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poration des paiens au rêgne de Dieu, dans lépitre aux Éphésiens ; pasteur, ramenant sous sa houlette, à force de sagesse, de fermeté, de sévérité et surtout d’amour, le troupeau prêt à lui échapper, dans les deux aux Corinthiens; père de famille, remerciant et encourageant des enfants bien-aimés, dans celle aux Philippiens ; ami dévoué, intercédant avec sérieux et enjouement auprès d’un frère pour le frère qui l’a offensé, dans celle à Philémon ; a«dmannstrateur à l'esprit pratique et prévoyant, prenant soin de son œuvre qu'il va quitter, dans les lettres Pastorales. Aucune corde ne manque à son instrument ; 1l les fait vibrer chacune à l’heure voulue, conformément au sujet qu'il traite; un même fond toujours ; toujours d’autres aspects de la même vérité fondamentale, dus aussi parfois à de nouvelles révélations sur certains points paruculiers.
2. Nous venons de considérer Paul en le comparant à lui-même ; rapprochons-le maintenant des autres apôtres.
- Entre eux et lui, nous constatons une différence fonda-
mentale. Pendant les deux ans et demi que les Douze passérent avec Jésus, ils ne cessèrent d'envisager la relioion mosaique comme la base sur laquelle devait à jamais reposer l’œuvre de leur Maître ; en Jésus lui-même ils ne voyaient que la réalisation suprême du judaïsme. Si haut qu’il les élevät par son enseignement et par son contact personnel, c'était encore le judaïsme qui grandissait avec lui et avec eux ; l’idée d’une rupture possible avec cette constitution religieuse divinement octroyée, n’abordait pas leur esprit. Et si les promesses de Jésus leur faisaient entrevoir l'entrée des Gentils dans le royaume divin, il leur semblait que ce grand fait ne pourrait accomplir pour les paiens qu'après qu'ils auraient été jetés dans le moule du mosaisme et qu'ils en seraient sorlis Judaïsés. Même après la Pentecôte ce ne fut que graduellement que
leur piété se dégagea des formes reçues pour s’en créer de nouvelles, et que l’enseignement de lEsprit les conduisit au spiritualisme et à l’universalisme dont Jésus avait déposé en eux les germes. Il fallut la vision de Joppe et l'expérience faite chez Corneille pour arracher à Pierre cette exclamation de surprise : « En vérité, je comprends (ér'Ahnderxs xurakauGivouar) » (Act. X, 34)! Sans la mission divine expresse que Philippe avait reçue, il n'aurait probablement pas osé accorder le baptême au seigneur éthiopien qui le lui demandait en vertu de sa seule foi. Jésus n'avait point tiré brusquement les disciples du particularisme théocratique. Cet affranchissement élait l’une de ces choses auxquelles s’appliquait la parole qu'il leur avait dite avant de mourir : & J’ai encore beaucoup de choses à vous apprendre. » Et certainement l'influence de Paul et le spectacle de l’œuvre immense accomplie par lui dans le monde païen ne fut pas pour peu de chose dans la croissante émancipation des apôtres.
Tout autre fut la marche de Paul. Son affranchisse-
ment du judaïsme fut instantané el radical. Il a comparé lui-même cette rupture à l'opération par laquelle un enfant est tiré violemment du sein maternel (1 Cor. XV, 8). L'illumination qui accompagna ce moment fut soudaine, comme cette rupture ; l’apôtre la compare à l'effet produit par cet ordre divin : € Que la lumière «soit! » qui dissipa la nuit du chaos (2 Cor. IV, 6). C’est ce moment décisif que Paul décrit, dans son allocution à Pierre à l’occasion du conflit d’Antioche, quand il lui dit (Gal. IE, 19): « Pour moi, par la loi je suis mort à la loi, afin que je vive à Dieu : Je suis crucifié avec Christ. » En d’autres lermes: par la condamnation dont elle m’a frappé et l’impuissance où je me suis vu de l’accomplir, la loi m'a forcé de rompre avec elle et de chercher ma justice dans la
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croix seule; là, dans la communion avec le Crucifié, je suis enfin mort à moi-même pour vivre à Dieu. Ce fut ainsi, lorsqu'il eut poussé jusqu’au bout la fidélité à la loi, qu’en un clin d’œil le joug de la loi se brisa pour lui. Il n°v eut pas chez Paul de transition lente, de moyen-terme ; Papparition du Christ avait balayé tout son passé, son âme était vide; son aspiration fut intense ; le don de Dieu y répondit ; il fut complet et complètement saisi. Si jamais le mot de Jésus : & Il v en a des derniers qui seront les premiers, » s’est vérifié dans l’histoire, c’est dans cet exemple à jamais prototypique, comme l’a bien compris Paul lui-même (1 Tim. E, 16) !.
