‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 105 sur 110 · V. Objections · texte numérisé non relu

V. Objections

1. La plus forte objection contre l’explication de la relation entre nos synoptiques au moyen de la tradition orale a été bien développée par Wetzel!. Les membres de l’Église durent dès le commencement se nourrir des récits oraux des faits et des enseignements de Jésus ; cela est conforme aux conditions du choix du remplaçant de Judas (Act. [, 21-29), à l’ordre de Jésus (Matth. XXVIIT, 20), à sa promesse (Jean XIV, 26). Ceux qui avaient une connaissance suivie et complète de son ministère étaient peu nombreux (Act. I, 23), et les croyants devaient éprouver le besoin de posséder mieux à cet égard que des connaissances fragmentaires. On comprend donc la formation, en vue de ces derniers, d’un type de récit embrassant l’ensemble du sujet. Mais ici précisément s'élève la difficulté. La tradition orale a en général pour effet la diversité ; ici, elle aurait produit l’uniformité. Qu’un seul et même narrateur, répétant souvent le même récit, arrive bientôt à une forme en quelque sorte stéréotypée, cela se comprend. Mais comment se représenter un accord verbal s’établissant entre plusieurs narrateurs, témoins de l'histoire évangélique? La difficulté n’est pas de savoir comment le type, une fois fixé, se serait conservé ; les exemples de la ténacité de la mémoire orientale que nous avons rappelés plus haut le montrent assez. La difficulté est de se rendre compte du mode de sa formation.

On a vu (p. 703-704) comment Wetzel lui-même a cherché à la résoudre. On ne saurait admettre un mode de faire aussi mécanique. Il faut bien reconnaître d’ailleurs que cette genèse, comme toute genèse, est enveloppée d’obs-

1 Die synopt. Evangelien, p. 9 et suiv.

curité. Cependant les remarques que nous avons présentées plus haut sur le rôle prépondérant qu'ont dù jouer . dans la formation de la tradition primitive deux ou trois personnalités marquantes, comme Pierre ou Matthieu, le soin tout particulier qui dut être apporté à la éonservation des paroles du Seigneur, la répétition fréquente des mêmes récits par les mêmes bouches autorisées, nous paraissent résoudre dans une grande mesure la difficulté. Dans tous les cas, aucune hypothèse n’explique plus naturellement que la nôtre le phénomène constant chez les synoptiques de paragraphes entiers plus ou moins identiques, mais entrecoupés à chaque instant d’expressions différentes et même de portions de texte entièrement diverses. Un trait surtout s’explique de cette manière plus aisément que de toute autret. Cest le contraste fréquent entre la conformité complète des paroles dans les trois textes, et les nombreuses différences dans le récit des faits. Souvent, au moment où la narration arrive à la parole caractéristique du Seigneur qui forme le centre du récit, les trois textes coïncident verbalement, tandis qu'avant et après 1] y a entre eux divergence plus ou moins grande. On comprend parfaitement que les paroles se soient fixées plus rigoureusement dans la tradition orale, tandis que chacun se permettait de raconter les détails historiques un peu à sa manière, et il est naturel que cette différence se reflète dans la rédaction synoptique. On se rendrait compte plus difficilement de ces faits, si l’un des évangélistes avait sous les veux le texte de Pautre, ou s'ils usaient de sources écrites communes : l'identité, dans ce cas, devrait être à peu près la même partout.

Pourquoi, en effet, demande Veit (p. 117), tous ces

1 Comme l’a très bien montré Veit, ouvr. cité, p. 116 et suiv.

petits changements sans importance dans le récit des faits? On ne saurait d’une manière générale les expliquer par la possession de renseignements plus précis, et lhypothèse de l'emploi d’un évangile par l’autre doit le plus souvent renoncer à en rendre compte. Au point de vue de la tradition orale, ces variations s'expliquent tout naturellement.

