IX. — LE LIEU ET LA DATE DE COMPOSITION 4° Le lieu
Wellhausen (Eïinl., p. 78) a émis l'hypothèse qu’en l'absence d'indices précis fournis par l’évangile lui-même sur son lieu de composition, il y avait lieu de penser que la première fixation de la tradition évangélique a dû être faite la où cette tradition s'est formée, c’est-à-dire à Jérusalem. Cette détermination lui paraît en outre confirmée par la mention d'Alexandre et de Rufus, les fils de Simon de Cyrène, mention qui ne se comprend que [à où ces personnages étaient connus, c’est-à-
4. Jüucner, Binl., p. 218. Cf. Von Sopen, Das Interesse, p. 4255. ; Rescn, Der Paulinismus und die Logia Jesu (T. U.N.F. XII), Leipzig, 4904, p. 555 ; LAGRANGE, Mc., p. CXLII. Rescn (Der Paulinismus, p. 396 s., cf. LAGRANGE, Me., p. CXLIV) fait remarquer que l'influence du vocabulaire paulinien est beaucoup plus forte sur la finale inauthentique que sur l'évangile lui-même.
dire à Jérusalem où leur père avait vécu. Cette opinion et le raisonnement sur lequel elle repose : nous paraissent appeler diverses objections. Ce que nous avons vu de la composition de l'évangile de Marc nous empêche d’y voir réellement la première fixation de la tradition. D'ailleurs on devait moins éprouver le besoin de la mettre par écrit à Jérusalem où elle restait vivante que dans une région où, ayant été importée, elle risquait davantage de s’altérer ou de se perdre. Il faut ajouter que de ce que Simon de Cyrène était à Jérusalem au moment de la mort de Jésus, il n’est pas légitime de conclure que ses fils y étaient encore une quarantaine d'années plus tard. Nous verrons enfin qu'il y a de bonnes raisons de penser que l'évangile de Marc n’est pas antérieur à 70, ce qui exclut sa composition à Jérusalem.
Il y à, d'autre part, des indices positifs qui conduisent à placer la composition de l’évangile de Marc en dehors de Jérusalem.Les traductions de l'araméen qui sont données (3, 17; 5, 41; 7, 34; 14,36; 15,34) ne supposent pas une connaissance de la langue telle qu’on n’ait pu en avoir une semblable qu'en Palestine. De telles traductions auraient-elles été nécessaires à Jérusalem? Peuton admettre notamment qu'il y ait eu en Judée et
4. Morrarr, Inlrod., p.236 ; Bacon, 1s Mark a roman gospel? p. 2-64.
même dans toute la Syrie un seul chrétien qui nefût pas en état de comprendre le terme de « abba » (14, 36)? Un palestinien aurait-il eu be- . Soin du renseignement relatif au climat de son pays que donne la remarque de 117,13: « Cen'était pas la saison des figues » ? Les indications relaüves à la géographie de la Palestine sont maigres et souvent confuses. Il suffit de citer 11, 1.Jamais un Jérusslémite connaissant la position respective de Jérusalem, de Béthanie, de Bethphagé et de la Montagne des Oliviers, n'aurait écrit ainsi. Enfin, des Palestiniens n'auraient eu besoin d’explications ni sur les purifications juives (7, 3-4), ni sur le corban (7, 11).
Moffatt (/ntrod., p. 236) a pensé à Alexandrie. Mais la tradition relative à l'Égypte apparaît comme secondaire par rapport à la tradition romaine, et ce n’est pas donner un argument, qui supplée à l'absence d'indice positif,que d'établir, comme le fait Moffatt, que les latinismes que l'on relève dans l’évangile de Marc sont possibles en Égypte.
La composition de l’évangile à Rome reste, nous semble-t-il, l'opinion la plus vraisemblable. Elle à été récemment soutenue par B.-W. Bacon, avec un grand luxe d'arguments !. L'hypothèse
4. Is Mark a roman gospel? Nous renvoyons une fois pour toutes à cette importante étude. La majorité des critiques se
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romaine a certainement pour elle la tradition la plus ancienne ; on peut d'autant moins l'écarter purement et simplement quesi elle avait été créée uniquement pour des raisons apologétiques, on ne verrait pas pourquoi l’évangile n'aurait pas été directement attribué à un apôtre. Un second argument, que Bacon considère comme important, est celui-ci : pour qu'un évangile qui ne portait pas le nom d’un apôtre se soit répandu comme s’est répandu l’évangile de Marc, il faut qu'il ait été, en quelque sorte, patronné par une grande Église. On ne peut songer à Jérusalem pour les raisons données plus haut, ni à Antioche, que la tradition a mise en rapport avec l’évangile de Luc, ni à Éphèse qui a vu naître un évangile d’un type tout différent. On ne voit pas à quelle autre Église influente que celle de Rome on pourrait penser.
