‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 106 sur 141 · V. — LE CARACTÈRE LITTÉRAIRE DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

V. — LE CARACTÈRE LITTÉRAIRE DE L'ÉVANGILE

Sans être plus que l’évangile de Marc dominé par des préoccupations d’un autre ordre que des préoccupations religieuses, apologétiques et missionnaires, Le récit de Matthieu présente une composition plus soignée et est écrit en une langue qui s’écarte du grec classique moins que celle de Marc et qui se signale par une certaine solennité (Jou. Weiss, Literaturgeschichte des N.T., HAGrG IT col. 24192); |

L'analyse du plan de Matthieu donnée plus haut ainsi que nos remarques sur la manière dont sont insérés dans l'évangile les éléments venant des

Logia ont déjà signalé un des traits caractéristiques de la composition chez Matthieu, la tendance à grouper en masses plus ou moins compactes les éléments similaires, aussi bien les éléments narratifs que les éléments didactiques !. Il arrive fréquemment que ces groupements soient dominés par certains nombres, soit qu'il y ait à. un procédé destiné à aider la mémoire des catéchistes et de leurs auditeurs, comme le pense Hawkins (p. 131), soit qu’il faille y reconnaitre le produit de certaines spéculations sur la valeur mystique des nombres®?.

On doit d’abord remarquer que par l'emploi cinq fois répété de la formule être itéscey 5 Tnooëc (7, 865 11,15 18,08 %-19 180,1) Msttheuoe vise l’activité de Jésus, abstraction faite de l'histoire de la passion, en cinq périodes. Il ne faut toutefois pas attribuer trop d'importance à ce fait, car la division ainsi indiquée pourrait bien s'être trouvée déjà dans les Logia ?.

C'est pour le nombre 7 que Matthieu semble avoir une prédilection. La généalogie (1, 1-17) est

4. ALLEN, M£., p. LXV ; Nicorarpor, Les procédés de rédaction, p. 102 s. Ce point est aussi admis par LÉVESQUE, Quelques procécdlés lilléraires de saint Matthieu, R. B., 1916, p. 387-402.

2. Du rôle joué par le nombre 5 chez Matthieu on doit rapprocher la division de la Loi et celle des Psaumes en à livres, la collection des 5 Megillot, etc.

divisée en trois séries de 14, soit deux fois sept

générations !. Pour arriver à ce résultat, l’évangéliste a dû faire quelque violence aux textes de

l'Ancien Testament qui lui servaient de source.

A la série Achazia, Joas, Amatsia, Azaria de 1

Chron., 3, 11. 12 il a substitué Ozeia (1, 8-9). Dans 5,3sil y a sept Béatitudes, si du moins on élimine celle du verset à qui reproduit Ps. 37, 11 et celle du v. 11 qui n'a pas la même forme que les autres et qui est une paraphrase du ». 14.

L'Oraison Dominicale (6, 9 s.) comprend sept de-

mandes. Il y a sept paraboles au ch. 13 et sept malédictions au ch. 23. Dans 18, 22, il est recommandé de pardonner, non pas sept fois mais septante fois sept fois.

On rencontre aussi des groupements par trois,

sans parler des trois tentations.(4, 3-10) et des

trois prières de Gethsémané (26, 39-44), il y a au début du ch. 6 les trois pratiques religieuses de la prière, de L'aumône et du jeûne et, dans 23, 23,

Papias und im ersten Evangelium, Z. N. T. W., 1, 1900, p. 252- 254. Nestle admet que les cinq groupes de discours pourraient avoir correspondu aux cinq livres de Papias. Il semble cependant que si la division avait été aussi nette qu'il le faudrait pour cela, Luc ne l’aurait pas fait entièrement disparaitre.

1. Certains critiques, comme autrefois Gfôrer et plus récemment Box (The Gospel narratives of lhe Nalivity and the alleged influence of heathen ideas, Z. N. T. W., VI, 1905, p. 85), voient plutôt dans 14 la valeur numérique des lettres du nom de David en hébreu (4 + 6 + 4).

l'essentiel de la Loi est ramené à trois points : Justice, miséricorde et fidélité !. Il est difficile de penser que tout ceci puisse être fortuit?.

Quand on compare les récits de Matthieu aux . textes parallèles de Marc et de Luc, on constate dans le premier évangile une tendance très nette à abréger et à condenser la narration. Il ne s’agit pas seulement de l'omission de tel ou tel détail sous l'influence de préoccupations dogmatiques (voir p. 192 s.), mais d’abréviations de pure forme. Là où Matthieu raconte les mêmes choses que Marc et Luc, il les raconte généralement en moins de mots. La guérison du paralytique (9, 1-8) comprend 126 mots dans Matthieu contre 196 dans Marc et 212 dans Luc, l'épisode de Gadara (8, 28-34) à 136 mots dans Matthieu, 325 et 293 dans Marc et Luc. L'abréviation se fait sou-

1. Ceci est particulièrement significatif puisque dans le texte parallèle Luc (22, 42} ne mentionne que la justice et l'amour.

