. Et, cependant, écoutez-les : a Hommes d'Israël, ce Jésus de Nazareth que Dieu vous a livré par un décret adorable, vous l'avez laissé frapper par des mains impies; vous l'avez renié, lui, le juste et Je saint, devant des païens: vous l'avez fait mourir, vous avez tué l'auteur de la

•vie. Mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob a ressuscité son Fils, et nous sommes ses témoins. Rappelez-vous les prodiges qu'il a opérés, voyez ceux qui s'opèrent en son nom : faites pénitence, convertissez-vous et soyez baptisés '. »

J'attends le sanhédrin : que va-t-il faire ? 11 a pour lui le savoir, la puissance, le respect, la confiance, le crédit; le peuple ne se dirige que par ses décisions. Un mot de sa part révélera l'imposture, et restera comme un monument dont la postérité se servira pour flétrir les agitateurs qui ont osé compromettre Dieu dans leur rébellion contre la religion et les lois. Prouver la fausseté des miracles, c'est le devoir, l'intérêt, et ce doit être la joie des prêtres, des docteurs, des princes du peuple, qui ont voté la mort du Christ et qui lui ont demandé en vain des prodiges au pied de la croix. C'est leur devoir : car toute la loi est en péril, et ils en sont les représentants, les interprètes et les soutiens. C'est leur intérêt : car ils échappent par là aux étreintes du remords, à l'infamie du déicide, à la ruine de leur influence menacée par les nouvelles doctrines. Ce doit être leur joie : car ils sauvent le peuple des abîmes de la superstition et de l'apostasie. Et cependant,

{. Act., cap. il, 13 et suiv.

devoir, intérêt, joie du bien, rien n'y fait. Ils se taisent !... Comprenez-vous bien? Ils se taisent.... Et les miracles seraient faux ? Impossible !

Ou plutôt, non : les docteurs, les pharisiens, les princes, ne se taisent pas. Ils constatent les miracles en les attribuant au pouvoir ténébreux de Satan, et ainsi ils donnent au récit des apôtres plus que le contrôle du silence, le contrôle de la plus solennelle affirmation qui pût émaner du peuple juif.

Simple, précis, public, contrôlé par le silence et les aveux- des contemporains, et surtout de ceux qui avaient toute sorte de motifs pour protester, le récit des faits miraculeux est un récit vrai.

Mais pouvons-nous croire qu'il nous ait été fidèlement transmis? C'est notre dernière question, Messieurs, celle qui me semble la plus facile à résoudre : car déjà vous pouvez puiser dans ce que je viens de dire les éléments d'une réponse.

Le même intérêt, le même devoir, qui s'opposent dans un temps à l'origine d'un faux récit ou à la corruption d'un récit vrai, s'y opposent dans tous les temps. Les enfants d'Israël ne pouvaient laisser flétrir la mémoire de leurs pères ; supposer tôt ou tard de faux prodiges pour justifier les rigueurs de Moïse, c'était s'exposer à une protestation générale, à un solennel démenti. De même, les Juifs toujours vi-

vants, malgré la prompte et forte germination, du nouveau peuple de Dieu, ne pouvaient pas permettre qu'on s'autorisât, par des miracles frauduleusement introduits dans l'histoire des origines chrétiennes, à les accuser de déicide et à les poursuivre, dans tous les lieux de leur exil, d'une impitoyable réprobation. Les païens eux mêmes devaient veiller à l'authenticité des récits sur lesquels on s'appuyait pour résister aux Césars, renverser les temples et faire taire les oracles. A cette foule d'intéressés se joignaient les hérétiques, qui ont pris naissance près du berceau du christianisme : éternel fléau, mais, en même temps, éternels bienfaiteurs de l'Église, dont ils garantissent les traditions. Eh bien, ni les hérétiques, ni les païens, ni les Juifs ne se sont plaints de la supposition ou de la corruption des récits apostoliques relativement aux miracles. Les hérétiques en revendiquaient pour eux les bénéfices; les païens, pendant quatre siècles, ont continué par la bouche de leurs philosophes, Hiéroclès, Celse, Porphyre, Julien, la confession de la Synagogue qui attribue les miracles à Satan; et les Juifs, dans leur Talmud, n'ont pu les expliquer qu'en accusant Jésus-Christ d'avoir volé dans le sanctuaire le Nom sacré.

Ajoutez à cet argument, presque tout négatif, la fidélité des Juifs à la vie traditionnelle, fidélité que

David chante dans ses Psaumes et qui était, dit-il, le résultat d'un précepte divin : « Legem posuit in Israël, quanta mandavit patnbus nos tris nota facere ea filiis suis : Dieu a fait une loi dans Israël, une loi qui ordonne à nos pères de transmettre à leurs enfants le récit de ses merveilles, afin que les autres races puissent les connaître, et que les enfants qui naîiront après les racontent à leur postérité !. » Ajoutez le respect des familles sacerdotales pour les saints Livres, leur empressement à les étudier," à les apprendre par cœur jusqu'à connaître le nombre des lettres dont ils se composent, le soin jaloux avec lequel elles veillaient à leur conservation. Ajoutez la sollicitude avec laquelle l'Église a recueilli les écrits apostoliques, les délicatesses et les scrupules avec lesquels elle les a examinés, la piété des premiers martyrs, qui portaient l'Évangile sous leurs vêtements et voulaient remporter dans leur tombeau, l'habitude qu'avaient les anciens docteurs de le citer, si bien que, s'il se perdait aujourd'hui, demain on pourrait le retrouver dans leurs écrits. Ajoutez, réunissez, comparez, et dites s'il est possible d'éviter cette conclusion : Les récits véridiques des merveilles qiu établissent la certitude de l'interven-

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