‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 88 sur 110 · RER · texte numérisé non relu

RER

Fo AL? re EE 4

HISTOIRE DE LA DISCUSSION. 673 ajoute à la quatrième ces mots: «chaque jour, » ou encore lorsque, dans le sermon sur la montagne, Matthieu attribue à Jésus ces mots: « Heureux les pauvres en esprit, »

tandis que Luc lui fait dire simplement : « Heureux, vous

pauvres. »

De telles différences abondent. Elles font — dans la supposition d’une dépendance littéraire d’un des écrits par rap-

. port à l’autre — l'effet du caprice, sielles sont insignifiantes,

ou d’une opposition réfléchie, si elles altérent le sens.

Comment expliquer les ressemblances dans l’hypothèse d'une indépendance réciproque, les différences dans celle de la dépendance mutuelle? Voilà le problème. Aucune littérature n’en présente de semblable. Depuis plus d’un siècle, la critique a dépensé, pour en trouver la solution, une somme de labeur et de sagacité dont 1l est difficile de se faire une idée. En essayant de rendre compte de cette longue série de tentatives, qui n’ont pas abouti jusqu'ici à un accord tant soit peu général, nous ne parlerons avec détail que des travaux qui ont apporté des éléments nouveaux dans la discussion, nous bornant à mentionner les autres, sans aucune prétention d’être complet, ce qui serait d’ailleurs impossible.

Histoire de la discussion.

A. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

Les Pères ne paraissent pas s’être préoccupés de cette question. Papias! fait remarquer le manque d’ordre qu’il

1 Voir p. 62 son témoignage, relatant celui du « presbytre. »

trouvait dans le récit de Marc ; mais il ne dit pas quel autre récit 1l lui préférait sur ce point. Je suppose que c’est celui de Matthieu, dont il parle également et dans lequel il trouvait un meilleur groupement des enseiynements du Seigneur. Saint Augustin [de consensu evangelistarum, 1, 4) envisage Marc comme l’abréviateur de Matthieu. | |

La Réformation ne pose pas sérieusement le problème. Calvin se borne à dire que, selon son avis, Marc n’a pas connu Matthieu, ni Luc les deux autres. Bèze trouve également dans le préambule de Luc la preuve que Matthieu et Marc ne pouvaient être parmi ses devanciers. Maluré cela, Grotius, dans ses Annotations (1641), revient . à l’idée d’Augustin ; 1l fait provenir Marc de Matthieu et Luc de tous les deux: «Mare, dit-il, à, si je ne me trompe, employé le Matthieu hébreu, et celui quel qu'il soit, qui à traduit Matthieu en grec, s’est servi du livre grec de Marc. Luc a accru le récit de Marc, qui était plutôt un abrégé qu’une histoire. De là vient qu'il emploie souvent les mêmes termes.» — En 1716, Le Clerc, appartenant comme Grotius au parti arminien, émet (dans son Hist. ecclesiastica duorum sæculorum) l'idée que la ressemblance entre nos évangiles pourrait provenir d’un certain nombre de petits écrits anecdotiques que leurs auteurs auraient eu tous trois en mains. |

C’est avec le travail de Lessing : Neue Hypothese uber die Evangelisten als blos menschliche Schrifisteller betrachtet (1778)!, que commence l'étude sérieuse et suivie du problème. La première rédaction évangélique est, selon Lessing, antérieure à nos évangiles, car l'Eglise

©) palestinienne ne saurait être restée trente ans sans narra-

1 Publié seulement en 1784, dans ses œuvres posthumes (éd. Lachmann, t. XI).

HISTOIRE DE LA DISCUSSION. 675 tion écrite de la vie de Jésus. Get écrit, l’évangile dit «des Nazaréens » ou «des douze apôtres, » ou encore « de Matthieu » (l’apôtre à qui on l’attribuait), était un recueil de récits détachés, susceptible comme tel de recevoir des additions de la part des copistes ou de lecteurs qui pensaient posséder des renseignements dignes de foi. Rédigé en araméen, 1l fut traduit en grec lorsque l'Evangile commença à se répandre dans le monde païen. Matthieu, plus habitué que d’autres apôtres à tenir la plume, en fit la première traduction ; d’autres surgirent ensuite (Luc F, 1), notamment celle de Marc, faite sur un exemplaire moins complet, et celle de Luc, qui se distingue par un style. grec plus soigné. Nos synoptiques sont donc issus d’une même souche, lévangile palestinien primitif.

