Horat. Lib. iv, Od. II
ŒUVRE DES APÔTRES 3 1 r>
peuple flaire l'odeur du sang, car l'amphithéâtre sera de la fête. Des milliers de gladiateurs passeront, tout à l'heure, sous le trône de César, et lui diront sans pâlir : « César, ceux qui vont mourir te saluent : Cœsar, morituri te salutant. » — Pourquoi mourir? pourquoi mêler à la joie publique le deuil d'une hécatombe humaine? Il n'y aura pas de deuil, Messieurs : ne voyez-vous pas que le peuple, entassé sur les gradins, trépigne à la vue des lutteurs qui agonisent? n'entendez-vous pas ses cris? Il rend grâces aux dieux de tant de plaisirs. Les spectacles sont finis, la foule s'est écoulée, l'ombre est descendue sur la grande cité; silence sous les portiques, silence sur les places, silence dans les rues... et, cependant, la fête dure encore. Dans les bocages discrets où s'élève le temple des bonnes déesses, les femmes honnêtes attendent, comme une bénédiction, l'heure d'une débauche sans excuse, parce qu'elle sera sans amour.
Voilà les fêtes de la ville éternelle, signal et type de toutes celles qui se célèbrent d'un bout à Fautre de l'empire. Le peuple est contenté dans ses plus cruels et plus sales penchants, et deux noms sacrés lui servent d'égide contre le remords. Ajoutez que, tous les jours de sa vie, il est nourri pour rien par la libéralité des empereurs; qu'il se baigne pour rien,
dans des thermes d'une splendeur et d'un confortable que nous n'avons pas encore égalés ; qu'il se promène pour rien, sous de magnifiques portiques, où l'attendent mille bavards qui doivent charmer ses loisirs; qu'il vit oisif et redouté comme un roi.
Au-dessus du peuple, Messieurs, il y a les princes de la pensée, les philosophes. La superstition leur fait mal au cœur, les dieux ne leur paraissent bons qu'à occuper les imaginations grossières. Toutefois, ne pensez pas que leur superbe raison soit plus avide, pour cela, d'une vérité qu'elle n'a pas trouvée. Les uns ne croient pouvoir mieux faire honneur à la sagesse qu'en vivant au jour le jour, sous la garde du hasard, et en terminant les destinées de l'homme aux embrassements de la matière. Les autres font profession de n'estimer que la vertu; mais il est bien entendu que la vertu n'a pas d'autres lois que celles de la conscience individuelle; et, pour la mettre en pratique, ils se haïssent, s'injurient et se déchirent, sous le patronage de l'aristocratie vaniteuse, qui met au rang de ses plaisirs leurs ridicules disputes. Enrichis, la plupart du temps, par des exploits malhon- . nêtes, concussionnaires et usuriers, les patriciens, les chevaliers, les magistrats, les nobles, les grands, ne s'appliquent qu'à vivre. Tous les matins, ils consultent l'imagination fertile des esclaves qu'iis ont
achetés à gros deniers, afin de trouver quelque raffinement de luxe et de mollesse. Le pli d'une étoffe les irrite, le moindre bruit qui trouble leur sommeil les rend malades, une porcelaine cassée sous leurs yeux est un crime puni de la mort d'un esclave. Les soies du Levant ne sont pas assez douces à leur peau délicate, ni assez transparentes pour les préserver de la chaleur. L'ambre roule toute la journée entre leurs doigts paresseux, afin de les rafraîchir. Par un artifice que les bêtes ignorent, ils ont trouvé moyen de supprimer la digestion et de faire cinq repas par jour, en dépensant pour chacun cent mille sesterces. Le forum, les basiliques, les bains, les maisons des courtisanes en renom, sont des lieux où ils promènent leur vie désœuvrée et souvent abrégée par des orgies dont, grâce au Ciel, nous ne connaissons plus les affreux secrets. Moins avilis peut-être, mais plus coupables sont les prêtres : imposteurs payés pour mentir, vampires engraissés aux dépens du peuple, qu'ils abusent par des oracles et des fables dont ils savent bien l'inanité, riant, comme de grands enfants, de leurs fonctions, mais les tenant pour bonnes, à cause des bénéfices et des honneurs qu'ils en retirent. Enfin, au sommet de la vie publique, planant sur tout ce monde plus ou moins déshonoré et infâme, César, c'est-à-dire le despotisme sans riva-
ges, la brutalité sans frein ; César tyran de tous, César pontife suprême, César dieu! Le plus affreux lève de l'orgueil réalisé, l'empire et le ciel dans une même personne, quelquefois respectée jusque dans l'imbécillité, et regrettée malgré ses vices et ses fureurs.
