Stimm. Theol., 2. 2. p., quaest. 171, art. 3, c
nement, tont mystere qui n a de rapport qu avec le present, et definir la prophetie : une prevision ou un pressentiment, joint a la prediction certained im fait h venir, quine peut etre connu dans les causes naturelles. Tous les mots de cette definition se soutiennent ; vous ne pouvez en retrancher un seul, sans pervertir la notion propre de la prophetie et sans vous exposer a des meprises sur sa nature.
G est une prevision ou un pressentiment, joint a une prediction : c est-a-dire que, par une communi cation ideale, imaginaire ou sensible de la prescience divine, 1 avenir se rapproche de I intelligence, de Timagination ou des yeux du prophete. II voit, il sent et il decrit. Sa parole procede directement de Tacte interieur qui le met en relation avec les temps qui ne sont pas encore. Jetez au vent des paroles hardies et temeraires, que 1 evenement vient justifier plus tard par un inexplicable destin, vous n etes pas prophete : car votre prediction est sans liaison avec le phenomene interieur qui commence tout acte prophetique, et n a, avec les faits accomplis ? qu une connexion fortuite dont vous etes le premier surpris. S il me plaisait aujourd hui, par exemple, de predire la ruine de Paris pour le mois de fevirer 1870, ce serait a coup sur une parole hasardee, car je ne vois, ne sens rien, qui m annonce une pa-
reille catastrophe. A supposer qu elle se realise, je serai plus stup6fait qu aucun autre de Favoir prdite. La parole prophetique, directement liee a 1 acte intrieur qui la precede, doit rencontrer certainement le fait qu elle annonce. Toute formule conjecturale, tout a peu pres, rentrent dans le domaine de notre science imparfaite; a plus forte raison, toute Equivoque et toute ambiguite, qui, loin de determi ner Pevenement, a besoin de l 6venement pour etre determin^e. Les devins du paganisme ont pousse ce stratageme a sa supreme perfection. Us savaient profiler des infirmits de la syntaxe, pour construire leurs oracles de telle fagon qu ils fussent toujours vrais, quoi qu il arrMt. Pyrrhus, avant de combattre les Remains, va consulter le dieu, afm de se rassurer d avance sur Tissue du combat; le dieu, instruit par de bons grammairiens, lui repond en ces termes : Dico tibi, Pyrrhe, populum romanum te mcturum esse. Gette phrase contient un double sens qu il est impossible de traduire en notre langue : elle signifie que Pyrrhus vaincra ou qu il sera vaincu, ce qui n etait pas difficile a predire. Pyrrhus s y laissa prendre, cependant. II ne connaissait pas a fond la regie du que retranch, dont les dieux faisaient, alors, un abus considerable : c est pourquoi il m6prisa les conseils du plus sage et du plus devoue
de ses capitaines, et marcha a sa defaite. Plus d un Pyrrhus fut victime des oracles paiens.
Ges oracles, Messieurs, manquaient de certitude, c est-a-dire qu ils ne determinaient pas a Favance 1 evenement qu ils annongaient, comme cela doit etre dans toute prophetic veritable. Mais prenez garde, je vous prie, d^eviter ici une confusion qui detruirait le caractere propre de 1 acte prophetique. G est, avons-nous dit, une prevision d ou precede une pa role ; cette parole doit avoir, avec le fait qu elle annonce, une connexion certaine; mais cette certitude ne doit point etre commandee par une necessite, ce qui arriverait si 1 objet d une prediction etait infailliblement contenu et pouvait etre infailliblement vu, dans une cause naturelle actuellement presente. Un medecin predit, sur des symptomes qu il connait par experience, les peripeties et Tissue d une maladie. Un astroriome soumet a des calculs la rnarche reguliere des astres, et annonce leurs phases diverses; il emprisonne, dans des lignes inflexibles, la course de certains meteores, et determine 1 epoque precise de leur disparition et de leur reapparition. Un homme public, instruit par de longues etudes historiques et de profondes meditations, considerant Fctat present d un peuple, lui promet des prosperites ou des revers, des gloires on des opprobres.
Henri VIII est au pouvoir, et son execrable amour pour unefemmeadultere attriste les honnetes coeurs; la reine est tombee, 1 intrigue et le vice sont entres triomphants dans la couche royale : alors, des voix austeres se font entendre, qui annoncent Fapostasie prochaine de Tile des Saints. Les crimes du souverain, les passions des grands et le vil caractere du peuple contenaient en germe cette catastrophe. Louis XV oublie son nom, son hormeur, sa puissance meme dans des orgies dignes du Bas-Empire; ses debau ches couronnees semblent inviter la noblesse qui entoure son trone a une universelle corruption. L incredulite, compagne indulgente des vices qui desirent vivre sans remords, descend, des faites de la society jusque dans les entrailles du peuple tres Chretien. Tout est pret pour la plus epouvantable des revolutions. Les prtres de Dieu font retentir les chaires de predictions menagantes, et les nobles ames attendent, dans Tangoisse, Fhorrible epreuve que les evenements leur preparent. Dans tout cela, Messieurs, il n est rien qui sorte de Fordre purement scientifique. Les effets, bien que caches dans les causes physiques et morales qui doivent les produire, ne peuvent echapper aux regards d un observateur. Predire ces efiets, c est deduire avant terme une conclusion d un principe iniaillible.