Holtzmann, tout en reconnaissant que l'hypothèse de la tradition orale est conforme à l’esprit de l'antiquité !,. soutient que les différences de nos textes ont plutôt le caractère de modifications apportées à un type écrit que celui d’altérations involontaires d’un récit traditionnel? Il nous paraît que c’est justement l'inverse qui est vrai °. Veit l'a montré avec sagacité. Il demande avec raison : « Qu’y a-t-il de plus incompatible avec « l'esprit vivant « de l’époque créatrice * » que le rapport de mesquine dépendance que les critiques attribuent aux synoptiques dans l’usage qu'ils font de leurs sources écrites ? Cet attachement aussi minutieux qu’arbitraire à un type qu’on ne suit qu'autant qu'on le veut bien ; cet empressement à saisir les occasions de corriger, pour souvent faire plus mal ; cette étrange manie de chercher des profondeurs spéciales dans des traits insignifiants où personne n’aurait rien soupçonné de mystérieux ; celte singulière fidé-. lité qui combine ici deux récits différents, ailleurs tre d’un mot, d’une comparaison, d’un récit, quelque chose

1 Synopt. Evangelien, p. 50; Hand-Comm., L, 1, p. 21.

2 Synopt. Evangelien, p. 50 et 51.

3 Ainsi dans l'exemple qu'il cite lui-même (Mt. XII, 27. 28 ; Luc XI, 19. 20), la différence (l'Esprit de Dieu chez Mt., le doigt de Dieu chez Luc) ne se comprend-elle pas bien plus aisément comme. l'effet involontaire de la tradition que comme celui de la volonté réfléchie d’un des deux évangélistes ?

* Expressions de Holtzëmann (Eïinl., 3e éd., p. 351).

d’entiérement nouveau qu’elle croit devoir savamment motiver, bien qu’on ne voie pas la nécessité de ces motifs ; ces manipulations arbitraires du texte d’un devancier, qu’on ne fait ainsi que discréditer, au lieu de le confirmer ou d’en recevoir confirmation : 1l est possible qu’on ne croie pas pouvoir expliquer par une autre méthode les phénomènes que présentent nos synoptiques ; mais que ce mode réponde à l'esprit vivant d’une ère créatrice, à la spontanéité d’une époque qui doit avoir engendré de son sein les grandes pensées du christianisme, personne ne nous le persuadera!. »

Ioltzmann insiste sur les ressemblances verbales, que la tradition ne saurait expliquer. Mais, comme l’a fait remarquer Veit, il s’agit souvent de termes rares ou frappants qui, par leur nature même, se gravent aisément dans la mémoire ; ailleurs, de termes usuels, dans lesquels la coïncidence n’a rien de surprenant ; et presque toujours, même dans les phrases les plus concordantes (par ex. les citations identiques), on rencontre de ces légères différences comme il en échappe à la mémoire, tandis qu’elles sont inexplicables dans la supposition de l'emploi d'un document écrit?.

1 Synopt. Parallelen, p. 94.

2 Voir les nombreux exemples relevés dans le chap. IT de l'ouvrage cité de Veit, spécialement p. 420 et suiv., et la conclusion de cet auteur (p. 429) : «Si le plus souvent il ne reste aux partisans de l’hypothèse de la dépendance d’autre raison que larbitraire de l’aprèsvenant pour expliquer que tantôt il copie textuellement son devancier, tantôt modifie, abrège, développe, nous ne voyons pas de quel droit leur point de vue prétend être plus scientifique que celui qui explique ces phénomènes par les variations, incalculables il est vrai, de la tradition orale, laquelle par sa nature même est involontairement et inévitablement exposée à de telles variations.» (Ceci contre le mot de Holtëmann (Eïinl., p. 351) : que l'hypothèse de la tradition est le vrai asylum ignorantiæ de l’apologétique.)

Enfin, Holtzmann objecte la langue araméenne de la narration originaire, qui ne saurait expliquer la conformité de nos narrations grecques : on ne pourra, dit-il, jamais se représenter comment cette forme grecque stéréotypée aurait pu provenir de la forme araméenne. — Nous renvoyons le lecteur aux observations que nous avons déjà présentées sur ce point !.

