LIEU DE LA COMPOSITION. — LA TRADITION
un seul indice qui nous éclaire sur ce point. Nous verrons plus tard que la tradition ne nous en apprend pas davantage. Nous ne mentionnons donc ici que quelques suppositions modernes. Un grand nombre d’auteurs se déclarent pour Rome (Holtzmann, Hug, Keim, Lekebusch, Zeller) ; d’autres, pour l'Asie Mineure (Hilgenfeld, Kôstlin, Overbeck). J'avais pensé à Corinthe, vu les quelques relations qu’on remarque entre l'évangile et la re épître à cette église. Aujourd’hui, j'opinerais plutôt, par les raisons indiquées plus haut, pour Césarée, mais non durant le premier séjour que Luc y a fait avec Paul, comme l'ont pensé Michaëlis, Schott, Thiersch, Tholuck, etc., mais durant celui qui eut lieu, selon ce que je pense, deux ans plus tard, vers la fin de la captivité romaine de Paul.
La tradition.
Les indices internes nous ont conduits aux résultats suivants : Le troisième évangile et les Actes ont un seul et même auteur. (Cet auteur est le médecin Luc, collaborateur de Paul. Luc a probablement composé cet écrit après avoir quitté l’apôtre, captif à Rome, pour se rendre en Orient et se rapprocher ainsi du théâtre de l’histoire qu’il voulait raconter ; 1l m’a paru que dans ce cas la plus grande vraisemblance était en faveur de Césarée, où Paul avait jadis passé deux années, ayant Luc dans son voisinage, et où Luc retrouvait l’évangéliste Philippe, dans la maison duquel il avait logé avec l’apôtre. On comprend de quelle utilité pouvait lui être pour son travail cet homme
qui avait participé à la fondation de l’Eglise et qui avait été témoin du ministère de Jésus à Jérusalem. Quel milieu plus favorable pour le travail de Luc que cette famille, où se trouvaient quatre filles prophétesses, qui avaient certainement suivi avec un vivant intérêt tout le déroulement de l’histoire évangélique ? ! Si la chose s’est ainsi passée, la composition de l'évangile doit se placer de 63 à 64, dans le temps où avaient lieu à Rome la libération de Paul et son départ de cette ville, puis, peu après, dans l'été de la même année, le martyre de Pierre. Que nous disent maintenant, sur l’origine du IIIe évangile, les données renfermées dans les écrits des Péres?
La preuve de fait la plus ancienne de l'existence et de l’emploi de cet écrit se trouve dans l'épitre de Clément Romain, écrite vers ia fin du premier siècle (d’après Hilgen-
feld, en 95; d’après Harnack, Chronologie, de 93-97 ; d’après Volkmar, en 125). Au ch. Il, Clément loue les Corinthiens « de donner plus volontiers que de recevoir » (hdrov didovres à RawBdvovrec), par où il fait allusion à la parole attribuée à Jésus Act. XX, 55. Or, s’il connaissait les Actes, il devait connaître aussi l’évangile. Mais nous avons dans Clément des traces positives de lemploi de l’évangile lui-même. Ainsi, dans le passage XIII, 9, où, après avoir recommandé aux lecteurs de se rappeler les discours du Seigneur (meuvnuévor T@v AdYwv Toù xvpiou ‘Inço), il leur cite une série de préceptes renfermant di-
1 Cette circonstance explique peut-être la grande place qu’occupe dans le Ie évangile l'élément féminin (le rôle d’Elisabeth et de Marie; l’énumération des femmes qui pourvoyaient aux besoims du Seigneur et de ses disciples dans leurs pérégrinations ; la visite chez Marthe et Marie ; l’exclamation enthousiaste de la femme interrompant un discours de Jésus ; l’allocution aux filles de Jérusalem sur le chemin de la croix ; la sollicitude scrupuleuse des femmes, au soir de la crucifixion, pour lembaumement du corps).