Quelques années plus tard, Storr! reprenait l'idée, déjà énoncée par Koppe dans un programme de 1782, et d’après laquelle Mare, bien loin de dépendre de Matthieu, serait la source des deux autres synoptiques : 1l aurait écrit pour les églises de Syrie, formées à la suite de La persécution de l’église de Jérusalem, et eu pour source les récits de Pierre. Il ne saurait avoir puisé dans Matthieu, car d’une part il a omis trop d’éléments importants qui se trouvent dans celui-ci, et d’autre part ce qu'il y ajoute est si peu de chose qu’on se demande à quoi lui auraient servi les récits de Pierre. Son écrit éveilia chez les chrétiens de Palestine le désir d’en posséder un semblable dans leur propre langue: de là lécrit araméen de l’apôtre Matthieu, dont on fit des traductions diversement altérées. Notre premier évangile canonique est une traduction plus exacte, pour la rédaction de laquelle son auteur se servit de Marc et de Luc. Ce dernier, composé à

1 Dr den Zweck der evangel. Geschichte und der Briefe Johannis, 1786.

Rome, à pour base Mare, qu'il enrichit au moyen de renseignements puisés à Jérusalem auprès des témoins oculaires des faits. Son préambule fait allusion aux additions inexactes dont on avait surchargé le Matthieu apostolique.

Griesbaîh ! prit, peu après, la contre-partie du point de vue de Storr. Il fit dépendre Marc non seulement, comme Augustin, de Matthieu, mais aussi de Luc. Dans sa Synopsis (1797), il fit remarquer plusieurs passages où

Marc réunit deux expressions dont l’une est empruntée à

Matthieu, l’autre à Luc. Il crut avoir démontré que, là où Marc suit Matthieu, il retient son ordre sans y rien changer, tandis que, lorsqu'il l’abandonne, il se rattache à Luc.

La question fut reprise à un tout autre point de vue par Herder ?, sur une voie ouverte déjà par Eckermann, dans

ses Theologische Beitræge. Le point de départ commun de

nos synoptiques est, selon lui, un « évangile primitif non écrit, » sorte de précis de la narration évangélique, né sous les yeux des apôtres et destiné à servir de fil conducteur aux prédications des évangélistes. Mieux qu’un évanoile primitif écrit (comme celui de Lessing), ce type, propagé d’abord oralement, permet d'expliquer aussi bien

le fond commun que les différences entre nos trois synop-

tiques, sortis librement de cette évangélisation populaire. Les évangélistes ne sont pas des scribes, des hommes à confronter, collationner, recoudre péniblement des fragments de documents : de tels procédés ne conviennent ni au mode de composition des ouvrages anciens, ni au caractère de nos évangiles. On reconnaît bien plutôt dans les différences de leurs récits la liberté qui est le propre de

1Commentatio qua Marci evangelium totum e Malthæi et

Lucæ commentariis decerptum esse monstratur, 1789. ? Vom Erlôser der Menschen nach den drei ersten Evangelien, 1796. |

la narration orale. C’est surtout le cas chez Marc, dans la narration duquel on croit entendre encore les récits vivants de Pierre. Son écrit est celui qui reproduit le plus exactement l’évangile araméen primitif. Luc a fondu avec la tradition orale générale les renseignements particuliers | qu'il avait recueillis. Matthieu ne se borne pas à traduire la rédaction araméenne très complète qui fut faite vers l'an 60 de la tradition apostolique ; son style est celui non d’une traduction, mais d’une composition spontanée.

Il était alors, à la suite des travaux de Wolff, fort

question des chantres homériques qui, sortant des éco-

les de Chio et d’Asie Mineure, parcouraient les villes de la Grèce en chantant les exploits de la guerre troyenne. Teis apparurent à Herder ies évangélistes primitifs, formés à l’ouiïe des récits des apôtres et récitant dans les églises, d’après un type déterminé, les merveilles de la vie du Christ. Ses idées, tombées d’abord dans un terrain stérile, ont été ensuite plus justement appréciées.

