‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 29 sur 80 · Malth., cap. xxiv · texte numérisé non relu

Malth., cap. xxiv

Voilà la difficulté, Messieurs, telle r; l'elle a été proposée, dans les quatre premiers siècles de l'Église, par les défenseurs de la raison. A la rigueur, j'aurais pu la taire, puisque l'incrédulité moderne la méprise; mais je laisserais peut-être, dans vos esprits, quelques appréhensions au sujet de l'intervention divine, et je veux les prévenir : rien ne doit manquer au triomphe de la cause que ja défends.

Il est incontestablement plus naturel d'attribuer ce qui nous semble une dérogation aux lois de la nature à Celui qui les a établies et les conserve, qu'à une puissance secondaire et ennemie du bien» qui ne peut agir que par une permission. Donc, si le démon peut opérer des prodiges, Dieu nous doit un diagnostic infaillible qui nous garantisse de ses surprises; Dieu nous doit des signes qui assurent le discernement des miracles. Autrement, il se trahirait lui-même; sa bonté ne serait qu'un vain nom, et sa puissance, passée aux mains d'un misérable, ne servirait qu'à nous abuser, au détriment de sa gloire. Évidemment, Dieu nous doit des signes. Eh bien! Messieurs, il nous en a donné; ces signes se

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multiplient avec une étonnante fécondité, pour peu que nous considérions attentivement les œuvres divines et les œuvres diaboliques, dans leur nature, leur nombre et leur suite, leur manière de se produire, les circonstances qui les accompagnent, leur but immédiat et leur but ultérieur.

Et d'abord, la nature des œuvres. Elle dépend du pouvoir radical de celui qui opère : plus il a de force, plus il donne d'éclat à ses manifestations. Nous sommes fatalement condamnés à des œuvres obscures et comprises dans les habitudes de la nature, et parce que notre intelligence bornée, ne se développant que progressivement, n'arrive jamais à mettre en acte toute sa puissance, et parce que nous sommes emprisonnés, en quelque sorte, par l'espace et soumis à ses lois. Mais un esprit pur, maître de toutes ses forces, dégagé des étreintes de la matière, agissant dans l'étendue avec la rapidité de la pensée, un esprit dont la perfection est à la nôtre ce que la lumière est à l'ombre peut se manifester par des phénomènes inaccoutumés, qui nous étonnent et ravissent notre admiration. Ainsi en est-il du démon. Cependant, entre son pouvoir et le pouvoir divin, il y a des abîmes. Dieu est tellement maître, qu'il ne peut être arrêté que par l'absurde. 11 ne peut pa? faire à la fois l'être et le non-être, c'est trop

évident; mais il peut faire être ce qui n'était pas et supprimer ce qui est : c'est à cela qu'on le reconnaît. La matière est inerte et inanimée : il peut lui donner la vie; la vie est éteinte quelque part : il peut la raminer; la loi générale du mouvement emporte les astres dans l'espace : Dieu peut la suspendre où il lui plaît. En un mot, il crée. Il surpasse la puissance passive des sujets sur lesquels il opère ; sa force est une force transcendantale. Le démon, au contraire, n'a qu'une force déductive; il peut se servir, comme d'instruments, des choses créées, mais il n'en déduit que des effets pour lesquels ces choses sont en puissance. Sans doute, cette puissance se trouve exagérée par l'influence d'un agent spirituel; sans doute, ces effets se produisent dans des conditions inaccoutumées, ce qui les rapproche davantage du miracle, dit saint Thomas : Et hoc magis accedit ad rationem miraculi l; mais ce ne sont pas des miracles proprement dits.

Comparez bien, je vous prie, d'un côté, Dieu agissant par voie de transcendance, Dieu suspendant une loi générale qui rend un corps impuissant à l'immobilité, Dieu ajoutant l'être à l'être, Dieu arrêtant le soleil, ressuscitant les morts, faisant revivre

i. Summ. Contra Gent., 1. III, cap. cm.

des membres où la vie est devenue impossible; d'un autre côté, le démon agissant par voie de déduction, le démon ne pouvant qu'arrêter ou imprimer des mouvements particuliers, et produire dans les sens des illusions,, le démon condamné à ne se servir que des puissances pour les faire passer à l'acte.

