‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 104 sur 110 · V. Le système des deux sources · texte numérisé non relu

V. Le système des deux sources

Nous arrivons aux modes de solution aujourd'hui les plus approuvés, mais non pas les plus simples : ceux qui reposent sur l'admission de deux sources, l’une canonique, Marc (ou, ce qui revient au même, le Proto-Marc), l’autre extra-canonique, le Recueil des discours ou Logia.

A. Le mode le moins compliqué consiste à mettre sur le même rang ces deux sources, considérées comme indépendantes l’une de l’autre ; l’une, essentiellement narrative, ayant fourni la matière historique des deux grands synoptiques (comme Marc canonique) ou même des trois (comme Proto-Marc); l’autre, essentiellement didactique, servant à expliquer les enseignements communs à Matthieu et à Luc. Les partisans de ce système sont en quelque sorte innombrables. Inventé proprement par Weisse, il a été développé avec le soin le plus minutieux par Holizmann. Cest celui de Reuss, Weizsäcker, Beyschlag, Jülicher, Wernle, O. Hollzmann, Réville, Sabatier, Nicolas, G. Meyer, Bovon, etc. Après ce que nous avons dit relativement à l'existence du Proto-Marce et à l'emploi de Marc et des Logia par Luc, ainsi que de Marc par Matthieu, nous n'avons rien à ajouter de plus pour réfuter ce système.

B. Un mode plus compliqué est celui qui admet une combinaison des deux sources par le fait de la dépendance de l’une par rapport à l’autre. Ce système, déjà indiqué par Ewald, Ratschl, Meyer, a été développé par B. Weiss avec un soin persévérant et une habileté incomparable f. Tout en rendant hommage à l’immense labeur de ce savant, nous ne saurions cependant en admettre les résul-

1 Voir p. 697-699.

tats. Le fondement de l'accord entre nos synoptiques n’est, selon lui, ni Marc, ni le Proto-Marc, mais la « source apostolique, » c’est-à-dire l'écrit de Matthieu connu de Papias sous le nom de Logia. Dans un assez grand nombre de cas, en effet, Marc ne semble pas présenter le texte le plus primitif: sa forme paraît dériver plutôt de celle de Matthieu, beaucoup plus simple et originale. C’est par conséquent, dans ces cas assez nombreux, notre Matthieu canonique qui a conservé la vraie forme de l'écrit apostolique, que Marc a amplifiée. D’autres fois, le cas inverse se présente : Marc a tous les caractères de l'originalité par rapport à la forme secondaire de Matthieu et de Luc. Ce rapport compliqué s'explique par l'hypothèse suivante:

Les Logia n'étaient nullement un ouvrage purement didactique : ils renfermaient déjà une grande partie de la matière historique des trois synoptiques. Dans cet ouvrage s’est pour la première fois fixée la narration en quelque sorte stéréotypée des apôtres à Jérusalem. C’est là qu'ont été puisés un grand nombre des morceaux communs aux trois évangiles et la plupart des enseignements communs à Matthieu et Luc, parfois aussi à Marc. Celui-ci a écrit en partie d’après les récits de Pierre ; il a introduit dans la narration non ordonnée des Logia l’ordre historique qui lui manquait. C’est au moyen de son écrit et des Logla qu'ont été composés les deux autres synoptiques. Les trois synoptiques dépendent donc des Logia, mais Matthieu et Luc dépendent en même temps de Marc. L'accord de Luc avec les deux autres cessant avec le récit de la Passion (au moment de l’onction de Béthanie), Weiss en conclut que la source apostolique s’arrêtait à ce point du récit et que par conséquent elle ne contenait pas le récit de la Passion. — Son système est une fusion de l’hypothèse de l’évangile primiuf avec celle des deux sources.

Nos objections contre ce point de vue sont les suivantes: . 4. Le sens du terme Logia employé par Papias ne per-

met de penser qu'à un recueil de discours !, avec tout au plus de courtes indications sur la situation où ils furent prononcés, mais non à un écrit rempli de faits. Singulier recueil de discours, dit Holtzmann, qu’un écrit où se trouveraient tous les morceaux historiques que Weiss attribue aux Logia ! |

2. Un tableau du ministère de Jésus qui ne se terminerait pas par la Passion est inconcevable. Weiss répond que cette portion de l’histoire de Jésus était suffisamment connue à Jérusalem, où a été fixée la tradition apostolique. Chacun sent l’insuffisance de cette explication. L’ouvrage imaginé par Weiss est un monstre. |

9. Nous avons fait voir? qu'on ne peut envisager les enseignements de Jésus dans Matthieu et Luc comme provenant d’un même document; on ne peut davantage expliquer les énormes omissions qu'il faudrait attribuer aux trois évangélistes et surtout à Marc, s'ils avaient sous les yeux les Logia composés comme le veut Weiss.

4. Si Marc a tiré des Logia une grande partie, la plus grande peut-être, de son contenu, on ne voit pas bien dans quelle mesuré il reste une source indépendante pour l’histoire de Jésus, et l’importance des souvenirs de Pierre qu’il doit, d’après la tradition unanime, avoir conservés, est réduite à peu de chose. On ne fait droit au caractère simple et original de Mare que si on le considère comme

entièrement indépendant des deux autres et des Logia.

1 Voir p. 222-226. Nous devons maintenir ce sens en dépit de l’op-

position de Wernle (p. 118) et de Bolliger, qui fait de grands efforts

pour prouver que ZLogia désigne un évangile complet (Markus, p. 3-11).

2 P. 782-785. | INT. AU N. T. IIe— 92

5. D'une part, les évangélistes auraient profondément remanié les paroles et même les faits qu'ils trouvaient dans leur source; de lautre, ils se seraient servilement attachés à celle-ci, soit en la reproduisant littéralement, soit en substituant à certaines expressions des expressions équivalentes, ou aussi non équivalentes. On parle, il est vrai, d’un emploi libre, dû simplement à des réminiscences de lectures ou d’auditions fréquentes. Mais il faudrait admettre d’étranges intermittences dans cette mémoire, tantôt fidèle jusqu’à la lettre, tantôt infidèle jusqu’à la contradiction. La simple mémoire explique d’autant moins les différences de fond que l’on s’en sert davantage pour expliquer les ressemblances verbales. Comment, demande Welzel, expliquer d’un côté des changements raffinés, réfléchis, minutieux, et, dans les mêmes morceaux, une reproduction servile là même où les changements auraient été aussi bien et même mieux motivés ?

Je ne connais pas de lecture plus pénible et fatigante que celle des deux écrits de Weiss sur Marc et Matthieu, où il s’efforce d’expliquer et de motiver tous les changements de détail dans les récits communs aux évangélistes. On éprouve à la fois la plus vive admiration pour ce minutieux labeur et une sorte de répugnance pour une tâche si rebutante et une solution si invraisemblable, qui fait peñser au mot de Lange : « L'œuvre de la mort pour exphquer celle de la vie. »

Le Proto-Marc avait été imaginé en faveur du système de la priorité de Marc, afin d’expliquer les récits communs à Matthieu et à Luc qui ne se trouvent pas dans le Marc canonique. Les Logia, tels que les a conçus Weuss, sont destinés à remplir le même office. Mais même dans les cas où l’on admet que Matthieu et Luc dépendent ensemble de Marc, on trouve une foule de petits traits qui

leur sont communs et qui manquent à Marc, des nuances de style, des modifications ou des omissions, qui exigent une explication autre que l’emploi commun de Mare ou des Logia, ces derniers, n’ayant pu (d’après le point de vue de la plupart des critiques) contenir assez d'éléments historiques pour satisfaire à ce besoin. Il ne reste qu’un moyen, celui auquel a recouru Simons, l'emploi direct de Matthieu par Luc. Si ce dernier a employé Marc et en même temps connu Matthieu, on comprend que, dans les morceaux mêmes qu'il tire de Marc (ou aussi des Logia), il ait admis certaines modifications déjà introduites par Matthieu ; ce qui résout le problème de ces ressemblances et omissions communes, sans recourir à un Proto-Marc, n1 même, dans une foule de cas, aux Logria.

