‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 80 sur 141 · HR · texte numérisé non relu

HR

Le premier fait qui frappe dans ce morceau c'est l'absence d’un récit de guérison dans Mare !, absence qui a pour effet de réduire le texte du second évangile à n'être qu'un tronçon de récit. Chez lui l'accusation portée contre Jésus n'est motivée par rien. L'insinuation des pharisiens, il chasse les démons par Beelzébul, ne se comprend que comme un artifice employé par eux, pour ruiner l'impression qu’une guérison de démoniaque vient de produire sur le peuple. Il est vrai que la guérison est ici tellement supposée et appelée par le contexte que l’on pourrait envisager l'hypothèse de Matthieu et Luc comblant spontanément ce qui était une évidente lacune de la tradition, mais cette hypothèse n’expliquerait ni

4. Il n’est pas possible de rattacher l'accusation de possession à un des récits de guérison rapportés par Marc avant 3, 22. Cf. Maurice GoGuez, Mc., p. 90.

l'identité des deux guérisons de Matthieu.et de Luc ni les autres contacts littéraires constatés entre leurs textes. Elle se heurte aussi au fait que le doublet que présente par rapport à Mé., 12, 22- 24, le fragment 9, 32-34 montre que l'association entre la guérison de démoniaque et l'accusation de possession n’est pas le fait de l'évangéliste. La suppression du récit de guérison par Marc a été sans doute déterminée par l'intention de rapprocher l’une de l'autre l'accusation de folie portée contre Jésus par les siens (3, 20-21) et l’accusation de possession formulée par les pharisiens (3, 22)1.

* L’accusation de possession elle-même ne présente pas dans les textes de Marc, de Matthieu et de Luc, de variantes bien notables; peut-être cependant peut-on considérer, comme des traits secondaires chez Marc, la mention des scribes venus de Jérusalem et le développement en deux phrases de l'accusation portée contre Jésus.

Le premier élément de la réponse de Jésus est, chez Matthieu et Luc, sensiblement plus court que chez Marc. L'introduction que donne le second évangile ne paraît pas primitive. Elle ne dit pas

1. Le lien entre les deux péricopes est artificiel. On ne saurait admettre, en effet, que la réflexion formulée hors dé la maison par les proches de Jésus ait pu provoquer l'accusation des pharisiens qui sont dans la maison.

que Jésus a deviné les pensées de ses adversaires, ce qui suppose que l’accusation a été ouvertement formulée et, par conséquent, constitue une AgeTavation de la scène. En outre, Marc ajoute que Jésus appelle ses adversaires et leur parle en paraboles. Cela ajoute à la solennité de son discours. Le développement purement verbal qui est donné à la première partie des paroles de Jésus chez Marc (24 mots au lieu de 16 chez Matthieu, sans l’adjonction d'aucune idée) n’est guère favorable à la priorité de son texte. Enfin la disposition de Matthieu et de Luc qui mettent après la parabole, la question relative à Satan paraîit plus naturelle que celle de Marc qui met une partie de cette question avant la parabole, une autre après.

Marc n’a pas la seconde partie de la réponse de Jésus. On pourrait être tenté de considérer que dans Matthieu et Luc un élément étranger a été ajouté après coup !. Il vient en effet séparer deux idées qui ont entre elles une relation organique, l'idée que Satan ne peut se combattre lui-même et celle que l'expulsion de démons suppose que Satan, leur chef, a été préalablement lié. Toutefois la dialectique du texte de Marc pourrait bien être

1. Il resterait, il est vrai, à expliquer comment il a pu être ajouté à la même place dans les premier et troisième évangiles.

l’œuvre de l’'évangéliste qui, pour établir une argumentation plus serrée, aurait écarté un élément de la source.

La phrase de Matthieu et de Luc « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi... » manque dans le second évangile. Comme Marc donne ailleurs (9, 40 par. à Lc., 9, 50) un logion presque identique, il pourrait y avoir ici une suppression intentionnelle et réfléchie de sa part.

Le dernier élément de la réponse de Jésus, la parole sur le blasphème, soulève deux problèmes, l’un de forme : lequel des trois textes est primitif? l’autre de composition : Luc a-t-il séparé cette parole du discours de Jésus pour l’insérer dans un autre contexte, ou bien Marc et Maithieu ontils fait ici une addition à la source? Le contexte dans lequel cette parole est donnée chez Luc est artificiel. C’est un groupement de paroles de Jésus qui ont des parallèles en divers endroits de Matthieu. La parole sur le blasphème contre l’Esprit semble avoir été intentionnellement rapprochée par Luc de la promesse d'une assistance de l'Esprit faite aux disciples qui comparaïîtront devant les tribunaux.

Quant à la forme de cette parole, on peut considérer comme défavorable à la priorité de Marc, le fait qu'il a ajouté une réflexion (car ils disaient : il a un esprit impur) que Matthieu

n'aurait eu aucune raison de supprimer s'il l'avait trouvée dans sa source. Toutefois cette observation ne porte pas sur le fond de la question. Sans entrer ici dans la discussion de l'argumentation que Wellhausen a développée en faveur de la priorité de Marc sur ce point !, il suffira de faire remarquer que chez Matthieu la conclusion que représente la parole sur le blasphème est bien peu satisfaisante. C'est une singulière manière de combattre une accusation portée contre Jésus que de dire que le blasphème qu’elle constitue — à la différence du blasphème contre l'Esprit — peut être pardonné. Chez Marc, au contraire, la conclusion est parfaitement adaptée au contexte. « Tout blasphème peut être pardonné mais pas le blasphème contre l'Esprit, c’est-à-dire pas le blasphème contre l'inspiration de Jésus ». La différence est si nette qu'on ne saurait concevoir ici la priorité de Marc. Matthieu n'aurait pas altéré le développement logique de sa source, Marc, s'il l'avait trouvé dans son texte ; il représente donc un stade encore imparfait du développement de la pensée. Marc, sur ce point, a corrigé les Logia. La conclusion à laquelle nous aboutissons pour l'ensemble de la péricope de Beelzébul est donc