. D'autres arguments ne paraissent pas décisifs. Les latinismes de l’évangile, par exemple, se comprennent bien dans l'hypothèse romaine, mais cette hypothèse n’est pas la seule qui puisse les expliquer. S'il était prouvé que le chapitre 16 de l'épitre aux Romains a bien été adressé à Rome,
prononce pour la composition à Rome. Harnack, die Chronologie, I, p. 653; Pseudopapianisches, Z. N. T. WA MM1902 p. 163 s.; Zaun, Einl., II, p.242; Swere, p. XXXIX S.; JACQUIER, Hist., I, p. 438 s.
ce que certains contestent, et que le Rufus qui est salué au verset 13 est identique au fils de Simon de Cyrène nommé dans Mc., 15, 21, il y aurait là un argument décisif en faveur de l'hypothèse romaine!, mais l'identification des deux personnages reste toute conjecturale, seule l’origine romaine de l’évangile de Marc lui donnerait quelque fondement ; dès lors on ne saurait en faire état pour établir cette origine. Le rapport que l'on a cru reconnaître entre le parti des forts à Rome (Rom., 14) et le discours sur le pur et l’impur (Mc., 7, 1-28) a parfois été considéré comme fournissant un argument en faveur de l’origine romaine ?. Mais l'existence d’un parti antijudaïsant est un fait beaucoup trop général pour qu'il fasse nécessairement penser à Rome. Ne savons-nous pas, par exemple, grâce à J Cor., 8, qu'il y avait un parti semblable à Corinthe? (Morrarr, /ntrod., p. 237). Enfin, le fait que l’évangéliste (10, 12) viserait le divorce par l'initiative de la femme, n'oblige pas nécessairement à penser quil a dû être écrit dans un pays de droit romain, car le texte primitif pourrait bien être, comme le
4. Il est tenu pour tel par Zaun, Einl., II, p. 242, maïs écarté par Bacon (Is Mark a roman gospel? p. 66) et par Morrarr (Introd., p. 236), le premier partisan, le second adversaire de l'origine romaine de l'évangile.
2. Taux, Einl., Il, p. 242 ; Bacon, Is Mark a roman gospel? p. 66 s.
pense Jülicher (Ein£., p. 280\ celui que donnent DO et quelques minuscules (13.28. 69, etc.) et diverses versions 2%) @r> voù &v)pèc abris @t viser l'abandon et non la répudiation du mari par sa femme.
En résumé, l'origine romaine de l'évangile de Mare ne peut être considérée comme incontestablement établie; mais c'est laseule hypothèse en faveur de laquelle on puisse invoquer des arguments positifs el qui, par contre, ne soulève pas d'insurmontables difficultés.
2° La date.
Des opinions très diverses ont été soutenues quant à l'époque de composition de l'évangile de Mare. Les dates proposées s'échelonnent entre 44 environ (Belser) et après 130 (F.-C. Baur). Voici les opinions des principaux critiques : Schenkel entre 45 et 58, Hitzig entre 55 et 57. Zahn et Johannes Weiss de 64 à 66, Schæfer, Schanz, Eduard Meyer, vers 65, Swete entre 64 et 70.
Beyschlag, Wright, Wernle, Bacon, Wellhausen, von Soden, Burkitt, Montefiore disent entre 70 et 80, Volkmar donne 73, Loisy 75 et Renan 76.
Bleek, Holsten et Hilgenfeld, pensent à une date entre 80 et90, Kæstlin : 400 à 110, Keim 115 à 120, Usener 120 à 130.
En faveur d'une date ancienne on ne peut invoquer, outre des considérations apologétiques dont nous n'avons pas à tenir compte, qu'uneindication qui se trouve à la fin de l’'évangile de Marc, dans quelques manuscrits (GKS.) et d'après laquelle l’évangile aurait été écrit soit dix, soit douze ans après l’Ascension. Ceci est certainement en rapport avec la tradition reconnue comme sans valeur, d’après laquelle Pierre serait venu à Rome la seconde année de Claude, soit en 42 (Eusèse, h. e., IT, 14,6 ; Jérome, De viris ll., 1. Cf. Swere, DAxc)
La tradition la plus ancienne place la rédaction de l’évangile après la mort de Pierre. Ce n’est que plus tard, quand on a voulu appuyer d’une manière plus précise l'autorité de l’évangile sur celle de l’apôtre qu’on l'a fait composer de son vivant. Il est presque superflu de remarquer que l'intérêt même qu'il y avait à rendre plus étroit le lien entre l'évangile et l’apôtre Pierre, nous est une garantie de l’antériorité de la tradition dans laquelle cette relation a encore quelque chose de vague.
Irénée (Adv. haer., IIT, 1, 1. texte grec dans Eusése, L. e., v, 8, 3), interprétant sans doute correctement le témoignage du presbytre rapporté par Papias, fixe la composition de l’évangile après la mort de Pierre et de Paul, c'est-à-dire après 64.