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verses paroles du sermon sur la montagne, tirées également des deux rédactions de Matthieu et de Luc; de cette dernière spécialement ces mots : « Comme vous donnez, ainsi il vous sera donné. » Une coïncidence plus frappante encore entre Clément et Luc se trouve au ch. XVIIF, 1 de Clément. Act. XIII, 22, Luc met dans la bouche de Paul cette parole, où se trouvent combinés en un seul deux passages de l'A. T. relatifs à David : Ps. LXXXIX, 21 : « J’ai trouvé David mon serviteur (ebpov AaviS rèv dobAéy pou), » et 1 Sam. XII, 14 : « Le Seigneur se cherchera un homme selon son cœur (Énrnce 6 Kügtoc #v0pwmov. xaTa Ta ao Lav avroù). » La fusion, chez Luc, de ces deux passages si éloignés l’un de l’autre dans l'A. T., se retrouve de la même manière dans Clément, où nous lisons : « J’ai trouvé un bomme selon mon cœur, David, le fils de Jessé ; » et ce qu'il ya ici de plus remarquable, c’est l’épithète: Le fils de Jessé, qui ne se trouve dans aucun des deux textes de l'A. T. et qui se lit chez Clément comme dans les Actes. Holtimann a beau ne pas trouver de telles coïncidences « contraignantes », elles me paraissent mettre hors de doute l’emploi des Actes par Clément. L’écrit de Luc était par conséquent connu et employé à Rome avant la fin du premier siècle,
Nous avons placé la Didaché vers l’an 100 et croyons avoir donné nos preuves (p. 40-51). L’évangile de Luc y est cité, non pas nominativement, sans doute, mais à peu prés littéralement; comp. XVI, 1 avec Luc XII, 35 : « Que vos lampes ne s’éteignent pas et que vos reins ne se délient pas, mais soyez prêts; car vous ne savez l'heure à laquelle notre Seigneur vient ; » puis IV, 8 avec Act. IV, 32: « Tu dois partager toutes choses avec ton frère et ne pas dire qu’elles t’apparliennent en propre. »
Si la Didaché émane de l’église judéo-chrétienne de
Pella, comme cela me semble probable (voir p. 53), Le HIe évangile aurait donc été employé dès le commencement du second siécle aux deux extrémités de lEglise, Pella
et Rome.
L’Apoculypse de Baruch, qui a été composée peu après la ruine de Jérusalem (Schurer, Gesch. des jud. Volks, I, S 32), présente quelques passages dans lesquels Nôsgen a cru trouver des citations de Luc (Stud. u. Krit., 1880, p. 128). Mais les ressemblances sont peu frappantes et il
est peu probable qu’un écrivain juif eût cité comme auto-
rité un écrit chrétien.
Les lettres d'Zgnace, que Harnack, dans la Chronologie, place entre 110 et 117, présentent deux paroles qui rappel
lent expressément deux passages de Luc, quoiqu’elles paraissent ici un peu amplifiées. Dans l’épitre aux Smyrniotes, I, 2, on lit ces mots : « Quand il vint auprés de Pierre et de ceux qui étaient avec lui, il leur dit : Prenez, touchez-moi, et voyez que Je ne suis pas un esprit sans corps (dauôviov acwwarov); el aussitôt ils le touchèrent et ils crurent ;» comp. Luc XXIV, 39. Dans la même épitre (III, 3)
lonace écrit: « Et, après sa résurrection, il à mangé et bu -
avec eux, comme ayant un Corps (65 cxpxux0c), QUOIque Spirituellement uni au Père; » comp. Act. X, 41.
Mais si le IIIe évangile et les Actes étaient déjà répandus au commencement du second siècle, comment se fait-1l que Papias, qui donne des détails si précis sur la composition de Matthieu et sur celle de Marc, garde un complet silence
à l'égard de l’évangile de Luc? Salmon ne reconnait pas
ce silence et, dans le manque d’ordre que Papias reproche
à Mare, il eroit trouver la preuve d’une comparaison tacite avec l’évangile de Luce, dont Papias estimerait l'ordonnance
supérieure à celle de Marc. Mais pourquoi Papias, dans ce
cas, naurait-il pas mentionné expressément son point de …
der Ua g LE der
comparaison ? [L faut plutôt répondre qu’en réalité nous ne savons rien du silence de Papias sur Luc et que nous ne connaissons positivement que le silence d’Eusébe à l'égard du contenu de léerit de Papias. Et le silence de Papias fût-11 même réel, il peut s’expliquer très naturellement, car l'équivalent des informations que Papias avait reçues de la bouche d’un ancien témoin sur la composition des deux premiers évangiles, Luc l'avait donné luimême dans le prologue de son écrit, et Papias pouvait n'avoir rien entendu qui fût propre à compléter ces renseignements. Eusèbe ne se gêénait pas d'exprimer franchement tous les motifs de doute qui pouvaient exister à Pégard de certains livres, et il n'aurait pas manqué de signaler un fait aussi grave que l'ignorance totale de Papias à l’égard de Luc. Cette ignorance est d'autant plus incroyable que, d’après Eusèbe (LE, 39, 9), Papias devait connaître le livre des Actes, puisqu'il parlait des quatre filles prophétesses de l’apôtre Philippe (confusion sans doute avec l’évangéliste, Act. XXI, 9), et de Joseph,
surnommé Barsabbas, qui avait été mis en élection avec
Matthias pour le remplacement de Judas (Act. |, 23), et au sujet duquel Papias racontait une anecdote miraculeuse. His :
Je crois avoir prouvé que la vraie date qu'il faut assigner à l’écrit de Papias n'est pas, comme le veut Harnack, 145-160, mais au plus tard 120-195; c’est ce qui ressort de son propre témoignage, d’après lequel vivaient encore (Aéyouot), au moment où 1l écrivait, deux disciples personnels du Seigneur (voir p. 27).