Un corps est à cent lieues d'ici, il est en sa puissance passive d'être mû : le démon peut le saisir, l'emporter avec une rapidité immense et le mettre sous nos yeux ; c'est ainsi que s'expliquent, selon plusieurs graves interprètes, les prestiges des mages du Pharaon. Il est dans la puissance passive de nos organes d'être mus pour les divers offices qu'ils ont à remplir: le démon peut s'en emparer, et ainsi s'expliquent les phénomènes étonnants de locomotion et le merveilleux don des langues, qu'on a remarqués chez certains possédés. Les extrémités de notre corps se communiquent, par le va-et-vient d'un fluide d'où résulte la sensibilité; il est dans la puissance passive de cette communication d'être suspendue : le démon peut la suspendre et produire l'insensibilité; ainsi s'expliquent les traitements atroces qu'endurent volontiers les énergumènes, sans qu'il en résulte pour eux aucun mal. Nous sommes plongés dans une atmosphère où s'agitent une infinité de molécules ; il est dans la puissance passive

de ces molécules d'ôtre rassemblées et rapprochées dans un même lieu : le démon les rassemble, les rapproche et produit des fantômes qui nous trompent ; c'est là son plus grand triomphe, c'est en cela qu'il imite le mieux les œuvres de Dieu. Mais les illusions diaboliques passent vite, et laissent l'esprit incertain et hébété; les miracles de Dieu persis tent, et produisent en nous une inébranlable certitude, jointe à l'admiration.

L'éclat des œuvres, voilà donc, Messieurs, ce à quoi peuvent être distinguées Faction divine et l'action diabolique. Nous possédons des miracles dans lesquels se manifeste la force transcendantale de Dieu : donc, Dieu est avec nous. Cette seule considération, que j'ai empruntée tout entière au Docteur angélique, suffirait pour résoudre la difficulté que j'ai proposée plus haut; qu'il me soit permis de la compléter.

Le démon jouit d'une force déductive, par rapport aux sujets sur lesquels il opère; cette force, dérivant d'un agent supérieur, parvient à produire des effets merveilleux qui se rapprochent du miracle. Cependant, Messieurs, il ne faut pas croire qu'il soit permis au démon d'appliquer activement sa grande et vigoureuse nature à toutes les œuvres qu'elle conçoit, de telle sorte que, par leur nombre et leur

suite, elles puissent simuler une action providentielle. Une telle permission serait une abdication de la puissance et de la sagesse divines. Même lorsqu'il est déchaîné, selon l'expression consacrée pai les saintes Lettres, Fange déchu ne peut agir que dans une certaine mesure, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, jamais dans tous à la fois. Les produits de sa force sont sans liaison entre eux, et se rapportent à des affirmations qui se combattent. Voyez dans le paganisme : quelle étrange confusion de doctrines et de mœurs! et, cependant, les prestiges ont leur cours. Ils s'accusent mutuellement ; ce qui se fait à Memphis contrarie ce qui se fait à Delphes, ce qui se fait à Delphes n'est pas d'accord avec ce qui se fait en d'autres lieux célèbres : mais Satan va toujours. C'est la conséquence naturelle de sa tendance acquise vers le désordre, depuis qu'il s'est volontairement exclu de Tordre où une place glorieuse lui était réservée.

Nombre restreint et confusion des effets : tels sont les caractères des miracles diaboliques. Les miracles divins, au contraire, semblent se multiplier à plaisir, au moindre signe du thaumaturge, et, dans leur grand nombre, ils procèdent, avec une merveilleuse entente, à la démonstration de la mime vérité. Depuis les apparitions qui ont réjoui l'âge

heureux des patriarches, jusqu'aux derniers prodiges que l'Église a enregistrés dans ses archives, comme tout se suit! comme tout se tient! comme tout accuse hautement l'action providentielle de Celui qui touche en même temps, avec force et suavité, les deux extrémités du temps et de l'espace! Évidemment, il n'y a rien de commun entre cette longue chaîne de merveilles, dont les anneaux se tiennent si solidement soudés l'un à l'autre, et les prestiges épars et discordants que le démon a produits, dans tous les âges de l'humanité. Il n'y a rien de commun non plus, Messieurs, entre la manière dont Dieu fait ses miracles et la manière dont le démon opère ses prestiges. Les thaumaturges dont Dieu se sert comme de causes ministérielles, pour manifester sa puissance, laissent voir, sur leur front et dans toute leur personne, le rayonnement des perfections infinies de Celui qui les envoie. Bien qu'à la rigueur, des hommes pervers puissent opérer des prodiges, par des paroles saintes et des signes sacrés, Dieu ne le permet qu'exceptionnellement. C'est à la vertu qu'il réserve la commission de son pouvoir souverain; non pas à la vertu telle quelle, mais à la vertu dégagée» de ces dernières faiblesses qui nous attristent, parce qu'elles attestent la médiocrité de notre