Il ne paraît pas admissible que la tradition, qui avait un intérêt majeur à faire remonter la composition de l’évangile aussi haut que possible, ait pu fixer une date trop tardive. 64 nous apparaît donc comme le éerminus a quo. La détermination du cerminus ad quem résulte de l'emploi que Matthieu et Luc ont fait du second évangile. La non-utilisation des épîtres de Paul dans les Actes nous paraît imposer pour la composition de ce livre une date plus ancienne que 90. Comme l’évangile de Luc est lui-même antérieur aux Actes et que l'emploi qu'il fait de l'œuvre de Marc suppose le second évangile déjà passablement répandu et jouissant d’une certaine autorité, il ne nous parait pas possible de descendre pour sa composition beaucoup après 751.
La période de 65 à 75 étant ainsi déterminée, tout l'intérêt du problème chronologique se concentre sur cette question : avant ou après 70?
Johannes Weiss (Ae/f. Ev., p. 72 s.) s'est nettement prononcé pour la première de ces alternatives. La prophétie de la destruction du Temple (13,2) suppose, dit-il, l’écroulement des murailles. « Il ne restera pas pierre sur pierre ».
1. Cette date est confirmée par le fait que, d'après 9, 1, il
semble qu'au moment de la rédaction de l’évangile plusieurs des auditeurs de Jésus aient encore été en vie.
Ces mots visent une destruction par un cataclysme cosmique et non par un incendie, comme ce fut le cas en 70, ils ne sont donc pas une prophétie rédigée ex eventu. L'Apocalypse synoptique dans la forme que lui donne Marc annonce la pro- fanation du Temple (13, 14); celui-ci subsiste donc. Nous n'objecterons pas à l'argumentation de Weiss que, dans l'hypothèse la plus favorable, elle déterminerait la date de rédaction de la prophétie de la destruction du Temple et de l’Apocalypse synoptique et non celle de la composition même de l’évangile, mais nous ferons remarquer que la prophétie relative à l’abomination de la désolation est rédigée d’une manière vague. Le Temple n'est pas nommé comme il serait naturel qu'il le soit :ily a seulement «là où elle ne doit pas être » et nous avons essayé de montrer (voir p. 301 s.), que nous avons ici un élément apocalyptique traditionnel substitué à la prophétie rédigéeex eventu, à un moment où l’on commençait à s’apercevoir que la destruction de Jérusalem ne pouvait être considérée comme un acte du drame final (Wezc- HAUSEN, Einl., p. 78).
L'Apocalypse synoptique, sous sa forme primitive, ne doit pas être de beaucoup postérieure
1. Jüricuer (Einl., p. 282), qui date l’évangile d’après 70, reconnait que cette parole convient mieux avant qu'après cette date.
à 70 et il ne semble pas qu’elle soit entrée dans l’évangile de Marc sensiblement après sa composition. Celui-ci serait donc, mais de peu, postérieur à 70. Une observation nous paraît confirmer cette interprétation. Le procès de Jésus devant le sanhédrin fait état d’une parole sur la destruction et la reconstruction du Temple en trois jours, parole qui aurait été prononcée par Jésus, mais dont l'évangéliste proclame l’inauthenticité. Ce sont des faux témoins qui la rapportent (14,67). Que la parole soit authentique ou non, peu importe ici. Ce qui est intéressant, c’est que l’évangile la désavoue. À un moment où le Temple subsistait, ce désaveu n'aurait guère eu de raison d’être, tandis qu'on le comprend après 70, à un moment où les Juifs blessés de ce que, par leur fuite à Pella, les chrétiens de Jérusalem aient paru se désintéresser du sort de la Ville Sainte, étaient tentés de les rendre responsables de la catastrophe nationale.
On peut aussi se demander si,avant 70, la très transparente parabole des vignerons aurait pu recevoir une aussi explicite conclusion: « [Il viendra faire périr ces meurtriers et donnera la vigne à d’autres » (12,9).
1. Jücicaen, Einl., p. 282. Jüricuer (loc. cit.) ajoute un argument que nous ne croyons pas pouvoir retenir, c'est que le détail du voile du Temple déchiré n'aurait pu être ajouté qu'après
(Wu Qt
L'ÉVANGILE DE MARC- X. — ConcLusion
L'évangile de Marc nous apparaît donc comme une compilation faite à Rome après 70, à l'aide de. diverses traditions dont les principales sont le re- cueil des Logiaet le souvenir de la prédication de Pierre. Cette compilation parait être l’œuvre d’un palestinien d’origine qui pourrait être Jean-Marc. Une dizaine d'années sans doute après la composition de l’évangile, un rédacteur a modifié l'Apocalypse synoptique et peut-être introduit la division du séjour de Jésus à Jérusalem en journées et le cycle de Béthanie.
70, à un moment où l'on ne pouvait plus se convaincre de sa fausseté. Ceci supposerait que l’'évangéliste a introduit un détail qu'il savait faux, alors que rien n'autorise à incriminer sa bonne foi. 11 faut ajouter que, si l’'évangile a été composé loin de Jérusalem, il est naturel qu'il n’ait pas éprouvé le scrupule d'aller constater de visu la déchirure du voile. Eût-il d'ailleurs constaté son intégrité qu'il eût probablement supposé qu'il avait été remplacé.