Holtzmann a du reste, contre l'hypothèse de l'emploi d’un évangile par l’auteur de l’autre, un passage typique, qui me paraît s'appliquer déjà au système qu'il défendait autrefois et plus encore à sa théorie actuelle, qui admet l’emploi par Luc non seulement de Marc, mais encore de Matthieu : « L'hypothèse de la dépendance, dit-il, ne s’est montrée viable sous aucune de ses formes. Dans toutes les combinaisons elle s’est heurtée à des difficultés qu’elle n’a pu résoudre. Elle est d’ailleurs sujette en elle-même à de graves objections : le caractère de l’époque, où l’on. écrivait peu, les circonstances défavorables à une hitéralure chrétienne, l’invraisemblance que, dans ces conditions, un écrivain entreprit de rédiger un nouveau livre qui n'aurait élé, dans la plus grande partie de son contenu, que le remaniement d’écrits déjà existants. N’eût-il pas été bien plus naturel de le compléter par quelques suppléments que de le copier ? Et quelle manière de copier ! Pourquoi ces différences dans le détail et l’ordre des récits ? Pourquoi tantôt copier mot pour mot, tantôt varier sans motif? Pourquoi surtout tant d’omissions ? Cette manière de remanier l'écrit d’un autre répond bien peu au caractère de nos écrivains. Quel que soit l’ordre de succession que l’on établisse entre eux, on trouve toujours une somme de matériaux que le suivant aurait né-

LA TRADITION APOSTOLIQUE. 833 gligés, sans qu’on puisse découvrir à ces omissions une raison suffisante !. »

En vérité, nous ne saurions mieux dire contre Holtzmann lui-même, avant et surtout après ce qu’il po son « changement de front. »

2. Paul Ewald® a soulevé, contre le fait d’une tradition hiérosolymitaine qui aurait été la source commune de nos synoptiques, une objection sérieuse, déjà avancée par Meyer : c’est l'impossibilité qu’une narration apostolique officielle se soit formulée sous les yeux de l’apôtre Jean sans son concours et sur un type absolument différent du sien; il réclame donc énergiquement en faveur de la part de cet apôtre dans la formation de la tradition,

1 Synopt. Evangelien, p. 6%. — Voir, sur tous ces points si bien résumés par Holtzmann, Veit, p. 129 et suiv. A propos des différences de détail dans les mêmes récits, il dit fort bien : «Ce qui empêche d'envisager le texte de l’un comme correction libre, faite après coup, de l'autre, c’est que le phénomène s’étend également à tous les trois: tantôt c’est Matthieu, tantôt Marc, tantôt Luc, qui aurait complété ou corrigé les deux autres. Ce phénomène est donc une instance en faveur de la tradition et en même temps une preuve de la fidélité avec laquelle les évangélistes l’ont reproduite dans la forme même dans laquelle elle leur avait été transmise.» — Voir spécialement p. 140-144, sur les récits de la Cène, et p. 158 et suiv., sur la répartition des matières; Veit relève (p. 164) le fait singulier que c’est le judéo-chrétien Maithieu qui nous présente l'enfant Jésus salué par

les païens, persécuté par le roi des Juifs, sauvé dans la païenne Egypte, et le paulinien Luc qui célèbre l'espérance israélite (cantiques de Marie et de Zacharie), rapporte la circoncision, la purification et la présentation au temple, et honore celui-ci par la visite de Jésus à douze ans. «Une vraie ironie que ce ne soit pas l'inverse ! » Une ironie analogue pourrait être relevée dans les récits de la résurrection. — Remarquons enfin que Wellhausen lui-même, dans son dernier ouvrage (Das Evang. Matthæi, 1904, p. 3-4), s'exprime avec une grande réserve sur le rapport de dépendance littéraire, souvent probable, mais point toujours certain, qu’impliqueraient les récits communs à Matthieu et à Luc qui manquent dans Marc. 2 Voir ci-dessus p. 707 et 708.

et 1] se voit conduit à supposer, comme nous l’avons dit, que le type synoptique est une branche détachée, en un lieu et sous une influence spéciale, du grand tronc de la tradition. Or, Papias nous apprend de qui est provenu ce type spécial de narration évangélique : c’est de Marc, lequel avait coutume de puiser dans les récits de Pierre :

ceux-ci, par une préférence naturelle à cet apôtre, rou-

laient surtout sur le ministère galiléen. De là le caractère

du 11e évangile, composé pour léglise romaine, et celui aussi de Matthieu et de Luc, rédigés également en Italie et sous l'influence de Marc, l’un pour les nombreux judéochrétiens de ce pays (avec adjonction des Logia de Matthieu), l’autre pour les anciens païens {avec insertion dans le cadre de Marc du grand morceau IX, 91-XVITE, T4, provenant d'un document séparé qui est un ouvrage tout autre que les Logia).

