‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 143 sur 144 · LA SITUATION POSSIBLE · texte numérisé non relu

LA SITUATION POSSIBLE

Orient l'hiver de 65 à 66. Mais il devait avoir hâte de retourner à Rome, dès que la prudence le permettrait, afin d’y rétablir la communauté dispersée. C'est ce qu'il fit sans doute l’année suivante (66). Il repartit pour PItalie en passant par la Grèce et visitant encore une fois Corinthe, où resta Eraste.

A Rome peuvent être arrivées deux choses: ou bien, comme le dit le Fragment de Muratori, Paul serait parti de cette ville pour accomplir enfin sa mission en Espagne ; mais, arrêté là peu après son arrivée et avant d’avoir pu fonder une seule église, il aurait été ramené prisonnier à Rome. Ou bien il n'aurait point quitté Rome, mais il y aurait travaillé à la réédification de l’église jusqu’à un nouvel emprisonnement, où 1l aurait écrit les dernières lignes que nous possédions de lui, la seconde à Timothée. L'hiver qu'il avait devant lui, quand il priait son disciple de lui rapporter ses livres et son manteau, serait donc celui de 66 à 67. S'il en est ainsi, 1l aura été condamné et décapité, encore sous Néron, en l’an 67. C’est la date qu’Eusèbe et la tradition, ainsi que plusieurs savants (Credner, Bleek, etc.), assignent à cet événement qui a mis fin à une vie sans pareille dans l’histoire de l'humanité.

1. Les treize épîtres de saint Paul qui nous ont été conservées se répartissent, comme nous l'avons dit en commençant, en quatre groupes qui se distinguent par la date et par les matières traitées.

Le premier (de l'an 93), qui comprend les deux aux Thessaloniciens, traite du sujet qui intéressa le plus vivement l’Église à son origine, le retour du Christ.

Le second (de 54-59), qui comprend l’épiître aux Galates (54 ou 55), les deux aux Corinthiens (57 et 58) et l’épitre aux Romains (58-59), traite essentiellement du salut chrétien et du mode de son appropriation.

Le troisième (62-64), dans lequel nous rangeons les épitres aux Colossiens, à Philémon et aux Éphésiens (62- 63) et celle aux Philippiens (63-64), a pour objet principal la personne du Sauveur et son union avec l’Église dont il fait son organe ici-bas.

Le quatrième (64-66), qui comprend les trois Pastorales, a pour but d’assurer l'avenir de l'Église sur la terre, sous la direction de ceux qui devront l’instruire et l’admimistrer après le départ des apôtres.

Cette gradation n’a rien de systématique; elle a été le

résultat du cours naturel des choses. Le grand avenir promis préoccupa d’abord la pensée des premiers chrétiens et suscita les questions qui s’y rapportaient. Puis le regard de l’Église se reporta nécessairement sur la nature du salut auquel nous devons cette grande espérance et sur le moyen de son acquisition. De là 1l s’éleva spontanément à la contemplation de la personne de Celui à qui nous devons ce salut et qui par son union constante avec PÉglise la rend propre à être l’héritière de la gloire promise. Enfin, à mesure que disparaissaient ceux qui avaient fondé l’Église en lui révélant ce salut, la pensée chrétienne dut se porter sur la conservation de la société terrestre qui en a été constituée dépositaire. Ainsi s’explhique bien simplement la succession des quatre groupes que nous avons constatés.

Avec cette gradation générale s'accorde d’une manière remarquable la gradation particulière que nous observons sur certains points Spéciaux.

Et d’abord, quant à la relation entre le judaisme et l'Église. Dans le premier groupe, la relation est celle de l'hostilité pure; encore étranger à l’Église, le judaïsme est simplement persécuteur (1re aux Thess.). — Dans le second, la relation se complique. Le judaïsme s'efforce de pénétrer dans l’Église et de s’en emparer en lui imposant le joug du mosaïisme. — Forcé à la retraite, sous cette forme grossière, par la puissante résistance de Paul, nous le voyons revenir à la charge dans le troisième groupe sous une forme plus raffinée et plus séduisante, offrant la loi aux croyants comme le moyen d'entrer en commerce plus intime avec les esprits célestes et de les obtenir comme médiateurs, à côté el peut-être au-dessus de Christ. — Dans le quatrième groupe, enfin, après que ce nouvel essai a échoué, le judaïsme ne présente plus qu’une

caricature de lui-même, vendant, comme une marchandise, à la curiosité des fidèles de profanes futilités sans rapport avec la piété et la fidélité pratique.

Une autre gradation non moins remarquable s'offre à nous dans le phénomène de l’apparition des dons spirituels et de leur rapport avec la fonction de l’enseignement. — Nous constatons dans le premier groupe l'apparition des dons dans l’Église de la gentilité sous la forme la plus modeste. C'est la prophétie qui ne doit pas être méprisée, le parler pneumatique qu’il ne faut pas étouffer (1 Thess. V, 19-21). À côté de cela, on voit apparaître aussi un commencement de charges (V, 12-13: « ceux qui président »). — Nous admirons, dans le second groupe, le plein épanouissement des forces spirituelles. Elles remplissent à Corinthe de leurs brillantes manifestations tout le théâtre de la vie de l’église. Les charges — car il y en a, et C’est bien à tort que l’on s’obstine à n’en pas reconnaitre l'existence — sont reléguées à l'arrière-plan; elles paraissent n'être encore que de simples administrations nécessaires à la vie extérieure de l’église et à l'assistance des pauvres.