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bonne volonté ; à la vertu montée par l'habitude des mâles résolutions, des généreux efforts, des douloureux sacrifices, jusqu'à l'héroïsme. A part trois ou quatre traîtres qui déshonorent l'histoire des thaumaturges divins, tous brillent de l'éclat de la sainteté, et leurs œuvres merveilleuses, en démontrant la divinité de la doctrine qu'ils annoncent, attestent publiquement la justice dont leur âme est le sanctuaire vénérable. Investis de la force d'en haut et comme pénétrés de la vertu suprême qui dispose de tout en ce monde, ils ne s'appliquent qu'à cacher ces grands dons. Plus ils sont, forts, plus ils sont humbles; et, cependant, quand il le faut, c'est avec une confiance toute filiale, quelquefois avec une familiarité enfantine, qu'ils invoquent le saint nom de Dieu et le pressent de se manifester.

Au contraire, les thaumaturges de Satan, alors même que la corruption de leur cœur ne se trahit pas par l'immoralité de leur vie, sont marqués d'un caractère sinistre, qui les signale à l'attention publique comme des exceptions suspectes. Ils sont singuliers, mais leur singularité dissimule mal la médiocrité de leur force morale; c'est par l'orgueil surtout qu'elle se met à jour. Plus ils ont de pouvoir, plus ils en sont avides; plus la vaine ostentation de leurs œuvres a de succès, plus ils les multi-

plient. Superbes et durs pour les sots qu'ils étonnent, ils sont vils et rampants comme des esclaves, devant leur ténébreux seigneur et maître; ou bien ils le traitent publiquement avec la grossière et indécente familiarité d'un compère. « Je te connais, tu me connais, dit le lama-bokte de la Tartarie; allons, vieil ami, fais ce que je te demande : apporte de l'eau, et remplis ce vase que je te présente. Remplir un vase d'eau, qu'est-ce que cela pour ta grande puissance? Je sais que tu fais payer bien cher un vase d'eau; mais n'importe, fais ce que je te demande et remplis ce vase. Plus tard, nous compterons ensemble; au jour fixé, tu prendras ce qui te revient *. »

Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que les deux agents principaux des miracles se manifestent assez clairement, par les causes ministérielles qu'ils choisissent? Cependant, il est un dernier caractère qui dessine mieux la physionomie de Dieu et la physionomie de Satan, dans les prodiges qu'ils opèrent: c'est le but de ces prodiges.

D'abord, le but immédiat; c'est le moins important et le moins significatif. Tout miracle divin a généralement un but de bienfaisance : sauver un

i. M. Hue, Voyage dans la Tartarie et le Thibet,

peuple, nourrir des foules affamées, guérir les infirmités humaines, consoler de grandes infortunes, exciter la piété, réchauffer l'amour de Dieu dans les cœurs. C'est le sourire de la miséricorde, à travers les manifestations de la puissance. Aussi l'humanité leur a-t-elle constamment répondu par l'admiration et la reconnaissance.

Les prestiges diaboliques imitent bien quelquefois celte action bienfaisante des miracles divins; mais, la plupart du temps, ils n'ont pas d'autre but que d'administrer à la curiosité publique une vaine pâ ture. Produire des bruits effrayants, évoquer des fantômes, se plier le corps, s'enfoncer les ongles dans la chair, s'ouvrir le ventre et s'arracher les entrailles, remplir des vases d'eau : voilà à quoi se sont appliqués et s'appliquent encore les ministres du malin esprit. Les sentiments qui- leur répondent sont la stupéfaction, la défiance, la crainte, de la part des gens ignorants et crédules, le mépris, de la part des gens éclairés. C'est ainsi que les lama-bokte de l'Orient sont dédaignés et repoussés par ceux de leurs confrères qui se piquent de conserver quelque dignité.

Mais, Messieurs, quel que soit le but immédiat des prodiges, il ne nous édifie qu'imparfaitement sur leur origine. C'est leur but ultérieur qu'il faut regarder.