Autant la difficulté qui à donné lieu à cette hypothèse ést réelle, autant la solution proposée est invraisemblable. Pierre aurait-il été sous le charme de ses souvenirs saliléens, au point de créer une forme de tradition à part, aussi incomplète qu'exclusive? Comment serait-ce d'Italie et sous des influences toutes personnelles et locales que serait parti le type de tradition évangélique qui est devenu celui de l'Église universelle? Le Ier évangile ne

porte-t-il pas la trace distincte de son origine orientale

et de sa relation immédiate avec la tradition palesti-

nienne ? Luc, avant de venir à Rome, ne connaissait-1l pas les églises de Syrie, d'Asie Mineure et de Grèce, et pouvait-il ignorer la forme générale de la tradition chrétienne ? - Mais la difficulté signalée demeure. Peut-elle être complètement résolue ? Il faut tenir compte avant tout du caractère réservé de Jean qui, dans l’évangile comme dans

les Actes, se tient toujours à l'arrière-plan (voir Actes IT, à la Pentecôte; ITT, au temple ; IV, devant le sanhédrin ; VIII, en Samarie ; XV, à la conférence de Jérusalem). Partout il ne joue qu’un rôle effacé ou nul, malgré le titre de colonne que lui donne Paul, aussi bien qu’à Pierre et à Jacques (Gal. I) : il semble l'avoir été par sa présence plutôt que par son intervention directe. Mais il y eut sans doute à cela des raisons plus décisives encore. La narration apostolique primitive dut nécessairement revêtir un caractère élémentaire. Jean possédait d’autres souvenirs, d'une nature plus intime, peu propres à trouver place dans les instructions destinées aux premiers croyants, et surtout ‘à être reproduits avec exactitude par les évangélistes chargés de répéter la tradition dans les églises. Le récit des séjours de Jésus à Jérusalem n'avait évidemment pas pour ces croyants le même charme ou la même valeur que les incidents de la vie galiléenne et les enseignements de nature essentiellement morale qui S'y étaient rattachés. Les voyages à Jérusalem avaient, sauf le dernier, perdu de leur intérêt depuis la catastrophe qui avait signalé celui-ci et que les autres n'avaient fait que prépareri.

1 La tradition apostolique avait un contenu, mais non un but historique. En racontant l'histoire de Jésus, on ne voulait pas simplement instruire, mais faire naître la foi. Il n’y avait donc pas à tenir compte de tous les détails qui peuvent nous intéresser, nous, à notre point de vue historique. Jean en a, il est vrai, relevé plusieurs, entre autres les voyages à Jérusalem, mais parce qu’à ces voyages se ratlachaient des discours qui n'étaient point entrés dans la tradition orale primitive, et que, conformément à son plan (montrer la croissance progressive de l’incrédulité juive qui amena la catastrophe finale), les uns et les autres avaient pour lui une valeur capitale. Cela est particulièrement vrai de l’avant-dernier, le voyage à Béthanie pour la résurrection de Lazare, événement dont l'importance principale résidait pour lui non dans le miracle lui-même, mais dans

C’est ce qui explique la singulière expression dont se sert saint Paul dans sa prédication d’Antioche de Pisidie (Act. XII, 31): «Et il est apparu... à ceux qui étaient montés avec lui de Galilée à Jérusalem et qui sont maintenant ses témoins auprès du peuple. » Au point de vue des faits, désormais accomplis, de la mort et de la résurrection de Christ, le ministère de Jésus ne paraissait tout entier, ainsi que l’a dit Wäichelhaus, que comme un pélerinage solennel /ein feierlicher Heraufrug] à la ville sainte. Les visites passagères que Jésus y avait faites, n'avaient pas, pour l'instruction des églises, la même valeur que pour nous. | Ç

