‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 31 sur 141 · LE TÉMOIGNAGE DE LA TRADITION SUR LA COMPOSITION DES ÉVANGILES · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DE LA TRADITION SUR LA COMPOSITION DES ÉVANGILES

. Nous n'avons pas l'intention de suivre ici l’histoire des évangiles dans l'Eglise. C'est une étude

qui ne peut être utilement entreprise que pour les quatre évangiles à la fois et qui pour cetteraison

doit être réservée à l’histoire du canon. Nous

nous proposons seulement d'examiner les quelques

témoignages d'écrivains de l'ancienne Eglise qui apportent des indications positives sur la composition des évangiles synoptiques.

J: — Le PrRoroœuE ‘he Euüc

Le premier témoignage à examiner est celui de l’'évangile de Luc dans son prologue (7, 1-4). Celuici est ainsi conçu : « Plusieurs déjà ont entrepris de rédiger le récit des événements qui se

sont accomplis! parmi nous tels que nous les ont transmis ceux qui en ont été, depuis l’origine, les témoins oculaires et qui sont devenus ministres de la parole. Et j'ai cru bon, moi aussi, de m'informer avec soin de toutes choses depuis le commencement?, et d'en écrire pour toi, excellent

4. On peut aussi traduire « dont on est pleinement convaincu ».

2. Le mot &vwfey qu'emploie Luc est généralementcompris dans le sens de « depuis les origines» et rapporté au fait que Luc remonte dans son récit plus haut que Marc non seulement jusqu'à la naissance de Jésus mais jusqu'à l'annonce de celle de Jean-Baptiste. Cependant, dansl'antiquité, ORIGÈNE (Hom. l'in Lucam, Mie, P. G., XIII, col. 1804) et dans les temps modernes F. Drseuus (Die Herkunft der Sonderstücke des Lukasevangeliums, Z. N.T. W., XII, 1911, p. 338), E. KLosrTEermanN (Lc., p. 362 s.), LAGRANGE (Le., p. 5, 6.) entendent « depuis longtemps », sens en faveur duquel on peut invoquer Pap. Tebt., 1,59. L. 6 ss. 10 (cf. MouLron-MiLLiGAN, T'he vocabulary of the greek New Testament, London, 4915, /, p. 50). Lagrange invoque en faveur de cette interprétation un double argument : 1° il y aurait, selon lui, avec le sens « depuis le commencement » double emploi et même tautologie entre les mots vwley el räoiv. 2° Le sens recommandé par lui lui semble résulter de la place occupée par évwfey immédiatement après xapnxo}ovünxért. Aucun de ces arguments n'est probant. La place occupée par le mot üywôev rend le sens défendu par Lagrange possible mais non nécessaire. Quant à la tautologie signalée, elle ne nous paraît pas exister. Le mot räouv peut signifier que les évangiles antérieurs, par exemple celui de Marc, présentaient des lacunes et que Luc prétend raconter les mêmes choses mais d’une manière plus complète. Le mot ävw0ev, au contraire, peut se rapporter au fait que Luc, en faisant commencer son récit plus haut, entend élargir le cadre adopté par ses prédécesseurs et faire entrerdans l'histoire évangélique des évènements qu'ils n'y avaient pas compris. Le sens « depuis le début » est

Théophile, une narration bien suivie, afin que tu reconnaisses la solidité des enseignements que tu as reçus. »

Cette introduction met plusieurs faits importants en lumière. D'abord c'est qu'avant Luc, ily a eu de multiples ! essais de rédaction de l'histoire évangélique. L'analyse des relations des synoptiques entre eux établit qu'un des récits ainsi composésétait celui de Mare, tout au plussousune forme légèrement différente de celle que nous connaissons. Il faut y Joindre en tout cas les Logia, mais non, semble-t-il, l'évangile de Matthieu. La nécessité affirmée par Luc de recherches soigneuses pour l'établissement d’un récit bien ordonné suppose qu'il se trouvait en présence d'un état déjà complexe de la tradition. Les évangiles qu'il avait sous les yeux devaient être déjà nombreux.