Le travail de Simons a fait sensation, surlout peut-être par le succès qu'il a obtenu en amenant Holtzmann à renoncer à son précédent système, basé sur le Proto-Marc, et à admettre ce qu’il avait vivement combaltu dans ses Evangiles synoptiques : l'emploi direct de Matthieu par Luc. Sa conversion, 1l est vrai, se préparait dés longtemps.

Nous avons vu plus haut (p. 757-779, 777-778) quelle était cette démonstration fameuse et ce qu’elle valait. Nous croyons avoir des raisons suffisantes de rejeter ce système, d’après lequel Marc et les Logia seraient le fond sur lequel Matthieu aurait travaillé, et Luc un compilateurromancier, qui aurait construit une histoire à sa guise en usant des matériaux fournis par les sources de Matthieu et par Matthieu lui-même !. Ce n’est pas là le genre de travail que Luc s’attribue dans son prologue; ce n’est pas non plus celui que révèle son écrit ?.

1 En deux mots: Matthieu a brodé sur Marc, et Luc sur tous les

deux !

2 Pour justifier les libertés qu’il lui impute, Simons allègue les

La forme dans laquelle Wendt a présenté l’hypothèse des deux sources ! est moins compliquée que les systèmes de Weiss et de Simons. Marc et les Logia sont, d’après lui, complétement indépendants l’un de l’autre. Marc est. formé par la réunion de certains groupes de récits déjà fixés dans la tradition orale; il ÿ mêle d’autres narrations: apostoliques qu’il a recueillies et rédigées lui-même pour: la première fois. Le morceau XII, 13-37 se distinguerait clairement des récits de Marc lui-même et aurait primitivement formé avec Il, 1-IIT, 6 un tout ayant pour objet les réponses victorieuses de Jésus à ses adversaires. Wendt s'appuie sur la relation frappante entre If, 6 et XII, 13. Mais il se laisse séduire ici par une coïncidence purement accidentelle. Quel rapport réel y a-t-il entre une discussion sabbatique comme celle du ch. HT, et la question des

trois récits si différents de la conversion de Paul dans les Actes (ch. IX, XXII et XX VI). Mais d’abord ces trois récits se trouvent dans le même ouvrage; l’auteur estime donc que le lecteur trouvera dans lelivre même le moyen de les agencer et de les compléter l’un par l’autre ; il en est autrement des évangiles, écrits séparément et pour des: cercles de lecteurs différents. Il y a plus: les différences des narrations dans les Actes sont motivées par la nature des personnes aux-— quelles elles s'adressent. Au ch. XXVI, Paul plaide devant Agrippa et Festus : il est indifférent qu’il mette, pour abréger, dans la bouche: de Jésus lui-même, la mission qui lui a été adressée par l’intermediaire d’Ananias et qu’il omette sa guérison et son baptême par ce. Juif croyant. En quoi la personne d’Ananias aurait-elle intéressé le roi et le proconsul? Au ch. XXII, au contraire, où il parle devant le peuple. il met dans tout son jour le rôle de ce Juif pieux, qui avait ici son importance. Il parle de ses compagnons. qui «ont vu la lumière, » tandis qu’au ch. IX « ils n’ont aperçu personne. » De plus, au ch. IX, ses compagnons « ont entendu la voix, » tandis qu’au ch. XXII ils ne l’ont pas « comprise » (axobev avec l’accusatif). Il n’y a pas là de contradiction insoluble; l’auteur pouvait s'exprimer ainsr sans danger de n’être pas compris, les expressions d’un texte servant. à préciser et compléter celles de l’autre.

1 Voir p. 707.

sadducéens (ch. XII), qui fait partie d’un ensemble d'épreuves parfaitement liées entre elles dans les trois synoptiques et marquant la clôture du ministère de Jésus ? — La seconde source, les Logia, a pour auteur Matthieu : elle contenait un exposé complet dés enseignements de Jésus, tels qu’on les retrouve dans Matthieu, et pas seulement les cinq grands corps de discours. Les auteurs du premier et du troisième évangile se sont lous deux proposé de combiner ces deux sources, mais selon deux points de vue tout différents. Luc, qui connaissait évidemment les Logia autrement que par l'intermédiaire de Matthieu, les a agencés avec l’évangile de Marc tout autrement que ne l’a fait Matthieu et en a mieux conservé la liaison et la teneur. — Ce système se heurte selon nous à l’impossibilité de faire dériver les enseignements de Jésus dans ces deux évangiles d’une même source écrite: - Nous devons revenir ici sur l’un des faits sur lesquels les partisans du système des deux sources s’appuient avec le plus d’assurance : le phénomène des doublets, c’est-àdire des récits ou des paroles qui se lisent deux fois dans le même évangile, sans qu'on puisse admettre que le fait se soit reproduit ou que la parole ait été prononcée deux fois. Ce phénomène, qui se remarque chez Luc et surtout chez Matthieu, serait la preuve palpable de lPemploi de deux sources différentes, auxquelles seraient empruntées les deux séries de paroles ou de faits. On constate chaque fois, en effet, que l’une des deux paroles a son parallèle dans Marc, tandis que l’autre appartient aux discours provenant des Logia !.

1 Voir la liste de ces doublets dressée par Wernle {p. 111-113), qui en compte 9 dans Luc et 12 dans Matthieu, tirés des deux sources (Mc. et les Logia) ; quatre d’entre eux sont communs à Matth. et à Luc et prouveraient sans réplique cette provenance de deux sources.

Hollzmann ! à cru pouvoir ranger dans la catégorie des doublets les cas où Matthieu parle de deux démoniaques, de deux aveugles, au lieu d’un que mentionnent Marc et Luc (à Gadara, à Jéricho) : Matthieu ajoute un second sujet pour compenser l’omission antérieure de quelque miracle analogue (le démoniaque de Capernaüm, l’aveugle de Bethsaïda, Me. L'et VIID. — Mais ce ne sont pas là de vrais doublets, et on se demande d’ailleurs comment cette minutieuse fidélité à rappeler un fait précédemment omis se concilie avec l’infidélité grossière qui consisterait à transférer ces guérisons de Capernaüm et de Bethsaida à Gadara et à Jéricho, et à fondre en un seul des faits dont les circonstances ont été, en réalité, très différentes. Ce procédé vérilablement inepte peut-il être attribué à un historien sérieux? La seule conclusion à tirer de l’omission d’un premier fait et du redoublement introduit dans un second par Matthieu, c’est que celui-ci n’a connu ni Marc, ni Luc ?.

Weiss, avec beaucoup d’autres, range, également à tort, dans la classe des-doublets les deux multiplications des pains, comme si C’élaient là deux récits du même fait, amplifié de deux manières différentes par la tradition. [1 faut faire, en ce cas, de l’entretien Me. VIIF, 17- 21, où Jésus distingue nettement les deux faits, une pure invention de Marc, ce que nous nous refusons à admettre $. Il n’y a pas plus ici de doublet que dans la ré-

1 Synopt. Evangelien, p. 255, 256.

2 D’après Simons, Luc a connu Maithieu : il a rejeté les corrections introduites par lui dans le récit de Marc. Mais ces corrections, d’où Matthieu lui-même les avait-il tirées? Simons se contente de dire que, de quelque manière qu’on les explique, «elles ne constituaient pas une amélioration. » Encore une fois, d'où provenaient-elles ?

