IV. -— ÉLÉMENTS SECONDAIRES DANS LE RÉCIT
ACTUEL DE Marc
Au problème de l'intégrité de l'évangile de Marc se rattache la question de savoir si nous possédons l’évangile sous sa forme primitive, du moins sous la forme qu'ont connue et utilisée Matthieu et Luc. L'étude d'ensemble que nous avons faite à propos des relations des trois premiers évangiles entre eux, nous a conduit à cette conciusion qu'il n'y avaitpas lieu d'adopter l’idée “d’un proto-Marc, dont notre second évangile actuel serait une édition refondue. Mais cette conclusion n’a pu être formulée que d’une manière générale
1. Quant à l'origine de la fin actuelle de Marc, nous ne croyons pas qu'on puisse, avec P. Ronrsacu (der Schluss des Markusev., p.12 s. Cf. Harnack, Chronologie, I, p. 696), la chercher dans un ouvrage d'Aristion sur la résurrection, car elle nous paraït être une simple compilation faite à l'aide des évangiles de Matthieu, de Luc et de Jean. Cf. Zaun, Einl., I, 1929:
Us
et par rapport à l'ensemble de l'évangile. Cela ne veut pas dire que l’œuvre de Marc n'ait pas reçu quelques additions secondaires. En dehors de quelques corrections de détail, on peut, croyonsnous, penser à deux retouches importantes que l’évangile de Marc aurait subies postérieurement à son utilisation par Luc, mais antérieurement à son utilisation par Matthieu. La première est l'introduction de ce que nous appellerons le cycle de Béthanie, la seconde est la refonte de l’'Apocalypse synoplique.
Le récit de la période jérusalémite du ministère de Jésus présente, on le sait, dans l'évangile de Luc, une physionomie un peu différente de celle qu’il a dans le second évangile. Luc n’a ni la division en journées, ni la malédiction du figuier, ni, dans lerécit de la passion, l’onction de Béthanie, et, d’après lui, Jésus passe ses nuits au Mont des Oliviers et non à Béthanie.
L'épisode de la malédiction du figuier est, sous la forme où il se présente chez Marc, si étrange qu'on comprendrait aisément que Luc l'ait supprimé!. Mais notre péricope n'occupe pas
1. Quelques critiques pensent que Luc a supprimé l'épisode parce qu'il en avait donné soit la forme primitive, soit un équivalent (Jon. Weiss, Aelf, Ev., p. 381; Loisx, IL. p. 286) dans la parabole du figuier stérile (13, 6-9). Jüicasr (Die Gleichnissreden Jesu, Freiburg i. B., Leipzig, Tübingen, 1899, 11, p. 446 ob-
une place organique dans le récit de Marc : si, en effet, on l'écartait et si on écartait du même coup, ainsi qu'il peut être séduisant de le faire, la menlion du départ de Jésus le soir pour Béthanie, on restituerait au récit de Marc un développement organiquesatisfaisant. L'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem ne se terminerait pas par une simple visile au Temple mais, comme dans Matthieu et Luc, par la purification du Temple et la question « Par quelle autorité fais-tu ces choses? » (11, 28) ne serait plus la question abstraite qu'elle parait être dans le récit actuel, mais se rapporterait à l'acte que Jésus vient d’accomplir!.
L'épisode du figuier maudit et la division en Journées telle que la donne Marc, sont étroitement solidaires. La disposition de l'épisode nécessitait en eflet que Jésus passät deux Jours desuite au même endroit, c'est-à-dire qu'il se rendit chaque matin de Béthanie à Jérusalem pour revenir le soir à Béthanie. Matthieu et Luc savent aussi, l’un et l’autre, que Jésus sortait le soir de
jecte, avec raison, à ces explications qu'il y a une différence fondamentale entre une malédiction immédiate et des efforts pour sauver le figuier en le rendant fécond.
