‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 64 sur 144 · RATE · texte numérisé non relu

RATE

360 Jre ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

soi-même à sa Charge la supposition absolument arbitraire

d’une école de philosophes chrétiens habitant Rome au Ie siècle et fabriquant dans leur cabinet une dizaine d’épitres à La saint Paul! Comment peut-on méconnaitre que, comme le dit Schmiedel, Q1l y à derrière le contenu

de ces lettres une personnalité pleine de force et de vie? »

Ne sont-elles pas d'un bout à l’autre en rapport avec des circonstances historiques qui portent en elles-mêmes le sceau de la réalité?

Citons le Jugement de deux des critiques les plus éminents et les plus indépendants de notre siècle. Schleiermacher S’exprime ainsi! : « Quand on compare plusieurs passages des Actes (XVITI-XX) avec les détails personnels qui commencent et qui terminent les deux épitres aux Co-

rinthiens, tout s’emboîte et se complète parfaitement; et

pourtant l’on constate que chacun des documents suit sa propre marche et que les données renfermées dans l’un ne peuvent être empruntées à celles de l’autre.» Paur exprime de celte manière un sentiment analogue? : « Les deux épîtres aux Corinthiens signalent le centre de la féconde activité de Paul comme fondateur des églises de la gentilté. Ce qui nous est présenté par lPépitre aux Galates dans ses éléments les plus simples, par celle aux Romains sous une forme dogmatique plus abstraite, s'offre à nous dans les deux aux Corinthiens dans la pleine réalité de la vie concrète et avec toute la complication des circonstances multiples qui devaient se produire dans les premiers commencements d’une communauté chrétienne. »

Rappelons quelques traits seulement parmi la multitude de ceux que nous pourrions citer.

A quoi bon expliquer longuement au second siècle un

1 Einleitung in das N. T., p. 448.

2? Der Apostel Paulus, 1, p. 287-288.

changement de plan de voyage qui, à supposer qu'il fût réel, n'avait d'intérêt que pour ceux que la visite promise de l’apôtre concernait personnellement? Quand lPauteur parle de cinq cents personnes qui avaient vu le Christ ressuscité et dont la plupart vivaient encore au moment où il écrivait, fait-il à ses lecteurs un pur conte, qui ressemblerait à une mauvaise plaisanterie? À quoi bon disserter longuement ct donner des règles détaillées sur l'exercice de la glossolalie dans un temps où ce don n’exis-

tait pour ainsi dire plus dans l’Église? Comment faire dire

à l'apôtre : « Nous qui vivrons (au moment de la Parousie),» à une époque où chacun savait qu'il était mort depuis longtemps”? Enfin quelle église eût reçu sans opposition dans ses archives, comme épitre de Papôtre, un demisiècle après sa mort, une lettre inconnue jusqu'alors et remplie des reproches les plus sévères et les plus humiliants pour elle?

Sans doute nous ne trouvons pas exposé dans la {re aux Corinthiens ce qui faisait le fond de la nouvelle vie de l’apôtre, le grand fait de la justification par la for. Comme c'était là-dessus qu'avait roulé tout son enseignement oral

(1, 80; IE, 2; IT, 1-2), et que cette base n'était pas en-

core ouvertement menacée, 11 n’avait pas à y revenir. Si done notre épitre a pour l'Église un intérêt spécial, c’est à un autre point de vue. Indépendamment de lusage qu'elle peut faire encore aujourd’hui des directions données par l'apôtre à l’église de Gorinthe pour des circonstances différentes de forme, mais au fond toujours Îles mêmes, cet écrit est une source incomparable pour la

362 de ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

connaissance des églises primitives, aussi bien que pour celle de la personne de saint Paul.