Immédiatement après Papias eut lieu la grande explo-
sion du gnosticisme, dont ce Père pressentait déjà les approches quand 1l mettait l'Eglise en garde contre la multitude des livres qui enseignent des choses fausses el
l’engageait à se tenir attachée à la tradition orale comme à «la voix vivante et permanente de PEglise. »
Le gnosticisme est apparu sous trois formes principales dans la première moitié du second siècle. C’est une manifestation éclatante de l’impression immense qu'avait produite sur les penseurs du temps le fait chrétien, l’apparition du Christ, par sa grandeur morale. Les trois grands systèmes gnostiques ne sont, en effet, autre chose que des conceptions de l’univers, faisant de la venue de Jésus- Christ le pivot de cette histoire.
Le premier de ces systèmes est celui de Basilide, Syrien, qui vint en Egypte vers 125-130, après avoir déjà enseigné en Perse. Selon lui, l’abîme qu’on ne peut ni sonder, ni nommer, a fait surgir un germe qui, semblable à un œuf, à l'œuf du paon, par exemple, renfermait toutes les possibilités et toutes les richesses de l’univers physique et moral (ravoreouix rod xocwou), intuition qui prélude en quel-
que sorte à celle de l’évolution darwinienne. Basilide
connaissait et employait Luc. Hippolyte, dans les Philoso-
phumena (VIF, 26), cite de lui cétte parole relative au récit
de la naissance du Sauveur : « C’est là, dit-il, ce qui est dit (rù etgnuévoy) : L'Esprit saint viendra sur toi, et la puissance dun Très-Haut ’ombragera.» Il est manifeste que cette parole est empruntée à Luc [, 55. D’après le grand ouvrage exégétique qu'attribuent à Basilide Clément (Strom. IV, 12) et Eusèbe (H. E., IV, 7, 7), par la parabole de
Lazare et du mauvais riche, que renferme Luc seul, Jésus
aurait voulu enseigner que les maux et les biens arrivent
d’une manière purement accidentelle. Le IIIe évangile
était donc bien certainement entre les mains de Basilide. À plus forte raison peut-on affirmer la même chose de
Marcion. Celui-ci arriva du Pont à Rome vers l’an 138-140.
Tandis que Basilide reconnaissait la continuité de la révé-
Ep æ Se “n mn 1e
lation divine dans VA. et dans le N. T., Marcion la niait absolument. Selon lui, le Dieu qui s'était révélé au monde comme le Père de Jésus-Christ, était un Dieu bien supérieur au Dieu créateur du monde, qui s'était révélé à Israël. Celui-ci n’était que Justice pure, tandis que le Dieu de Jésus-Christ est tout Amour. De là l'opposition si tranchée entre les rigueurs de la loi et les compassions infinies
de la grâce. Il n’y a pas à demander si Marcion connaissait
et employait Luc; il en avait fait son unique évangile et celui de ses églises; mais il n'avait pu lui donner ce rôle qu’en en retranchant tout ce qui, dans Luc, impliquait l'autorité de l'A. T. C’est ce que-lui reproche Tertullien dans son Contra Marcionem. Ainsi il en avait naturellement supprimé les deux premiers chapitres. Son évangile commençait brusquement par ces mots : « La quinzième année du règne de l'empereur Tibère (comp. Lue II}, 1), Dieu descendit à Capernaüm, ville de Galilée, et il les enseignait dans la synagogue » (comp. Luc IV, 81). On voit du premier coup d’œil la nature d’un tel récit. Marcion supprimait de même, paraît-il, environ 309 versets de l’évangile de Luc, sans parler des transformations qu’il faisait subir à plusieurs passages. Quelques critiques avaient un moment soutenu que l’évangile de Marcion était l'original, et celui de Luc une amplification. Depuis que Volkmar a réfuté cette supposition, elle est absolument tombée. Et, en effet, il est aisé de voir que les trois cents et quelques versets qu'avait supprimés Marcion portent absolument le cachet général du style de Luc. Cet usage si remarquable fait du
* [HS évangile par cet hérétique montre à quel point cet
écrit était déjà reçu et considéré dans les églises. On peut dire que, si Basilide est comme le darwiniste du second siècle, Marcion en est le plus déclaré antisémite.
