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pose, qu'il est impossible de ne pas s'en occuper. L'incrédulité, après setre éloignée du miracle au nom de la métaphysique et de la science, se trouve donc ramenée, comme malgré elle, auprès des mille faits prodigieux dont nos histoires sacrées sont remplies. Pensez-vous qu'elle soit émue du spectacle grandiose qu'offrent à l'esprit humain tant de merveilles? Il y a tout lieu de le croire, si l'on en juge par la gymnastique intellectuelle à laquelle elle se livre pour trouver des explications; car, vous l'entendez bien, il faut qu'à tout prix le miracle disparaisse : la raison humaine ne sera contente que lorsqu'elle aura célébré les funérailles de cette preuve importune, dont nous nous servons pour rabaisser ses prétentions. Mais j'ai bien peur qu'aujourd'hui comme hier, la raison n'en soit pour ses frais de pompes funèbres; car les explications qu'elle donne ne valent rien, à quelque système qu'elles appartiennent. J'espère bien vous en convaincre, avec la grâce de Dieu.
Deux systèmes se disputent l'explication des miracles : le système mythique ou légendaire, et le système naturaliste. J'insisterai peu sur le premier, dont la réfutation se rattache à la grande dièse des témoignages, et m'appliquerai particulièrement au second.
MYTÏÏISMli; ET KATIT.ALISMF
Le mythe est un fait qui se perd, en quelque sorte, dans la nuit des siècles, et ne nous ei. .oie plus, à travers les différents récits qui nous l'ont transmis, que des clartés douteuses. Notre intelligence hésite d'abord en sa présence; mais peu à peu, en le soumettant au sévère contrôle de la science, elle le dégage des ornements fabuleux qui lui ont été ajoutés par la tradition, et parvient à le saisir dans sa naïveté originelle. C'est ainsi qu'il est facile d'extraire des théologies païennes les éléments primitifs qui appartiennent au monde historique ; les divinités qui peuplaient l'Olympe et le Tartare n'étaient rien autre chose que les apothéoses traditionnelles de certaines personnalités bienfaisantes ou fatales, dont le souvenir s'était conservé et dont l'histoire avait été ornée de fictions, par l'imagination des peuples enfants et le génie des poëtes. — Le mythe est ence : e une idée concrétée, en quelque sorte, par un récit de pure invention. C'est une métaphore hardie, puissante, qui, en s'éloignanl de son origine, prend toutes les allures d'un fait. C'est la parabole prise à la lettre et s'épaississant de plus en plus, à mesure
qu'elle passe, par des récits légendaires, de génération en génération. La fable de Prométhée, c'est l'idée du sacrilège soumis à la plus dure des expiations; la fable de Tantale, l'idée du bonheur, toujours si avidement recherché par l'homme, et toujours lui échappant quand il croit le saisir; la fable de Pandore, l'idée des fatales influences de la femme sur l'humanité : c'est le mythe justificatif des mépris et des cruautés dont la femme était l'objet dans les civilisations antiques. Il n'est rien que n'explique, dans les légendes fabriquées par le génie religieux de tous les peuples, la bonne volonté jointe à la réflexion. Mais pour cela il est nécessaire de partir d'un principe définitivement acquis à la critique moderne : c'est que le merveilleux est impossible; tout récit qui en est empreint est indubitablement un récit mythique, contenant un fait primordial ou une idée à dégager.
Appliquez cette méthode aux miracles, et bientôt vous en aurez fait bonne justice. Le miracle, en effet, est une chose merveilleuse, une chose qui s'offre d'elle-même aux réductions que la raison doit lui faire subir. Les miracles attribués à Jésus-Christ sont une transformation des légendes de l'Ancien Testament; par exemple, Jésus marchant sur la mer, c'est Elisée traversant le Jourdain; et les lé-
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gendes de l'Ancien Testament ne sont elles-mêmes que des transformations de fables antérieures. Ou bien, encore, les miracles attribués à Jésus-Christ sont des moralités en action, dont le sens a été plus d'une fois dégagé par les saints Pères. N'ont-ils pas dit que la guérison des aveugles symbolisait le retour de l'homme aux clartés de la vérité? La guérison de l'hydropisie, c'est l'orgueil abattu par de salutaires humiliations; la guérison de la lèpre, c'est la purification de la conscience. L'homme sensé, le vrai critique, ne fait pas grand état de la lettre dans de pareilles narrations; mais, d'une main ferme, il déchire ce vêtement capricieux; il va droit au fait originel, à l'idée-mère, et parvient ainsi à faire prévaloir la vérité sur la fable, l'histoire sur la légende.