3. M. Bovon demande si, dans le cas où la tradition orale serait la source de nos trois synoptiques, le récit de la Passion et de la Résurrection, le plus souvent répété, sans doute, ne devrait pas être le plus littéralement semblable dans les trois écrits. Or, le récit de Luc diffère 1ci totalement des deux autres. —Il est vrai. Mais nous avons reconnu, à des signes irrécusables, que Luc a ses sources propres, tantôt orales, tantôt écrites, tantôt conformes à la tradition, tantôt indépendantes d’elle. Or, dans cetle partie précisément, la différence de source avec les deux autres est manifeste!. Quant à Marc et à Matthieu, ou bien le récit de l’un dépend de celui de l’autre, ou bien tous deux reproduisent une même tradition. Nous avons constaté l'impossibilité de la première supposition ; la seconde

l’intime relation de ce fait avec la catastrophe finale. Comme Marc et Matthieu avaient raconté une résurrection (fille de Jaïrus), et que Luc en a uneen propre (jeune homme de Naïn,, Jean a été amené ainsi à raconter aussi la sienne. :

1 Elle éclate, par exemple, dans les faits suivants : l’allocution aux filles de Jérusalem, l’omission de la grande séance nocturne du sanhédrin, les trois paroles de la croix propres à Luc, le brigand converti, etc.

op

seule est donc vraie. Mais, dans les deux cas, 1l n'y à aucune conséquence à tirer de ce fait contre l’existence d'une tradition orale hiérosolymitaine nettement fixée. A |

4. Weiss reconnaît, dans son /ntroduclion (S 44, 5), «comme un fait indubitable, que les communications apostoliques durent se compléter et se rectifier mutuellement, et prendre peu à peu une forme stéréotypée, surtout dans une langue aussi pauvre que l’araméen, particulièrement pour les récits fréquemment répélés. » Mais il nie que l'on puisse admettre «la mémorisation et la traduction de ce type traditionnel. » Dans son Commentaire sur Maithieu et les parallèies de Luc, il a bien voulu consacrer quelques pages! à réfuter l'exposé de l’hypothése de la tradition orale que j'avais donné dans mon Commentaire sur l’évangile de Luc. n’y a pas plus à s'étonner, pense Weiss, des changements qu'un évangéliste aurait fait subir à la teneur et à l’arrangement des paroles du Seigneur, en face d’une rédaction donnée, que de ceux que la tradition y aurait apportés. Cela revient au fond au même. — Il y à pourtant cette différence, que ces derniers peuvent être involontaires, tandis que les premiers sont réfléchis et volontaires, ce qui est loin d’être «la même chose » au point de vue du respect.

Weiss demande comment Luc pourrait avoir eu connaissance des situations et occasions particulières qu’il assigne aux paroles du Seigneur. Mais ne le dit-il pas luimême dans son prologue ? Il s’est informé et informé exactement, tout particulièrement touchant l’ordre des récits. Je crois avoir démontré assez clairement, dans mon

Commentaire et dans cet ouvrage même, l'excellence des résultats auxquels Len conduit ces informations prises sur les lieux.

Enfin Weiss attribue ma répugnance pour la critique actuelle et ses conséquences «à ma conception de l’inspiration des évangiles canoniques. » Ce que j'ai dit, d’après le prologue de Luc, de la manière dont cet écrit a été composé, aurait dù suffire pour détromper Weiss et me mettre à l'abri de cette imputation. Ce n’est pas, à mes yeux, l'inspiration des écrivains sacrés qui s'oppose aux manipulations des paroles et de l’histoire de Jésus qu’on leur attribue, mais leur honnêteté. Il m’est impossible de croire qu’un écrivain sincère puisse rapporter les paroles d’un homme qui fait autorité pour lui et (il le sait) pour ses lecteurs, en les remaniant de son chef quand il a sous les yeux l’écrit où il en puise la teneur ; qu'il puisse, par exemple, retrancher trois béatitudes sur sept et ajouter quatre malédictions, substituer « pas même un bâton » à «seulement un bâton, » inventer une mission des soixantedix disciples, qui n’a jamais existé, pour leur appliquer une allocution adressée aux douze, etc., etc. Ge procédé me paraît d’ailleurs inadmissible non seulement au point de vue de la droiture, mais à celui de la logique. Si l’auteur a foi dans sa source, comment se permet-il de la modifier ? S'il n’y a pas foi, pourquoi croit-1l devoir la reproduire à l’usage de l’Église ? Simons pense que l'on n’aitribuait pas comme nous une valeur canonique aux écrits que l’on consultait. Parfaitement ! Mais si on les prenait comme sources, c’est ju ’on les envisageait comme dignes de foi.