1. A l'appui du caractère primitif de cette disposition, on peut faire valoir que dans l'évangile de Jean, la purification du Temple (2, 14-17) est immédiatement suivie de la demande d’un signe par lequel Jésus établirait qu'il a le droit d'agir comme il l'a fait (2,18).
Jérusalem. Matthieu, après les événements de la première journée, mentionne que Jésus va passer la nuit à Béthanie (21, 17), Luc (21, 37) rapporte que Jésus enseignait le jour dans le Temple et qu’il passait la nuit sur la Montagne des Oliviers. Si on rapproche cette notice du récit de l’arrestation de Jésus à Gethsémané, on est amené à lui attribuer une grande valeur. Si, la nuit de $on arrestation, Jésus avait été pour la première fois à Gethsémané, alors qu'il avait passé les nuits précédentes à Béthanie, on ne comprendrait pas comment Judas aurait pu guider ceux qui viennent l'arrêter. Tout est, au contraire, parfaitement clair, si l'endroit où Judas conduit sa troupe est celui où Jésus passait toutes les nuits. L'indication donnée par Luc doit donc correspondre au contenu de la tradition primiüve. La question n'est d'ailleurs pas résolue par cette constatation, car il ne serait pas inconcevable que Luc äit corrigé le récit de Mare, en s'inspirant d'une connaissance directe ou indirecte de la tradition antérieure.
La division en journées, nettement marquée chez Marc, est à peine esquissée chez Matthieu. Chez lui, il est question seulement du départ de Jérusalem au soir du premier jour et de son retour le lendemain matin ; encore la division ainsi indiquée ne correspond-elle pas exactement à celle
que l’on trouve dans le récit de Mare, puisque la purification du Temple est placée le premier et non le second jour. L'hypothèse, d’après laquelle la première forme de Marc (celle qui aurait été * utilisée par Luc) n'aurait contenu ni la division en journées, ni l'épisode du figuier maudit, ni la mention de Béthanie, au lieu du Mont des Oliviers est fort séduisante. On ne peut considérer cependant qu’elle soit établie, il faudrait pour cela, que soit exclue toute possibilité que Luc ait corrigé le récit de Marc librement ou en s'inspirant d’une connaissance directe ou indirecte d'une tradition plus ancienne. Si on croit cependant pouvoir l’admettre, il faudra sans doute attribuer au récit de l'onction de Béthanie (14, 3-9) —, récit qui manque aussi chez Luc — la même origine qu'aux autres éléments du cycle de Béthanie.
L'hypothèse envisagée ci-dessus d’un remaniement sur quelques points de l’évangile de Marc postérieurement à son utilisation par Luc apparaitrait sans doute plus vraisemblable s’il était établi que, sur un autre point, on pouvait observer un fait du même ordre.
C'est le cas, pensons-nous, pour l’Apocalypse synoptique.
Dans l'étude de ce morceau, on peut laisser de côté le texte de Matthieu qui dépend, sur tous les points, de celui de Marc, dont il ne se distingue
que par quelques variantes secondaires (Maurice Gocuez, Mc., p. 228 s.). Il suffira donc de comparer les textes de Marc et de Luc.
La première partie de l’Apocalypse est constituée chez Marc par un développement apocalyptique {73, 5-9") que suit une exhortation aux chrétiens (13, 9-13). On entendra parler de guerres, de famines et de troubles mais ce ne sera pas encore la fin, ce ne sera que le commencement de l’angoisse. Les fidèles auront à supporter des persécutions, ils ne devront pas se mettre en souci de ce qu'ils répondront aux tribunaux, l'Esprit leur dictera en effet les déclarations qu'ils auront à faire. Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. La deuxième parlie revient d’abord sur l’enseignement apocalyptique (13, 14-20). Ceci se rapporte évidemment à une période qui suivra celle qui est visée dans 13, 5-9", Lorsqu'on verra l'abomination de la désolation là où elle ne doit pas être, alors, il conviendra de fuir sans regarder en arrière. Ce seront des jours d'angoisse comme il n’y en a pas eu depuis la création du monde, le Seigneur a abrégé ces jours-là à cause des élus, sans quoi personne ne serail sauvé.
