‹ Introduction au dogme catholique Tome 2Chapitre 1 sur 91 · ONZIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

ONZIEME CONFERENCE

Messieurs,

Avant de vous proposer la question qui doit nous occuper cette annee, je dois vous rendre compte du chemin que nous avons parcouru. Le premier mot du symbole catholique, objet de nos etudes, nous a mis en presence de deux puissances dont le propre est de saisir le vrai. Ges deux puissances, issues du meme principe, se tiennent unies par des offices reciproques, qu elles ne peuvent se refuser sans se rendre coupables d un attentat qui les divise et qui les blesse mortellement en les divisant. La foi eleve la raison dans un monde superieur a la nature, et etend Miorizon de ses connaissances ; elle dirige Tesprit humain et le defend, tant contre ses propres egarements que contre les egarements d autrui ; elle

abaisse, vers le peuple, les verites qu il ne peut saisir par la force d une demonstration, et le met en possession du bien que Dieu destine a toute intelli gence. La raison se prepare a la foi, par I examen des preuves qui etablissent avec certitude le fait de la parole de Dieu ; elle opere sur les principes reveles, les rapprocbe Tun de Fautre, les feconde, contemple et admire les proportions d ensemble de Tedifice surnaturel; elle s anime au bruit de la discussion, grandit devant la resistance, et combat genereusement toute opposition aux verites descendues du ciel, par la bouche de ceux a qui Dieu a confie la mission d enseigner le genre humain *. A ces condi tions, 1 accord se soutient et se perpetue eutre les deux filles de Dieu

Mais 1 esprit d erreur tend a les separer, soit en exagerant les droits et les forces de la raison au de triment de la foi, soit en poussant au dela de ses justes limites 1 importance de la foi au detriment de la raison. Nous avons pris nos precautions centre ces facheux exces, en refutant patiemment le rationalisme, le mysticisme, le sentimentalisme et le traditionalisme. Ges refutations nous ont impost 1 obligation de developper particulierement les offices

^- Voyez deuxieme Conference.

NATURE El POSSIBILITY DE LA PROP11ETIE 5

de la foi relativement a la raison; s il reste quelque lacune sur ce point, elle ne peut etre remplie que par une exposition methodique de chacun des dcgmes du christianisme. Mais nous ne nous sommes point sufflsamment etendus sur les offices de la rai son relativement a la foi. II en est mi surtout qui appelle notre attention, et qui va demander de longues explications : c est celui qui consiste a prparer Tame humaine a Facte de foi, par Fexarnen des mo tifs de credibilite. Avant de nous soumettre a la parole de Dieu, nous voulons savoir s il a parle : c est notre droit et notre devoir. La certitude, en cet endroit, justifie tous les abaissements de notre in telligence devant les mysteres insondabies de la foi, et condamne, avec un irresistible empire, Forgueil philosophique qui s efforce d echapper aux etreintes du dogme catholique. Ce n est plus assez de dire : II est beau, il est bon de croire; des qu on sait que Dieu a fait retentir sur le monde son Verbe de verite, 1 esprit humain tombe sous le coup d une necessite a laquelle il ne peut se soustraire sans offenser, par une opposition sacrilege, la souveraine autorite de Dieu.

JPai 6nonc6, Messieurs, les divers motifs de crcdibilite : ce sont les propheties et les miracles qui attestent rintervention de Dieu dans la vie humaine. J v

ajouterai les temoignages, dont la lumiere rapproche, de chaque 6poque et de chaque generation, les ora cles prononces et les prodiges accomplis dans les temps les plus recules de 1 histoire. Je ne demande point votre attention, car il me semble que je Tobtiensdu moment que je vous propose les graves ques tions que je vais trailer ; mais je demande la grace de Dieu, qui doit me transporter d abord, et vous avec moi, dans le monde prophetique. Etudions, aujourd hui, la nature et la possibility de la prophetie.

Toute manifestation d une chose cacliee qu inonde la lumiere divine pent etre appelee une prophetie. Dans ce sens, la prophetie s etend a tout ce que Dieu voit et revele a ses creatures, comme la vision corporelle s eiend a toutes les couleurs, la connaissance naturelle a toutes les v^rit^s que 1 intelligence p6netre et environne de ses rayons. Le moyen propheti que, la tres pure et tres parfaite lumiere de Dieu, entrant jusqu aux plus intimes profondeurs des etres, ils ne peuvent se derober aux ames privilegiees que le soleil eternel abreuve de ses splendeurs. Done, mysteres augustes de la vie divine, harmonies ange-