Valentin nous offre un tout autre type d’hérésie. [1 ve-
nait d'Egypte et enseigna à Rome et en Chypre entre 140 et 160. C'était surtout sur le [Ve évangile que reposait sa conception du christianisme. Chose étrange, il mettait un
drame passionnel à la base de lhistoire de l’univers, l’a-
mour d’Achamoth (la sagesse spéculative) pour le Dieu suprême, le père inconnaissable, l’insondable et silencieux abîime. Cette ambition désordonnée Pavait fait déchoir du rang qu’elle occupait dans la hiérarchie des puissances
célestes et était devenue la première cause de toutes.
les complications de l'univers, auxquelles l'apparition de
Jésus a pour mission de remédier. Tout en se servant surtout de Jean, Valentin citait aussi Luc. Son école trou-
vait, par exemple, de grands mystères dans la parole de l'ange, Luc f, 35. Irénée dit (HI, 14, 5) : & I y a bien d’autres choses, qui ne sont rapportées que par Luc et dont se servent Marcion et Valentin. » L'école du second
voyait, par exemple, dans la, brébis perdue de Luce XV, .
4-7, le type de la sagesse égarée et tombée hors de la sphère divine. On parle parfois d’un Commentaire de l’évangile de Luc, publié par un disciple et ami de Valen-
tin, Héracléon; mais ce n’est là peut-être qu’une fausse
conclusion, tirée d’un passage de Clément d'Alexandrie, qui rapporte une explication donnée par ce gnostique de la parole de Jésus Luc XIT, 8. Le drame philosophique de
Valentin n'était pas sans grandeur morale, quoique ressem-
blant un peu à une intrigue due à quelque romancier moderne. | |
Pour avoir été employé, comme il l’a été, par ces trois fameux chefs de secte, l’évangile de Luc devait être un écrit reçu et considéré dans les églises au sein desquelles
ces hérésiarques s’efforçaient de recruter des adhérents.
Cette conclusion est pleinement confirmée par les écrits
de Justin Martyr, qui enseignait à Rome dans le même.
147 et
rt 2 2 Le Lt + 7 ma. | + 4 + ee VS
temps que Marcion et Valentin, vers 140. Nous avons traité de son témoignage p. 77-90. Il ressort de notre étude qu'il avait en mains un recueil d’écrits intitulés Mémoires des
apôlres, qui portaient aussi le nom d’évangiles, et que Luc
faisait certainement partie de ce recueil ; car Justin cite un très grand nombre de traits de l’histoire de Jésus qui ne sont rapportés que par lui. Justin lui-même, après avoir parcouru l’Église depuis la Samarie jusqu’à Rome, rapporte que partout il avait trouvé ces Mémoires apostoliques lus publiquement, à côté des écrits des prophètes, dans les assemblées de culte qui se tenaient le dimanche matin dans les villes et dans les campagnes, chez les peuples civilisés comme chez les barbares. Une telle diffusion et un tel emploi supposent naturellement une autorité déjà établie depuis un certain temps.