Les chrétiens devront veiller et se garder des faux Christs et des faux prophètes (13, 21-23). La troisième partie est, elle aussi, ouverte par un développement apocalytique (13, 24-27). La période
qu'il vise se place après la grande angoisse décrite dans le second développement : il y aura un bouleversement des astres et on verra le Fils de l'Homme venir avec puissance sur les nuées du ciel et envoyer ses anges pour rassembler les élus. Ceci est suivi par la parabole du figuier (13, 28-29) quiest un appel à prendre garde aux signes des temps et par une conclusion relative au moment de la parousie lequel, comme nous l'avons vu, constitue le point culminant et le dénouement du drame final (13, 30-32). Deux déclarations quelque peu contradictoires forment cette conclusion : la première est que cette génération ne passera pas sans que tout ce qui à été annoncé s’accomplisse. La seconde réserve la connaissance du jour et de l'heure au Père seul, à l'exclusion des anges et même du Fils.
Le premier élément du texte de Luc (annonce de guerres et de famines, 21, 8-11) correspond au premier de celui de Marc, à la réserve de quelques variantes sans grande portée.
Dans le second (exhortations aux chrétiens à propos du commencement de l'angoisse, 21, 12-19), il y a une variante importante à noter, c'est que les persécutions précéderont l'angoisse finale au lieu de l'accompagner.
Dans le développement apocalyptique de la seconde partie (21, 20-24), Luc donne un texte qui
diffère sensiblement de celui de Marc. Au lieu de voir l’abomination de la désolation là où elle ne doit pas être, il parle de voir Jérusalem assiégée par des troupes et, dans la conclusion du morceau, il déclare qu'il y aura une grande angoisse, de la colère contre ce peuple (les Juifs), qu'ils tomberont sous l'épée, seront emmenés captifs parmi tous les peuples et que Jérusalem sera foulée aux pieds par les païens, jusqu'à ce que leur temps soit accompli. Ce développement n'est pas suivi comme dans Marc d’une exhortation adressée aux fidèles, mais directement d'un morceau (21, 25-28) qui correspond au troisième développement apocalyptique de Marc. Il parle de signes dans les astres, d'angoisse, d'ébranlement des puissances célestes, après lesquels on verra le Fils de l'Homme venirsurunenuéeavecpuissance etgloire.
Le développement se termine par un encouragement aux auditeurs. Lorsque toutes ces choses commenceront à arriver, relevez-vous, dressez la tête, car votre délivrance est proche. La parabole du figuier setrouve sous une forme très voisine de celle qu’elle a chez Marc (21, 29-31), et de même la déclaration finale : « Cette génération ne passera pas que tout cela n'arrive » (21, 32-33), par contre la parole de Marc sur la connaissance du jour et de l’heure réservée au Père seul n’a pas d'équivalent chez Luc.
En résumé, chez Mare, les choses se déroulent de la manière suivante : d'abord et simultanément guerres, troubles et persécutions, qui ne sont pas encore la fin mais le commencement de l'angoisse, abomination de la désolation, fuite et angoisse telle que, si elle n'avait pas été abrégée, . nul n’ÿ aurait échappé. Comme les élus sont épargnés, ce n'est donc pas encore la fin. Enfin, troisième moment : phénomènes astronomiques et apparition du Fils de l'Homme.
Chez Luc, le premier moment apocalyptique est précédé par les persécutions ; il n’est pas non plus la fin mais parait avoir avec elle une relation plus organique que chez Marc, puisqu'il est dit non pas « ce n’est pas encore la fin » mais « ce n'est pas immédiatement la fin ». Le deuxième moment est caractérisé par le siège de Jérusalem ; il n’est pas, comme dans Marc, séparé de la fin, laquelle est caractérisée par des phénomènes astronomiques. précédant l'avènement du Fils de l'Homme.