L'inspiration de nos évangiles, telle que je la comprends, n’en garantit point la vérité historique dans tous leurs détails. Elle appartient à un domaine plus élevé : elle se

rapporte aux divers aspects sous lesquels la pensée de Dieu dans l'œuvre de Christ a été révélée aux apôtres par la parole du Seigneur lui-même et par l'Esprit saint dont l’action accompagnait cette parole. Chaque évangéliste, saisi par tel ou tel aspect de cette œuvre qui frappe son regard interne, se sent poussé à communiquer cette 1mpression en même temps qu'il reçoit la capacité de le faire. Ainsi, chez Matthieu, l’œuvre de Christ est saisie et présentée comme le point d’aboutissement du passé israélite, sa consommation au triple point de vue de la loi, de la prophétie et de l’histoire, comme l’avénement de ce royaume des cieux dont la théocratie juive n'avait été que l’acheminement et la figure. Si l’on cherchait une parole où fût spécialement signalée la révélation apostolique de cet aspect de l'œuvre de Jésus, on la trouverait dans Luc XXIV, 45: «Il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures. » — Chez Mare, le Seigneur est contemplé pour lui-même, non plus en relation avec le passé d'Israël : Jésus, dans sa grandeur personnelle, tout ravonnant d'actes de puissance et de paroles de sagesse qui, se succédant coup sur coup, comme les éclairs dans un orage, font éclater sa double dignité de Messie et de Fils de Dieu. Nous connaissons celui à qui fut tout particulièrement accordée cette révélation: c’est l’apôtre auquel il fut dit, à la suite de sa hardie profession : « Ce n’est pas la chair et le sang qui l'ont révélé cela, mais mon Pêre qui est dans les cieux » (Matth. XVI, 17). — L'aspect de l’œuvre de Jésus révélé à Luc n’est pas sa grandeur personnelle, ni le rapport de son œuvre au passé israëélite, mais le grand avenir de salut qu’ouvre son apparition à humanité tout entière, spécialement au monde paien. Nous connaissons aussi l’homme à qui fut accordée cette révélation et le moment auquel elle remonte : « Lorsqu'il

plut à Dieu, dit saint Paul, de révéler en moi son Fils pour que Je lannonçasse parmi les Gentils » (Gal. I, 15. 16).

Nos trois évangélistes ont été jugés dignes de recevoir par les communications apostoliques cette triple révélation et de se l’assimiler assez puissamment pour se sentir appelés à la transmettre au monde. C’est là leur inspiration. Qu'on n’y cherche donc pas la garantie de leur infallibihté historique : elle n’éloigne pas nécessairement toute erreur de détail, comme du reste leurs récits en font foi. Mais c’est à elle qu'est due cette absolue objectivité, cet oubli d'eux-mêmes, cette noble simplicité, cette absence d’emphase, cette sainte sobriété dont tout cœur accessible à la vérité subit l’ascendant.