9. 1 a donc en un instant devancé les Douze. Mais ne lui est-il pointarrivé, comme on a osé le prétendre, de dépasser Jésus lui-même? Paul ne s’est-1l pas fait créateur, au lieu de rester simple disciple ? N’a-t-1l pas fondé un christianisme différent de celui auquel Jésus avait songé, selon les uns plus spiritualiste et plus large, selon les autres plus intellectualiste et plus dogmatique? N’a-t-1l pas importé dans la religion nouvelle un alliage étranger, des formules rabbiniques, des spéculations alexandrines, des philosophèmes helléniques ? — Assurément, si la conversion de Paul eût été une révolution de nature intellectuelle, la solution d’une crise spéculative, on pourrait se poser de telles questions. Mais c’est d’une énigme religieuse et morale qu'il s'agissait pour lui. Christ se présenta à lui, non pour donner une réponse à des questions, une solution à des doutes, mais comme apportant à son âme haletante le salut, le pardon et une vie nouvelle. Il se révéla à
1 Objecterait-on le vœu de Cenchrées {Act. X VITE, 18), celui de Jérusalem (Act. XXI, 26)? Mais Paul s’est expliqué lui-même {1 Cor. IX, 20-22), et nous verrons dans ce qui va suivre combien en cela il agissait d'accord avec la parole et l'Esprit de Jésus.
lui non comme un Gamaliel d'ordre supérieur, mais comme son Sauveur et son Seigneur. Et le lien qui attacha désormais Paul à ce Maître, fut non pas seulement celui d’une respectueuse affection, mais celui de la dépendance absolue et de l’adoration. Une telle ‘relation ne comporte pas les suppositions que nous venons d’énoncer. Les faits ne les confirment pas non plus. Le paulinisme à jaillit dans le monde d’un essor trop vif, trop original, trop puissant, trop suivi, pour n'être pas une œuvre d’un Jjel. S'il peut paraître parfois rabbinique dans la forme, il est toujours neuf dans le fond. Il peut bien dans son déploiement se rencontrer avec cerlaines nolions ou expressions talmudiques et philoniennes ; mais n'oublions pas qu'entre ces systèmes et lui 1l y avait le terrain commun de lAncien Testament. Quant à l’hellénisme prétendu de l’enseignement paulhnien, il y a là une erreur de date. Il faut descendre jusqu'à Justin, Clément et Origène pour constater réellement l’intrusion de la métaphysique grecque dans la doctrine évangélique.
Nous avons examiné plus haut les prétendues traces de cette infiltration (p. 142-144), et nous les avons reconnues trompeuses.
La conception chrétienne de l’apôtre n’est pas un composé de pièces rapportées; c’est un tout dont les diverses parties se lient étroitement; c’est uniquement le déploiement sous toutes ses faces du salut accompli et interprété par Christ. Tout sort de ce point départ comme l'être vivant sort de la cellule où il était renfermé.