II n en est pas de meme dans 1 ordre prophetique. L homme y est aflranchi de toute marche discursive. II ne deduit pas; car les causes libres, encore inactives, ne lui revelent aucun effet determine. Mais il voit les effets et les causes dans Gelui qui contient toute cause et tout effet, il ne decrit les evenements d un age futur que consequemrnent a cette vision. Ainsi done, voir et predire certainement des choses qu on ne peut connaitre par le moyen des causes naturelles, c est prophetiser. Un horn me se leve tout a coup au milieu du peuple et s ecrie : J ai vu, et voici ce que dit le Seigneur : Le temps approche : cette ville si pleine du bruit de ses fetes et de ses plaisirs, si iiere de ses richesses et de ses victoires, la maitresse des nations, la corruptrice des peuples, va etre detruite. Ses ennemis s avancent et 1 entourent de tranchees. J entends le bruit de leurs cha riots, je vois les f eux de leurs lances et de leurs boucliers. Us se precipitent par la porte orientale, ils escaladent les murs, les ecluses des fleuves sont rompues, les temples et les palais sont a has, le soldat est captif, et les femmes gemissent com me des colombes, murmurant en leur coeur des hymnes plain tifs. C est fait! Ninive n est plusqu un lacd eaux troublees, Ninive est devastee. Ninive, qui penchera vers toi la tete? Ou irai-je te chercher un con-
solateur t? G est fait! Babylone i* est plus qu un marais infect. Malheur a Babylone! Eternelles mi nes! fiternelle malediction! Eternel oubli! Ou bien encore : J ai vu, et voici ce que dit le Sei gneur : Un enfant naitra d une vierge sans tache, et on 1 appellera Dieu avec nous. Bethleem ! la plus petite des villes de Juda, c est de toi que sortira Gelui qui doit conduire le peuple d Israel. Les rois visiteront son berceau et baiseront respectueusement ses pieds; les rois d Arabie et de Saba lui apporteront des presents. La voix qui crie dans le desert precedera ses pas ; f enverrai mon ange devant lui. G est le bien-aime de Dieu; il seradoux, aimable et tranquille, et savoix ne troublera pas la place publique. G est le grand lepreux qui porte nos iniquites; il sera couvert de plaies des pieds a la tete, on le pendra au bois dlnfamie, on percera ses pieds et ses mains, on Tabreuvera de fiel et de vinaigre, on se partagera ses vetements, et on tirera sa robe au sort; on branlera la tete devant son gibet, et on insultera a sa douleur; mais lui se taira, comme un agneau qu*on mene a la boucherie. La nature epouvantee pleurera sa mort. La ville qui Faura tue sera entouree d ennemis, Tabomination de la desolation rem-
1, Nahum^ cap. n, in.
plira le temple saint, le sacrifice sera interrompu jusqu aux siecles des siecles. Mais deja le mort sera sorti du tombeau, car Dieu ne veut pas que son Saint connaisse la corruption ; le nouveau roi commandera
d une mer a 1 autre mer, et jusqu aux confins du
monde; son regne n aura point de fin. Messieurs, un homme qui annonce de pareils evenements et qui se rencontre avec eux, d ou qu^il vienne, quelque nom qu il porte, qu il soit patre ou fils de roi, la iqueou pr^tre, ignorant ou lettre, cet homme est un proph&e; car il voit ce qu il annonce, il est mysterieux sans equivoque et sans ambiguite,il determine les evenements futurs, pendant que les causes naturelles se taisent autour de lui. G est dans le sein meme de Dieu qu il contemple les choses de 1 avenir. Mais, me direz-vous, cet homme, ou le rencontrerons-nous? Vousle supposez, afin de mieux "decrire la nature de la prophetic; mais la prophetic est-elle possible? Je vais repondre a cette question, Mes sieurs, et completer ainsi les notions que je viens d exposer.
