Origène, Contra Celsum, 1. I, n° C
rai jamais reculer assez ce qui me reste à vous dire.
11 s'agit des explications malhonnêtes; et j'entends par là celles dont le résultat final est la justification d'une lâcheté, ou du moins l'atténuation du vice qui révolte le plus en nous le sentiment de l'honneur.
Il y a eu, dans l'armée des impies, de hardis blasphémateurs qui ont jeté le Christ dans la boue et ont trépigné sur son corps, comme pour l'étouffer. L'enivrement de l'orgueil et la brutale orgie de leurs passions les ont plongés dans ces affreuses ténèbres, où l'homme ne voit plus le bien que comme un fantôme hideux qui l'épouvante et qu'il faut faire disparaître. Rien n'était grand, rien n'était sacré pour eux dans cette figure auguste qui, depuis tant de siècles, illumine l'histoire; ils l'ont abreuvée d'ignominies.
Mais que Dieu leur pardonne d'avoir obéi à la cruelle et honteuse logique de l'iniquité! Entre les ennemis de Dieu, s'ils sont les plus aveugles, ils ne sont pas les plus coupables. Les plus coupables sent ceux qui, de parti pris, n'ont exalté le Fils de Dieu que pour faire l'apothéose d'une infamie. — Il était grand, illustre, admirable, divin, cet homme dont l'œuvre subsiste malgré dix-huit siècles de tempe-
MïïniSME ET NATURALISME 103
tes. Salut, ô Maître! salut! ton nom passera aux générations futures, toujours entouré de leur respect et de leur admiration : Ave, Rabbi ! Mais, en même temps, il était imposteur et fripon. Ses miracles ne sont que des mensonges dont il a conscience, des surprises dont il profite lâchement, des scènes de charlatanisme arrangées avec ceux qui le suivent et partagent ses destinées. Du sublime, il descend, non pas par une chute fatale, mais avec toute la gravité de la réflexion, jusqu'à la plus ignoble vulgarité : et malgré cela il est toujours grand, illustre, admirable, divin. — Avez-vous vu, dans les méthodes de dessin, ces jeux de lignes qui, partant de la figure typique de l'homme parfait, descendent par une dégradation successive jusqu'à la tète du crapaud? Tel est le portrait que nous a tracé de Jésus-Christ une plume contemporaine. Déjà le sophiste Rousseau et le ricaneur Voltaire s'étaient exercés à ce jeu sacrilège ; mais, par la grâce du progrès, ils ont été surpassés. Regardez et soyez révoltés avec moi.
— Jésus-Christ était une personne supérieure, qui, par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi future de l'humanité. La conscience universelle lui a décerné le titre de Fils de Dieu, et cela avec
justice, puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel nul autre ne peut, et probablement, ne pourra jamais être comparé.... Il foule aux pieds la nature pour se rapprocher de Dieu...; aimable Rabbi..., il débute par une délicieuse pastorale. Il fonde le royaume des doux et des humbles... Ses premiers jours sont chastes et sans mélange... Un charme infini s'exhale de sa personne...; la tendresse de son cœur déborde. Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soimême, ont été réellement prêchées par lui... C'est bien le royaume de Dieu, c'est-à-dire le royaume de l'esprit qu'il fondait... Mais comment y parvenir? Il se laisse appeler avec plaisir Fils de David, Fils de Dieu. Était-il sincère en cela? Mais qui ne sait que l'histoire est impossible, si l'on n'admet plusieurs degrés dans la sincérité ? C'est en vertu de ce principe qu'il se résigne aux miracles. Il fallait bien en passer par là. Donc, il consent à jouer un rôle actif dans ces comédies religieuses. Il y a dans son attitude certaines circonstances choquantes, des efforts et frémissements sentant la jonglerie. Hélas! toute idée perdant de sa pureté dès qu'elle cherche à se réaliser, on ne réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve certains froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit liumain, que les meil-
MÏTUISME ET NATURALISME 105
leures causes ne sont gagnées, d'ordinaire, que par de mauvaises raisons < !
Voilà Jésus-Christ tel que l'a fait l'impiété contemporaine : grand et vil, sublime et trivial, candide et fourbe, touchant au ciel par ses projets, ravalé par ses mkacles jusqu'au rang des plus lâches et des plus misérables hommes qu'il nous soit donné de mépriser.
C'est en vain, ô mon Sauveur et mon Dieu ! c'est en vain que vous êtes simple, doux, humble, austère, vrai jusqu'à vouloir que notre parole soit oui quand c'est oui, et non quand c'est non. C'est en vain que vous déployez toutes vos forces pour soulager nos infinies misères. Vous passez en faisant le bien, vous cherchez à nous imprimer, avec l'amour de Dieu, la crainte de ses jugements; vous nous donnez la preuve du plus grand des amours en mourant pour nous... Tant de vertus ne vous sauvent pas des mains exécrables qui ont pris à tâche de vous humilier et de vous salir!
Mais ils ne savent donc pas, ces insensés, que si Jésus tombe, tout tombe avec lui? que les gloires les plus pures de l'humanité disparaissent, dans le naufrage de la gloire unique qui nous les explique ?