3 En tous cas la répétition du récit ne prouverait pas une dualité de sources écrites, puisque les deux récits se trouvent dans la même

pétition des annonces de la Passion (qui se rencontrent toutes les trois chez Marc, ainsi dans la même source), ou dans les deux discours de mission (Luc IX et X), dont l’un s'adresse aux Douze, l’autre aux soixante-dix disciples : certains traits peuvent sans doute avoir été transportés par la tradition d’un des discours dans l’autre, mais nous sommes bien ici en présence de deux circonstances différentes : c’est sans raisons suffisantes que la critique rejette l’historicité de la mission des septante !. Il en est sans doute de même des deux récits Mt. XII, 38-40 et XVI, 1-4 (Mc. VIII, 11-19). Les circonstances sont autres et les deux demandes ne sont pas formulées en termes identiques (au ch. XVI, « signe dans le cel »); la réponse de Jésus, tout en coincidant dans certains termes, présente dans les deux cas de grandes différences. La demande d’un signe a dû se répéter plus d’une fois (comp. Jean VI, 30) et provoquer de la part du Seigneur des réponses analogues ?.

Nous ne reconnaissons pas non plus un doublet dans les paroles Mt. XI, 14 et XVII, 11-12 (Mc. IX, 19-13). La première n'avait évidemment pas été comprise par les disciples. Leur question (XVII, 10) et la réponse de Jésus, qui n’est point du tout identique à XI, 14, et à la suite

source (Marc), mais seulement une dualité de formes de la tradition orale qui est à la base de Marc. Cette explication pourrait s'appliquer à d’autres cas encore.

1 Voir p. 519-520.

2 Parmi les doublets historiques, celui qui fait le plus l'impression d’être une répétition, c’est certainement Mt. IX, 32-34; XII, 22-24 (Luc XI, 144.15). Zahn voit dans Mt. XII, 22 et suiv. une reproduction plus détaillée du même récit (en vue du discours qui suit). Selon nous, il pourrait y avoir ici une répétition inconsciente du même fait par la tradition, qui d’ailleurs peut aussi avoir narré en termes presque identiques deux faits distincts, mais analogues.

de laquelle ils comprennent enfin (XVII, 13), sont donc parfaitement historiques. De même des paroles Mt. XVI, 19 et XVIIT, 48 (tirées d’ailleurs, selon la critique, de la même source des Logia), dont la seconde applique partiellement aux disciples ce que la première avait promis à Pierre.

Nous éliminons également du nombre des doublets réels plusieurs paroles d’un caractère proverbial, répétées deux ou trois fois dans le même évangile et dans lesquelles Jésus a formulé quelques-unes des lois fondamentales de la vie morale. Ces maximes ont parfaitement pu être appliquées à diverses occasions; celles-ci par exemple : A celui qui à, il sera donné...» «Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra...» «Celui qui s'élève, sera abaissé.…. » € Il y en a des premiers qui seront les derniers... » @Si vous aviez de la foi..., vous diriez à cette montagne...» Ce sont là des principes que Jésus a pu énoncer à plus d’une reprise !.

Il faut éliminer encore des paroles comme celles sur le devoir de porter sa croix (Mt. X, 38; XVI, 24; comp. Luc XIV, 27; 1X, 93) ; sur le reniement de Jésus (Luc IX, 26; XII, 9; la teneur des deux passages est assez différente) ; sur l'arbre qui se reconnait à son fruit (Mt. VII, 17; XI, 33 ; teneur différente); sur les choses cachées qui viendront à la lumière (Luc VII, 17 ; XII, 2 ; application très différente); sur les pharisiens (Luc XI, 43) ou les scribes (XX, 46; circonstance tout autre); une exhortation comme celle-ci: « Veillez, car vous ne savez pas le jour... » (Mt. XXIV, 42 ; XXV, 18; Me. XIII, 35); lavertissement relatif aux persécutions, formulé d’ailleurs en termes différents dans Luc XII, 52 (Mt. X, 35) et XXI, 16 (Mt. X,

1 Jean XII, 25, nous trouvons le second appliqué à une situation tout autre que celles mentionnées dans les synoptiques.

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21) !; enfin des citations comme celle de la parole d'Osée que Jésus rappelle Mt. IX, 13 et XII, 7. Toutes ces paroles expriment des pensées que Jésus a pu et dû exprimer plus d’une fois en termes plus ou moins semblables.

Il est à remarquer que nous trouvons dans le IVe évangile, qu’on ne soupçonne pas de provenir de deux sources, un doublet pareil à ceux-là : «Le serviteur n’est pas plus grand que son maître » (XII, 16 et XV, 20). Deux fois, chez Jean, Jésus se cite lui-même, ce qui montre qu'il ne craignait pas de se répéter au besoin et de le faire remarquer : X, 26 (d’après la leçon reçue, qui à pour elle A D et la plupart des anciennes versions); XF, 357 comp. VIT:-84:-VTIE, 24.

Au reste, on rencontre chez Marc lui-même quelques doublets semblables; ainsi IX, 4 et XIH, 30; — IX, 35 et X, 45; doublets qui se retrouvent chez Matthieu et Luc et doivent provenir, selon Hollzmann et les critiques qui n’admettent pas l'emploi des Logia par Marc, d’une seule ‘et même source.

Holtzmann reconnait d’ailleurs lui-même certaines répétitions faites de propos délibéré (« aus Gründen der ‘Composition ») par les évangélistes ?; ainsi Mt. I, 10 et VII, 49: — VII, 16-18 et XIL, 33 : — XX, 96 et XXHI, 11; — X,15 et XI, 24; — Luc VII, 16. 17 et XI, 33; — XI, 43 et XX, 46.

Nous ne nous étonnerons donc pas si, après avoir retranché les cas cités à tort, il nous reste, dans Matthieu

1 Dans Matth., ces deux paroles appartiennent au même discours et sont (comme les deux précédentes sur la vigilance) tirées de la même source. C’est aussi le cas des prétendus doublets Mt. XIT, 31 et 382 ; — XXIV, 5, 11 et 24 ; — XXIV, 23 et 26.

2 Wernle, qui admet aussi ces répétitions voulues, dit: « von sich aus, frei wiederholt » (p. 4114).

CA à

et Luc, quelques doublets réels, et nous ne nous hâterons pas d’en tirer des conclusions critiques. Nous citerons comme tels : | | Mt. V, 29. 30. — XVIII, 8. 9 (scandale).

V, 81. 32. — XIX, 3-9 (divorce).

V, 534. — XXII, 22 (serment).

VI, 4. — XXII, 5 (ostentation).

VII, 8. — XXI, 22 (prière).

X, 40-42. — XVII, 5 (accueil des disciples).

Luc VIE, 16. — XI, 33 (la lumière).

Hollzmann explique certains de ces doublets en disant que, la première fois, Matthieu place ces paroles « par anticipation » hors de leur situation historique, pour les

faire rentrer dans ses grandes compositions didactiques ;

la seconde fois au contraire, et en conformité de sa source, dans leur vrai contexte hislorique (d’après Me. IX, 43- 47; X, 11: IX, 87.41). Mais, dans ce cas, les deux citations proviendraient au fond de la même source, où l’auteur de Matthieu aurait puisé une premiére fois en anticipant, c’est-à-dire abandonnant le contexte de la source, et une seconde fois en y revenant. Il n’y aurait donc pas là la preuve de deux sources différentes. — Il en est de même du doublet Lue XIV, 14 et XVIII, 14: « Quiconque s’élève..…., » parole qui, sans parler du caractère proverbial qui en explique, selon nous, la répétition, est tirée les deux fois, d’après Holtzmann, des Logia et ne prouve par conséquent quoi que ce soit en faveur des deux sources; de même aussi des doublets Mt. X, 17-20. 22 et XXIV, 8-14 (comp. Luc XIE, 11. 12 et XXI, 19-19; Mc. XII, 9-13); — VI, 15 et XVII, 35, qui sont évidemment chez M1. tirés de la même source, les Logia.