Telle est, Messieurs, la merveilleuse invention des écoles allemandes pour expliquer les miracles. Quand je dis invention, c'est peut-être trop : il semble que Voltaire en ait eu quelque soupçon, à propos de ce qu'il appelle les miracles typiques.
Je pourrais me refuser à toute polémique directe contre ce système, car il s'appuie sur un principe dont nous avons démontré la fausseté, en établissant la possibilité du miracle. Le miracle étant conforme à notre nature, à la nature de choses et à la nature de Dieu, ainsi que vous avez pu vous en convaincre,
le système mythique croule par sa base, puisqu'il prend pour point de départ l'impossibilité du merveilleux. Cependant, je ne veux point que vous me reprochiez une lacune dans les démonstrations que j'ai entreprises. J'invoque donc toutce que j'ai dit de la constatation des miracles par des récits simples, précis, publics, contrôlés, fidèlement transmis, et j'ajoute : La légende se distingue profondément des" récits miraculeux, par son origine et ses caractères.
La légende est l'enfant d'une tradition que les monuments n'ont pas fixée; elle va d'une bouche à l'autre, recevant sur son passage toutes les déchirures que lui font les mémoires infidèles, et ramassant en même temps tous les rêves des imaginations trop actives. Les récits miraculeux, au contraire, ont été fixés contemporainement aux faits, par l'écriture, éternelle ennemie des fables; l'imagination aura beau travailler sur un événement passé à l'état monumental, et créer une légende collatérale qui parviendra comme lui à la postérité, la postérité n'y sera pas trompée : elle distinguera toujours le fait de sa charge ou de sa contrefaçon. G'estainsi qu'on a pu embellir de riches couleurs les exploits et les vertus des grands hommes; mais tous ceux dont la vie a été surprise par l'écriture sont demeurés, dans les jugements
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de l'avenir, ce qu'ils étaient quand le style ou îa plume tranquille d'un contemporain traçait leur histoire.
Or, le miracle a été surpris par l'écriture. Moïse écrivait, les apôtres écrivaient; ils n'arrêtaient pas au passage des récits lentement élaborés par les siècles antérieurs, mais ils fixaient des laits originaux, des événements contemporains. 11 est vrai qu'en plus d'une rencontre les écrits apostoliques donnent à des moralités la forme parabolique ; mais ils ont soin de nous en avertir : — Le royaume des deux, disent-ils, est semblable au grain de sénevé, au roi qui prépare les noces de son fils, aux vierges qui marchent à la rencontre de l'Époux, et le reste.... Mais jamais ils n'ont dit: Le royaume des cieux est semblable à Lazare que Jésus-Christ a ressuscité, aux aveugles qu'il a fait voir, aux lépreux qu'il a guéris.