Pour apprécier la relation qu'il y a entre ces deux tableaux, il faut prendre son point de départ dans le deuxième moment de Luc (21, 20-24), parce qu'il y est question d'un fait historique précis, le siège de Jérusalem, le massacre, la fuite ou la réduction en esclavage de ses habitants, et la prise de possession de la ville par les païens. L’al-
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lusion aux événements de 70 est transparente. Le texte de l'Apocalypse synoptique tel que nous le lisons dans Luc ne peut pas avoir été écrit beaucoup avant 70. Il date d’une époque où il n’était plus possible de se faire d’illusion sur l'issue de la lutte engagée, mais il ne peut pas non plus avoir été écrit beaucoup après 70, non seulement parce que l’auteur est encore directement sous l’impression des événements qu'il raconte mais encore parce qu'il admet que la domination païenne sur Jérusalem ne doit avoir qu'un temps et qu'il attend, comme suite directe de la prise de la Ville Sainte, les événements du dernier jour et la venue du Fils de l'Homme qui marquera, sans doute, le terme du temps des païens.
Marc ne parle pas du siège et de la prise de Jérusalem, mais emprunte à Daniel l’idée de l’'abomination de la désolation siégeant là où elle ne doit pas être. C'est à une profanation du Temple que se rapporte la formule qu'il emploie, et comme il parle aussi à ce sujet de fuite loin de Jérusalem, il faut évidemment penser à une expédition guerrière.
Comment concevoir le rapport des deux textes”? Deux hypothèses sont a priori possibles : ou bien la prophétie relativement vague de Marc est la plus ancienne, et Luc écrivant sous l'impression des événements de 70 l'aura précisée, ou bien, au
contraire, la forme donnée par Luc est primitive et Marc l'aura transformée à un moment où l’on s’apercevait que les événements de 70 n'avaient pas inauguré le drame final. C’est cette seconde interprétation qui nous parait devoir être préférée, car il y a dans le texte de Marc une préoccupation évidente de calmer l’impatlience des lecteurs. Cette préoccupation se reconnaît dans l'affirmation que le commencement des souffrances ce n'est pas encore la fin (13, 7-8), dans la dissociation du drame central qui est le point culminant de la grande angoisse et de l’avènement du Fils de l'Homme et enfin, dans l'addition, après l'affirmation de l’imminence de la fin, d'une parole qui réserve à Dieu seul la connaissance du moment où les événements produits se réaliseront. Une semblable parole a très nettement pour caractère de combattre l’impatience de l’attente eschatologique. Le texte de Marc nous apparaît ainsi comme une atténualtion et comme une adaptation à des temps nouveaux et à une situation différente du texte primitif del’Apocalypse, lequel se trouverait chez Luc.
L'hypothèse à laquelle on est ainsi conduit est que l’évangile de Marc contenait primitivement l'Apocalypse sous la même forme que celui de Luc, et qu'ultérieurement un rédacteur l’a remaniée pour l'adapter à la situation nouvelle qui résultait
du fait que la prise de Jérusalem par les païens n'avait pas déclenché, comme on s’y était attendu, le drame final. Il n’est pas possible en effet de penser que l’Apocalypse est entrée après coup dans les évangiles et d’une manière indépendante, car on n'expliquerait pas ainsi qu’elle occupe exactement la même place chez les trois synoptiques.
Si on croit devoir adopter l'hypothèse de l’addition secondaire du cycle de Béthanie qui a été exposée plus haut, il faut sans doute penser que l'addition de ce cycle et la transformation de l’Apocalypse sont l'œuvre du même rédacteur. Luc aura connu la forme première de Marc, et Matthieu, la forme remaniée.