Nous sommes conduits par tous ces faits à une autre explication du phénomène des doublets. Ils proviennent

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bien, du moins quelques-uns d’entre eux, chez Matthieu, où ils sont le plus fréquents, d’une dualité de sources : les Logia, que l’évangéliste a incorporés à son ouvrage, et la tradition, dont il a, comme les autres évangélistes, réuni les fragments. C’est dans l’usage de cette seconde source qu'il se rencontre avec Marc et Luc. Ainsi: V, DO NOT. 89 : V345 VENIR 8 :-X, 40-29 des Logia ; — et XVIIE, 8.9 ; XIX, 3-9; XVII, 5; XXII, 22 ; XXII, 5 (comp. Luc XVI, 15), XXI, 22, de la tradition orale ; comp. Me. IX, 43-45 ; X, 11 ; IX, 37 (Luc IX, 48 et même Jean XIII, 20, mais dans une autre circonstance); Me. XIT, 58 (Luc XX, 45); XI, 241, — Il est frappant de voir que, dans tous ces cas, l’une des deux citations est empruntée à lun des cinq morceaux que nous pensons. être tirés des Logia ?.

De l’examen détaillé auquel nous venons de nous livrer des divers cas de doublets relevés dans nos synoptiques, nous croyons avoir le droit de conclure que ce phénomène ne fournit aucun argument péremptoire en faveur de l’hypothèse des deux sources et peut être expliqué

1 Les deux textes Mt. V, 29. 30 et XVIIE, 8.9 ne proviennent évi-demment pas de la même source. Le premier étant tiré des Logia, le second ne peut, semble-t-il, provenir que de l’autre source, Marc. — Cet exemple ne prouve cependant pas aussi péremptoirement qu’il le parait la dépendance de Matth. à l'égard de Marc. La première partie du ch. XVII (1-14), qui se rattache très étroitement aux cir- Constances racontées dans ce qui précède, pourrait provenir de la tradition, tandis que la seconde (dès v. 15), où Jésus trace les règles de conduite de la communauté vis-à-vis de ses membres, proviendrait des Logia.

2 Luc VII, 16 et XI, 33 constituent un doublet parfait, inexplicable, semble-t-il, pour qui n’admet pas que Luc IX, 51-X VIT, 14. soit tiré des Logia. Selon nous, cette parole a dû être rapportée par la tradition dans deux séries de paroles différentes, que Luc a reproduites sans y rien changer.

d’une façon différente et beaucoup plus conforme au point -de vue général qui est le nôtre.

Nous n'entrerons pas ici dans l'examen spécial des : points de vue d’autres écrivains, tels que Nôsgen, Grau, Salmon, etc., qui tous reposent sur des combinaisons plus ou moins analogues à celles que nous venons de discuter 1. Nous croyons avoir montré le peu de solidité de tous les éléments qui entrent dans ces constructions variées, et nous passons à l'exposé de lexplication qui, à nos yeux, rend seule compte des faits que nous avons constatés.

La tradition apostolique.

J. Au nombre des principes d’unité sur lesquels reposait la cohésion intime des cœurs dans PEglise primitive

1 Nous dirons seulement encore un mot de l'hypothèse d’un Proto- Matthieu, soutenue par divers critiques et en dernier lieu par Soltau (voir. p. 718 et 719) et Bolliger (dans son écrit sur Marc, p. 12-18): le premier, partant de l’idée de la priorité de Marc, que le Matthieu primitif combine déjà avec les Logia ; le second, admettant la priorité de Matthieu, qui, sous sa forme première, a servi de source à Marc (point de vue qui se rapproche de celui de Zahn; voir p. 719, 794-796). Les preuves que ces deux auteurs ont essayé de donner d’une -double rédaction du Ier évangile, sont tout à fait insuffisantes. L’hypothèse a été solidement réfutée par Wernle (Synopt. Frage, p. 421- 124) ; ce critique relève avec raison, d’une part, le peu d’accord qui existe entre ses partisans et l'arbitraire avec lequel ils prétendent distinguer les éléments qui appartiennent aux deux rédactions, de l’autre, l'unité qui règne dans tout l'écrit de Matthieu, soit au point de vue religieux, soit au point de vue littéraire. Il conclut ainsi : « L'hypothèse d’un remaniement ne mérite pas créance : elle méconnait entièrement l’unité de la langue et de la tendance du Ier évangile.»

PERS Le

de Jérusalem, le récit des Actes donne la première place à l'enseignement des apôtres (didayà rov 4rosrokov, Il, 49). Ce même récit nous montre les Douze abandonnant aux sept élus par l'Eglise le « service des tables » pour se consacrer entièrement au service de la Parole (diaxovix où Aïyou, VI, 4). En quoi consistait ce ministère de la Parole ? Que comportait cet enseignement ?

Ce ne pouvait être un exposé systématique du plan du: salut, tel que celui qui se dégagea plus tard dans l'esprit

de Paul des grands faits de la mort et de la résurrection

de Jésus et que nous trouvons dans l’épiître aux Romains. C'était évidemment quelque chose de beaucoup plus élémentaire et de mieux approprié aux besoins de l'Eglise

naissante, un enseignement surtout historique, comme:

cela ressort du fait que l’on choisit pour remplir cette tâche apostolique non les plus profonds penseurs de lEglise, mais ceux qui avaient assisté au ministère de Jésus. depuis le baptême de Jean jusqu’à l’ascension (Actes I, 21.22 ; comp. Jean XV, 27: « Vous me rendrez témoionage, parce que vous êtes dès le commencement avec: moi »).

Les apôtres avaient devant eux deux classes d’auditeurs : ceux qui étaient encore étrangers à la foi, et ceux qui

- avaient déjà reconnu en Jésus le Messie promis. Aux pre-

miers convenait le témoignage sommaire rendu à la vie, la mort et la résurrection de Jésus, avec quelques prophéties à l’appui, tel que nous le trouvons par exemple dans les discours de Pierre à la Pentecôte (ch. Il) et chez Corneille (ch. X), ou encore dans le discours de Paul devant les Juifs d’Antioche de Pisidie (ch. XIIT). Mais il est faux d’en conclure, comme le fait Holtzmann !, qu'il dût.