Après le martvre de Justin, Talien, son disciple et ami, publia, vers 160-170, une harmonie des quatre évangiles,
u’il intitula Dialessaron, c’est-à-dire : composé au moyen : A de quatre. I est bien évident qu'il entendait par là les
quatre récits évangéliques dont s’était servi son maitre, récits qu'il avait travaillé à fondre en un seul. Des découvertes récentes ont pleinement confirmé cette manière de voir (voir p: 90-95). Lorsque Tatien, qui élait d’origine assyrienne, revint dans sa patrie, 1l v rapporta cet écrit, qui devint le livre de lecture publique des églises de ces contrées, en particulier de l’église d'Edesse, aujourd’hui Orfa, et le demeura pendant des siècles. Vers le milieu du Ve siècle, Théodoret, évêque de Cyrrhus, près de lEuphrate, raconte, dans les Haer. Fab. 1, 20, qu'il avait trouvé deux cents exemplaires de cet évangile des réunis dans les paroisses de son diocèse et qu'il les avait remplacés par les exemplaires des évangiles séparés. Sous
l’empire d’une tendance hérétique (ascétique), Tatien avait
supprimé tout ce qui impliquait la filiation davidique de Jésus. |
Peu après le moment où Tatien travaillait à Rome, entre 160 et 170, parut le livre étrange des Homélies Clémenlines, écrit à la fois semi-gnostique et très judaïsant. Luc est cilé six fois dans cet écrit, ce qui est d'autant plus étonnant que son auteur était plus violemment anti-paulinien. Cette circonslance prouve mieux que toute autre l'autorité dont ies écrits de Luc jouissaient dans l'Eglise entière.
Au milieu du siècle passé, Muratori, le bibliothécaire
de Milan, découvrit un recueil de traités divers provenant du couvent lombard fondé à Bobbio par les moines irlandais que conduisait Colomban. Un de ces traités renferme la liste des écrits sacrés propres à être lus dans le culte public de l'Eglise. C’est le plus ancien catalogue des écrits canoniques du N. T. que nous possédions. L'auteur écrivait probablement de Rome. [l indique la date de son écrit;
car 1l dit que le Pasteur d’'Hermas a été composé tout ré-
cemment (nuperrimé) et de nos jours (temporibus nostris), par le frère de l’évêque de Rome, Pius. Or, celui-ci a oc-
cupé ce siège de 140-155 ou peut-être de 142-157. Les
expressions « tout récemment » et « de nos jours » ne permettent pas, quoi que disent Salmon et Zahn, de faire descendre la composition de ce document plus tard que 170-180. Nous renvoyons à l’étude que nous en avons faite p. 96-112. Nous faisons seulement remarquer ici à l'égard du IIIe évangile que Luc est nommé dans cet écrit pour la première fois comme l’auteur de notre évangile. L'auteur suit évidemment, en parlant ainsi, la tradition romaine. Parlant des Actes, il dit, tirant cette conclusion des morceaux € en nous » (mais avec une évidente exagération),
que Luc a écrit dans ce livre les choses qui s'étaient pas-
sées en sa présence (en quoi les Actes différent de l’évangile). Mais, chose digne de remarque, de cette assertion même il conclut que, s’il a omis les faits du martyre de Pierre et du dépari de Paul pour l'Espagne, cela provient de l’éloignement de Rome où Luc se trouvait au moment où ces faits se sont passés. C’est là une circonstance dont la tradition romaine avait sans doute conservé le souvenir; elle coincide avec la conséquence que nous avons tirée de l’épitre aux Philippiens, relativement au départ de Luc peu avant l’acquittement de Paul, vers le printemps de 64, et fort peu de temps avant le martyre de Pierre dans le courant de l’été suivant. |
Un témoignage en faveur du [Ie évangile nous arrive vers 178 d’un côté d’où nous ne l’aurions pas attendu. Lé philosophe paien Celse écrivit alors, pour combattre le christianisme, l'écrit intitulé Aôyos &hnbe, dont nous connaissons une grande partie par la réponse qu'y fit Origène. Celse connaît et cite nos quatre évangiles, surtout Matthieu, mais aussi Luc, ainsi la parole que Jésus adresse à Pierre (Luc V, 10) : « Dès maintenant tu seras pêcheur
d'hommes vivants. » Il relève la contradiction entre Matthieu et Marc, d’une part, qui parlent de deux anges apparus au tombeau, et.Luc et Jean, de l’autre, qui n’en mentionnent qu’un seul. [l ne doute pas de l’origine apostolique de nos évangiles, et c’est précisément en cela qu'il cherche sa force, car 1l lui importe, selon son expression, de tuer le christianisme par son propre glaive.