liques, secrets de la nature humaine, ordre et pro portion du monde, attitude invisible de leurs ele ments, rapports caches des choses creees et des evenements, faits indetermines qui flottent dans les nuages de 1 avenir, la prophetic embrasse tout cela. Cependant, parce qu elle a pour objet des choses naturellement eloignees de notre connaissance, plus un objet se tient a distance de nos moyens nalurels de vision, plus il appartient a 1 ordre prophetique. Or, Messieurs, dans cet ordre prophetique, on dis tingue trois degres. Le premier contient tout ce qui est simplement eloigne de nos sens et de notre in telligence. Je vois, je touche un objet qu on me presente; je contemple et j admire les merveiileux Edifices d une ville que je parcours en artiste avide de chefs-d oeuvre : il est evident que, dans ces deux cas, je n ai pas besoin de revelation. Mais, si les espaces se jettent entre moi et les objets, je ne puis plus rien voir qu autant qu une puissance superieure supprime le lointain et rapproche de moi, par des images sensibles, les choses qui me fuient. Dieu me visite pendant monsommeil. lime touche discretement, m eveille et me dit : Fils de riiomme, regarde! Et voila que, plac6 aux extremites de 1 occident, j apergois tout a coup les extremites deTorient; la terre a redresse ses ccurbes, une cite m apparait

pleine de bruit et de confusion. Un peuple s agite, prend ses armes, se met en marche, et s avance vers les frontieres de ma patrie. Je lis dans ses yeux Tamour du butin et la soif du carnage; surpris, 6pouvante, je pousse un cri terrible, fannonce a mes concitoyens le malheur qui les menace : je prophetise. Pareillement, je pense et je vois mes penses, mais les votres me sont un mystere. Vous pouvez, d un mot, dechirer le voile importun qui me derobe votre vie intime et me faire entrer dans votre ame : si vous gardez pour vous ce mot, si vous vous taisez, je ne suis plus qu un etranger. Je cotoie le fleuve de votre vie, sans pouvoir plonger mon re gard dans ses eaux profondes; elles me sont cachees par Tescarpement des rives. Mais, que Celui qui illu mine toute ame vivante veuille bien me dire la pa role que vous n osez pas dire, je connaitrai votre ame : je serai prophete au premier degre. G est par une lumiere prophtique que la tres sainte humanite du Sauveur p6n6trait les pensees. Ces paroles evangeliques : Videns Jesus cogitationes cordis illorum S designent non seulement la connaissance di vine, mais la connaissance participle que Jesus- Christ recevait de sa divinite, dans son humanit6.

t- Luc., cap. ix, v. 47.

Au-dessus des mondes physiques et metaphysiques, il y a le inonde divin ; au-dessus des espaces naturels, les espace.s surnaturels, dont les lointains sont tellement profonds que tout esprit cree doit desesperer d^y parvenir, dut-il marcher pendant d^interminables siecles. De la, Messieurs, un second degre de 1 ordre prophetique, dont le caractere specifique est rinaccessibilite. La se tiennent les objets qui surpassent universellement les forces natives de Fhomme et des esprits angeliques, non pas qu il soit impossi ble de les connaitre en eux-memcs, secundum se, mais parcequ on ne peut les connaitre de soi-meme : il faut que Dieu les abaisse jusqu aux frontieres de la creation, par la projection de sa propre lumiere. Tels sont les mysteres de la vie divine, de la grace et de son economic, des destinees glorieuses de I liumanite appelee a une participation ineffable de la nature meme deDieu. Ces grandes choses, que notre bouche mortelle ose nommer, nous sont connues par une revelation prophetique.

Mais, si nous considerons la succession des mouvements dans notre vie, et des ^veriements dans Miisloire humaine, le plus profond des lointains, c est celui du temps, ou se cachent les faits qui n ont aucune raise n d etre necessaire et absolue, les futurs contingents. Leur existence n etant detenninee

que dans la prescience divine, il nous est impossi ble de les voir en eux-memes, comma les choses simplement sparees de nous par un espace, quel qu il soit. S ils nous apparaissent, c est avant leur acte presentiel : voila pourquoi Us ont toujours ete consideres comme Pobjet propre de la prophetic. En effet, leur indetermination mme, dans des cau ses libres, repond avec plus de rigueur aux exigen ces etymologiques du mot prophetie, qui signiiie voir a Cavance.

Ces ides ne sont pas de moi, Messieurs ; vous reconnaissez, sans doute, a leur merveilleuse precision, Tenseignement de notre grand docteur saint Tho mas *, qui deja nous a servi de maitre, quand nous avous du delinir les rapports de la foi et de la raison. J aime a m appuyer sur ses principes, car je suis sur d y trouver la terre ferme et le roc immo bile. Gette coniiance me manquerait, si je n avais pour vous instruire que mon ignorance et ma faiblesse. Saint Thomas nous a done conduits, par une progression, jusqu au degre supreme oules tenebres plus profondes et la lumiere plus vive donnent a la prophetic le nom qui lui convient. A ce point, il taut exclure tout objet, tout phenomene, tout eve-

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