1 Synopt. Evangelien, p. 51, 52.

en être de même dans les réunions des croyants. Les apôtres n'avaient pas seulement à amener les hommes à la foi ; ils avaient à instruire et à affermir les croyants dans cette foi, à imprimer dans leurs cœurs l’image du Christ, à y graver en caractères ineffaçables ses préceptes et ses enseignements, destinés à devenir la règle de la vie de l'Eglise et de chacun de ses membres '!. En reproduisant ainsi toujours de nouveau dans les assemblées des croyants le tableau des actes du Christ vivant, ils avaient soin d'y joindre, pour la confirmation de la foi, les prophéties particulières qui pouvaient s’y rapporter et par lesquelles ces faits avaient été signalés à l’avance ‘comme messianiques ?. Ainsi, à l’occasion du ministère de Jean-Baptiste, les prophéties de Malachie et d'Esaïe Marc EF, 2; Mt. XI, 10 ; Luc VII, 27 ; Jean I, 93); à propos de létablissement de Jésus à Capernaüm, la prophétie d'EÉsaie faisant contre toute vraisemblance de la Galilée le théâtre de Pactivité messianique (Mt. IV, 13) ; en retraçant le tableau de l’œuvre sans éclat de Jésus, la description du serviteur de Jéhova dans Esaïe (XIE, 17); en racontant les paraboles, la parole d’Asaph (XII, 35), etc. C’est ce que Weizsäcker appelle fort bien « le procédé de démonstration messianique (das messianische Bewerisverfahren), » qui était plutôt un édifice collectif, auquel

1 Voir le développement de cette peñsée et de ses conséquences pour la formation de la tradition dans l'excellent écrit de Ver, Die synoptischen Parallelen, p. 74 et suiv.

2 « L'exposition de la vie messianique, dit Renan, entremêlée de textes des anciens prophètes, toujours les mêmes, et susceptible d’être récitée en une seule séance, arriva de bonne heure à se fixer en des termes presque invariables, au moins pour le sens. Non seulement le récit se déroulait selon un plan déterminé, mais de plus les mots caractéristiques étaient arrêtés. Le cadre de l'Evangile exista ainsi avant l'Evangile. » (Les Evangiles, p. 94.)

LR

Chacun apportait sa pierre, qu’une œuvre purement in- ?

dividuelle 1.

Werzsäcker observe très justement que cet exposé sans cesse répété ne dut pas être livré au hasard des inspirations individuelles, mais soumis, dès l’origine, à une certaine régle, et revêtir des formes arrêtées. Il suffit pour s’en convaincre de réfléchir à ce fait: qu’une telle narration ne pouvait être simple affaire de souvenir personnel et de réminiscence affectueuse de la part du narrateur, mais qu'elle eut dès le début pour objet précis de servir les intérêts de la communauté. Car il ne s'agissait pas seulement pour les apôtres de recruter l'Eglise, ou même de l’instruire, mais de la former, de la discipliner, de tracer une règle à la vie de ses membres, d’exercer une surveillance suivie sur sa marche. La tradition dut donc prendre promptement le caractère d’un enseignement fixe, avant tout en ce qui concernait les paroles de Jésus, mais aussi quant au récit des faits de sa vie. Sans doute, des contributions individuelles de la part des lémoins n'étaient point exclues ; mais une élaboration commune présidait au mode de narration adopté et le fixait en vue d'une transmission ultérieure. — Ainsi pense Weëzsäcker ?, et nous

1 Apostol. Zeitalter, p. 383-385.

Nous trouverions une confirmation de cette manière de voir dans la façon dont Paul a usé plusieurs fois des préceptes de Jésus, tels qu’ils s'étaient transmis dans l'Eglise et appartenaient désormais à la règle apostolique, — par ex. À Cor. VI, 7 (comp. Mt. V, 39. 41 ; Luc VI, 29 : subir l'injustice) ; 4 Cor. VIE, 40. 41 (Mt. V, 32 ; Mc. X, 11 ; Luc X VI, 18 : sur le divorce); 4 Cor. IX, 44; 1 Tim. V,48 (Mt. X, 140 Luc X, 7: le salaire des serviteurs de Christ); 4 Thess. V, 1 et suiv. (Mt. XXIV, 42-44; Mc. XIII, 35.36, Luc XXI, 34. 35: vigilance,

Parousie}, etc., — si le nombre et la nature de ces parallèles ne nous

inclinaient pas à admettre plutôt que Paul a déjà eu le livre même des Logia sous les veux. Voir notre développement sur l’emploi de cet ouvrage dans le N. T., p. 254-258.

pouvons être certains, en effet, que chacun n’était pas libre de mettre en circulation, en vertu de ses souvenirs personnels, des enseignements aussi importants et de les imposer, à un Paul même, comme normes de la conduite des communautés chrétiennes. Mais une bouche dut se sentir autorisée entre toutes à donner le ton dans ce concert auquel chacun des apôtres apportait sa note, et être reconnue de tous comme telle : celle de Pierre. Toutefois, si nul n’était plus apte que lui à formuler le récit des. incidents de la vie de Jésus, il n’en était peut-être pas de même à l’égard de ses enseignements. Tel de ses collègues pouvait être doué d’une réceptivité plus calme, d'une mémoire plus précise, et par conséquent plus capable de reproduire la teneur exacte des paroles du Maître. Les traditions nous parlent de Matthieu, comme de celui qui le premier mit par écrit les discours du Seigneur. Quoi que l’on puisse penser de l’origine de notre ler évangile, le fait qu'il a été .dans l’Église primitive universellement attribué à cet apôtre ne saurait être dénué de tout fondement. Autrement, pourquoi lui plutôt qu'un autre ? Nous avons là un indice du rôle spécial qu'a probablement rempli Matthieu dans la formation de la tradition apostolique relative aux enseignements de Jésus. Et ce sont, en effet, les discours du Seigneur qui forment le contenu essentiel de l’évangile qui porte son nom.

Nous serions ainsi conduits à supposer que, si Pierre eut le rôle principal dans la formation de la tradition au point de vue narratif, ce fut Matthieu qui y apporta la contribution la plus importante au point de vue didactique. |

C’est certainement en langue araméenne que la double tradition des faits et des paroles fut primitivement for-

mulée!. (C'était la langue qu'avait habituellement parlée Jésus, comme on le voit par les expressions sémitiques que - Marc a fréquemment reproduites, afin de conserver les ipsissima verba sortis de sa bouche (p. 790). Cette circonstance n’est pas sans intérêt dans la question qui nous occupe. D'abord, il nous importe de savoir que la tradition se fixa dans la langue même dans laquelle ces paroles avaient été prononcées. Puis il est à remarquer que la pauvreté même de cetile langue était propre à prévenir de grands écarts dans leur reproduction.

Au reste, la parole de Jésus était de nature à être retenue plus aisément que toute autre. Elle a un caractère si particulier, une empreinte si originale, une forme si plastique, un sérieux si saisissant, qu’il n’était pas nécessaire de l'entendre plusieurs fois pour qu’elle se gravât d’une manière durable dans la mémoire de l’auditeur. « Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité du vent ?... Voyez les oiseaux du ciel... Voyez les lis des champs... Cette génération est semblable à des enfants qui jouent sur la place publique et se disent les uns aux autres. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes !.. » Qui pourrait oublier de telles paroles, après les avoir entendues une seule fois ? ? Ce genre d’éloquence prenait l’homme tout entier : la conscience par sa vérité morale, l'intelligence par la sublimité de l’idée, l’imagination par la netteté de la forme et la nouveauté des images, le cœur par la profondeur du sehtiment religieux. En même temps que l’enseignement du Maitre, semblable à un cachet du plus puissant relief, venait à la rencontre de l’esprit des disciples, celui-ci, semblable à une cire toute neuve et

1 Voir là-dessus Dalman ( Worte Jesu, 1, p. 13 et suiv.). 2 Comp. la belle page de Æ. Holtzmann [Hand-Comm., 1, 1, 3e éd., p. 22). |

parfaitement malléable, en recevait l'empreinte ineffaçable. C’est cette empreinte qui a passé sur la tradition apostolique. :

Des phénomènes de ce genre ne sont d’ailleurs pas sans exemple, surtout en Orient où, comme dit Renan, plus que partout ailleurs, la reproduction littérale des textes antérieurs est la règle. « Une citerne étanche, qui ne laisse pas échapper une goutte d’eau, » voilà l'idéal d'Israël 1. On peut se faire une idée de ce travail intérieur de mémorisation par ces paroles que l’auteur des Récognitions clémentines (vers 160-170) ? met dans la bouche de Pierre : «Après minuit je me réveille de moi-même, et le sommeil ne me revient plus. C’est l'effet de l’habitude que j'ai de rappeler à ma mémoire les paroles du Seigneur que j'ai entendues de lui-même, afin de pouvoir les retenir fidélement. » (Recogn. Il, 1.) On sait que l'immense bagage rabbinique ne fut consigné par écrit qu'après avoir été transmis oralement pendant de longs siècles. La littérature du Rig-Véda s’est conservée en Inde, selon Max Müller, pendant des siècles, avec ses 1,028 hymnes, ses 16,448 vers, sans le secours de l'écriture ?.