La campagne était ouverte; les différents corps de troupe avaient successivement paru: compositions détachées de Le Clerc, évangile araméen de Lessing, emploi de l’un ou de deux des synoptiques par les deux autres ou par le troisième (Grotius, Storr, Griesbach), tradition orale de Herder. A la discussion s'étaient mêlés bien d’autres écrivains que nous n'avons pas nommés. Mall (1707), Weistein (1730), Bengel (1736), Townson (traduit par Semler, 1783), s'étaient rattachés à l’idée de Grotius; Niemeyer (1790), à celle de Lessing; Semler avait parlé de plusieurs rédactions en araméen ; quelques-uns avaient opposé à la priorité de Marc, soutenue par Storr, celle de Luc; ainsi Owen (1 (hd Büsching (1766), Evanson (1799), Vogel (1804).

B. La première mortié du XIXe siècle.

Dans cette période, quatre noms me paraissent surgir de la foule des écrivains qui se sont occupés de la question : ceux de Eichhorn, Gieseler, Schleiermacher et Weisse, entre lesquels se placent naturellement de nombreux intermédiaires dont je ne songe pas à diminuer l'importance. On verra que les uns et les autres ne font guère que relever, défendre, préciser les éléments de solution proposés dans la période précédente.

Ce fut ÆEichhorn qui se livra à la première investigation approfondie du problème. Supposant, comme Lessing, l'existence d’un écrit araméen antérieur à nos synoptiques, ilnele fait pas sortir, comme lui, d’une origine anonyme: cet «évangile primilif, » qui devait avoir une valeur officielle et servir de guide aux évangélistes, aurait été composé par un disciple des apôtres et sous leur direction. Pour le reconstituer, il suffit de réunir les quarante-quatre sections qui forment le fonds commun de nos trois synoptiques. Eichhorn explique ainsi assez aisément les ressemblances de ces trois’ écrits; mais d’où proviennent les différences? et comment rendre compte des termes grecs communs, au moyen d’une source araméenne? Eichhorn admet, pour expliquer ce double fait, une traduction grecque qui peu à peu aurait été diversement remaniée el augmentée d’additions nombreuses, et qui aurait ainsi revêtu des formes très variées, multipliées presque à linfini par des combinaisons compliquées : — c’est sous ces formes divergentes qu’elle aurait été employée par nos évangélistes ?,

1 Dans un travail publié en 4794, puis plus complètement dans son Introduction (1804).

2 On en vint à supposer pour Luc, le dernier des trois, jusqu’à douze documents, dont il se serait servi.

Cette hypothèse artificielle eut quelques années de orand succés. Elle fut présentée sous une forme plus artificielle encore par H. Marsh, puis simplifiée par Gratz (1819), qui diffère d’Eichhorn en ce qu’il place Marc avant Matthieu. Kuinœl, Bertholdt et d’autres s’y rattachèrent. Mais on ne tarda pas à se demander si nos évangélistes étaient réellement des compilateurs qui auraient aligné, phrase après phrase, les éléments divers empruntés à toute une série de documents différents. D'ailleurs, si le document fondamental était assez détaillé pour expliquer les ressemblances verbales entre nos évangiles, comment rendre compte des différences qu'ils présentent dans les récits qui leur sont communs”? Si, au contraire, il n’était qu'une simple esquisse, n'offrant en quelque sorte, comme a dit Schleiermacher, qu’une table des matières, comment expliquer tant de ressemblances de détail entre nos trois textes ? Enfin, comment un document de cette importance n'aurait-il laissé aucune trace dans le souvenir de l’Église ?

Le poids de ces raisons se fit sentir. En 1808, le théologien catholique Hug en revint, dans son Zntroduction au Nouveau Testament, au point de vue de saint Augustin : l’ordre des évangiles dans le Canon répondant à celui de leur apparition et indiquant l'influence qu’ils ont exercée l’un sur l’autre. Matthieu est la source première; Marc l’a extrait en le complétant par les récits de Pierre ; Luc les a combinés tous deux, en suivant Marc pour l’ordre et le détail des faits, Matthieu pour les discours : il a puisé aussi dans les ouvrages dont il parle dans son préambule et parmi lesquels se trouvaient, outre Marc et Matthieu, d’autres écrits évangéliques. — Ce système peut-il rendre compte des différences, allant parfois jusqu’à la contradiction, qui distinguent les trois récits ?