Messieurs, je vous le demande : comment la croix peut-elle mordre et se planter dans une pareille société? Signe d'infamie, symbole et résumé d'une doctrine incompréhensible, exclusive et impérieuse, d'une loi austère et ennemie des passions, ne doitelle pas soulever une universelle horreur? La croix à la place du Capitole;un Galiléen, fils d'une nation abreuvée de ridicule, un agitateur obscur, qu'on eût traîné aux gémonies, chassant les dieux propices de qui Rome tient ses grandes destinées, et laissant la patrie sans prestige et sans appui! Des mystères lugubres qui consternent l'esprit, au lieu des fables élégantes qui charment l'imagination; des principes immuables suspendant les recherches orgueilleuses de l'intelligence, et venant clore les aventures de la raison; des dogmes impersonnels confondant les systèmes privés! Des fautes, des crimes même, où Ton ne voyait que l'exercice d'un droit naturel; la justice réclamant sans pitié le bien mal acquis; la pénitence condamnant le plaisir; les illustres gour-
mands, les nobles libertins, appelés à la sobriété, à la chasteté, à l'immolation de la chair; un autel rival et sans profit menaçant les fructueuses spéculations de la caste sacerdotale! César obligé d*ètre humble dans la grandeur, doux dans l'application de son pouvoir souverain ; un trône près de son trône, un empire dans son empire, un pontificat le réduisant à la condition d'un profane, un Dieu lui rappelant qu'il n'est qu'un mortel! c'est-à-dire une foule d'impossibilités proposées en quatre mots : « Xos autem, prsedicamus Jesum crucifîxum : Nous prêchons Jésus crucifié. »
Encore, Messieurs, si cette prédication flattait les opprimés, les femmes, les esclaves, le peuple même souvent broyé sous la main impitoyable de tyrans! Si elle leur promettait un prompt affranchissement, et le triomphe soudain d'une glorieuse et sainte liberté 1 Mais non : l'affranchissement, la liberté, seront l'œuvre patiente des siècles. Quoi que devienne l'avenir, les premiers appelés n'en jouiront pas; aujourd'hui, ils ne doivent avoir de regards que pour la croix. Le Christ a souffert avec résignation : femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut souffrir comme lui. Le Christ a obéi jusqu'à la mort delà croix : femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut obéir comme lui. Le Christ a pardonné à ses bourreaux : femmes, es-
claves, pauvre peuple, il faut pardonner comme lui. Il faut aimer le bras qui nous maltraite et respecter l'image de Dieu, dans la personne d'un maître chez qui l'œil attristé ne découvre que des vices. « Nous prêchons Jésus crucifié : Nos autem prxdicamus Jesum crucifixum. » Oh! que l'Apôtre a bien raison d'ajouter : « Gentibus stultitiam : Folie pour les Gentils. »
Oui, Messieurs, c'est folie! non pas folie innocente qu'on puisse dédaigner, mais folie pernicieuse qu'il faut combattre par des moyens héroïques. Calomnie, corruption, violence, toutes les armes de l'ennemi sont dehors. Il calomnie, afin de prévenir l'estime par laquelle tout novateur entre dans la vie publique et se prépare des prosélytes. « Le christianisme est un genre de superstition nouvelle, malfaisante et exécrable : Genus... superstitionis novx et maleficse... exitiabilis superstitio1. Les chrétiens sont des coupables dignes des plus cruels supplices, pour l'exemple de l'humanité : Sontes novissima exempta meritos 2. La prédication de la croix n'est qu'un athéisme déguisé. » Les pratiques chrétiennes aboutissent aune abominable théurgie; l'inceste et l'infanticide font partie des mystères de la nouvelle
i. Suétone.