Plus qu'aucun autre écrit du N. T., cette épitre est propre à faire tomber le tableau idéal que nous nous faisons si facilement de l’état spirituel des églises apostoliques. Si l’épitre aux Galates nous montre la nouvelle vie spirituelle en lutte avec le principe juif qui prétendait la tenir enfermée dans le maillot légal dont elle tendait à se dégager, la première aux Corinthiens nous présente cette. même vie en lutte avec la licence paienne; nous y voyons les nouveaux croyants prêts à retomber sous l'empire des vices en cours dans le monde grec, de telle sorte que lPapôtre, après avoir élevé en Galatie le drapeau de l'émancipation, est obligé à Corinthe de puiser dans ce même Évangile de la hberté les principes disciplinaires au moyen desquels -1l peut régler la vie nouvelle et l’empècher de dévier et de se perdre. Et 1l réussit dans cette seconde tâche comme dans la première. Nous avons vu la fermeté et la sagesse admirables avec lesquelles il accomplit, sans recourir à la loi, cette tâche difficile, et constaté la réalité et la richesse de son don apostolique. Mais nous avons encore d’autres qualités secondaires à admirer chez lui.

M. Renan a lâché un mot malheureux : «Saint Paul, dit-il, n'avait pas la patience qu’il faut pour écrire; 1l était incapable de méthode. » En face de la 1re aux Corinthiens et de l’épitre aux Romains, ce Jugement est surprenant. Peut-on se représenter une méthode plus ferme et plus sûre d'elle-même que celle d’après laquelle sont ordonnées les matières si diverses traitées dans notre épitre et que nous avons exposée p. 343? Combien ce groupement rationnel et progressif n'est-il pas supérieur à la division purement mécanique que Reuss et d’autres attribuent à notre épitre, en y voyant : 1° la réponse aux renseigne-

ments que l’apôtre avait reçus de vive voix (I-VI), 2° la réponse aux questions renfermées dans la lettre des Corinthiens (VIL-XV)!

A la puissance logique qui à dicté la belle ordonnance de l’épître se joint l'admirable bon sens avec lequel il formule à la fin de chaque discussion en quelques lignes simples et claires la conclusion pratique qui en résulte. Ces facultés de la puissance intellectuelle et de Pesprit pratique sont d'autant plus remarquables chez un homme en qui paraissent s'être rencontrées en même temps des qualités tout opposées. Il rend grâces à Dieu, XIV, 18, de ce qu’il a le don de parler en langues à un plus haut deoré qu'aucun des Corinthiens'. Le don de parler en lanoues tenait surtout à la faculté du sentiment; c'était l’exaltation de celte faculté jusqu’à l’extase. L'hymne à la charité, ch. XIIS, peut être envisagé comme l'interprétation d’une langue ; 11 en est de ce morceau comme de celui qui termine le ch. VIT de l’épitre aux Romains. On se demande comment une telle puissance d’élévation mystique était compatible avec le don de sagesse pratique et d'analyse rationnelle que nous admirons chez Paul.

Enfin — et c’est ici la transition à Pétude de la seconde épitre — nous constatons chez lapôtre dans la 17e aux Corinthiens la vertu de la sopoosiuvn, de l’empire sur soimême, par laquelle 11 se contient, au moment même où tout le sollicite à un éclat, différant jusqu’à un moment plus propice la lutte ouverte avec les éléments hostiles qui s’agitent contre lui à Corinthe. C’est dans la seconde épitre que nous étudierons la lutte arrivée enfin à l’état critique, la guerre à outrance.

1 Seulement il ne faut pas faire dire à Paul, comme M. Renan: «Je remercie Dieu de parler plutôt la langue de vous tous, » sens oiseux et que repousse la grammaire.

gr *> EL?

La question de la relation entre nos deux épitres canoniques adressées à Corinthe et des circonstances qui ont rempli l'intervalle entre ces deux lettres est encore au- Jourd’hui pour la critique un objet d'étude, sans que de là puisse résulter, comme le voudrait Steck, un préjugé contraire à leur authenticité. I s’agit de savoir si le second séjour à Corinthe qui, comme nous Pavons vu, ne peut avoir

eu lieu antérieurement à notre première épitre, ne doit pas

se placer immédiatement entre celte lettre et la composition de la seconde. Puis une autre question s'élève : Outre celte visite, qui aurait eu lieu entre ces deux lettres, ne fautil pas admettre encore une lettre intermédiaire? Bleek le premier a démontré l'existence de cette lettre aujourd’hui perdue, et bon nombre de savants l'ont admise après lui.