L histoire nous apprend que tous les peuples ont entoure de leur veneration ceux qu ils croyaient
mus par 1 esprit divin. Lessanctuairesd ousortaient les oracles etaient celebres dans Fantiquite, et constamment frequentes par une foule inquiete, qui demandait a 1 airain des trepieds et a la poitrine tourmente des devins et des sibylles les secrets de Pavenir. Le PROPHETES des Grecs plongeait son tranquille regard dans les profondeurs du temps, voyait les chores cachees et interpr6tait la parole des dieux. Pies de lui, le MANTIS, convert d ecume, agite de spasmes sacres et de fureurs divines, racontait a ses consuHeurs epouvantes ce qu ii voyait dans le lointain des espaces etdes ages. Chez les Latins, le DEVIN (Divinus] empruntait son nom au dieu qui 1 inspirait; le VATES ecoutait d une oreille attentive le langage mysterieux de son idolc, et lexpliquait au peuple, le PR^SAGUS, d une nature subtile et impressionnahie, se mettait en rapport avec la signification ia plus cloignee des choseset desevenements presents; I AuiOLUS, attache aux autels, y lisait les secrets du nionde entier; le FATIDICUS consultait 1 inexorahle puissance du destin, et predisait le sort des individus et des nations; le soulde du vent, les entrailles fumantesdes victimes, le vol des oiseaux, le sort des des, les clartes ou la position des astres, servaient de moyens prophetiques a 1 AUSPICE, a I AUGURE, a TARUSPICE, au SORTILEGUS et a TASTROLOGUE. Mais
c est au peuple hebreu qu il faut demander le nom du prophete; son ROHE, son HOZE, son NABI, sont des voyants qui en appellent sans cesse au Pere des lumieres, a la source eternelle des inspirations. La main du Seigneur est tombee sur moi, s ecrient-ils : Facia est manus Domini super me. Le Verbe de Dieu s est fait entendre : Factum est verbum Domini super me. Son Esprit est entre dans mon ame : Ingressus est in me Spirilus Domini. *Tai vu, et void ce que dit le Seigneur : Vidi, et ecce quod dicit Dominus.
Ea iaisant la somme des traditions, il faut done reconnaitre ceci, Messieurs : que la prophetic a, dans le genre humain, un nom et une definition aatour desquels se groupent une profession , une croyance, une histoire. Or, ce seul fait me paraft prouver sui fisamment sa possibility car, coinme il n y a rien d im possible entre le ciel et la terre que Tabsurde, je ne puis concevoir qu un acte absurde ait, dans le langage des hommes, un riom et une definition, autour desquels se groupent une profes sion, une croyance, une histoire. Vous aurez beau dire que la superstition a envahi le moride prophetique; que, dans une multitude de cas, les peuples ont ete abuses par Tastucieuse audace de ceux
>
qui speculaient sur leur credulit^ : je serai d accord avec vous, mais j ajouterai que la superstition est
20 NATURE ET POSSIB11ITE DE LA PROPIlfclTlE
un exces qui suppose un acte regulier; que 1 astuce ne reussit qu en imitant des choses bonnes et possibles; que si 1 acte prophetique etait absurde la nature se fut revoltee contre lui, et que jamais il n eut pris pied dans les fastes religieux de i humanit6. La sibylle s ecriait : II est temps d interroger le destin. Dieu! voici Dieu!
Poscere fata Tempus... Dews, ecce Leus!
Simulait-elle 1 inspiratiori ? Etait-elle en proie au mal mysterieux qui torture les femmes exaltees par le fanatisme? Je Tignore. Mais je sais bien que le peuple ne se fut jamais approche de son trepied, s il n eut cru, sur des bruits certains transmis d une generation a une autre generation, que la divinite pouvait descendre dans une poitrine mortelle et la remplir d oracles.
Et puis, Messieurs, considerez le sort etrange de la prophtie chez le peuple juif. II conserve religieusement les oracles mel^s a son histoire, et, cependant, qui, plus que lui, avait intert a nier les communications d un Dieu toujours arm6 contre ses penchants les plus chers? d un Dieu qui, le plus souvent, ne parlait de Favenir que pour epouvanter les generations presentes ? Aveugle par ses passions et
irrite par les menaces des prophetes, illes persecute, s abreuve de leur sang, se rejouit sur leurs cadavres ; mais bientot, vaincu par le remords et 1 experience des fails accomplis, il va baiser respectueusement les lignes magnifiques ou il est dit que le Seigneur apparait a ses serviteurs dans une vision ou pendant leur sommeil *, qu il vient a leur rencontre 2 , qu il leur parle la bouche sur la bouche 3 , qu il met son verbe sur leurs levres 4 , qu il leur fait entendre sa voix 6 , qu il les enleve et les transporte jusqu a la source meme de toutes les revelations 8 .
Ges temoignages traditionnels supposent manifestement des faits publics, dont il est facile de conclure une possibilite en faveur de Facte prophetique. A supposer qu ils ne vous donnent pas la certitude, ils creent une presomption grave, imperieuse, qui vous defend de mepriser tous les oracles, par lachete ou par peur de rencontrer Dieu sur le chemin que frequentent vos passions satisfaites. Partez decettepre-
1. Si quis fuerit inter vos propheta Domini, in visione apparebo ei, vel per somnium loquar ad ilium. (Num., cap. xii, v. 6.)