L'apôtre, il est vrai, ne cite pas souvent la teneur des paroles de Jésus; mais comment méconnaître la relation étroite qui existe entre l’enseignement de l’un et celui de l’autre : entre la manière dont Paul présente la justification par la foi, et les paroles, aussi bien que la pratique, de Jésus lui-
même; entre l’exposé de l’expiation chez Paul, et linstitution de la sainte Gène ; entre la communion du Christ glorifié avec l'Église, telle que Paul l’a dépeinte par l’image de la tête et du corps, et les promesses de Christ relatives à son retour en Esprit; entre l'attente de l’avènement du Seigneur, dans laquelle vivait l’apôtre, et les discours de Jésus sur ce sujet, entre les déclarations de Paul sur l'abolition de la loi, et les paroles de Jésus qui impliquent l’abrogation des prescriptions alimentaires du Lévitique (Matth. XV, 16-20) et la cessation du culte du temple (Matth. XXIV, 2); entre l’universalisme du salut d’après Paul, et l’ordre de Jésus de prècher l'Évangile à loute créature humaine, sans qu’il soit fait mention de la loi? Je ne sais de quelle partie de l’enseignement ou de l'œuvre de Paul on ne trouverait pas le principe déjà posé dans la vie et dans les paroles du Seigneur. Jésus a, si j'ose ainsi dire, tracé le sommet de l'angle, dont Paul n’a fait que prolonger les côtés.
Il y a surtout un enseignement de Jésus, dans lequel nous saisissons la parfaite conformité de pensée entre lui el l’apôtre Paul. C’est celui qui renferme la parabole du vêtement vieux et du vêtement neuf et celle des outres vieilles et du vin nouveau, avec la parole suivante dans laquelle Jésus fait ressortir la difficulté qu'il y a pour ceux qui sont habitués au vin vieux à se faire immédiatement à la verdeur du vin nouveau (Luc V, 30). Le vêtement vieux qui ne doit pas être raplécé, mais auquel 1} faut en substituer un neuf, représente clairement le vieux régime mosaique qu’il ne faut pas vouloir compléter par de nouveaux rites, comme celui du jeûne, mais qui doit disparaître totalement pour faire place au régime de l'Esprit. Les outres vieilles, incapables de conserver le vin nouveau, représentent non moins clairement l’fsraël pharisaique,
trop infatué de ses habitudes légales pour recevoir et conserver le vin nouveau de l'Évangile, qui réclame des âmes neuves pour le contenir. La parole par laquelle Jésus termine est un mot d’excuse en faveur des Juifs sincères, que de vieux préjugés empêchent encore de rompre avec les habitudes légales et qui ne doivent pas être brusqués dans leur marche spirituelle un peu lente et méticuleuse. Qu’a été l’œuvre de saint Paul, sinon l'exécution fidèle de ce programme ? Et cela point pour point, depuis l’opposition si nette qu'il a établie entre ce qu'il appelle la weallesse de lettre et la nouveauté d'esprit (Rom. VII, 6), jusqu’à l'appel en grand des païens et à la formation d’un nouvel Israël, et enfin, même, jusqu’à cette conduite pleine d’égards envers les Juifs retardataires, mais sincères, qu’il a traités toute sa vie avec de si grands ménagements.
Quelqu'un objectera-t-1l que c’est Pévangéliste Luc qui, en bon paulinien, a mis à l’avance dans la bouche du Maître ce qu’il fallait pour jusüufier l’œuvre du disciple ? Mais les deux paraboles que nous venons de rappeler se trouvent aussi chez Matthieu et chez Marc; elles faisaient donc incontestablement partie de la tradition apostolique et elles jouissent ainsi de la plus forte garantie que puisse posséder une parole quelconque de Jésus. D'ailleurs leur incomparable originalité les protège suffisamment contre un tel soupçon. Holtzmann les appelle : «Ce qu’il y a de plus authentique dans l’authentique. » Quant à la déclaration suivante, qui ne se lit que chez Luc, elle se rattache trop étroitement et trop délicatement à la seconde parabole pour ne pas être authentique comme elle.
Concluons: saint Paul n’a fait autre chose qu’exécuter ce que Jésus avail fait entrevoir et sagement préparé, sans pouvoir lui-même le réaliser; pour quelle raison ? Nous venons de l'entendre de sa bouche : le temps n’était
pas venu encore. En saint Paul s’est accompli au degré le plus élevé la promesse de Jésus : « Vous ferez ces œuvres que Je fais, et vous en ferez même de plus grandes, parce que je m'en vais à mon Père. »
Il s’est assigné à lui-même la dernière place, mais il n'en à pas moins élé le plus grand, après Celui qui ne peut être comparé à aucun autre.
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