Vers 180-185, Jrénée, évêque de Lyon, un des derniers dépositaires des souvenirs apostoliques d'Asie Mineure et de Rome, reproduit, dans son grand ouvrage Gontre les hérésies, la tradition romaine que nous avons déjà iue dans le Fragment de Muratori, sur le nom de l’auteur du [Ie évangile, Il écrit, IE, 1 : « Luc, le compagnon de
Paul, rédigea dans un livre l’évangilé annoncé par Paul. » Au nom de l’auteur il ajoute le trait important que n’avait pas fait ressortir l’auteur du Fragment, la relation étroite entre le contenu de l'écrit de Luc et la prédication de Paul. Mais cette relation porte uniquement, d’après Irénée, sur l’enseignement évangélique prêché par Paul et non sur le côté historique de l'Evangile. Quant à ce dernier, en effet, Paul n’aurait pu être qu'une autorité insuffisante, puisqu'il ne pouvait guère puiser lui-même que dans les entretiens qu'il avait eus avec Pierre pendant les deux semaines passées avec lui à Jérusalem. Le ferme d'évangile, dans le témoignage d'Irénée, doit être pris au sens doctrinal. [rénée constate ici de la manière la plus simple la relation que d’autres fausseront dans la suite en l’exagérant. (C’est ce que nous constatons déjà par ce que Tertullien nous rapporte dans son écrit Contre Marcion (IV, 5), que c'était une opinion répandue que l’œuvre de Lue était celle de Paul lui-même (nam et Lucae digestum Paulo adscribere solent).
Une tradition toute particulière sur l’ordre de composition des évangiles se trouvait, d’après Eusèbe (4. E. VI, 14, 5), dans les Hypotyposes de Clément d'Alexandrie. I! la tenait des anciens presbytres qui s'étaient succédé dés le commencement et qui racontaient que les deux évangiles renfermant des généalogies « avaient été écrits les premiers ;» ainsi, Luc avant Marc, ce qui s’écarte de la tradition ordinaire, mais peut-être pas absolument de la vérité. |
Le disciple et successeur de Clément, Origène, d'après Eusèbe (H.E. VI,95, 6), s'exprimait ainsi : « Comme je Pai appris touchant les quatre évangiles, qui seuls sont reçus sans contestation dans l’Église de Dieu qui est sous Île ciel...., en troisième lieu l’évangile selon Lue, qui est loué
à LA TRADITION. 665 (cité?) par Paul. » Résulterait-il de cette expression qu'Origène lui-même appliquât au HI évangile les passages des épîtres de Paul où il parle de son évangile?
Dans le vieil argument latin, datant du III s. au plus tard, qui se trouve placé dans la Vulgate en tête de l’évangile de Luc, se trouve la notice suivante : «Luc est mort en Bithynie à l’âge de 74 ans et a écrit son évangile en Achaïe, après Matthieu et Marc. » Cette donnée chronologique provient probablement de l’ordre généralement reçu des évangiles dans le Canon.
Eusèbe rapporte (H. E. IT, #4, 6) que « Luc, originaire d’Antioche, médecin quant à la science, qui avait beaucoup fréquenté Paul et aussi les autres apôtres (fausse interprélation du mot {ous (räcuw) dans le prologue de Luc), a composé des modèles (brodetyuarx) de son art de guérir les âmes dans deux livres inspirés : lévangile, qu’il atteste avoir rédigé selon ce que lui avaient transmis les témoins oculaires qu’il dit avoir tous (!) accompagnés dès le commencement, et les Actes des apôtres, qu'il a composés, non d’après ce qu'il avait entendu, mais d’après ce qu'il avait perçu de ses propres yeux. Or, lon dit (oui) que Paul à coutume de faire mention de cet évangile chaque fois que dans ses lettres 1} dit: selon mon évangile. »
Jérôme, dans le De vir., c. 7, s'exprime ainsi : « Quelques-uns supposent que chaque fois que Paul, dans ses épitres, dit : selon mon évangile, il veut parler de l'écrit de Luc. » Ces expressions : solent, on a coutume (Tertullien) ; out, 1ls disent (Eusèbe); quelques-uns supposent (Jérôme), me paraissent plutôt impliquer que ces Pères ne partagealent pas cette erreur.
