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VI. — Les SOURCES DE L'ÉVANGILE

L'évangile de Matthieu, nous l’avons vu, se compose de trois éléments. Le premier est formé de récits qui se trouvent aussi dans l'évangile de Marc et que l’on peut considérer, nous avons essayé de le montrer, comme lui ayant été empruntés. Ils forment un peu plus de la moitié de son récit (environ 53 0/0). Nous avons indiqué de quelle nature sont les remaniements que leur à fait subir le rédacteur du premier évangile. Le second est constitué par les morceaux particuliers à Matthieu et à Luc et qui forment le fond commun des Logia (un peu moins d’un quart du récit : 23,20 0/0). En ce qui les concerne, les procédés de rédaction de Matthieu sont plus difficiles à définir et ne peuvent l'être que d'une manière indirecte, puisque la source ne nous a pas été conservée et ne peut être reconstruite avec une entière certitude, ni quant à la forme, ni quant au fond. Il semble cependant qu'on puisse admettre que Matthieu n’a reproduit qu’en partie la disposition qu'elle devait avoir et qu'il s'est attaché à constituer des masses relativement importantes et de les

intégrer aussi bien que possible dans la trame du récit de Marc.

Enfin, il y a — c’est là le troisième élément constitutif de Matthieu — certains morceaux qui ne se trouvent que dans le premier évangile (un peu moins d’un quart du récit, environ 23,80 0/0). Nous en avons donné plus haut (p. 170 s.) l'énumération. Il nous faut maintenant les examiner afin d'en déterminer l’origine, dans la mesure du moins où l'absence de termes précis de comparaison permet de le faire.

Les morceaux qui forment ce troisième groupe présentent entre eux une diversité telle qu'on ne saurait les attribuer à une source unique homogène, ni même à un seul cycle detraditions. On y trouve des récits d’un type très particulier comme l’évangile de l'enfance (1-2), ou comme les traditions relatives à Pierre (14, 28-31; 16, 17-19), des récits comme la guérison des deux aveugles (9, 27-31), ou celle du démoniaque muet (9, 32-34) qui présentent de grandes affinités avec certains récits de Marc, des éléments narralifs tels que le songe de la femme de Pilate (27, 19) ou Pilate se lavant les mains (27, 24-25), qui n'ont pu avoir originairement une existence indépendante, mais qui sont de simples développements du récit de Marc. Bon nombre des éléments particuliers à Matthieu sont, par leur nature et leur contenu,

très proches de ceux qui se trouvent aussi dans Luc. Nous pouvons les considérer comme venant des Logia. [ls sont, dans beaucoup de cas, étroitement combinés à des morceaux de la même origine (5, 4. 7.10. 14. 16. 17-20, etc.). Enfin, on doit noter que certains des morceaux qui nous occupent ontun caractère rédactionnel évident (par exemple: 3, 14-15 ; 4, 13-16 ; 5, 1-2, etc.).

Il convient d'essayer de classer les morceaux particuliers de Matthieu en les rapportant aux divers groupes que nous avons essayé de caractériser.

Nous attribuerons d’abord au rédacteur certains éléments qui représentent à peine un apport nouveau de la tradition ou qui répondent à des idées personnelles de l’auteur. Nous rangerons dans cette catégorie l'entretien de Jésus avec Jean- Baptiste avant le baptême (E, 3, 14-15); il s’agit, pour l’évangéliste, de montrer que Jésus n'a pas recu le baptème parce qu'il avait des péchés à se faire pardonner, mais parce qu'il convenait qu'il accomplit « toute justice », c'est-à-dire se soumit à un plan institué par Dieu. La mention de la venue de Jésus de Nazareth à Capernaum (F, 14, 13-16) est destinée d’une partà montrer la réalisation d’une prophétie d'Ésaïe et de l'autre à donner un équivalent au récit de Mare sur l’enseignement de Jésus à Capernaum (Mc., 1, 21-22), récit

dont l'introduction du Sermon sur la Montagne entrainait la disparition. Le caractère rédactionnel de la notice qui amène le Sermon sur la Montagne (G, 5, 1-2) est évident. Un second groupe d'éléments rédactionnels est constitué par de petits détails que Matthieu, sans doute, n’a pas imaginés, mais qu'il a introduits dans la trame du récit de Marc dont elles constituent des enjolivements nés de préoccupations apologétiques facilement reconnaissables (AR, 27, 10-11. 14-16 : Jésus dans le Temple, les pharisiens veulent faire taire ceux qui l’acclament. AY, 26, 52-54: celui qui frappe par l'épée; les douze légions d’anges. BA, 27, 19 : songe de la femme de Pilate. BB, 27, 24-95 : Pilate se lave les mains. BC, 25, 51- 53 : tremblement de terre, résurrections au moment de la mort de Jésus. BD, 27, 62-66 : la garde au sépulcre. BF, 28, 11-15 : ne des autorités Juives).

Un troisième groupe de morceaux particuliers à Matthieu est constitué par quelques récits, comme la guérison des deux aveugles (T, 9, 27-31), celle du démoniaque muet (U, 9, 32-34), l'apparition aux femmes (BE, 28, 9-10), l'apparition en Galilée (BG, 28, 16-20) !