Si ces deux faits sont réels, ils ont évidemment une importance capitale pour la manière dont nous comprendrons la relation de Paul avec l’église de Corinthe à ce momentlà, ainsi que la composition de notre seconde lettre canonique.

En face de ces questions multiples, notre première tâche est d'étudier le contenu de cette seconde épitre, afin de conclure rétroactivement du contenu bien constaté de cet écril à toute la situation qui l’a provoqué. Nous partons provisoirement du texte de lPépitre tel que tous les documents nous lont transmis. |

Contenu de l’épitre. ne L’ADRESSE (1, 1-11).

L'adresse avec l’action de grâces s'étend jusqu’au v. 11. Dans l'adresse (v. 1-2), Paul relève sa vocation divine à l’'apostolat et s’adjoint Timothée comme co-auteur. Celuiei était donc revenu de son voyage en Grèce, selon toute probabilité après avoir visité Corinthe. Était-ce lui qui servait de secrétaire à l’apôtre? Nous l'ignorons; la place d'honneur qui lui est ici accordée lui revenait en tout cas | comme à l’un des co-fondateurs de l’église. On voit par __ les mots : Qavec tous les saints qui sont dans l’Achaie ne tout entière,» que, depuis le premier séjour de Paul à Corinthe, l'Évangile s'était répandu dans toutes les con- É trées avoisinantes de la Grèce méridionale.

L'action de grâces (v. 3-11) ne porte pas, comme dans d’autres lettres, sur l’œuvre que Dieu à opérée dans l’église, mais sur ce que Dieu a fait dans les derniers temps pour la consolation de Papôtre au milieu de ses épreuves et sur le profit qui doit en résulter pour l’église elle-même. Car le lien spirituel entre elle et son apôtre est si étroit que soit les souffrances de celui-ci, soit les délivrances qui lui sont accordées, doivent devenir pour celle-là autant de grâces propres à affermir sa foi (v. 3-7). Il est surtout une circonstance dont il a besoin de leur : parler plus spécialement : c’est la grande tribulation par . laquelle 1l à tout récemment passé en Asie et ce qu'il a éprouvé à celle occasion. Il s’est vu appelé à prononcer | sur lui-même une sentence de mort, c’est-à-dire qu'il a me

306 2me ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

dû rompre avec tout espoir de délivrance, afin que si, contre toute espérance, la vie lui était conservée, elle lui apparût comme rendue par une sorte de résurrection, qu'il restât ainsi à ses propres yeux semblable à un ressuscité. C’est ce qui a réellement eu lieu; et l’apôtre espére qu’il en sera encore de même dans les dangers analoques par lesquels il pourra être appelé à passer. Il compte pour cela sur les prières des Corinthiens, comme aussi il est assuré des abondantes actions de grâces que de pareilles délivrances obtenues par eux ne manqueront pas de faire monter de leur cœur reconnaissant. C’est ainsi que Paul les intéresse à tout ce qui le concerne et, à l’occasion de ses récentes expériences, resserre le lien qui unit leur vie spirituelle à la sienne (v. 8-11).

Quel est l'événement auquel l’apôtre fait allusion dans ces paroles? Est-ce une maladie mortelle, comme la cru Rückert? Est-ce un naufrage sur les côtes d'Asie, comme l’a pensé Hofmann? Dans les deux cas, l’on ne comprendrait pas bien l'expression : «et il m’en délivre encore. » On ne peut penser à l’exposition aux bêtes féroces dont parle 1 Cor. XV, 32, puisque cette circonstance avait eu lieu longtemps auparavant. Ilme paraît probable qu’il s’agit du soulèvement excité par lorfèvre Démétrius, qui avait un instant menacé Paul d'une mort imminente.

Page 1