2. Lévesque (Quelques procédés littéraires de saint Matthieu, R. B., 1916, p. 1-22) signale comme un procédé littéraire de Matthieu ce qu'il appelle la « substitution du pluriel d'indétermi- . nation au singulier », par exemple le fait que ce sont les disciples qui murmurent contre la femme qui a oint les pieds de Jésus (26, 8), tandis que dans Jean (22, 5), c'est Judas, ou que les deux brigands injurient Jésus (27, 44) tandis que dans Luc (23, 39) c'est seulement l’un d'eux. Les observations de Lévesque ne portent que si l’on admet a priori l'harmonie absolue des récits évangéliques. En réalité la différence qu'il y a entre le récit de Matthieu et les récits parallèles sur les points qu'étudie Lévesque est une différence de fond et pas seulement de forme.

4 vent par suppression de répétitions ou correc- tion d’une expression redondante faisant presque pléonasme. Dans 8, 16, Malthieu a « le soir venu » sans « au coucher du soleil » comme Marc, dans 8, 3ila « sa lèpre fut purifiée » au lieu de « la lèpre le quitta et fut purifiée »; dans &, 26 au lieu de la phrase de Marc, « le vent tomba et il y eut un grand calme », Matthieu a seulement «il - y eut un grand calme ». On peut aussi relever Le fait que, sur dix négations doubles de Marc, Matthieu n’en reproduit que trois {ALLEN, M4., p. xxv). Tout cela donne au style une allure moins embarrassée et moins lourde que chez Marc. Cet effet est encore obtenu par le remplacement fréquent du xx de Marc par la particule 22 (Hawkins, p. 120 s.) et par un emploi beaucoup plus discret d'expressions comme xai <10%< (67 fois dans M4. contre 41 fois dans Mc.), ré (Me., 26 fois; Mt., 16 dont 4 dans des passages venant de Mc.) (ALLEN, Mt., p. xixs.).

L'emploi du verbe est beaucoup plus proche de l'usage classique que celui de Marc. Le présent historique, pour lequel le second évangile a une véritable prédilection, est beaucoup plus rare. Des 151 présents historiques de Marc, Matthieu n'en reproduit que 21 et en outre emploie 72 fois le présent historique dans des passages qui ne viennent pas de Marc (Hawkins, p. 114 s.; Ace, Mé.,

p. xx). L'imparfait est aussi, chez Matthieu, d'un emploi beaucoup plus rare que chez Marc. Allen (M4, p. xx s.) a dressé une liste de 41 cas où l'imparfait de Marc est remplacé dans Matthieu par un aoriste! et une autre de 187 cas où l’imparfait de Marc est omis ou remplacé par une autre tournure.

La conjugaison périphrastique avec le verbe être comme auxiliaire est beaucoup plus rare chez Matthieu que chez Marc. À l’imparfait par exemple, Marc l’a 18 fois et Matthieu une seule (AcLEN, Mt., p. xxu). L'emploi de #oËxro comme auxiliaire est aussi moins fréquent puisque, des 26 cas de Marc, Matthieu n'en retient que 5 (ALLEN, M£., p. xx1 s.).

Avant de passer des questions de style aux questions de vocabulaire, on peut noter que Matthieu évite, en général, une construction pour laquelle Mare a une véritable prédilection, l’emploi avec le verbe composé d’un complément construit avec la préposition qui entre dans la construction du verbe (ALLEN, Mt., p. xxvs.).

Pour le vocabulaire, Matthieu remplace souvent par des mots usuels les termes rares employés par Marc. Le lexique de Matthieu t ne présente

: Dont 10 cas de substitution de eïxev{ov) à £heyev{oy). 2, Jacquier, Hisl., II, p. 389. On ne possède pas sur le voca-

pas une proportion de termes particuliers (dans . le Nouveau Testament) différente de celle que . l’on rencontre chez Marc ; on peut seulement noter que le nombre des termes qui ne sé trouvent ni dans la langue classique ni dans les LXX y est, sensiblement plus faible.

Il convient de noter la prédilection de Matthieu pour le terme de Royaume des cieux et la rareté relative de l’expression Royaume de Dieu, rareté d'autant plus frappante que le terme se trouvait plus souvent dans les sources de Matthieu !. Enfin

on peut noter avec von Soden (Das Interesse, p. 156 s.) certains contacts de vocabulaire avec les épîtres et notamment avec les épiîtres pauliniennes. Ces contacts sont d'autant plus remarquables que la théologie du premier évangile présente moins d’affinités avec la pensée paulinienne. Il faut sans doute les expliquer par l'influence exercée par les épîtres sur la langue chrétienne en général et par conséquent y voir un indice de la composition relativement tardive de

Matthieu.

bulaire de Matthieu d'étude qui puisse être comparée à celles qui ont été consacrées aux vocabulaires de Marc ou de Luc.

1. On trouve chez Matthieu 8 fois Royaume sans détermination, 34 fois Royaume des cieux, 3 fois ton Royaume ou Royaume du Père (— Royaume de Dieu), 4 fois Royaume de Dieu et 3 fois Royaume du Messie.

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