Chrysostome, dans sa première homélie sur le livre des Actes, semble dire, il est vrai, qu’on peut attribuer cet
ouvrage à Paul lui-même. Mais il ne veut évidemment parler que de l'influence que Paul n’avait pu manquer d’exercer sur l'esprit de son disciple ; car voici comment il s’exprime dans ce même discours : « Si la plus grande partie du livre renferme les actions de Paul, la raison en est. que celui qui a composé ce livre, le bienheureux Luc, était son compagnon. » |
Le lien toujours plus étroit que nous voyons s . non dans la tradition elle-même, mais dans une opinion assez généralement répandue, entre l'écrit de Luc et la personne de Paul, n’est pas une raison de mettre en doute : la vérité de la tradition unanime qui attribue cet écrit à Luc, le compagnon de lapôtre ; au contraire, la manière sobre et simple en laquelle cette tradition apparaît dans les premiers témoignages, celui du Fragment de Muratori et celui d’Irénée, en montre le caractère réellement exempt de toute intention apologétique. | ù
On dira peut-être que cette tradition unanime a été chez les Pères le résultat naturel de ce qu'ils lisaient eux-mémes dans les écrits de Luc et en particulier dans le livre des Actes. Mais il est un point sur lequel les rapports traditionnels dépassent décidément ce qu’on aurait pu conclure de ces deux ouvrages, c’est le nom de Luc, sous lequel 1ls désignent leur auteur. Ce nom n’est mentionné n1 dans ’évangile, ni dans les Actes, et l’on n’a puy être conduit que par un souvenir historique. Car si l’on eût procédé par supposition, les noms de personnages plus connus, tels que Barnabas, Timothée, Tite ou Silas, se seraient présentés plus naturellement à la pensée.
Une tradition aussi unanime et aussi précise que celle qui à désigné le nom de l’auteur du IIIe évangile et des Actes ne peut être un pur accident, et ceux qui la rejettent sont, comme dit Plummer, tenus de l'expliquer.
Si tout sentier qui s’écarte de la route généralement suivie était nécessairement un chemin perdu, les résultats du travail que j'offre ici à l'Eglise seraient d'ores et déjà condamnés. La théorie en quelque sorte universellement admise par laquelle on explique à cette heure l’origine et les relations des synoptiques, et sur laquelle il semble qu’il n’y ait plus à revenir, l'hypothèse des deux sources (Mare, pour le cadre historique, et les Logia de Matthieu, traduits en grec, pour les discours de Jésus), cette théorie me paraît inadmissible. À ces deux sources hypothétiques, non mentionnées par Luc, je substitue les deux qu’il indique lui-même : la tradition apostolique orale, ou déjà rédigée partiellement dans les écrits des roXoi, et les informations prises personnellement par Luc lui-même et obtenues soit par voie purement orale, soit sous forme de matériaux déjà rédigés.
Un second point sur lequel je me sépare de l'opinion qui prévaut dans la critique actuelle, c’est la date de l'écrit de Luc. On lui assigne en général une origine postérieure à celle des deux autres synopliques, à l’aide desquels il aurait été composé. Zahn lui-même va jusqu’à ne poser d'autre limite à cette postériorité que la fin du Ier siècle (I, p. 432). Pour moi, je crois à une composition du IIIe évangile non pas antérieure à celle des deux autres, mais à peu prés contemporaine de celle de Marc et un peu antérieure à celle de Matthieu, en tout cas indépendante de l’un et de l’autre et antérieure à l’an 70.
On me dira que je me mets ainsi en contradiction avec moi-même, puisque j'ai admis l'emploi par Paul des Logia
araméens de Matthieu, composés peut-être entre 50 et 60
(p. 258). Or, si Paul connaissait et employait cet écrit, comment Luc n’en aurait-il pas eu aussi connaissance ? Je réponds : Luc était avant tout historien; or, rien n’était historiquement parlant, moins exact que le recueil de nature entièrement didactique des Logia. Lue, éclairé par les ren-
seignements personnels qu'il avait recueillis, discernait
certainement, aussi bien et mieux que nous, la nature synthétique des grands discours de Jésus dans le livre des Logia. Il comprenait le mode de composition de ces pré-
dications dans lesquelles Matthieu avait réuni non seu-
lèment des enseignements prononcés dans une même occa sion, mais encore des éléments de discours différents se rapportant au même sujet principal. Et, plutôt que de reproduire ces grandes compositions, ce qui eût équivalu pour lui en quelque sorte à copier un volume de sermons, il a préféré, en vrai historien, donner cours à ses propres in-
formations et remettre chaque parole de Jésus au moment
et dans la circonstance désignés par les témoins qu’il avait consultés. Je suis persuadé que si l’on appliquait à l'étude
de tous les discours de Jésus rapportés dans le [fret le III° évangile la méthode à la fois délicate et ferme employée.
par Heinrici, dans l’étude du sermon sur la montagne sous ses deux formes, on arriverait au résultat auquel il a été conduit lui-même, c'est-à-dire à l’idée d’une double reconstruction indépendante, et nullement à celle d’une repro-
duction littéraire. C’est ce qui ressortirait tout particuliè-
rement de la comparaison des deux formes du discours eschatologique (Matthieu XXIV et Luc XXD), et cela d'autant plus certainement que dans Luc nous trouvons sur ce sujet
deux discours distincts (XVII et XXI), qui dans la forme de
Matthieu (XXIV) et de Marc (XIIT) sont fondus en un seul.