Dans un travail, publié en 18171, Schleiermacher expliqua la composition du troisième évangile par la réunion d’un grand nombre de petits écrits anecdotiques relatant certains traits ou discours de la vie de Jésus. Au lieu de faire débuter la littérature évangélique par une narration suivie, plus ou moins complète, n’est-il pas plus naturel de la faire commencer par de petites compositions émanant de divers auteurs qui se seraient bornés à rédiger le récit de tel fait ou à fixer le souvenir de tel discours auquel ils avaient assisté ou qu'ils avaient entendu raconter ? Ainsi, tandis qu'Eichhorn partait de l’unité pour arriver à la diversité, Schleiermacher fait l'inverse. Il voit dans nos synoptiques la combinaison d’une quantité de ces « diésèses »? ou rédactions primitives, et prétend expliquer aussi bien par ce procédé les différences que les ressemblances qui existent entre eux. Il appuie sa démonstration sur une analyse détaillée de Luc, mais il ne fit jamais le même travail pour les deux autres. Si son étude sur Luc ne porta pas coup dans la science, c’est sans doute que l'unité de plan et de style, si évidente dans cet écrit, rendait peu vraisemblable le proéédé de mosaique par lequel il en expliquait l’origine. Néanmoins cette façon de concevoir les débuts de la littérature évangélique se rapprochait davantage du cours naiurel des choses que l'hypothèse artificielle de « Pévangile primitif. » Nous retrouverons d’ailleurs l’influence du même savant, à l’occasion de son travail ultérieur sur Matthieu et Marc, où elle s’est montrée beaucoup plus décisive.

À l’hypothèse de Schleiermacher, comme à celle d’'Eichhorn et à toute idée de sources écrites communes, lhisto-

1 Ueber die Schriften des Lucas.

2 Luc I, 1.

HISTOIRE DE LA DISCUSSION. 681 rien Gteseler! opposa la conception, déjà indiquée par Eckermann et Herder, d’un évangile primitif purement oral. C’est de vive voix, et non par écrit, que s’est exercée l’activité apostolique; les termes xnoüooew, ebuyyeniCect, etc., par lesquels l’évangélisation primitive est désignée dans le N. T., le prouvent assez. Ce n’est que plus tard, quand la narration orale devint insuffisante, que l’on songea à la fixer par écrit, dans ces nombreuses rédactions dont parle Luc I, 1. À ce moment, cette tradition, journellement répétée par les évangélistes à la suite des apôtres, avait déjà revêtu une forme trés arrêtée ; elle s'était en quelque sorte stéréotypée. La pauvreté et le manque de souplesse de la langue araméenne se prêtaient à une pareille fixité, favorisée aussi par labsence de culture des hommes simples qui reproduisaient sans prétentions les récits apostoliques tels qu’ils les avaient entendus. Il faut encore tenir compte de la forme imagée des paroles de Jésus, qui se gravaient à la fois dans la conscience, l'esprit et le cœur d’une manière ineffaçable, et du respect qu'inspirait leur caractère sacré. On comprend dès lors que, quand cette tradition fut reproduite par écrit, les formes fixes qu’elle avait revêtues soient demeurées inaltérées. Certaines séries de récits que l’on avait coutume de raconter de suite, se retrouvérent telles quelles dans les diverses rédactions. Gieseler cite une foule d’analogies, appartenant soit à l'antiquité, soit au

monde oriental, qui prouvent comment, là où l'écriture

est encore peu employée, la mémoire acquiert une puissance prodigieuse et suffit pour conserver intacte la matière de gros volumes et des poèmes de plusieurs milliers de vers, Restée vivante jusqu’au [I° siècle, quoique revêtue

1 Historisch-kritischer Versuch über die Entstehung und die frühesten Schichksale der schriftlichen Evangelien, 1818.

d’une forme grecque à mesure que l'Evangile passait des Juifs aux Hellènes, la tradition orale a fourni la base commune de nos écrits synoptiques.

Cette solution rendait au mode de composition des évangiles l’élasticité nécessaire pour expliquer et leurs ressemblances et leurs différences, et elle dispensait la critique de cette confrontation minutieuse des textes dont les résultats sont toujours si problématiques. Mais on lui contestait la possibilité d'expliquer les formes identiques que nous retrouvons dans un si grand nombre de récits et discours

parallèles, ou l’emploi commun de certains termes grecs

caractéristiques. Une circonstance nuisit aussi à l’influence qu’elle eût pu exercer: on sait l'usage qu’en fit Strauss dans sa Vie de Jésus (1835). En faveur de son explication de l’histoire évangélique, présentée comme la condensation d’une foule de traditions mythiques qui auraient surgi et se seraient accrues pendant l’espace d’un siècle, il allégua la théorie de Gieseler. L’appui qu’elle semblait prêter à cette thèse ne contribua pas à lui assurer la considération qu'elle méritait.