Je dis en second lieu, Messieurs, que la légende des temps anciens, telle que l'a conçue et définie le système mythique, se distingue profondément des récits miraculeux par ses caractères. Le caractère de la légende, c'est le vague : tout y reste indécis dan le temps et l'espace ; elle peut être propre à toutes les époques et à tous les lieux. Les récits miraculeux, au contraire, offrent des détails exprès qui n'appartiennent qu'au style historique, et ne permettent pas
de déplacer les faits. Le caractère de la légende, c'est l'inertie démonstrative : elle récrée l'esprit, mais ne le dirige pas; elle abuse les imaginations trop faciles aux chimères, mais elle ne fonde pas les convictions ; elle peut offrir, comme narration, un certain ordre, mais elle ne se relie pas, comme argument décisif, à une chaîne de vérités importantes, qui retentissent jusqu'aux moindres détails de la vie intellectuelle et morale. Au contraire, le caractère des récits miraculeux, c'est la force démonstrative : ils s'imposent à l'esprit, et lui montrent les chemins qu'il doit suivre pour arriver au vrai; ils n'étonnent que pour convaincre; ils se rattachent démonstrativement à tout un système doctrinal, qui doit bouleverser de fond en comble la vie humaine, dans ses croyances et ses actions. Aussi voyez quelle différence dans les résultats. Les légendes ont laissé pourrir les générations antiques dans leur corruption ; les récits miraculeux ont préservé, pendant des milliers d'années, tout un peuple, de l'idolâtrie et des vices ignobles du paganisme. Les légendes n'ont jamais été prises au sérieux par aucun esprit supérieur; les récits miraculeux ont eu, sur une foule d'intelligences d'élite, une influence victorieuse. Les légendes n'ont jamais eu la force d'engager aucune vie à la certitude des faits racontés; des millions de vies ont été volontaire-
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ment immolées, pour attester la vérité des récits miraculeux et cimenter dans le sang leur inébranlable certitude.
Entendez-vous, Messieurs : les miracles appartiennent au règne de l'histoire, ils s'imposent comme des preuves irrécusables d'un système doctrinal, qui règle la vie humaine dans tous ses détails. Ils sont acceptés, crus par une multitude innombrable d'hommes supérieurs, dont la plupart ont tellement subi leur influence que, d'une vie facile, ils sont passés à une vie austère. Ils sont portégés par l'éloquence des plus habiles et des plus vertueux hommes qu'a pu fournir le monde civilisé, dans la période des quatre premiers siècles de l'ère nouvelle. Ils sont écrits avec le sang de plusieurs millions de martyrs..., et aujourd'hui le docteur Strauss, du fond de son cabinet, vient nous dire : Les miracles sont des mythes!... Docteur, il est trop tard! Il fallait naître aux premiers siècles de l'Église, et démontrer aux apôtres qu'ils avaient tort d'affubler des fables en style d'histoire; aux saints Pères et aux auteurs ecclésiastiques, qu'ils avaient tort de prendre au sérieux des contes vieux comme le monde et d'en faire la base de leur argumentation ; aux païens, qu'ils avaient tort de s'émouvoir pour des chimères; aux chrétiens, qu'ils avaient tort de se
laisser assassiner pour des mythes... Mais aujourd'hui, encore une fois, Docteur, il est trop tard! L'Allemagne que vous avez émue, l'Allemagne vous abandonne : elle a raison.
Mais les saints Pères? C'est vrai, Messieurs, j'ai oublié que les saints Pères avaient expliqué allégoriquement les miracles. Comment se fait-il que j'ose les invoquer? Par une raison fort simple : c'est qu'ils ont greffé leur allégorie sur l'histoire; ils sont partis du fait pour en tirer des moralités, et n'ont aucunement transformé les moralités en fait. Que la guérison des maladies du corps signifie allégoriquement la guérison des maladies de l'âme, c'est possible; mais le fait est que les maladies du corps ont été guéries. Voilà, disent-ils, la vérité historique à laquelle il faut s'appliquer d'abord; l'allégorie vient ensuite : on n'en peut goûter les fruits que lorsqu'on s'est attaché par l'histoire aux racines mêmes de la vérité. In verbis sacri eloquii, fratres charissimi , prius servanda est méritas historiée, et postmodum requirenda spiritualis intelligentia allcgorice. Tune namque allégories fructus suaviter carpitur, mm prius per historiam in veritatis radiée solidatur '. Ainsi parle saint Grégoire le Grand; ces pa-
i. S. Greg. Mag., In Ev„ 1. II. Hom. XL, n» 1
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rôles suffisent pour dissiper toute espèce de difficulté.
Le système mythique est écarté, Messieurs ; débattons-nous maintenant avec le système naturaliste. Cette conférence est toute de polémique, mais je ne hais pas la guerre : elle entretient et assouplit les muscles de l'esprit.
— Les miracles sont des faits, nous en voulons bien convenir, disent les rationalistes ; mais laisseznous les expliquer sans sortir de la nature. Et làdessus ils se livrent à des exercices vigoureux, d'où résultent trois sortes d'explications : les explications prétentieuses, les explications ridicules et les explications malhonnêtes.