Le but ultérieur des miracles, c'est l'enseignement d'une doctrine. Or, une doctrine se présente, profonde et incompréhensible en plusieurs points, mais, d'autre part, grave, simple, conforme aux principes éternels que Dieu a écrits dans toute âme d'homme, et qui sont la norme universelle et invariable du vrai et du bien. Cette doctrine, elle ne nous parle de Dieu que pour relever à nos yeux sa majesté infinie, et proclamer sa puissance, sa sagesse, sa justice et sa bonté. Les mystères mêmes qu'elle nous propose sont accessibles en quelque endroit aux esprits les plus vulgaires, et touchent les cœurs les plus rudes. Par cette doctrine, l'homme est définitivement éclairé et fixé sur la question de ses destinées, sur le bonheur et la gloire ineffables qui l'attendent pendant les jours éternels; mais, en même temps, tous ses devoirs sont définis. C'est par des voies laborieuses et austères, par la pratique de toutes les vertus, qu'il doit atteindre le terme suprême de son existence; non seulement les crimes le détournent, mais les faiblesses et les imperfections le retardent; il n'est bon pour le ciel que s'il peut s'appeler un saint.

Ailleurs, un mélange informe d'enseignements qui se contredisent : Dieu divisé, multiplié, dissous, en quelque sorte, dans les éléments de tous les mondes: un bonheur grossier ou bien le néant proposé à

l'homme, comme terme de ses efforts ; toutes les passions flattées, tous les vices caressés, tous les crimes justifiés, et par l'exemple même de la divinité et par la perspective de l'impunité; un matérialisme immonde, dans les doctrines et dans la vie pratique, dans les institutions et dans la vie sociale; enfin, l'homme invité à l'abjection, l'homme engagé à étreindre la terre, comme l'unique et souverain objet de ses plus légitimes et plus saintes aspirations. Et, de côté et d'autre, des merveilles! Dites-moi où est Dieu? dites-moi où est Satan? Je vous le demande, Messieurs. Remarquez-le bien : je ne pars pas de miracles certains, pour prouver une doctrine; je ne pars pas de cette doctrine, pour prouver la fausseté d'autres miracles. J'en appelle simplement au bon sens et à la conscience. Je demande à votre bon sens et à vos consciences si Satan peut recommander à nos adorations le Dieu qu'il hait, s'il peut nous faire espérer le bonheur qu'il a perdu, s'il peut nous faire aimer la vertu qu'il a trahie. Je demande à votre bon sens et à vos consciences si Dieu peut se déconsidérer, se salir, s'avilir lui-même et devenir le patron de toutes les erreurs et de tous les vices. Ne serait-ce pas, dans l'un et l'autre cas, ce dont il est parlé dans l'Évangile : la maison divisée contre elle-même et tombant en ruine.

Non, cette doctrine grave, simple, sublime, qui rehausse dans notre opinion la majesté infinie de Dieu et publie ses perfections, qui nous révèle nos destinées et nos devoirs, n'est pas la doctrine de Satan. Je ne dis pas qu'elle prouve sa propre divinité, non plus qu'elle prouve directement la divinité des miracles qui l'appuient; mais j'affirme, et vous devez affirmer avec moi, qu'elle prouve que ces miracles ne sont pas le produit déshonoré des forces de Satan . A lui, les prestiges qui patronnent les honteux enseignements de l'idolâtrie et les turpitudes de la vie païenne; mais plus d'appréhensions, plus de craintes pour nos chères merveilles : le discernement en est fait à tout jamais.

Après ces considérations, Messieurs, il vous reste, j'en suis sûr, une préoccupation. Vous voyez bien comment les prodiges divins se distinguent des prestiges diaboliques; pour vous, l'erreur n'est pas possible. Mais vous vous demandez pourquoi Dieu a livré tant de peuples aux mains de son ennemi, sans les prémunir contre la séduction de sa puissance. Toute l'antiquité, et, aujourd'hui encore, de grandes nations : quelle proie pour le maudit! quel scandale pour nous !

Je respecte le malheur, Messieurs; mais je méprise les faux attendrissements. Or, il me paraît que ce

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pourquoi, qui s'échappe de votre bouche comme un reproche, procède d'un faux attendrissement. Tous voyez devant vous une infortune immense, mais vous fermez les yeux sur les causes qui l'ont méritée. Êtes-vous entrés dans les secrets de la justice de Dieu? Vous a-t-il dit par combien de prévarications ces nations, en apparence oubliées, ont lassé sa miséricorde et l'ont forcé de laisser aller ces lois fatales de transmission, en vertu desquelles Terreur passe, comme la vie, d'une génération à l'autre? Ces peuples sont abusés; mais êtes-vous bien sûrs qu'ils ne sont pas contents de l'être? Etes-vous bien sûrs que ce n'est pas un infâme plaisir pour eux de voir justifiées, par des merveilles équivoques, toutes les débauches de leur esprit et de leur cœur? Et, s'il en est ainsi, Dieu n'a-t-il pas le droit de les abandonner aux mains du maître qu'elles ont choisi et qui leur rend la vie facile ?

