PROPHETIQUE
Messieurs,
Le premier terme de la mission prophStique, c est Dieu. Infiniment riche de sa propre science, il pent la repandre sur tout esprit cre, dans la mesure qui lui plait, et selon les aptitudes particulieres de ceux & qui il veut bien se communiques Nous avons 6tudie son action sur Pintelligence, Timagination et les sens ; maintenant nous devons considerer le se cond terme de la mission prophetique : 1 homme et son concours.
II est certain que Dieu lui-m&me eftt pu se revetir publiquement d une forme sensible, couvrir ses paules du manteau lumineux de sa gloire, parcourir le monde sur un char de triomphe, semant au-
tour de lui les menaces et les promesses, la con sternation et 1 esperance, et montrant du doigt a l humanit, 6tonnee d un si grand spectacle, les perspectives de 1 avenir. A defaut d une pareille faveur, il eut pu choisir encore, dans les hierarchies celestes, quelques-uns des esprits dociles qui jamais ne resistent a ses volontes saintes, leur donner pour un temps, avec le caractere sacre d envoySs, le pouvoir de se manifester aux hommes etde les instruire, sans qu il fut jamais possible aux hommes de raconter leur origine ni de s inscrire en faux contre leurs revelations. Mais Dieu n a pas fait cela, si ce n est par accident : les theophanies et les apparitions angeliques n ont eu pour but que d instruire des individus et de preparer un ministere populaire. Generalement, il choisit dans notre famille les herauts de sa colere et de sa misericorde, de son Christ et de son lEglise; et, quand lui-memeilse croit oblige d intervenir personnellement au milieu des temps, pour accomplir les oracles du passe et confirmer les promesses de 1 eternel avenir, il couvre comme d un nuage sa majeste sacree; sa chair fragile et mortelle combat, par ses abaissements, le prestige de ses ceuvres sublimes. Pourquoi cela, Messieurs? Pourquoi Dieu n a-t-il pas employe, entre tons les moyens de parvenir a ses fins adorables, celui qui nous
semble le plus sftr et le plus efflcace ? G est la ques tion que s adresse notre foi, affligee du spectacle des resistances de Pesprit humain, question & laquelle nous ne repondons souvent que par des desirs tm& raires. Mais, si nous connaissions la profonde sagess& des desseins providentiels , nous n aurions sur les levres que des benedictions et des actions de graces. Dieu est le maltre, et cependant, disent les saintes Lettres, il nous traiteavec reverence. Ce qu il pourrait arracher violemrnent, il ne veut Pobtenir que par des delicatesses et des gards, au milieu desquels nous nous sentons vivre librement et porter avec honneur la responsabilit6 de nos actes. Se montrer Iui-m6me dans tout 1 eclat de sa gloire, c etait nous ^eraser; envoyer des anges dont les apparitions sou* daines, la vie etrange, le ministere public, fussent demeures un inexplicable mystere, c etait exercer sur notre faiblesse une trop vive seduction. II a done pris des hommes et les a faits prophetes : des hommes, afm queFhumanit^ tout entiere, elev^e en leur personne jusqu aux splendeurs de la mission prophetique, regut dans leur &me comme les arrhes de la vision celeste; des hommes, afin que 1 humanite, considerant d un c6t6 les ombres et les miseres d une nature mortelle, d un autre c&te les signes merveilleux d une mission divine, put cboisir entre
ii. 4
la fausse magnanimite d une lutte, ou les abaissements vraiment glorieux de la foi. Ne reprochons
point & Dieu I imperfection de ses moyens; ce qu il fait est bien fait. II se communique prophetiquementaThomme, en agissant sursesfacultes; voyons comment Fhomme repond aux communications prophetiques, c est-a-dire comment il s y prepare, com ment il les manifesto.