En prétendant que c’est la notion que J'ai de linspiration apostolique qui m'empêche d'admettre les résultats de sa critique ou de celle de ses collègues, Werss se trompe donc. J’obéis tout simplement à une impression que Schaff a exprimée en disant : « Les évangélistes font l'impression d’une absolue honnêteté. » Je croirais porter atteinte à ce caractère en leur attribuant des procédés comme ceux que leur impute, la critique qui les fait dépendre les uns des autres ou de sources communes. Je ne parle pas de l’école de Baur, aux yeux de laquelle chacun d’eux manipule la matière au profit de ses préjugés religieux, comme le potier l'argile au gré de son caprice, mais de la critique de Holtzmann, de Simons, de Weiss lui-même, qui doit dire avec Jülicher : «Le souci de la vérité historique est chose inconnue aux évangélistes !. » |

Au reste, ici encore, ce n’est pas de sincérité seulement qu’il s’agit, mais de logique. Si les évangélistes attribuent

1 Einl. in das N.T., p. 290-294 : «Angst vor Verletzung der geschichtlichen Wabrheit kennen sie nicht. »

aux paroles du Seigneur une autorité, à tel point que, comme le dit Jülicher, elles constituaient pour la jeune communauté chrétienne « la norme décisive » /die massgebende Instanz) de la pensée et de la conduite, et que « chaque syllabe sortie de cette bouche possédait aux veux de l’Église un prix immense!,» comment ces mêmes évangélistes auraient-ils fait subir à ces paroles les modifications réfléchies dont témoigneraient nos évangiles, composés comme on le suppose, et porté atteinte à ce qui était pour eux et leurs lecteurs lautorité suprême ? On dira que c’élait en suivant quelque autre source. On se les représente donc compilant leurs récits, comme ferait un savant moderne, prenant un manuscrit, puis le posant pour en reprendre un autre ! Ou bien l’on parle de simples réminiscences et l'on dit avec J'ülicher que « Marc était au premier rang dans la pensée de Matthieu et de Luc. » Nous avons déjà montré l'insuffisance de cet expédient.

Mais si l’initiation des évangélistes aux différents aspects de la pensée divine dans l’histoire de Jésus ne garantit pas lexactitude complète de leurs narrations dans tous les détails, pouvons-nous encore nous fier à ces écrits ? Ne peut-on supposer qu'ils nous décrivent un personnage plus ou moins fictif ? que nous sommes en présence d’un idéal, éveillé sans doute par une personnalité réelle, mais qui à jailli, à son occasion, des profondeurs de la conscience et de l'imagination humaines? On allègue principalement deux arguments : les contradictions que renferment nos synoptiques, par exemple dans les récits de la naissance chez Matthieu et Luc, dans ceux de la résurrection chez Luc d’une part, Matthieu et Marc de l’autre ; la dif-

1 Ibid. p. 287.

férence de jour dans le récit de la malédiction du figuier-

entre Marc et Matthieu ; les deux possédés de Gadara (au

lieu d’un) chez Matthieu, etc., etc., puis les innombrables

différences dans le compte-rendu des paroles de Jésus.

Nous ne reviendrons pas ici sur la portée de ces différen-

ces, traitées déjà dans l’étude de chacun de nos évangiles. Nous dirons seulement que, dès qu’on envisage ces différences non comme intentionnelles, — ainsi qu’elles ne

pourraient manquer de l'être dans l'hypothèse de la dépen--

dance ou dans celle des sources communes, — mais

comme l'effet naturel et involontaire des variations subies.

par la tradition et des sources de renseignements particu-

liers parvenues à chacun des évangélistes, elles prouvent

l’indépendance des trois récits et fournissent, grâce à

leur merveilleuse harmonie quant à l’ensemble du fait ra-

conté, la preuve la plus éloquente de sa réalité. Le second argument a été énoncé par Paur avec une

franchise parfaite : € L’argument fondamental pour lori-

oine postérieure de nos évangiles reste toujours celui-ci : chacun pour soi et tous ensemble, ils racontent de la vie de Jésus trop de choses qui ne sauraient s'être réellement

passées !. » Quelles sont ces choses impossibles ? Naturellement les miracles. Rarement la critique négative l'avoue. aussi franchement. Mais, à y regarder de près, on en revient toujours là: à la négation du surnaturel. Nous pou-

vons nous borner ici à remarquer que cet argument relève

de la philosophie et non de l’histoire. S'il a plu au Dieu

vivant d'intervenir dans la marche de l'humanité, ou s'il

l'a entiérement livrée à elle-même, c’est ce que personne: ne peut savoir a priori : c’est aux faits à décider de cette

1 Kritische Untersuchungen über die hanonischen Evangelien,.

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