Ici se place une seconde intervention de Schleiermacher, qui fut plus décisive que la première et imprima à la discussion une direction nouvelle. Dans un travail publié dans les Studien und Kriliken!, il fit remarquer pour la première fois que Papias, parlant de l'écrit de Matthieu comme composé en araméen et l’intitulant +àx Aôyux, les Discours, n'avait pu désigner par là notre Matthieu canonique, rédigé en grec et renfermant bien d’autres choses que des discours. Papias avait donc voulu parler d’un autre ouvrage, dans lequel Matthieu avait recueilli, en leur langue originale, les enseignements de Jésus. Dans quelle

1 Ueber die Zeugnisse des Papias von unseren beiden ersten Evangelien (1832).

HISTOIRE DE LA DISCUSSION. 683 relation cet écrit apostolique était-il avec notre évangile canonique ? C'était la question maintenant posée. L’observalion de Schleiermacher concordait avec le fait que, peu auparavant, Sieffert{ avait démontré, par une foule de critères internes, l'impossibilité d’attribuer le premier évangile à l’apôtre Matthieu; son écrit eut une réelle Influence sur la question synoptique, en ramenant cet évangile au même niveau que les deux autres et en permettant d'examiner leurs relations avec plus d’imparualité. — En même temps, Schleiermacher faisait des observations analogues au sujet de notre second évangile, qui diffère selon lui complètement de Pécrit attribué à Marc par Papias. Celui-ci parle en effet de notes rédigées par Marc d’après les récits occasionnels de Pierre et dénuées ainsi de tout ordre historique, tandis que le second évangile est une

narration suivie et aussi bien ordonnée que les deux

autres synoptiques.

Ainsi s'ouvrait pour la critique un champ tout nouveau ; après avoir tenté vainement la solution du problème, soit en supposant à la base des trois synoptiques un évangile primitif, soit en admettant l'emploi d’un évangile par l’un des autres ou par tous les deux, elle venait de découvrir deux sources propres à fournir peut-être l’explication des ressemblances et des différences que présentent ces écrits : le Recueil des discours, attribué à l’apôtre Matthieu, et le Marc primihif, œuvre du disciple de Pierre, antérieure à l’évangile qui porte son nom.

Peu aprés, Lachmann, dans un article très remarqué ?, cherchait à démontrer que la tradition orale, source de nos synoptiques, n'avait pas passé directement dans ces écrits : à la phase des compositions détachées, dont parlait

1 Ueber den Ursprung des ersten khanon. Evangeliums, 1832. 2 Studien und Kritiken, 1835.

Schleiermacher!, 1l faisait succéder une phase de groupement au cours de laquelle s'étaient formés certains cycles de récits que nous retrouvons plus ou moins bien conservés dans nos évangiles: ces corpuscula historiæ evangelicæ, comme 1l les appelait, marquaient un degré intermédiaire entre les premières compositions détachées” et les écrits synoptiques. Il découvrait, particuhérement dans Marc, les traces de cinq de ces cycles qui, malgré diverses interversions, additions et omissions, reparaissent aussi dans Matthieu et dans Luc. 1l les faisait remonter à «un ordre constitué et arrêté par une certaine autorité et tradition évangélique, antérieurement à l’époque où nos trois évangiles furent rédigés, mais sans vouloir décider si cet ordre était déjà consigné dans un document écrit ou simplement formé par une certaine habitude d’enseignement et d’audition. » | |

À ce moment, le fruit était mûr ; 1l tomba en quelque sorte de lui-même et simultanément dans les mains de deux éminents critiques, Credner et Weisse. Credner, dans son {ntroduction ?, atteignit le terme auquel conduisait le travail de Schleiermacher. Distinguant entre les esquisses élémentaires de Marc, rédaction des récits de Pierre, et notre second évangile, dans lequel ces esquisses furent coordonnées et complétées, il fit du « Proto-Mare » la principale source narrative de nos trois synoptiques, pendant que les « Logia » de l'apôtre Matthieu, dont avait parlé Papias, élaient la source tout indiquée des discours de Jésus, conservés dans Luc et Matthieu et manquant chez Marc. Notre premier évangile est dù à un écrivain palestinien qui a combiné le Matthieu apostolique avec le Proto-Marc et la tradition orale. Quant à Luc, 1l déclare