Et, d'abord, les explications prétentieuses, faites au nom de la science, mais mal entendue et mal appliquée.
— Le monde est plein de forces, dit-on, et ces forces, régies par des lois, concourent à la production des phénomènes; comme nous ne connaissons pas tous les phénomènes, nous ne connaissons pas non plus toutes les forces ni toutes les lois. A mesure que
l'esprit d'observation se développe, la nature moins avare nous livre ses secrets; les voiles de l'inconnu se déchirent de tous côtés, et du côté de l'infiniment grand, et du côté de l'infiniment petit. Newton n'a-til pas découvert la grande loi de l'attraction? la chimie moderne, la loi des affinités moléculaires ? Que de propriétés inconnues de l'électricité : le gai' vanisme, l'électro-magnétisme, etc., nous ont été révélées par le génie investigateur de notre siècle! Est-ce que nous ne sommes pas parvenus à emprisonner les rayons vagabonds de la lumière? est-ce que nous ne les avons pas contraints à fixer euxmêmes les traits des corps qu'ils éclairent? Est-ce que nos instruments ne sont pas en train d'analyser le soleil? Les plaines de l'air s'ouvrent et deviendront bientôt un chemin de grande communication: encore quelques épaules démises et quelques jambes cassées, l'hélicoptère triomphe, tous les mondes sont unis. C'est à n'y pas croire, et, pourtant, voilà le progrès... Vive le progrès !
— Eh bien, au nom du progrès, nous réduisons les prétentions du miracle. Il veut prendre à nos yeux les allures d'un fait extraordinaire, merveilleux, au-dessus des forces créées; mais nous croyons fermement qu'il n'est que le produit régulier de forces inconnues, régies par des lois inconnues. Pre-
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nons patience : le temps viendra où tous ces mystères seront mis à nu. Nous connaîtrons enfin ces forces et ces lois si opiniâtrement cachées; en attendant, nous ne voulons plus qu'elles nous étonnent, ni qu'elles influent sur nos jugements, au point de nous pousser à des actes superstitieux. Cependant, qu'elles soient bénies, puisqu'elles nous expliquent sans effort des faits embarrassants pour la conscience.
Ainsi, Messieurs, comme les Athéniens avaient élevé un autel au Dieu inconnu, de même l'incrédulité moderne érige le sien aux lois inconnues; avec cette différence pourtant qu'on pouvait prêcher le Dieu inconnu, et qu'il est difficile de prêcher les lois inconnues, attendu qu'elles n'existent pas. J'entends les lois inconnues d'où l'on fait dériver le miracle.
Je rends justice à la science : ses progrès sont immenses, et je les salue avec autant d'enthousiasme que qui que ce soit; un jour, je l'espère, ils seront saisis par Dieu et appliqués au triomphe de sa sainte cause. Mais, ce devoir rempli, éclairons les équivoques dont le naturalisme abuse pour nous surprendre. J'ai l'habitude d'en appeler contre ces équivoques aux règles du bon sens, et je m'en suis toujours bien trouvé. Or, le bon sens nous dit que cette irrésistible inclination de notre nature, qui nous porte à consi-
dérer, comme les résultats d'une loi certaine, les phénomènes universels et constants que nous voyons se produire sous nos yeux, ne peut pas nous tromper. Si ce principe est vrai, il est vrai que nous connaissons un ensemble de lois dont nous pouvons facilement déterminer les exceptions, et, comme les exceptions sont hors la loi, il est impossible de les attribuer à des lois inconnues.