Le problème qui nous occupe concerne moins les apôtres eux-mêmes que les évangélistes instruits par eux et

qui avaient pour tâche de parcourir les églises en narra-

1 Renan, Les Evangiles, p. VI et 5-6.

2 C’était la date la plus généralement admise jusqu'ici. Des travaux récents paraissent établir que la rédaction des Clémentines (Homélies et Récognitions) ne remonte pas au-delà du Ifle ou même du commencement du IVe siècle. Voir Harnack, Chronologie der altchristl. Litteratur, 1904, IT, p. 518-540.

3 Renan dit (Les Evangiles, p. 96): « Les Védas ont traversé des siècles sans être écrits. Une partie de la Thora juive a dû être orale, avant d’être rédigée. Le Talmud exista près de deux cents ans sans être écrit. » Voir sur la méthode d'enseignement en usage dans les écoles juives Schürer, Gesch. des jüd. Volkes, 3e éd., I, p. 323-325.

teurs officiels de l’histoire et des enseignements de Jésus : . l’on dut s’efforcer de leur inculquer, aussi littéralement que possible, la teneur de la tradition apostolique, surtout en ce qui concernait les paroles de Jésus !. Une plus grande liberté pouvait régner dans la reproduction des scènes historiques.

Il. Un moment décisif fut celui où la tradition araméenne du début dut être jetée dans un moule étranger, — celui de la langue grecque, — d’où elle sortit stéréotypée el en queique sorte crystallisée, et telle qu’elle a passé dans nos synoptiques et devait avec eux parcourir le monde. Le livre des Actes nous rapporte (ch. VI) que les veuves des Juifs parlant grec à Jérusalem, les hellénistes (‘ENmvmorai), se plaignirent d’être moins bien traitées dans les distributions quotidiennes que celles des Juifs parlant bébreu (les ‘Efpxior), et que, pour apaiser ces plaintes, l'Eglise choisit les sept qu'on a appelé diacres, et qui, d’après leurs noms, étaient tous ou presque tous des hellénistes. Supposez que la tradition apostolique araméenne füt demeurée longtemps le seul moyen d'alimentation spi-

1 Veit a développé (Die synoptischen Parallelen, p. 88-104) d'une manière intéressante l’idée qu’une sûre conservation des paroles du Maître ne pouvait être obtenue qu’au moyen de la méthode rabbinique de la fréquente répétition (deutérosis; hébr. mischna — enseignement). Il applique cela non seulement à l'instruction donnée par les apôtres aux évangélistes qu’ils envoyaient au loin, mais à l’enseignement de Jésus lui-même, qui, dans ses entretiens particuliers avec les disciples, aurait employé la même méthode de la répétition pour leur faire apprendre ses paroles par cœur et en assurer ainsi la conservation. — Sans nier que Jésus ait répété. parfois à plus d’une reprise les mêmes enseignements, nous ne saurions cependant nous représenter les apôtres se livrant sous sa direction à de pareils exercices de mémorisation. Jésus à sans nul doute eu foi dans la puissance de sa parole pour se graver d'elle-même dans leur esprit.

rituelle de la communauté, combien les plaintes des

croyants hellénistes n’eussent-elles pas été plus sérieuses et

mieux fondées encore !! Il fallut donc bientôt procéder à la translation de la tradition apostolique en langue grecque. Cest ici que s'appliquent avec plus de force encore les observations si justes de Weizsäcker sur la formation de la narration évangélique primitive. Le travail en question ne pouvait être une affaire simplement individuelle ; l'avenir de l’Église y était trop sérieusement engagé. Une main autorisée dut y présider, un accord se former pour la reproduction des expressions sémitiques. N'est-ce point ici encore Matthieu qui exerça l'influence prépondérante? Ancien péager, le grec devait lui être aussi familier que l’araméen. Aussi ne m'étonné-je pas que Welzel?, partant de l’idée d’une instruction donnée à Jérusalem aux évangélistes en vue de leur mission de narrateurs, ait choisi cet

apôtre pour l’asseoir dans la chaire du professeur, autour

de laquelle ses auditeurs — parmi lesquels les auteurs de nos trois synoptiques — rédigeaient leurs cours, bases de nos écrits évangéliques. La forme est assurément bien moderne; c’est l'hypothèse de la tradition orale, on peut presque dire caricaturée. Mais le choix que Wetzel a fait de Matthieu n’est pas absolument arbitraire.

S'il est vrai que la reproduction de la tradition ara-

méenne en langue grecque ait été soumise à un contrôle, comme on n’en saurait douter, on s'explique un fait maintes fois alléoué en faveur de lemploi de nos synoptiques l’un par l’autre : c’est l’usage qu’ils font simultané-

t C’est aller beaucoup trop loin que de conclure du rôle joué par les hellénistes dans les Actes que les apôtres eux-mêmes devaient en-

seigner en langue grecque (Veit, ouvr. cité, p. 74) et que c'est en,

grec que la tradition évangélique a été formulée dès le début (We£ze/, Die synopt. Evangelien, p. 143).

2 Voir ci-dessus p. 703 et l'écrit de Wetzel, p. 143 et suiv.

ment de certains termes grecs peu communs pour rendre les termes hébraïques employés par Jésus. Ainsi, dans le récit de la tentation, rreouyiov, que nos traductions rendent par créneaux et qui répond sans doute ici à l’hébreu kanaph, aile (comme parfois dans les LXX ; ce terme se trouve aussi chez Josèphe); — dans l’oraison dominicale, érioucios, que nos versions rendent par quotidien et qui répond, selon plusieurs, à l’expression léchem machar, & le pain de demain » (de ëruwdcx: le jour qui va venir), ou plutôt sans doute à léchem choukki, Prov. XXX, 8, «le pain de ma ration » (de iri-oùcix : suffisant pour la subsistance).

LI. Combien dura cette période du témoignage purement oral? Nous l’ignorons, mais il est certain qu’elle dut être séparée par une transition de celle de la composition de nos évangiles. Le prologue de Luc, où il parle des nombreux écrits qui avaient précédé le sien, — écrits de la plupart desquels il ne reste certainement aucune trace à cette heure, — en fait foi. Ces écrits des zoXdo: !, qui embrassaient déjà l’ensemble de l’histoire évangélique ?, furent, comme on l’a présumé, précédés et préparés par des écrits moins considérables, qui n'avaient pas encore la prétention d’être des histoires complètes et suivies 3. On se borna d’abord à mettre par écrit quelque incident ou quelque discours. C'était un évangéliste, à la prédication duquel ce document devait servir d'appui, ou un auditeur, désireux de conserver dans son intégrité et sa fraîcheur la scène ou le discours qu’il avait entendu rapporter. Ces

1 « Plusieurs. »

- ? Cela ressort des termes de Luc (v. 4): Gynoiv zeot 1@v rerkn- COPOOQUÉVEV EV HU TOXYLATOV.

