IV. — Les IDÉES RELIGIEUSES
IL n’est pas certain qu'il soit possible de donner de la pensée religieuse que suppose et qu’atteste Le livre des Actes un exposé direct. D'abord ce livre ne contient pas de tableau positif et systématique de la foi de son auteur. Il s'adresse
1. ManGewor, Jésus, Messie et Fils de Dieu d’après les Actes des Apôtres, Revue de l'Institut Catholique de Paris, 1907 p. 385-423 ; Ermonr, La Cristologia degli Alti degli Apostoli, Rev. d. se. leolog., 1908, p. 369-383 ; K. Laxe, The theology of the Acts of the Apostles, Am, Journ. of theol., 1915, p. 459-508,
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à des lecteurs déjà gagnés à l'Evangile et auxquels il n’est pas nécessaire de donner un, exposé de la foi qui est la leur. S'il en était autrement il présenterait des lacunes inexplicables qui le rendraient inapte à servir au but que son auteur se serait proposé. Il sous-entend et suppose connues un certain nombre de notions qui constituent les éléments les plus essentiels de sa foi religieuse. Ce n’est qu'incidemment qu'il fournit quelques précisions sur tel ou tel point de doctrine, soit à l’occasion d’un détail de sa narration, soit dans un discours attribué à l’un des héros qu’il met en scène. Le tableau que l’on élaborerait en dégageant les matériaux impliqués dans son récit ne constituerait done pas un système théologique cohérent; ce ne serait qu’une collection de membra disjecta. On ne pourrait même pas être assuré que les notions qu'on y trouverait représentées correspondraïient à celles auxquelles l’auteur attachait le plus d'importance. Il vaut donc mieux réserver les éléments théologiques que contient le récit des Actes pour un exposé d'ensemble de la pensée religieuse du siècle apostolique.
[l est d'autant plus indiqué d'agir ainsi qu’il y a fortement lieu de douter que ces divers éléments se rapportent à une conception cohérente. Certaines des formules les plus caractéristiques
que l'on rencontre dans le livre des Actes pour- raient bien ne pas exprimer le sentiment et les idées de l’auteur mais ceux des sources diverses qu'il à utilisées. Ainsi s’expliqueraient certaines contradictions qui, sans cela, seraient incompréhensibles. Par exemple, une des idées essentielles de l’auteur est que l'Evangile n’est que le prolongement du judaïsme, qu'il est la réalisation de son espérance, l'accomplissement des prophéties dans lesquelles il se résume. Les premiers chrétiens sont présentés — ainsi qu'ils l’ont yraisemblablement été — comme des Juifs pleins de zèle, assidus au culte du Temple. L’apôtre Paul luimême vient à Jérusalem pour y adorer. À côté de cela Le discours d’Etienne présente comme n'étant qu’une simple idolâtrie ce culte du Temple auquel Pierre, Jean et Paul se font un pieux devoir de participer. Comment expliquer ce fait sinon par la reproduction dans le discours d'Elienne d'idées qui n'expriment pas le sentiment de l’auteur des Actes mais qui étaient contenues dans la source utilisée à cet endroit de son récit,
À propos de la christologie on pourrait faire une observation tout à fait analogue. Le point de vue général de l’auteur correspond évidemment à un stade déjà assez avancé de l’évolution du christianisme. Si l’auteur a conservé le souvenir des difficultés qui.ont marqué l'entrée des païens
dans l'Eglise, si surtout il n’ignore pas que les relations n'ont pas toujours été faciles entre chrétiens sortis du ps M teur et chrétiens sortis du paganisme, il n’a aucun doute sur la légitimité de la prédication de l'Evangile aux païens ; il n "éprouve même pas le besoin d'en donner une justification théorique. L'universalisme est pour lui un fait acquis. Les grandes luttes que Paul avait dû soutenir pour le faire triompher, appartiennent au passé et pourtant la christologie qui s’exprime en bien des endroits des Actes — notamment dans les discours de la première partie — est beaucoup plus archaïque, elle correspond à un stade de l’évolution sensiblement moins avancé que la christologie paulinienne. C'est ce qui a été fort bien montré par Harnack{1V,p. 725.) L'expression à rais 0<c5 appliquée au Christ (3, EE ETUES 4,27:80) est, à cet égard, très caractéristique. fl n'y a pas d'autre livre que les Actes dans lequel Jésus soit aussi clairement présenté comme un prophète, comme un homme « approuvé de Dieu » (2,22) destiné à être, à sa seconde venue, le Messie mais qui n’est pas expressément présenté comme l'ayant été pendant son ministère historique (3,135. 20.22.36 ; 4,97; 10,38). *
Loisy (p. 1135.) à qui ce caractère de la christologie des Actes n’a pas échappé croit pouvoir l'expliquer par sa théorie générale sur la Comes
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sition ou plus exatement sur le remaniement du livre. Il estime que, dans sa préoccupation de faire passer le christianisme pour le judaïsme véritable, le rédacteur a effacé tous les traits de la christologie qui dépassaient le point de vue du judaïsme. L’archaïsme de sa christologie serait ainsi voulu et artificiel. Cette explication nous paraît se heurter à une très grosse difficulté. Il faudrait que le rédacteur des Actes eût compris que la christologie qui avait cours dans l'Eglise au début du n° siècle était différente à la fois de l’enseignement de Jésus et de la foi des premiers chrétiens. Il faudraït qu’il se soit rendu compte des conditions dans lesquelles s'était formée cette christologie et qu’il ait été en état de faire la distinction entre ses éléments primitifs et ses éléments secondaires, en d’autres termes 1l aurait fallu qu'il pût envisager l’évolution de la christologie avec les yeux d’un critique moderne. Il suffit, nous semble-t-il, de développer les conséquences de cette conception pour en montrer l'impossibilité. Ici encore une seule explication est possible. C’est que la christologie qu'expriment les discours de la première partie n’est pas celle de l’auteur des Actes mais celle de la tradition à laquelle il a emprunté la substance de ces discours.
Il résulte, nous semble-t-il, de tout cela que l'on ne saurait parler d’une conception théologi-
que propre au livre des Actes et dont l'analyse pourrait servir à fixer la place qui revient à ce livre dans l’évolution du christianisme primitif,