Quel est le caractère de la loi, Messieurs? L'universalité et la constance des phénomènes. Eh bien, non seulement le miracle est de soi un l'ait singulier et inconstant, mais il s'oppose directement à l'universalité et à la constance des phénomènes régulièrement soumis à notre expérience. Si le miracle n'avait pas ce caractère de s'opposer à des phénomènes universels et constants, s'il n'était qu'un fait singulier et variable, à la bonne heure! nous pourrions peut-être suspendre notre jugement; mais, parce que les phénomènes connus sont en opposition avec lui, l'hésitation ne nous est plus permise. Évidemment le miracle fait exception, et, je le répète, l'exception ne peut pas être régie par une loi, même inconnue. Voulez-vous un exemple? Nous savons par expérience, nous sommes irrésistiblement convaincus que la matière inerte ne se multiplie pas; sur ce point les phénomènes sont uni-
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versels et constants. Il y a là une loi. Donc, si nous voyons la matière inerte se multiplier,-le pain, dans une quantité qui suffirait à peine pour vingt à trente hommes, en nourrir quatre mille et laisser plus de reste qu'il n'y avait de matière première, nous disons : Il y a là exception de la loi, la loi n'agit plus, la nature est surpassée.
Qu'importent donc vos lois inconnues? Oui, je les ignore, j'en ignore des quantités de lois; je suis un homme grossier qui ne vois que les phénomènes d'écorce, si je puis m'exprimer ainsi. Mais je sais bien que Dieu, s'il veut me parler, n'ira pas chercher des manifestations dans les entrailles du monde : il agira à la surface, qui est du domaine de mon expérience, du domaine de l'expérience populaire; et je le verrai dans un fait que le bon sens me défend d'attribuer à aucune loi, parce que c'est une exception.
Les lois inconnues! mais savez-vous bien ce que je puis faire avec vos lois inconnues? Je puis vous mettre en contradiction avec vous-mêmes et en révolte contre toute la nature. Vous inventez les lois inconnues, parce que le miracle vous paraît un fait irrégulier, qui dérange l'ordre universel, et qu'il ne faut pas, dites-vous, d'antinomie dans l'œuvre harmonieuse du Créateur. Mais ne voyez-vous pas que
vous la créez vous-mêmes, cette antinomie? que vous faites un combat de lois et que la nature devien» un abîme de contradictions? car, le miracle étant en opposition avec une suite de phénomènes universels et constants, évidemment la loi qui régit ces phénomènes sera en contradiction avec celle qui régit le miracle; le monde portera, comme Rébecca, la guerre dans ses flancs. Alors plus de confiance dans ce que nous appelons les règles établies, puisqu'elles peuvent nous trahir du jour au lendemain. Qui nous dit que le soleil, dont nous recevons aujourd'hui la lumière, en vertu d'une loi connue, demain ne nous la refusera pas, en vertu d'une loi inconnue? Qui nous dit que le pain, que nous mangeons aujourd'hui pour nous nourrir, en vertu d'une loi connue, demain ne nous empoisonnera pas, en vertu d'une loi inconnue? et ainsi de tous les phénomènes et de toutes les lois. La confiance est bannie de notre cœur, et nous ne marchons plus dans le monde qu'avec des transes perpétuelles, comme dans ces jardins inhospitaliers où l'on voit écrit partout : Prenez garde ! il y a des pièges pour les loups.
Je vais plus loin, Messieurs : si la loi d'où procède le miracle est une vraie loi et qu'il faille à tout prix éviter les antinomies, la loi d'où procèdent les faits universels et constants qui sont opposés au miracle
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n'est pas une loi. Alors plus de certitude physique. Tous les phénomènes qui se produisent autour de nous nous trompent. La lumière qui éclaire les corps et les mouvements s'éteint. Un pyrrhonisme brutal nous saisit et nous emporte violemment dans une solitude désespérée.