Cette relation commence à se transformer dés le troisième groupe. Non seulement, parmi les dons, la parole des docteurs paraît prendre le dessus sur celle des prophètes et des glossolales — il n’est plus même question des derniers; — mais les docteurs sont presque identifiés avec les pasteurs (les pasteurs et docteurs, Éph. IV, 11), lesquels ne sont autres, comme nous l’avons vu, que les presbvytres (Act. XX, 28). Dans l’épître aux Philippiens, il n’y a plus la moindre allusion aux dons charismatiques; c’est sur les deux charges de l’épiscopat et du diaconat que repose la bonne marche de l’église.

Un pas vers une réunion plus complète de la fonction

RP ER ST 4e TE ER rat ie Ti RE : Rte f TEL 43 L c8 À 8 qu ARE 3 -

d'enseigner avec la charge d’évêque se remarque enfin dans les Pastorales, quoique la fusion soit loin encore d'être consommée. La capacité d'enseigner est requise de celui qui aspire à l’épiscopat, et l’évêque qui, tout en étant un administrateur fidèle, a vaqué à linstruction et à l’édification, est doublement digne de la reconnaissance de l’église. Cependant Timothée doit avoir soin de former, même en dehors de l’épiscopat, des hommes capables d'enseigner les fidèles. Nous sommes donc loin encore de l’'épiscopat futur; mais nous marchons sur la voie qui y conduit.

Relativement à l’attente du retour de Christ, enfin, les deux impressions de lapôtre les plus différentes sont exprimées dans les deux letires qui occupent la première et la dernière place. Dans la re aux Thess. Paul, tout en étant dans lincertitude sur le moment de sa mort (V, 10: « Soit que nous veillions, soit que nous dormions »), se range, en tant qu’actuellement vivant, parmi ceux qui assisteront à ce retour (IV, 17), tandis que dans la 2Me à Timothée il n'attend plus que sa mort prochaine et son entrée dans le royaume céleste (IV, 18) et ne parle de la Parousie qu’en rapport avec ses après-venants. Entre ces deux points extrêmes se placent les autres épitres: la {re aux Cor. qui (XV, 52) se rattache étroitement à 1 Thess. et l’épitre aux Philippiens qui (LE, 20-21) forme la transition à 2 Ti m.; entre ces deux, la 2M€ aux Cor. et l’épître aux Rom. où se balancént en quelque sorte les deux impressions contraires (2 Cor. V, 2-4 et 6-9 et Rom. XIV, 8).

Ces diverses séries qui concordent entre elles et qui cadrent parfaitement avec le rang chronologique que notre étude nous a conduits à assigner aux épitres de Paul, sont en même temps la contre-épreuve de ce résultat général. Nous pouvons aussi nous convaincre par là que, pour

730 LESNEPITRES DE"PAUE

admettre un mouvement constant et progressif dans la pensée de lapôtre, 1l n’est nullement nécessaire de nous le représenter créant spontanément par sa propre spéculation sa conception du salut chrélien et ajoutant d'année en année un étage nouveau à lédifice. Le grand fait du salut conçu et accompli par Dieu et qui, par la révélation que Paul en avait reçue et par lexpérience qu'il en avait faite, se reflétait distinctement dans sa pensée, est resté le fond permanent, le lien indissoluble de ces enseignements variés, contenus dans les quatre groupes de ses lettres. Tout en s’anathématisant lui-même, comme il le déclarait aux Galates, dans le cas où 1l viendrait à altérer Jamais ce salut divinement reçu (Gal. D, il s’efforçait en toute occasion d’en adapter la prédication aux besoins différents de ceux à qui il s'adressait. [l cherchait, comme il le dit à ces mêmes Galates, à changer sa voix (Gkdtou Tv owviv, IV, 20), à discerner dans chaque cas le côté de la vérité propre à répondre aux besoins de ses auditeurs ou lecteurs et les formes de langage et d’exposition les plus propres à le faire pénétrer dans leurs cœurs. À mesure que l’état spirituel de la communauté des croyants se transformait par le mouvement interne de la vie chrétienne et sous l’action des milieux environnants, 1l puisait dans ce salut les nouvelles ressources et les accents nouveaux qui s’adaptaient aux situations données.

C'est ainsi que nous le trouvons tour à tour prophète, traçant le double tableau, ténébreux et lumineux, de la fin des choses, dans les épitres aux Thessaloniciens ; polémiste acéré, repoussant les ingérences du Judaisme, dans celles aux Galates et aux Colossiens; docleur lumineux, exposant avec calme le salut chrétien et sa marche au sein de l'humanité, dans celle aux Romains; psalmiste, célébrant en termes élevés l’œuvre magnifique de lincor-

Page 1