1. WeLLHAUSEN, Einl., p. 66s., cf. JüLicaer, Einl., p. 321. Pour l'exposé et la discussion de l'argumentation de Wellhausen, voir Maurice GOGUEL, Mc., p. 96 s.

qué Matthieu et Luc suivent les Logia plus fidèlement que Marc qui n’a reproduit leur texte qu'en y pratiquant certaines coupures et en y faisant, à la fin, une correction.

La péricope Mce., 4, 21-25, qui constitue une exhortation à l'intelligence à la suite de l’enseignement{ en paraboles, nous paraît, elle aussi, établir nettement la dépendance de Marc par rapport aux Logia. Ce morceau a un parallèle direct dans Luc, 8, 16-18. Il y a en outre des parallèles à tous ses éléments constitutifs en différents passages de Matthieu et de Luc (en dehors de Le., 8, 16-18). Un coup d'œil jeté sur le tableau de ces parallèles ! montre que Marc a compilé ici des matériaux empruntés aux Logia ?.

Pour la péricope de l'envoi des apôtres en mis- “sion (Mc., 6, 6b-13), nous pouvons laisser de côté le texte de Luc (9, 1-6; 10,1-12), qui pose un problème particulier pour nous occuper unique-

1 Me Lc 8. Mt. L TT RENE 5, 15 11, 95 4 2920 8, 11 10, 26 D ARIRES 4,93 » 11, 15.3 19,79.48| 8, 8, 14, 39 4, 24 &, 182 » »

2. Cf. Trrius, Das Verhällniss der Herrenworle im Markusevangeliun zu den Logia des Matthaeus, Th. St. f. B. Weiss, Gœættingen, 1892, p. 290, 306, 311; Jou. Weiss, Aelf. Ev.,p. 310 s.; NicoLARDOT, Procédés de rédaction, p. 247 s.

ment des relations du texte de Marc avec celui de Matthieu (9, 35-10, 16). Marc nous parait donner ici du texte de Matthieu ou d'un texte semblable un abrégé tellement résumé que par endroits, il en devient inintelligible. Au verset 10 Marc fait dire à Jésus: « Quand vous entrez dans une maison, restez-y jusqu’à ce que vous en sortiez. » Cette parole n’a de sens que si on la commente par les textes parallèles de Matthieu et de Luc qui disent : « Lorsque vous êtes entrés dans une maison, logez-y jusqu'à ce que vous sortiez de la ville ». Le fait qu’il n’est pas question de ville chez Marc rend aussi bien obscur le passage du v.10 au v. 11.

On pourrait faire à peu près les mêmes observations à propos des invectives contre les pharisiens (Mc., 12, 38-40. Mt., 23, 1-39. Lc., 20, 45- 47. cf. Le., 11, 39-52). Là encore Marc ne fait que résumer un texte plus complètement reproduit par Matthieu. Il ÿ a chez lui un détail, « Les pharisiens aiment à se promener en robes », qui ne peut se comprendre que comme un résumé du développement du premier évangile sur les phylactères.

Les constatations qui précèdent nous paraissent établir la dépendance de Marc par rapport aux Logia. Cette dépendance apparait dans quelques cas particuliers à cause d’abréviations ou d’alté-

rations que Marc a fait subir aux éléments qu'il empruntait aux Logia. Rien ne nous autorise à supposer que ces circonstances soient réalisées dans tous les cas où les Logia ont servi de source à Marc. Il faut donc envisager la possibilité d’autres emprunts aux Logia non seulement lorsque certains accords de détail entre les textes de Matthieu et de Luc suggèrent l'idée d’une reproduction moins fidèle de la source par Marc que par les autres évangélistes, mais peut-être dans d’autres cas aussi au sujet desquels on ne peut se prononcer que par conjecture et en s'appuyant sur les analogies que certains morceaux présentent avec d’autres éléments appartenant aux Logia. Un essai de détermination approximalive des morceaux de Marc qui pourraient avoir:cette origine ne peut être tenté qu’en relation avec l'étude générale des sources du second évangile. Nous nous réservons d'y revenir plus loin (Voir p. 328 s.).

V. — Les LoGiA ET LES SOURCES PARTICULIÈRES DE MaTrHiec ET pe Luc

Si l'évangile de Marc était perdu et si on tentait d’en faire une reconstitution à l’aide de Matthieu et de Luc, il y a un nombre assez important de ses péricopes qu'on hésiterait à lui attribuer parce qu'elles manquent, les unes chez

Matthieu et les autres chez Luc. Il en va vraisemblablement de même des Logia et il peut se trouver, soit chez Matthieu, soit chez Luc, des morceaux particuliers qui en proviennent. A cette considération il faut ajouter que si les Logia sont vraiment, comme uous le supposons, une collection qui a été en s’enrichissant, il doit y avoir des morceaux qui ne se trouvaient que dans la recension utilisée par Matthieu ou dans celle dont s'est servi Luc. Il y a donc une double raison d'admettre que des morceaux particuliers à Matthieu ou à Luc puissent avoir leur origine dans les Logia. Nous nous bornons à noter ici cette vue générale pour revenir sur cette question dans l'étude des sources de Matthieu et de Luc (Voir p. 508 s. et p. 4255s.).

Page 1