Savez-vous ce que je puis faire encore, avec vos lois inconnues? Je puis vous surprendre en flagrant délit de miracle. Si vous avez jamais remarqué ce qui se passait dans la production des phénomènes insolites que vous attribuez aux lois inconnues, vous avez dû voir que presque tous sont en relation directe avec le commandement ou la prière d'un homme. Moïse étend sa baguette, et la mer se divise, le rocher se fend, les sources jaillissent; il lève les mains au ciel, et la manne en descend. Jésus-Christ prononce ces paroles : « Je le veux, soyez guéri! » et les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, le mal des lépreux disparaît; «Jeune homme, levez-vous! — Lazare, viens dehors ! » et les morts ressuscitent. D'où ce merveilleux accord du commandement ou de la prière avec le phénomène? Est-il possible que Moïse et Jésus-Christ n'aient pas connaissance des lois dont ils prévoient l'effet à un un moment précis? Mystères de la nature, combinaisons infinies des causes et des effets , ces illustres
thaumaturges connaissent tout cela. Où. ont-ils pris cette science profonde, immense, certaine, infaillible, de l'inconnu? où? je vous le demande. Leur siècle ignore et se tait, et, depuis qu'ils ont disparu, la science n'est pas parvenue à enregistrer une seule des prétendues lois qui régissent le miracle. Est-ce que la lumière divine, qui pénètre toutes choses, serait descendue sur leur tête et les aurait introduits dans le sanctuaire mystérieux où s'élaborent tous les événements imprévus? Mais pourquoi eux plutôt que le reste des hommes? Est-ce que ce choix de Dieu n'est pas un prodige?
En vain on répétera à satiété cette phrase devenue banale : « Jésus était un fin observateur. » Tant que vous voudrez. Mais c'était un homme de son siècle, et non seulement l'incrédulité, en patronnant les lois inconnues, le suppose en avance comme tous les génies : elle en fait une merveille, puisqu'elle lui attribue la connaissance de ce qu'elle ignore ellemême, après dix-neuf siècles de progrès. Messieurs, l'incrédulité s'oublie; tant d'humilité n'est pas dans ses habitudes. Par le seul fait qu'elle confesse la science prodigieuse des thaumaturges, elle se prosterne devant eux. Cette abnégation de la part des ennemis de ma foi me dispense d'insister davantage sur ce point.
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Des explications qui invoquent les lois inconnues passons, Messieurs, à celles qui invoquent une loi connue.
Le docteur Strauss, après avoir tenté, à l'aide du mythe, la démolition du miracle, prononce l'oracle qui suit : « C'est certainement procéder avec trop de promptitude que de rejeter, parce que les neuf dixièmes de ces légendes sont des fables, le dernier dixième comme également fabuleux. Car plusieurs de ces histoires de guérisons trouvent soit une analogie dans des faits récents dignes de croyance, soit la possibilité d'une explication dans le concours de la foi du malade avec une force peut-être analogue au magnétisme, chez le thaumaturge l. » Plusieurs savants obscurs ont adopté cette opinion du docteur allemand, et en ont pris pour preuve ces paroles qu'on lit dans saint Luc : « Une vertu sortait de Jésus-Christ, Virlus de Mo exibat 2. » On ne dit pas, il est vrai, si cette vertu sortait du corps, de l'âme ou de la divinité du Sauveur, ce qu'il serait important de savoir.
Je pourrais opposer à cette explication une fin de non-recevoir, et dire : Le magnétisme n'est pas une science ; il ne sort pas du cercle de ces opinions ex-
4. Strauss, Vie de Jésus, § 94, tom. II, p. 110-lli. 2. Luc, cop. vi, 19.
trêmement discutables et extrêmement discutées, auxquelles les grandes écoles ne sont pas encore ralliées. Plus tard, il est possible que le magnétisme prenne ses grades : alors, nous verrons. En attendant, nous ne lui reconnaissons pas le droit de s'immiscer dans les discussions religieuses. Arrière donc le magnétisme et ses explications!
Mais, Messieurs, je veux être généreux. J'ai déjà admis, à propos des prétentions du somnambulisme, relativement à la prophétie l, l'existence d'un fluide universel, dans lequel tous les corps sont plongés et par lequel tous les corps se communiquent : je l'admets encore. J'admets les diverses modifications de ce fluide, selon les milieux qu'il traverse ; j'admets qu'il prenne une forme particulière dans l'organisme humain ; j'admets que la volonté humaine puisse s'en servir comme d'une force ministérielle; j'admets qu'il produise certains effets singuliers, étranges, insolites; mais je n'admets pas que le miracle soit du nombre de ces effets.
Sans doute, et je dois l'avouer pour être fidèle à la classification que j'ai donnée dans une précédente conférence *, il y a des miracles qu'on pourrait considérer comme des effets infimes de la puissance di-