* Voir p. 780 et 792.

écrits anecdotiques, empruntés à la tradition apostolique, — le trésor, comme dit Renan, où chacun puisait, — devaient être, comme celle-ci, en langue grecque ou en langue araméenne. De certaines séries de scènes, que rattachait les unes aux autres un lien moral ou chronologique, pouvaient s’y trouver réunies: ainsi les scènes sabbatiques (Mt. XIE, 1-8 ; 9-14; Me. Il, 28-928 ; HE, 1-6; Luc VI, 1-5; 6-11), — les entretiens avec les aspirants au rang de disciples (Mt. VIH, 19-22 ; Luc IX, 57-69), — les trois récits de la délibération du sanhédrin, de l’onction de Marie et de la trahison de Judas (Mt. XXVI, 5-14; Mc. XIV, 1-11), dont la relation interne saute aux yeux; — ou des séries chronologiques comme celles-ci : ministère de Jean-Baptiste, baptème de Jésus, tentation et retour en Galilée (Mt. [, 1-IV, 17 ; Me. [, 1-15 ; Luc IL, 2-1V,15); — démoniaque de Capernaüm, guérison de la bellemère de Pierre, guérisons au soir du même sabbat, retraite de Jésus le lendemain matin (Me. I, 21-59 ; Luc IV, 31-44) ; — journée des paraboles, tempête, démoniaque de Gadara, résurrection de la fille de Jairus (Mec. IV, 1-V,43; Luc VII, 4-56) ; — discours sur les purifications, Cananéenne, seconde multuplhication des pains, demande d’un signe, levain des pharisiens (Mt. XV, 4-XVE, 12; Me. VII, 1-VITTE, 21) : tout un cycle qui manque totalement chez Luc ; — puis le cycle final du séjour en Galilée : Césarée de Philippe, annonce de la Passion, transfiguration, enfant lunatique, nouvelle annonce de la Passion, dispute des disciples, l’enfant donné en exemple, le disciple dissident, le scandale (Me. VITE, 27-IX, 50 ; Luc IX, 18-50 ; comp. Mt. XVI, 13 -X VITE, 9).

Nous avons vu que Renan se représentait le ministère du Seigneur généralement raconté en une seule soirée. Un tel récit n’eût pu être que très sommaire. Je supposerais

LA TRADITION APOSTOLIQUE. 821 plutôt qu’à l’ordinaire, c'était un de ces cycles, de ces « corpuscules de l’histoire, » comme a dit Lachmann, qui faisait l’objet d’une séance. On comprend alors plus aisément qu’un des cycles pût échapper tout entier à un évangéhiste. Nous trouverions là l’explication de cette grande lacune de Luc! dont les partisans de la théorie de la dépendance n’ont jamais pu rendre compte.

S'il existait réellement, soit en araméen, soit en grec, de pareils petits écrits, comment n’aurait-on pas cherché bientôt à les réunir le plus complètement possible pour en composer un tout, en ajoutant aux cycles du ministère galiléen le récit du voyage à Jérusalem et de la dernière semaine dans cette capitale ? Ainsi naquirent les ouvrages des ro\oi que Luc mentionne comme précurseurs du sien. L'expression dvardéachar duiynow? peut désigner un arransement de faits pour en former un récit suivi; elle signifie plus naturellement encore un arrangement de matériaux pour constituer un ouvrage. Ces écrits furent le degré préparatoire qui précéda les compositions plus organiques, plus unes, plus d’un jet, que nous trouvons dans nos évangiles 5.

Dans ce que nous avons dit jusqu'ici, nous possédons les éléments nécessaires pour nous rendre compte de leur composition.

IV. Comme on voit, en différents points de la surface terrestre, et dans certaines régions plus que dans d’autres, affleurer le dôme granitique sur lequel reposent les for-

1 Le cycle Mt. XIV, 22-X VI, 12 et Mc. VI, 45-VIIT, 26.

2 «Composer un récit. »

3 ]l y a lieu de préciser dans le sens qui vient d’être indiqué ce que nous avons dit p. 579 et dans notre Commentaire sur l'év. de Luc, 3e éd., EF, p. 84.

mations subséquentes, ainsi, dans nos évangiles synoptiques, ressort, plus ou moins, et dans certaines parties plus que dans d’autres, le fond commun de la narration apostolique hiérosolymitaine, servant de base à tous les récits particuliers qui s’y sont rattachés plus tard.

__ Trés certainement — sur ce point l’accord est à peu près fait — cette tradition se retrouve sous sa forme {a plus adéquate dans la narration du second évangile. Marc l'avait comme sucée à sa source dès sa tendre jeunesse, qui s'était passée à Jérusalem. Plus tard, en accompagnant Pierre dans ses missions, il l'avait entendu reproduire par lui !, mais non sans que l’apôtre lenrichît chaque fois de quelque trait frappant que lui suggéraient au moment même ses réminiscences personnelles ; ainsi ce regard d’amour jeté sur le jeune riche ; cet oreiller placé sous la tête de Jésus dans la barque; l’onction d'huile employée par les apôtres dans leur première mission, etc., — autant de petits traits manquant dans les deux autres synoptiques et qui venaient spontanément illustrer les récits de Pierre, se fondant organiquement avec la tradition, dont il était lui-même l’un des principaux auteurs. Les récits de la naissance et de l’enfance n’avaient point pris place dans la narration première; ils ne furent amenés au jour que plus tard et pour ceux aux yeux de qui la messianité de Jésus était déjà un fait acquis. Aussi ne se trouvent-ils pas non plus chez Marc.

En écrivant pour les Romains, Marc n'avait nullement l'intention de leur offrir un tableau complet de l’histoire de Jésus et un compte-rendu systématique de sa doctrine ; il ne voulait que leur donner Pidée et leur laisser l'im-

1 « Si jamais une narration a produit l’impression de reposer sur le récit d’un témoin oculaire, c’est celle de Marc, » dit Wernle (Synopt. Frage, p. 205).

Est

des

pression de sa puissance et de sa sagesse divines, et à cet effet leur présenter un certain nombre de traits dans lesquels les témoins de sa vie avaient reconnu en lui le € Fils de Dieu » (1, 1) ; il puisait ces traits dans la tradition si souvent entendue à Jérusalem et de la bouche de Pierre. Le style de Marc convient aussi à cette origine. C’est du grec, écrit par un Hébreu qui ne connaît pas cette langue sous sa forme classique, mais qui l’a apprise dans l’usage ordinaire, telle qu’on la parlait en Palestine, — à peu près comme les auteurs de la version des LXX se l’étaient appropriée à Alexandrie. Aussi ne la manie-t-il pas sans quelque gaucherie, et trouve-t-on sous sa plume bon nombre d’hébraïsmes involontaires, comme on pouvait s’y attendre de la part d’un Juif racontant, dans ces . conditions, une histoire passée dans le milieu juif et des discours tenus en langue juive.