Les premières narrations reposaient sur l’autorité de ceux qui, après avoir été les témoins ocu-

donc possible ; il nous semble qu'il doit être préféré à « depuis longtemps », parce que Luc aurait difficilement pu faire allusion au moment où il avait commencé son enquête sans fournir en même temps quelques indications sur les conditions dans lesquelles il l'avait faite. Le sens « de nouveau », qui serait théoriquement possible, doit être écarté parce qu'il exigerait, comme le remarque justement Lagrange, qu'il ait été question d’enquêtes antérieures.

1. Luc dit mohoi, ce qui, suivant les cas, peut être traduit par « plusieurs » ou par « beaucoup ».

416 LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES Ba

Li ll

Jaires de l’histoire évangélique, étaient devenus les

ministres de la parole, c’est-à-dire les prédicateurs du christianisme!, en d’autres termes sur ce qu’on a appelé ia catéchèse apostolique, qui se trouve être ainsi le fondement premier de toute la littérature évangélique. Mais si les narrations dont parle Luc reposent sur la catéchèse apostolique, elles ne se confondent pas avec elle. Luc n’a pas connu de récit évangélique qui émanât directement d’un apôtre ou qui passàt pour en être la reproduction authentique; et comme cela est dit sans aucune pointe polémique, nous pouvons aller plus loin encore et conclure de son témoignage qu’il n’existait pas avant lui d’évangile qui fût considéré comme venant d'un apôtre. On peut même se demander si Luc aurait jamais eu l’idée d'écrire

son livre au cas où il aurait connu un RACE ;

apostolique.

Luc ne critique pas directement les œuvres de ses devanciers, il se borne à indiquer l'idéal qu'il se propose de réaliser dans son livre. Le programme qu'il trace est intéressant parce qu'il fait connaitre les points sur lesquels les évangiles antérieurs ne le satisfaisaient pas. Il veut faire un récit qui repose sur des recherches soigneuses,

1. On peut remarquer qu'il y a là, les deux éléments qui, d'après Actes 1, 21-22, constituent les conditions de l'apostolat.

qui remonte aux origines, qui soit coniplet eten- |

fin bien ordonné. Nous en pouvons .conclure que ë les évangiles qu'il connaissait ne présentaient pas,

à ses yeux, ces diverses qualités.

IL — Le Témorenace DE Papras!

Papias, évêque d'Hiérapolis en Phrygie, com-

posa, sans doute vers 140?, un ouvrage en cinq,

livres intitulé « Explications des paroles du Sei-

1. SCHLEIERMNACHER, Ueber die Zeugnisse des Papias von unseren beiden ersten Evangelien, St. u. Kr., 1832, p. 135-168; Tu. ZABN, Papias von Hierapolis, SE. u. Kr., 1866, p.949 ; G. K,, I, p. 894s.; Forsch., VI, p. 112-147; Hizcenrezo, Papias von Hierapolis, Z. f. wiss. Th., 1875, p. 231-270; Papias über Marcus und Matthäus,

. Z. f. wiss. Th., 1879, p. 1-18 ; Papias von Hierapolis und die neueste

Evangelienforschung, Z. f. wiss. Th., 1886, p. 257-291; WEtFFEN- BACH, Rückblick auf die neuesten Papiasverhandlungen, Jahrb. f. pr. Th:, 1811, 323-2719, 406-468; Die Papiasfragmente über Marcus und Matthäus, Berlin, s.d. (1878) : Ta. MomMsEN, Papiani-

sches, Z. N. T. W..III, 1902, p. 156 s.; P. Corssex, Zu Eusebius

he TL 89 und AS, ZON. TO. LUIT, 1902 p242rs8; GOErez, Papias und seine Quellen, Süilzber. phil. hist. KI. d. kün. bayr.

Akad. der Wissensch., 1903, p. 267 s.; CHAPMANN, Le témoignage

de Jean le Presbytre ausujet de saint Marc et de saint Luc, Revue Bénédictine, 1906, p. 357-376 ; BLass, Papias bei Eusebius, Beitr. z. Ford. chr. Theol., XI, 2 (1907).