Selon le langage de la th6ologie> .la communica tion prophetique est une grace gratuitement donnee, gratia gratis data. Com me Dieu peut disposer un sujet a ce qu il se propose d operer en lui, par des preparations successives, conduites de longue main, ii peut aussi saisir un homme dans le vif de son opposition, et s en servir comme d f un instrument pour accomplir sa volonte : d oii il suit que, rigoureusement parlant, la communication prophetique n exige de notre part aucune preparation. Mais le Thomas d Aquindujuda isme, 1 illustre rabbin Maimonide, n est pas de cet avis. L Esprit-Saint, dont il confesse Tunique et incomparable pouvoir, quand il s agit des revelations de 1 avenir; TEsprit-Saint
L IIOMME DANS LA MISSION PROPIIETIQUE 63
plane, dit-il, sur le genre humain, jusqu a ce qu il [ait trouve lelieu desademeure. Toute nature ne lui
est pas bonne; sa lumiere n est a Taise que dans Thomme sage, robuste, riche et elev6 parmi ses semblables. Qaiconque aspire aux honneurs du commerce sublime qui met 1 esprit humain, par la refraction des rayons divins, en rapport avec les temps futurs, doits appliquer a perfectionner sa na ture, au dedans comme au dehors. Amant de la soli tude, il y emporte les livres sacres, prolonge ses me ditations et ses veilles, et, pendant que le reste des hommes s oublie dans des occupations vulgaires on des plaisirs funestes, il remplit son cime de la science et de la vertu des sages. Ses repas sont regies et ses mets choisis, afin que, dans sa chair saine et renouvelee a point, se reparident avec mesureles flotsd un sang genereux ; son habilete sait accroitre sans in justice Fheritage paternel; sa noble ambition le pousse sans catastrophe jusqu^ux sommetsou montent 1 estime et Tadmiration des hommes. Tout est pret : le sage, le fort, le riche, le grand sera prophete, des que FEsprit divin aura la bonne fortune de le rencontrer sur son chemin. La prophetic est done im acte mixte : elle procede de Dieu en tant qu il est le supreme revelateur, et de Thomme en tint qu il se dispose lui-meme aux communications
d en haut. Da c6t6 de Dieu, la proph6tieestunbien fait; du c6te de Phomme, c est un art qui, dans un sens compose du moins, convient a rhumanit6 tout entiere.
Messieurs, je demande bien pardon a Moise Maimonide; mais il m est impossible d accepter son opinion, pour plusieurs raisons, dont la premiere est qu il n y a aucune rigoureuse proportion entre les conditions assignees et les communications prophetiques. Nous pouvons connaitre a fond tous les principes des sciences humaines et d6couvrir d un coup d oeil leurs plus lointaines conclusions; mais il y a encore des abimes entre notre intelligence et les principes superieurs de la science divine. Nous pouvons etre de force a lutter contre les plus fiers Hercules de la terre, sans etre pour cela capables de soutenir les assauts de FEsprit-Saint, s il ne nous communique lui-mme sa propre vigueur, Fussionsnous assez riches pour acheter au poids de Tor tous les royaumesdu monde,il nous serait impossible de jamais payer Finestimable don de 1 inspiration. Dilt notre grandeur s elever com me le cedre du Liban, et le genie humain ramper a nos pieds comme Thysope, peut-^tre invoquerions-nous la foudre; mais forcer Dieu, qui aime ies humbles et deteste les superbes, a slncliner vers nous, cela ne se peut pas*
L tlOMME DANS LA MISSION PROPUETIQUE 65
Gonsiderez, en outre, que 1 opinion que je viens d exposer tend a constituer dans 1 homme Fhabitude prophetique. Or, nous Pavons vu precedemment, Dieu ne se communique pas aux prophetes eomme cause universelle des evenements, comme lumiere infinie et immanente, eclairantd unseulcoup toutes choses presentes et a venir; mais il passe dans leur esprit, comme le rayon dans la nue, comme 1 eclair dans les tenebres, et y produit, selon les propres expressions de saint Thomas, une impression fugilive: per modumpassionis etimpressionis transeuntis l . Si 1 atmosphere a toujours besoin de recevoir a nouveau les radieuses clart6s qui font succeder le jour ^i la nuit, ainsi Tesprit humain, la lumiere divine, pour que se fasse en lui le jour prophetique. Ge jour a son aurore, son midi, son crepuscule ; la nuit le precede et le suit, jusqu a ce qu il plaise a Dieu de suspendre Palternation de ses mouvements et de les fixer. Mais, alors, nous n aurons plus besoin d oracles, pour eclairer les chemins de notre pelerinage et charmer les trop iongues heures de notre exil ; nous serons dans la patrie, ou nous yerrons la lumiere dans la lumiere meme : in lumine tuo videbimus lu men. Parcourez, Messieurs, 1 histoire des prophetes :