1. J1 faut peut-être ajouter ici l'impôt du Temple (AK, 17, 24-

27) si l’on n’estime pas, à cause du rôle qu'y joue Pierre, devoir le rapprocher des morceaux 74, 28-31 ; 16, 17-19.

Ces récits étrangers à l’évangile de Marc appartiennent à des traditions qui lui sont parallèles et qui en sont fort voisines. Au même groupe on peut rattacher encore deux morceaux qui semblent bien avoir un caractère secondaire, le récit de guérisons collectives (AI, 15, 29-31), transposition probable d'un récit de Marc (7, 31-37) et l'épisode de la fin de Judas (AZ, 27, 3-10) qui répond à un intérêt pour l’histoire du traître qui n'existait pas, du moins au même degré, au moment de la composition du second évangile.

Deux morceaux présentent un caractère particulier. Pierre y joue un rôle de premier plan. Il n'y a cependant pas là des épisodes complets, mais seulement des éléments ajoutés à des épisodes qui setrouvaient déjà chez Marc. Dans l'épisode de Jésus marchant sur les eaux, Matthieu ajoute le détail relatif à Pierre qui veut rejoindre son maître en marchant, lui aussi, sur la mer (AG, 14,28-31), le second est la déclaration bien connue de Jésus à Pierre en réponse à la confession messianique de l’apôtre (AJ, 16, 17-19). Ces éléments sont suffisamment nouveaux et caractéristiques pour qu’on ne puisse y voir de simples additions rédactionnelles. Il faut y reconnaitre une tradition particulière en relation directe avec le rôle de plus en plus important attribué à Pierre dans la fondation et le développement de l'Église. À ces deux

morceaux on doit, sans doute, ajouter l'épisode de l'impôt du Temple (AK, 77, 24-27), en raison du rôle qu'y joue Pierre et de la manière étroite dont il est associé à Jésus.

Abstraction faite des quatre premiers morceaux dont l’ensemble constitue l’évangile de l'enfance, tous les autres éléments particuliers de Matthieu (ils sont au nombre de 36) présentent un caractère didactique.

Ce sont des discours étendus, des paroles isolées ou des paraboles. Tantôt ils sont isolés ou intercalés entre des éléments que Matthieu a en commun avec Marc et Luc ou avec Luc seul (par exemple : AC, 13, 36-43 : explication de la parabole de l’ivraie. AD, 13, 44-46 : paraboles du trésor et de la perle. AE, 13, 47-50: parabole du filet. AF, 13, 51-52 : le bon scribe et le trésor de son cœur). Tantôt ils sont incorporés et étroitement associés à des matériaux empruntés soit à Marc (Z, 12, 5-7 : la circoncision et le service du Temple le jour du sabbat), soit aux Logia (H, 5, 4. 7. 10: Béatitudes particulières au premier évangile). L’homogénéité de ces divers éléments ne parait guère douteuse. Il est impossible de les séparer des autres morceaux empruntés aux Logia. Comme ceux-ci nous sont apparus comme une collection formée progressivement, nous pouvons supposer

que les morceaux dont nous parlons ne se trouvaient que dans la recension utilisée par Matthieu !.

Ces morceaux sont les suivants : H, 5, 4. 7. 10: Béatitudes, 1, 6, 14-16: la lumière du monde, la ville sur une montagne. J, 5, 17-20 : la Loi et les prophètes. K, 5, 21-24: le meurtre. EL, 5727-32 l'adultère et le divorce. M, 5, 33-37 : le serment. N, 5, 38-41 : l'esprit de vengeance. OMS l'aumône. P, 6, 5-8: la prière. Q, 6, 16-18 : le, jeûne. R, 7-6 : contre les profanations. $., 7, 15 ee contre les faux prophètes. V, 10, à s.: éléments du discours d'envoi en mission. W, 10, 17-26 : souffrances annoncées aux disciples. X, 10, 40- 11,1: conclusion de l'envoi en mission. Ÿ, 11,28- 30 : appel aux fatigués et aux chargés. Z, 12, 6-7: la circoncision el le service du Temple le jour du sabbat. AA, 12, 86-37 : sur les paroles vaines. AB, 13, 24-30 : parabole de l'ivraie. AC, 15, 36-43 : explication de la parabole de l'ivraie. AD, 13, 44-46 : paraboles du trésor et de la perle. AE, 13, 47-50 : parabole du filet. AF, 15, 61-52 : le bon scribe et le trésor de son cœur. AH, 16, 12-13 : toute vigne que mon Père n’a pas plantée. AL, 18, 4 : parole sur les enfants. AM, 18, 10 :

1.11 va sans dire que nous n'entendons nullement contester que certains éléments puissent ou doivent être attribués à l'évangéliste soit pour la forme, soit pour le fond.

contre le mépris des petits. AN, 18, 16-20 : pardonner au frère. AO, 18, 23-35 : parabole du serviteur impitoyable. AP, 19, 10-12 : les eunuques. AO, 20, 1-16 : parabole des ouvriers loués à diverses heures. AS. 21, 28-32 : parabole des deux fils. AT, 23, 2 s.: contre les pharisiens, AU, 24, 10-12: scandales, haines et faux prophètes dans les derniers jours. AV. 24, 30 : la venue du Fils de l'Homme. AW, 25, 1-13 : parabole des dix vierges. AX, 25, 31-46 : le jugement dernier.