1 Voir p. 680.

2 Erini. in das N. T.. 1836.

HISTOIRE DE LA DISCUSSION. 685 lui-même s’être servi d’écrits antérieurs au sien ; parmi ces écrits, il faut ranger naturellement les Logia et le Proto- Marc, peut-être même déjà nos deux premiers évangiles canoniques ; il puise d’ailleurs aussi dans la tradition et conserve ainsi sa liberté et son originalité vis-à-vis de ses devanciers. — Weisse ! se sépara de Schleiermacher et de Credner en soutenant que le témoignage de Papias peut parfaitement s’appliquer à notre Marc canonique et en rejetant tout Proto-Marc. Il fit donc du Matthieu araméen, ou des Logia, et de notre Marc les deux grandes sources d'où sont sortis Luc et un peu plus tard le Matthieu canonique.

Le travail approfondi de Wlke ?, paru presque en même temps que celui de Weisse, vint corroborer le résultat auquel étaient parvenus (avec la différence que nous avons indiquée relativement à l'hypothèse du Proto-Marc) Credner et Weisse : l’originalité de Marc et lPemploi fait de son écrit par les deux autres synoptiques, Luc d’abord, puis Matthieu, qui, selon Wilke, dépendrait aussi de Luc. Quant aux différences entre les trois textes, Wilke les attribuait soit à l’individualité des évangélistes, soit à des intentions réfléchies de leur part et à des éléments légendaires introduits par eux. Il frayait ainsi la voie à la critique de l’école de Tubingue.

A sa suite, Bruno Bauer? poussa lidée de la priorité de Mare à l’extrême : l’histoire évangélique racontée par lui est une création du génie de l’auteur ; et bientôt Hasert, € lanonyme saxon, » présentait nos synoptiques et leurs particularités comme le produit de la lutte acharnée

1 Die evangelische Geschichte, 1838 ; puis Die Evangelienfrage,

2 Der Urevangelist, 1838.

3 Kritik der evang. Gesch. der Synoptiker, 184.

et toute personnelle que se livraient les apôtres Pierre et Paul. |

Un écrit plus important fut celui de Reuss sur la littérature évangélique !. Dans cet ouvrage, comme plus tard

dans son introduction à lexplication des évangiles ?,

Reuss a défendu d’une manière magistrale l'hypothèse des deux sources, telle que lavait formulée Credner. La tradition orale, mise en circulation par les apôtres, commença d'être fixée quand on vit peu à peu disparaître les témoins des faits. Les premières rédactions ne furent point des évangiles complets : des auditeurs, recueillant leurs souvenirs, les mirent par écrit (Luce 1, 1), puis les complétèrent au moyen de renseignements nouveaux; ce fut la transition à la rédaction d’écrits plus complets, comme nos synoptiques. Marc fut le premier d’entre eux, car l’arrangement de la narration chez les deux autres repose sur la sienne, pour Luc à peu près complètement, pour Matthieu à partir du ch. XIV. Mais, selon l’observation de Papias, cet arrangement n’était pas aussi complet dans l'ouvrage primitif de Marc que dans le Marc canonique. Dans le Proto-Marc manquaient le préambule de l’évangile actuel (1, 1-19), qui n’est manifestement qu'un extrait des deux autres évangiles, et l’histoire de la Pas-

sion et de la Résurrection, car le récit de Luc est ici telle-

ment différent de celui de Marc qu'on ne peut supposer qu'il ait eu cette partie du récit de Mare sous Les yeux : il a suivi une autre source. On ne saurait non plus dériver de Marc les grands enseignements de Jésus qui forment une partie si considérable de Matthieu et de Luc. Luc les aurait-il puisés dans Matthieu ? Non, car ils se présentent. chez lui désagrégés, tandis que dans Matthieu ils forment

1 Geschichte der heil. Schriften N. T., 1842. | 2 La Bible, N. T.,t. 1 (1876), p. 3-142. | ?

Ft:

PTT

Page 1