2, Les critiques ne sont pas entièrement d'accord sur la date de la composition de l'ouvrage de Papias. Asporr dit entre 120 et RCE 430, Sanpay, NicoL, Zaxn, Loisy entre 125 et 130, Licurroor entre “A 130 et 140, Wesrcorr, STANTON, BATIFFOL entre 140 et 150, HarNack entre 145 et 160. Sur cette question, voir t. II, ch. 1v.

418 LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES gneur » (Asylwv optaxov &énynoetc !). Eusèbe (4. e., III, 89, 1) cite le témoignage d'Irénée (Haer., V, 33, 4), d'après lequel Papias, homme antique, avaitété l'auditeur de Jean et le compagnon de Polycarpe; mais il ne paraît pas admettre ce témoignage sans réserves. Eusèbe n'était pas sympathique aux vues chiliastes de l’évêque d'Hiérapolis. « C'était, dit-il, un petit esprit ainsi que cela apparaît dans ses écrits » (111, 39, 13). Il souligne — se mettant sur ce point important en opposition avec Irénée — que Papias n’a ni vu ni entendu les saints

4. Zaux (G. K., 1, p. 851 s.) admet comme théoriquement possible que le titre de l'ouvrage de Papias puisse être traduit « Explication des oracles du Seigneur », c’est-à-dire des prophéties de l'Ancien Testament. Il ne doute pas cependant que l’ouvrage de Papias ait été (consacré à l'explication des paroles de Jésus. Une idée analogue à celle qu'avait indiquée Zahn a été reprise par F. Burkirt (The Gospel history anu its transmission, Edinburgh, 1896, p. 126 s.), et systématiquement développée par RenpeLz Harriset Vacer Burcu(Testimonies, Cambridge, 1916-1920, 2 vol.). Ces auteurs se sont efforcés de montrer que les Logia de Matthieu dont parle et qu'avait commentés Papias étaient un recueil de textes de l'Ancien Testament ayant servi à l’enseignement chrétien et à la polémique, principalement contre les Juifs. Ce recueil aurait été longtemps conservé dans l'Église. Les Testimonia de Cyprien en seraient une recension et de même un recueil conservé au mont Athos dans un manuscrit du xvi° siècle et attribué au moine Matthieu, un peu témérairement identifié à l’apôtre Matthieu. Il y a là une combinaison ingénieuse mais par trop subtile et qui repose sur des bases étroites et fragiles. On peut considérer comme décisive la réfutation qu'ont faite de ce système GUIGNEBERT (R. H.R., {. LXXXTI, 1920, p. 58-69) et Loisx (R. H. L. R., 1921, p. 277-282).

apôtres mais seulement reçu la tradition de la foi de ceux qui les avaient connus (//1,39, 2), etcomme il a eu soin de conserver un passage caractéristique de la préface de Papias, nous sommes en état de nous assurer que ce jugement d'Eusèbe ne lui est pas dicté par l'hostilité que lui inspiraient les vues théologiques de Papias.

Dans cette préface, Papias s'exprimait ainsi

« Pour toi, je n'hésiterai pas à ajouter ce que j'ai appris des presbytres et dont j'ai fort bien conservé Le souvenir, pour confirmer la vérité de mes explications. Car ce n’était pas auprès des beaux parleurs que je me plaisais, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignaient le vrai; je n’aimais pas ceux qui rapportaient des préceptes étrangers, mais ceux qui transmettaient les commandements imposés par le Seigneur à notre foi el nés de la vérité elle-même. Quand quelque part je rencontrais ceux qui avaient été dans la compagnic des presbytres, je cherchais à savoir les propos des presbytres, ce qu'avaient dit (eirey) André ou Pierre ou Philippe ou Thomas ou Jacques ou Jean ou Matthieu ou quelqu'autre des disciples du Seigneur; ce que disaient (Aéysvou) ! Aristion et Jean le presbytre, disciples du Seigneur ! ».