L'auteur du premier évangile est, comme Marc, un Hébreu de naissance, mais doué d’une culture plus élevée ; il manie le grec avec plus d’aisance, de souplesse et de fermeté. Quant au fond, il puise en partie à la même source de la tradition hiérosolymitaine, araméenne ou grecque : on la reconnaît dans toute une série de passages parallèles à ceux de Marc. Mais cette reproduction de la tradition est trop libre dans la forme et souvent trop différente de celle de Marc pour que l’une des deux rédactions soit dépendante de l’autre. Elle se présente, de plus; 1ci, dans des conditions particulières. D’abord, l'écrit tout entier, au lieu d’être simplement historique comme celui de Marc, est consacré à la démonstration d’une thèse : celle de la messianité de Jésus, en dépit de son rejet par Israël. L'auteur s'attache donc beaucoup moins à la description des faits qu’à leur signification. Il resserre les récits, pour appuyer d'autant plus sur la parole de Jésus

qui en marque la portée. Au lieu de reproduire les faits dans leur ordre chronologique, il les groupe par catégories, en plaçant chaque groupe sous le patronage d’un texte prophétique qui leur imprime le caractère messianique. Enfin 1l insère, par parties détachées, en divers endroits de sa narration, un ouvrage antérieur complet de l’apôtre Matthieu, composé dans une intention non historique, mais didactique, et dans lequel cet apôtre avait recueilli sous certains chefs les principaux enseignements de Jésus, ceux qui lui avaient paru le plus propres, comme l’a pensé Weizsäcker, à imprimer à la vie de l'Eglise et à la conduite de ses membres le caractère qui répondait à la volonté du Christ. Cet ouvrage remettait dans ce but, devant les yeux des croyants, l'idéal de justice tracé par Jésus (Matth. V-VIT ; la tâche laissée par lui aux apôtres et à l'Eglise envers Israël jusqu'au moment où la catastrophe qu’il avait annoncée mettrait fin à l'existence du peuple (ch. X); le nouvel état de choses spirituel ou le royaume des cieux qui surgissail à ce moment même pour remplacer l’ancien ordre de choses condamné à périr (paraboles du ch. XIED ; la discipline intérieure de l'Eglise vis-à-vis de ses membres (ch. XVIII); enfin l'attente glorieuse qui doit la soutenir au travers des luttes, des persécutions et des séductions, jusqu'à la fin de lPéconomi présente et à la victoire finale que décidera le retour glorieux de son Chef (ch. XXIV).

Uet écrit, composé en araméen par Matthieu, fut traduit en grec par l’auteur même de notre premier évangile, comme le prouve l'unité de style qui règne dans ce grand

ouvrage ; 1l se servit généralement de la version des LXX

pour la traduction des citations de VA. T. renfermées dans le Recueil des discours de Matthieu; il recourut plus souvent au texte hébreu pour les citations prophéli-

TS AT ET EST Le À :

ques par lesquelles il appuyait lui-même sa démonstration messianique. Dans ces conditions, la narration hiérosolymitaine primitive devait ressortir beaucoup moins abondamment que dans le second évangile, qui reposait entièrement sur elle.

Le troisième évangile a été composé dans des conditions plus particulières encore. Il forme avec le second surtout un parfait contraste. Luc n’a guère pu entrer en contact direct avec la tradition primitive que lorsqu'il arriva luimême en Palestine avec Paul en lan 58. Aussi ne discerne-t-on l’influence de cette tradition que dans un petit nombre de passages de son écrit parallèles aux deux autres. À cette époque, les « diégèses » dont il parle (1, 1) étaient déjà en circulation et avaient en partie supplanté la tradition orale, qui d’ailleurs devait avoir perdu aussi dans une certaine mesure ce que Renan appelle ses « vives arêtes. » Elle ne pouvait donc plus être pour Luc ce qu'elle avait été pour Marc, sa source en quelque sorte unique et pleinement suffisante. [l dut plutôt rechercher les petits écrits particuliers dans lesquels elle avait été consignée, alors qu’elle était encore dans toute sa fraicheur. Âu contenu de ces documents, dont il se plut à conserver autant que possible le parfum antique, il Joignit les renseignements que pouvaient lui fournir encore certains témoins des faits. Ainsi s’expliquent les nombreux hébraismes et araméismes que l’on rencontre dans toutes les parties d’un ouvrage rédigé cependant par un auteur qui écrivait parfaitement le grec ; car nous possédons de lui maints morceaux qui pourraient être sortis de la plume d’un auteur classique !.

1 Il faut être bien désireux de remettre en question les points qui semblaient le plus à l'abri de la discussion, pour soutenir, comme l’a fait G.-L. Hahn (Das Evang. des Lucas. 1892, p. 6 et 34), le ca-

Ge qu’il y a de plus frappant dans ce contraste qui caractérise le style de Luc, c’est, comme nous l'avons vu, que les hébraïsmes ou araméismes qui s’y rencontrent sont le plus souvent complètement étrangers aux morceaux parallèles des deux auteurs hébreux, Matthieu et Marc. Comment s'expliquer ce fait étrange ? Ou bien Luc, Grec lettré, a fait du pastiche et contrefait le style hébreu pour des lecteurs grecs — tandis que Matthieu s’efforce d'écrire

en bon grec pour des lecteurs hébreux. Cela est-il

croyable? Ou bien il est parvenu, comme l’a bien pressenti Schleiermacher, à se remettre en possession de documents ou de renseignements araméens, qu’il a traduits ou repro-

duits avec une certaine liberté d'adaptation sans doute,

car l’unité de style dans son écrit est incontestable. Mais, en bon négociant, il a tenu à laisser à la marchandise sa marque de fabrique : à la narration, son coloris sémitique. . De là, à la fois, la ressemblance et les différences de ses récits avec ceux de Marc. On reconnaît chez tous deux un fond commun, mais reproduit librement par Marc d’après ses souvenirs de jeunesse et les récits oraux de Pierre, — chez lui la narration apostolique apparaît à nu presque tout du long, — tandis que les récits de Luc, littérairement indépendants de ceux de Marc, ont déjà passé par une élaboration qui d’ailleurs n’en a point altéré la fidélité. |

C’est ce qui ressort également de la comparaison entre Luc et Matthieu. La manière dont Luc remet les paroles de Jésus en leur lieu et place, a beau être méconnue par la critique actuelle ; elle ne cesse de se défendre elle-même

ractère sémitique du style de Luc dans le prologue. Le plus simple primain, en passant du v. 4 au v. 5 de Luc I, sera frappé du contraste total entre ces deux grecs.

1 P. 576 et suiv.

par son excellence interne et finira par sortir victorieuse des traitements arbitraires qu’on lui inflige. Nous croyons avoir à cet égard donné nos preuves !.

La tradition orale hiérosolymitaine, reproduite simplement et complètement, avec quelques additions personnelles de Pierre, dans le second évangile ; transformée dans le premier en démonstration messianique et accrue de l’écrit de Matthieu ou Recueil des discours qui y a été intercalé; recueillie enfin par le troisième dans divers documents particuliers où elle avait déjà été consignée, et de plus complétée et précisée au moyen de renseignements obtenus sur place par Luc lui-même : voilà, à nos yeux, en résumé, la genèse de nos trois synoptiques et l'explication la plus naturelle de leur relation, en particulier de leurs ressemblances et de leurs dissemblances. Sans doute, pour amener celte explication jusqu’à l'évidence qui force la conviction, il faudrait se livrer à un nouveau travail : l'étude détaillée de toutes les péricopes qui entrent dans ces trois écrits et de leurs parallèles. Peut-être quelque jeune théologien entreprendrat-il ce travail.

Nous pouvons faire remarquer trois résultats auxquels nous avons été conduits sur trois lignes différentes: l'indépendance réciproque des trois écrits synoptiques, leur date de composition à peu près simultanée, et la distance de leurs lieux d’origine (Mare, à Rome, vers 64; Matthieu, vers 66, en Orient : Luc, vers la même époque, en Syrie). Ces résultats, s'ils sont exacts, concordent. L'indépendance des trois récits, en particulier, est en accord complet avec les deux autres et reçoit d'eux sa confirmation.

1 Voir mon Commentaire sur l'évangile de Luc, 3e éd., 1888-1889.

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