Il nous reste à examiner les morceaux qui.

constituent l'évangile de l'enfance !. Il faut re-

4. Il faut traiter séparément la question de l'évangile de l’enfance chez Matthieu et chez Luc, les deux récits présentant entre eux de très importantes différences dont il suffit de noter les principales : 1° Différence des généalogies. 2° Matthieu fait habiter les parents de Jésus à Bethléhem tandis que Luc les y amène à l'occasion du recensement. 3° Matthieu ne dit rien de Jean-Baptiste. 4° Tout le récit de Matthieu repose sur l'idéè de la naissance surnaturelle, tandis que cette idée n'est qu'accessoirement indiquée chez Luc et ne représente chez lui qu'un élément secondaire. 5° Matthieu ignore l'adoration des bergers ; de son côté Luc ne connaît ni l'épisode des Mages, ni le massacre des enfants, ni la fuite en Égypte. Dans ces conditions il paraît bien chimérique de tenter de reconstruire une sourceunique — qui serait substantiellement identique au protévangile de Jacques — pour expliquer la genèse des évangiles de l'enfance de Matthieu et de Luc, ainsi que l’a fait Conrany (Die Quellen der kanonischen Kindheitsgeschichte, Goettingen, 1900. Cf. aussi A. Resce, Das Kindheitsevangelium nach Lucas und Matthaeus, Leipzig, 1897, T. U. X, p. 5.). Nous ne mentionnons que pour mémoire la difficulté qu'il y aurait à admettre que le protévangile de Jacques,

marquer d’abord qu'on y constate la juxtaposition de deux éléments auxquels il n’est pas possible d'attribuer la même origine : la généalogie et le récit de la naissance et de l'enfance propre-

après avoir servi de source à Matthieu et à Luc, soit resté inconnu pendant près de deux siècles pour réapparaitre au troisième.

En réalité Matthieu et Luc n'ont en commun que les données premières de leurs récits. Sur cette base ils ont construit des récits tout à fait différents. Cf. Usener, Z. N. T. W., IV, 1903, p.6. Les évangiles de l'enfance ont donné lieu à une abondante littérature. Nous devons nous borner à indiquer ici ce qu'il y a de plus essentiel : H. UsENER; Religionsgeschichtliche Untersuchungen, I, Das Weihnachtsfest, Bonn, 1889, ? publ. par H. LisrzMANN, 1914 ; Usener, Geburt und Kindheit Christi, Z. N.T. W., I1V,1903, p.is. (trad. angl., art. Nalivity, E. B., III, col. 3340s.); LOBSTEIN, Le dogme de la naissance miraculeuse du Christ, Paris, 1890 ; W. Ramsay, Whas Christ born at Bethlehem? London, 1898, 5 1905 : J. Hazévy, Notes évangéliques, VI, Conceplion et naissance de Jésus selon les synoptiques, Revue Sémitique, 1902; W. SoLrau, Die Geburtsgeschichte Jesu Chrisli, Leipzig, 1902; Box, The Gospel narratives of the nalivily and the alleged influence of heatern ideas, Z. N. T. W., VI, 1905, p. 80 s.; Box, The virgin birth of Jesus, London, 4916; J. HACKER, Die Jungfrauengeburt und das Neue Testament, Z, f.wiss. Th., 1906, p.18s.; R. FRANCKH, Die Geburtsgeschichte Jesu Christi im Lichte der allorientalischen Wellanschauung dans PhilotesiaP. KLeINert zum LXX Geburtstag dargebracht, Berlin, 1907; P. SAINTYVES, Les Vierges Mères el les Naissances miraculeuses, Paris, 1908 ; PErERSEN, Die wunderbare Geburt des Heilandes, Tübingen, 1909 ; D. VoeLrer, Die evangelische Erzählungen von der Geburt und Kindheil Jesu kritisch untersucht, Strasbourg, 1911 ; H. GREssmanN, Das Weihnachtsevangelium auf Ursprung und Geschichte untersucht, Religion und Geisteskullur, 1914, p. 15-109 ; Cu. GuicNeBerT. La vie cachée de Jésus, Paris, 1921 et, bien entendu, les principaux commentaires sur les premiers chapitres de Matthieu et de Luc.

ment dit. La généalogie est destinée à justifier en fait l'idée dogmatique de la descendance davidique du Messie (Loisy, 1, p. 319). Elle ne peut avoir été conçue par un homme qui ne considérait Joseph que comme le père adoptif ou le pèré putatif de Jésus! car, dans ce cas, elle n’apprendrait rien sur l'origine humaine de Jésus?. C’est dans le récit de Matthieu, comme le dit Loisy (1, p. 317), un «morceau de tradition incomplètement assimilé ». 4

Il n'est pas douteux que l’évangile de l’{nfance

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