4. Dans Eusèes, h. e., III, 39, 3-4. Je suis la traduction de E. GRapin, Paris, 1905.

D rs, LE

Nous nous bornerons au sujet de ce texte aux remarques les plus essentielles !. Papias distingue deux personnages du nom de Jean. Le premier nommé entre Jacques et Matthieu est certainement l’apôtre, fils de Zébédée. Papias parle de son témoignage au passé et n'indique nullement qu'il l'ait recueilli directement etqu'il ait été, même dans : sa Jeunesse, le contemporain de ce Jean. L'autre nommé à coté d’Aristion et après lui, est qualifié de presbytre. Papias parle du témoignage de ces deux hommes au présent, ce qui implique qu’à un moment qui n’est pas nécessairement celui de la composition de son ouvrage, mais qui pourrait être celui où il s’est documenté, il a été à même de recueillir le témoignage de ce presbytre Jean, non pas directement, sans doute — car il n’aurait pas manqué de le dire — du moins comme celui d’un personnage contemporain.

Mais ici apparaît une difficulté : Papias à écrit entre 140 et 150 où un peu avant; on ne peut guère admettre qu’il faille faire remonter à plus de 20, ou au maximum, de 30 ans plus tôt le moment où il a dù recueillir la documentation qu'il a mise en œuvre. Cela donnerait, dans les conditions les plus favorables, l'année 110 environ comme la date la plus reculée à laquelle Papias

1. Il y aura lieu de l’étudier plus à fond à propos de la tradidion relative à Jean et à son évangile. \

ait pu recueillir les traditions d’Aristion et du

presbytre Jean comme celles des personnalités | encore vivantes. Rien n'autorise à penser que ces deux personnages aient été, à ce moment-là, au

terme extrême de leur vie. Si vraiment ils avaient été, comme le dit Papias, disciples du Seigneur, il

faudrait placer leur naissance au plus tard vers

l'an 10, de sorte qu’au moment où Papias recueillit

- leurs traditions, ils auraient été au moins cente-

paires et auraient l’un et l’autre vécu un certain temps encore. Il y a lieu de fortement douter de l'indication fournie par Papias et de supposer qu’il s’est mépris, d’une manière qui n’est pas nécessairement intentionnelle, sur la qualité de ses informateurs, peut-être tout simplement parce que le

terme de presbytre, après avoir signifié ceux qui

avaient été en contact avec le Seigneur lui-même, avait pris un sens différent et désigné ceux qui pouvaient — comme ce fut le cas pour Polycarpe — se vanter d’un contact plus ou moins direct et plus ou moins prolongé avec quelque grand per-

sonnage du passé ou avec quelqu'une des Eglises

qui pouvaient passer pour avoir été les mères des autres Eglises. On pourrait aussi supposer — ce qu'ont fait plusieurs savants — que le texte de Papias a été accidentellement altéré. Diverses propositions, dont quelques-unes fort séduisantes, ont été faites pour le corriger; elles gardent un carac-

tère conjectural!. Que l’on adopte l’une ou l’autre

de ces hypothèses ou que, ce qui est sans doute à préférer, on entende par presbytres des disciples palestiniens, l'autorité des traditions qui viennent du presbytre Jean est singulièrement diminuée. Elle n’est pas la garantie d’un homme de l'âge apostolique, mais seulement celle d'un homme qui, pour des raisons que nous sommes hors d'état de préciser, jouissait d’une autorité particulière.

L'autorité de Jean l'Ancien pour les choses de l’âge apostolique n’est donc guère précise. Certaines paroles, que Papias rapporte comme ayant été prononcées par Jésus et conservées par la tradition et que peut-être il tenait des presbytres, ne sont pas de nature à nous inspirer grande con-: fiance ni dans son sens critique, ni dans l'autorité de ses informateurs?.

Il en résulte que lestémoignages de Papias sur

la composition des évangiles de Marc et de Mat-

thieu ne se présentent pas à nous dans des conditions qui présentent a priori de sérieuses garanties d’authenticité*. C'est l'examen intrinsèque de ces

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