[l'est un troisième point sur lequel je me sépare entiè-
. ? * el Le . DR 2 CONTRE CR SR PR ER NT TE pe
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rement de la critique régnante. Elle envisage le grand récit de voyage IX, 51-XVII, 14 ou 84 comme un cadre fictif imaginé par Luc pour y serrer, comme dans un réduit, tous les matériaux auxquels il ne pouvait assigner une place. Je pense, au contraire, que Luc à mis en relief par ce morceau une période très réelle et absolument indispensable, au point de vue chronologique, du ministère de Jésus. C’est ce que Je crois avoir démontré p. 509-512,
Luc, Jeune ftalien attaché peut-être comme esclave à la maison de Théophile, affranchi par son maître et parvenu par ses soins à acquérir la culture scientifique et littéraire nécessaire pour la profession de médecin, Luc, amené à la foi chrétienne lors de la fondation de l’église d’Antioche, puis attaché à Paul et devenu son compagnon de voyage et son collaborateur, Luc enfin, l’historien délicat et consciencieux que nous connaissons, — ce Luc, il me semble parfois l'avoir vu de mes yeux, après avoir passé tant d'années. dans son intimité. Mes lecteurs n’auraient-ils pas rencontré un jour un de ces Italiens aux traits fins et gracieux, à l'expression honnête, au regard intelligent, un de ces types exquis qu’on n'oublie pas une fois qu'on les a contemplés? Tel il m'arrive de me représenter le médecin bien-aimé Luc, dont nous parle l’apôtre Paul. Il me semble le voir, visitant son ami prisonnier, s’occupant avec sollicitude de son bien-être, s’entrelenant avec lui et les amis présents des vastes intérêts de l’œuvre immense dont cette humble chambre est le foyer (Col. F, 5 et 6) et dont les premières clartés se projettent déjà sur les sombres murailles de la maison de César (Phil. IV, 22). Ces amis et collaborateurs comprennent bien que le sort du monde est en quelque mesure entre leurs mains. Que va devenir toute cetie société gréco-romaine, en ce moment sollicitée par
670 L'ÉVANGILE DE SAINT LUC. | trois religions rivales? Corment faire pencher la balance du seul'côté salutaire? Il y a une grande œuvre à faire, un coup à frapper; 1l faut que la révélation que Dieu à accordée à Israël, par l’apparition de Jésus-Christ, devienneïsans tarder la propriété du monde entier. Un exposé clair, simple, bien suivi, de l’œuvre de Jésus, de son activité bienfaisante, de son enseignement lumineux et sublime, des motifs réels de sa condamnation par les chefs de son peuple, de sa mort saintement subie, enfin de la manifestation glorieuse par laquelle la main de Dieu a changé cette mort en victoire sur la mort, — voilà le rayon de lumière qui seul peut dissiper le brouillard qui pèse à cette heure sur l’horizon religieux du monde. Mais qui se chargera de cette tâche? Luc contemple sa vie passée ; elle lui apparaît tout entière comme une préparation à un pareil travail et comme un appel à l’entreprendre. Gette pensée lui donne la force de s’arracher des bras de l’apôtre prisonnier ; 1l a besoin, pour travailler à une tâche semblable, d’une retraite plus rapprochée du théâtre sur lequel se sont déroulées les scènes qu’il doit raconter et d’un milieu tout rempli des grands et vivants souvenirs en face desquels il va se placer.
Ce n’est pas un scribe, se meltant à rédiger le recueil des Discours du Maitre; ce n’est pas un jeune et aclif évangéliste, prenant la plume pour retracer en quelques traits saillants le tableau sommaire des faits et gestes du Seigneur. C’est un penseur, au regard profond duquel s’est dévoilé dans la personne et l’œuvre du Christ l’avenir du monde et le salut de l'humanité. L'évangile qui sortira de sa plume sera pour l'Eglise de tous les temps et de tous les lieux le dépositaire de cette sainte révélation.