Non, mon Dieu! jamais je ne vous accuserai, parce que je vous connais. Je sais que vous ne souffrirez pas qu'un cœur droit s'égare, et que vous lui enverrez, au milieu des plus profondes ténèbres, un rayon de votre lumière, qui le dirigera dans les voies du bien. Que dis-je? dans la permission que vous donnez à Satan, je vois un dernier sourire de votre miséricorde : en se manifestant, il nous rappelle le

monde des esprits, et empêche l'intelligence humaine de s'éteindre tout à fait dans la matière; ses prestiges servent de contre-poids à l'abrutissement du fétichisme.

Vous accusez Dieu, Messieurs, d'avoir laissé s'établir le règne de Satan; mais vous oubliez ce qu'il a fait pour le prévenir ou pour le détruire. Le grand miracle du déluge, la confusion des langues, l'incendie de Sodome et de Gomorrhe, les pèlerinages des patriarches, le séjour d'Israël dans la terre d'Egypte, les prodiges de Moïse, la vie singulière du peuple juif, mis en rapport, par ses infortunes, avec toutes les grandes nations de l'antiquité, et beaucoup d'autres événements, sans doute, que l'histoire n'a pas enregistrés : c'étaient les protestations de Dieu contre le règne de Satan.

Satan règne encore dans l'extrême Orient; mais Dieu n'a-t-il rien fait pour détruire son empire? Saint Thomas a prêché jusqu'au fond des Indes. A deux reprises, au vne et au xme siècle de notre ère, le christianisme a pénétré jusqu'à Pékin, et laissé, dans les usages des lamas et des bonzes, des traces de son passage. Saint Hyacinthe a traversé à pied les déserts de la Tartarie. L'Ordre de saint Dominique a envoyé, dans l'Asie centrale et au fond de la Chine, ses admirables frères Pérégrinants. Au XYie siècle,

le grand saint François Xavier a porté, jusqu'au Japon, le nom de Jésus-Christ; il a épouvanté et confondu, par ses miracles, les thaumaturges de Satan ; sur ses sacrés vestiges, les Ordres religieux se sont précipités et ont fait le siège du grand empire. Aujourd'hui, encore, Dieu travaille là-bas, dans la personne de ses apôtres.

N'est-ce donc rien que tout cela, Messieurs? Qu'avez-vous à reprocher à Dieu? Il n'a pas réussi; mais grâce à qui? Ah! pitié pour le peuple! il sera jugé selon la mesure de son ignorance et de sa bonne volonté. Mais le pouvoir, les sciences et les lettres, les mandarins, les brames et les bonzes, voilà les amis de Satan et les suppôts de son empire. Et, chose singulière! il en est de môme partout : l'Occident aussi a ses mandarins, ses brames et ses bonzes; à cette différence, pourtant, que, dans l'Orient, c'est Dieu qu'on veut empêcher d'entrer et Satan qu'on veut retenir; que, dans l'Occident, c'est Satan que l'on invite à venir et Dieu que l'on voudrait chasser. Dans l'Orient, ce sont les miracles de Satan que les savants et les lettrés patronnent; dans l'Occident, ce sont les miracles de Dieu que les savants et les lettrés méprisent, et voudraient ensevelir dans l'oubli. Dans l'Orient, Dieu se lassera de la résistance intéressée que lui opposent les mandarins,

J-'i2 DISCERNEMENT DES MIRACLES

les brames et les bonzes; dans l'Occident, Dieu s'irritera de la guerre déloyale que lui font les potentats, les savants et lettrés. Dans l'Orient, Dieu, par pitié pour le peuple, forcera les portes; dans l'Occident, par une juste colère contre les nations qui auront oublié ses grandes et sublimes manifestations, Dieu les abandonnera et les livrera à un nouveau maître. Mais tant qu'il nous restera un souffle dans la poitrine et quelque chaleur dans le sang, ô Seigneur! en dépit des mandarins, des brames et bonzes, nous raconterons vos merveilles. Le peuple ne pourra pas vous oublier, et vous ne nous abandonnerez pas, ô Dieu très bon I vous ne nous livrerez pas aux mains de Satan.

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